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Full text of "Les prejugés ennemis de l'histoire de France"

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LES 

PRÉJUGÉS    ENNEMIS 

DE 

L'HISTOIRE    DE  FRANCE 


DU    MEME    AUTEUR 


A     LA     MÊME     LIBRAIRIE 

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colombier  de  xi-400  pages  (avec  8  planches  de  photogravure» 
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in-16.  Puussiclgue,  éditeur. 

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XV IIP  siècle,  in-16.  Poussielgue,  éditeur. 

En  collaboration  : 

Lm  Basse  iVormandic  'guide  artistique  et  pittoresque),  in-16« 
Delagrave,  éditeur. 


LOUIS     DIMIER  J, 


LES 

PRÉJUGÉS  ENNEMIS 


DE 


L'HISTOIRE  DE  FRANCE 


«  L'histoire  imparfaitement  observée  nous 
divise  :  c'est  par  Thistoire  mieux  connue  que 
Tœuvre  de  conciliation  doit  commencer.  » 

FUSTEL  DB  COULANGBS. 


NOUVELLE    EDITION,  REVUE  ET  CORRIGÉE 


NOUVELLE  LIBRAIRIE  NATIONALE 

11,     RUE     DE     MÉDICIS     —     PARIS 


MCMXVII 


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5 

1)5 
(1/7 


'"^4^?^'Tv  or  tg?^^' 
Ts  4  5  0  '»  - 


Tous  droits  de  reproduction,  de  traduction  et  d'adaptation  réserrés 
pour  tous  pays. 


J 


A 

CHARLES  MAURRAS 

En  hommage  amical 
des  idées  que  lui  doit  ce  livre. 


; 


PRÉFACE    DE    LA    DEUXIEME     EDITION 


Cette  seconde  édition  d'un  livre  paru  il  y  a  dix  ans 

a  lieu  sans  corrections  de  fond.  Je  me  suis  efforcé,  par 

celles  qui  touchent  au  style,  d'en  rendre  la  lecture  plus 

facile,  J*ai  maintenu  tous  les  appendices,  dont  aucun, 

après  ce  laps  de  temps,  n'a  perdu  de  son  actualité. 

Le  discours  sur  Fustel  de  Coulanges  continue  d'en 
faire  le  couronnement.  Depuis  dix  ans  la  réputation  de 
cet  historien  n*a  cessé  de  grandir.  Le  lecteur  trouvera 
dans  ce  discours  un  témoignage  des  peines  qu*il  fallut 
prendre  alors  pour  repousser  les  forces  qui  V étouffaient 
et  le  faire  connaître  du  grand  public. 


/ 


INTRODUCTION 

L^HISTOIRE    DE    FRANCE   ET   LA   RÉVOLUTION 


Je  me  suis  dit  et  cru  républicain.  Cependant  j'ai  tou- 
jours haï  la  Révolution  de  tout  mon  cœur. 

La  bassesse  de  ses  sentiments,  Timbécillité  de  ses  doc- 
trines, sa  stupide  emphase,  sa  vantardise,  m'ont  fait 
horreur  plus  que  sa  férocité.  Rousseau  en  elle  m'est 
insupportable.  Toute  l'époque  reproduit  en  détail  et  avec 
la  plus  grande  fidélité  les  traits  de  ce  malheureux.  Sur- 
tout je  détestais  l'infatuation  inouïe  qui,  mettant  ses  dis- 
ciples au-dessus  de  tous  les  siècles,  les  érigeant  en  juges 
du  genre  humain,  confiait  la  revision  de  l'histoire  à  des 
cervelles  si  méprisables. 

Je  ne  pouvais  souffrir  que  mon  propre  pays  fût  con- 
damné dans  son  passé  par  des  hommes  dont  la  friponne- 
rie est  peu  de  chose,  si  on  la  compare  à  leur  sottise. 
Quoi  !  de  pareils  fastes  historiques  auraient  relevé  de  ces 
gens-là  I  Quinze  siècles  de  politique  illustre,  de  guerres 
glorieuses,  d'art  florissant,  d'essor  intellectuel  unique  et 
admirable  auraient  attendu  le  verdict  d'une  secte  ignare 
et  fanatique,  jugeant  selon  des  maximes  honnies  de  la 
raison  civilisée  I  Le  spectacle  de  quarante  rois  auteurs  de 
notre  patrie,  de  Clovis,  de  Charlemagne,  de  Philippe- 
Auguste,  de  saint  Louis,  de  Louis  XI,  de  François  1®% 
de  Henri  IV,  de  Louis  XIV,  traduits  à  la  barre  de  ce  tri- 
bunal indigne  fait  un  tableau  qu'on  ne  peut  supporter 
de   sang-froid.   Je  plains  ceux   qui,  se  disant  Français, 


10  l'histoire    de     FRANCE    ET    LA    RÉVOLUTION 


n'en  frémissent  point  ;  je  plains  ceux  qui,  n'étant  pas 
engagés  à  le  défendre  par  un  intérêt  de  parti,  se  figurent 
y  reconnaître  la  justice. 

Le  succès  apparent  de  la  Révolution  séduit  et  entraîne 
les  foules  frivoles,  rien  n'est  si  naturel  que  cela  ;  je  ne 
m'étonne  pas  non  plus  que  ce  succès  ferme  la  bouche  à 
ceux  qui  seraient  capables  d'en  reconnaître  la  misère, 
mais  qui  y  sont  attachés  par  l'intérêt  de  leur  parti  ;  mais 
que  signifie  cette  complaisance  chez  de  bons  Français 
sans  étiquette,  chez  des  catholiques  ?  Ils  réprouvent  la 
guerre  menée  au  nom  de  ces  principes,  ils  combattent  en 
fait  les  révolutionnaires  ;  est-ce  que  ces  principes  en 
eux-mêmes  les  séduisent  ?  N'en  touchent-ils  pas  du  doigt 
l'ineptie  ?  La  déchéance  intellectuelle  d'une  adhésion  à 
ces  principes,  quand  elle  est  désintéressée,  n'en  sentent- 
ils  pas  la  honte  dans  tout  eux-mêmes,  dans  les  conversa- 
tions que  cela  donne,  dans  les  pensées  que  cela  inspire, 
dans  le  dialogue  intérieur  de  leur  réflexion,  dans  la  ma- 
tière vivante  de  leur  cerveau  ? 

Je  voudrais  leur  révéler  cela.  Je  voudrais  que,  dans  un 
livre  écrit  pour  la  défense  de  l'histoire  de  France,  la 
médiocrité  de  la  secte  qui  l'ose  décrier  éclatât.  Ces  deux 
effets  sont  inséparables.  Il  n'y  a  pas  d'homme  épris  des 
beautés  de  notre  histoire  qui  ne  soit  en  voie  de  renier  la 
Révolution  jusque  dans  ses  dernières  conséquences;  il 
n'y  en  a  pas  de  prévenu  de  quelque  complaisance  pour 
Tesprit  de  la  Révolution  qui  ne  boude  notre  ancienne 
histoire  par  quelque  endroit  :  quoi  qu'on  prétende  ou 
qu'on  espère,  il  faut  faire  un  choix  entre  deux. 

J'ose  dire  qu'un  certain  goût  de  l'honnêteté  littéraire 
serait  le  plus  court  chemin  d'y  parvenir.  Autant  que  par 
ses  desseins  politiques,  la  Révolution  se  décèle  par  le 
genre  d'éloquence  de  ses  tribuns,  et  l'idée  qu'on  prend 
d'elle  sur  cet  échantillon  jette  sur  tout  le  reste  un  jour 


L^HISTOIRE    DE    FRANCE    ET    LA    RÉVOLUTION  11 

inestimable.  11  aide  à  mieux  apercevoir  le  fond  de  son 
action  dans  tous  les  genres.  Rien  n'est  si  un  ni  si  cons- 
tant que  ce  fond.  Ceux  qui  ne  Fout  pas  bien  pénétré  n'au- 
ront pour  elle  que  des  haines  insuffisantes,  incapables 
de  garder  contre  ses  attaques  les  différentes  parties  de 
rhéritage  français. 

Aussi  serait-il  de  peu  d'utilité  de  défendre  l'un  après 
l'autre  les  différents  faits  de  notre  histoire,  objet  de  ses 
dénonciations,  si  la  philosophie  dont  elles  proviennent 
n^était  manifestée  dans  son  indignité. 

Mais  Thistoire  bien  apprise  n'est  pas  moins  propre  à 
cela  qu'à  disputer  la  vérité  de  chaque  fait  au  mensonge 
révolutionnaire.  Cette  vérité  partielle  importe  sans  doute  ; 
elle  importe  assez  pour  que  la  secte  n'ait  rien  omis  pour 
l'obscurcir  :  tout  compte  fait  cependant,  elle  importe  bien 
moins  que  cette  leçon  générale  opposée  par  l'histoire  à 
l'esprit  de  la  Révolution.  C'est  cette  leçon  que  j'ai  sou- 
haité de  donner  dans  chacun  des  chapitres  qui  font  le 
sujet  de  ce  livre. 

J'ai  nommé  ces  chapitres  du  nom  de  préjugés.  Ce  nom 
indique  qu'il  s'agit  d'autre  chose  que  des  faits.  La  recti- 
fication des  faits  n'était  qu'une  partie  de  la  besogne  ;  il 
fallait  de  plus  restituer  le  vrai  sens  des  faits  dûment  éta- 
blis. Ce  sens  méconnu  n'est  pas  un  moindre  mal  que  les 
événements  controuvés  ;  il  ne  tend  pas  moins  à  faire 
détester  le  passé  de  notre  pays  ;  il  n'a  pas  fait  un  moin- 
dre objet  des  soins  de  la  Révolution  dans  sa  conspira- 
tion contre  l'histoire. 

Cette  conspiration  est  essentielle  chez  elle.  Elle  tient 
à  ses  principes  autant  qu'à  la  tactique  indispensable 
pour  la  maintenir. 

Quanta  la  tactique,  comment  se  passerait-elle  de  recom- 
mencer incessamment  le  procès  des  siècles  qui  l'ont  pré- 
cédée ?  L'établissement  révolutionnaire  constitue,  à  tra- 


12  l'histoire    de    FRANCE    ET    LA    RÉVOLUTION 

vers  le  xix®  siècle  et  jusqu'à  nos  jours,  un  défi  à  la  tra- 
dition et  à  l'expérience  :  cela  non  seulement  en  fait, 
mais  en  principe  ;  car  elle  a  pour  principe  de  ne  relever 
d'aucun  enseignement  de  l'histoire,  mais  de  la  raison 
philosophique  seulement.  Et  c'est  pourquoi  le  régime 
qu'elle  institue  ne  ressemble  à  rien  de  ce  que  les  siècles 
ont  jamais  offert  en  exemple.  Quant  aux  principes,  la 
Révolution  prétend  s'autoriser  de  la  nature  contre  la  civi- 
lisation. 11  fallait  bien  que  le  règne  de  la  première,  ins- 
titué après  tant  de  siècles,  se  reconnût  à  la  contradiction 
et  au  saccage  du  passé.  Ainsi  ce  saccage  illustrait  les 
principes,  en  même  temps  qu'il  servait  l'action. 

Telles  sont  les  conséquences  qui  font  de  la  Révolution 
l'ennemie  de  l'intégrité  de  l'histoire.  L'effet,  comme  j'ai 
dit,  s'en  fait  sentir  d'une  part  dans  le  mensonge  histo- 
rique, d'autre  part  dans  la  méconnaissance  des  temps 
dans  la  prétention  pédantesque  de  ne  juger  le  passé  que 
selon  les  idées  qu'elle  a  mises  en  cours. 

Ce  double  effort  devait  engager  les  tenants  de  la  Révo- 
lution à  représenter  le  cours  des  siècles  sous  un  aspect 
bizarre,  et  si  invraisemblable  qu'on  s'étonne  de  le  voir 
en  crédit.  En  premier  lieu,  les  faits  de  leur  propre  his- 
toire sont  dépeints  comme  une  espèce  de  miracle,  échap- 
pant aux  lois  ordinaires  des  choses  et  récusant  le  com- 
mun jugement  des  hommes  ;  en  second  lieu  le  passé  se 
présente  comme  incapable  de  fournir  le  moindre  exemple, 
le  moindre  enseignement  digne  de  l'attention  du  philo- 
sophe. 

Quant  au  premier  de  ces  points,  on  sait  avec  quel  luxe 
de  figures,  sur  quel  ton  de  prophètes  inspirés,  les  histo- 
riens amis  de  la  Révolution  ont  moins  écrit  que  chanté 
son  histoire.  Je  ne  parle  pas  du  mérite  poétique  médiocre, 
mais  de  l'affectation,  qui  est  immense.  Dans  le  grossis- 
sement que  les  faits  en  reçoivent,  toute  commune  mesure 


l'histoire   de    FRANCE    ET    LA   RÉVOLUTION  13 

disparaît;  les  lois  de  la  morale  et  de  la  politique  sont 
entraînées,  noyées,  comme  dans  le  tumulte  d'un  cata- 
clysme. 

Sombre  quatre-vingt-treize,  épouvantable  année, 
De  lauriers  et  de  sang  grande  ombre  couronnée... 

«  Quelque  chose,  dit  Michelet,  de  plus  grand  que  l'Évan- 
gile. »  De  plus  grand  que  la  Genèse  aussi.  Les  assem- 
blées de  la  Convention  apparaissent  dans  le  fracas  d'un 
Sinaï,  au  milieu  d'éclairs  et  de  roulements  de  tonnerre. 
Des  antres  redoutés  du  Comité  de  Salut  public,  on  croit 
entendre  sortir  les  hurlements  de  la  Sibylle.  Toute  cette 
orchestration  furieuse,  qui  n'a  pas  seulement  pour  objet 
de  couvrir,  comme  on  croit,  le  bruit  de  la  guillotine,  mais 
aussi  les  pataquès  de  la  tribune  publique,  éblouit  le  juge- 
ment de  la  postérité  et  met  ces  temps-là  à  l'abri  de  la 
critique. 

Au  contraire,  le  passé  ennemi,  haineusement  dénigré 
d'une  part,  est  en  outre  représenté  comme  un  comble 
d'incohérence.  Voltaire  a  beaucoup  servi  pour  cela.  Son 
Essai  sur  les  Mœurs,  qui  ne  manque  pas  de  mérite,  n'en 
a  pas  moins  été  le  modèle  de  toutes  les  parodies  histo- 
riques, depuis  répandues  dans  la  petite  bourgeoisie,  et 
qui  font  une  pièce  principale  des  bibliothèques  maçon- 
niques. C'est  que,  digne  ou  non  d'approbation,  l'histoire 
n'en  offre  pas  moins  le  spectacle  d'une  suite  de  faits,  par- 
tant un  sujet  d'observation,  et  la  source  d'un  enseigne- 
ment des  hommes.  Pour  ruiner  cet  enseignement,  pour 
que  les  hommes  en  soient  tout  à  fait  détournés,  ce  n'est 
donc  pas  assez  de  noircir  le  passé  ;  il  faut  en  brouiller  le 
tableau,  de  façon  que  nulle  leçon  n'en  sorte  ;  il  faut  que 
les  personnages  y  paraissent  conduits  moins  par  des 
passions  ordinaires,  sujettes  aux  mesures  de  la  prudence 


14  l'histoire    de   FRANCE    ET    LA    RÉVOLUTIOIS 


humaine,  que  par  une  frénésie  d'orgueil  et  de  méchan- 
ceté. L'histoire  ainsi  comprise  relève  d'une  science  des 
mœurs  particulières.  11  suffit  de  lire,  pour  en  avoir  l'idée, 
dans  le  genre  folâtre,  VHistoire  de  France  tinlamar- 
resque  par  Touchatout  et,  dans  le  genre  sibyllin,  la 
Légende  des  Siècles.  Selon  la  convention  en  usage  dans 
ces  livres,  les  rois  en  qui  les  siècles  passés  se  résument, 
ne  sont  pas  proprement  des  méchants,  des  hommes  sou- 
mis aux  lois  de  l'ordinaire  perversité,  mais  des  monstres 
horribles  et  indéchiffrables,  victimes  du  mal  sacré  de  la 
puissance  suprême,  en  horreur  aux  hommes  et  aux  dieux. 
Hugo  explique  sérieusement  comment  un  homme  qu'on 
fait  maître  des  autres  ne  peut  qu'être  jeté  hors  des 
gonds  de  la  nature  et  tomber  dans  des  mœurs  sans  vrai- 
semblance. Gela  convenait  très  bien  au  genre  de  son 
théâtre.  Gela  n'est  pas  moins  nécessaire  à  la  philosophie 
de  rhistoire  qu'enseigne  la  Révolution. 

Elle  ordonne  les  siècles  en  trois  périodes  :  de  l'an 
premier  de  la  planète  à  1789,  une  période  de  folie  atroce, 
dont  la  durée,  la  réussite,  les  progrès  apparents,  Téclat, 
la  gloire,  les  raffinements  ne  prouvent  rien  et  ne  sau- 
raient rien  prouver;  en  1789,  une  période  de  folie 
sublime,  qu'il  est  interdit  d'examiner,  à  l'égard  de  laquelle 
les  hommes  ont  pour  devoir  de  suspendre  leur  jugement, 
de  se  taire  et  d'adorer  ;  enfin, depuis  1789,  une  troisième 
période  ou  âge  d'or,  ayant  pour  attributs  l'école  obliga- 
toire, le  bulletin  de  vote,  le  timbre  à  dix  centimes,  le 
service  antiseptique  et  les  livrets  de  caisse  d'épargne. 
On  admet  que  l'éclat  de  ces  bienfaits  justifie  aux  yeux 
de  la  raison  la  vénération  vouée  au  furieux  tintamarre 
qui  fit  en  accoucher  le  monde.  Il  introduit  de  plus  les 
citoyens,  illuminés  par  l'enseignement  primaire,  à  la 
connaissance  du  vrai  essentiel,  qui  sont  les  abus  de  l'an- 
cien régime,  spécifiés  dans  le  tableau  de  générale  hor- 


l'histoire   de   FRANCE    ET   LA   RÉVOLUTION  15 

reur  où  se  complaît  Tâme  simple  des  vrais  républicains. 

Ce  nouveau  «  Discours  sur  THistoire  universelle  »  ainsi 
ordonné,  la  besogne  demandée  se  rend  facile.  On  refuse 
le  nom  et  la  qualité  d'homme  à  tout  ce  qui  précéda  la 
Révolution  ;  les  instruments  de  celle-ci  sont  plus  que  des 
hommes,  des  géants  (  les  géants  de  quatre-vingt-treize), 
et  ce  qui  la  suit  représente  Thumanité  proprement  dite. 
Or  comment  étudier  sérieusement  une  époque  où  Ton  est 
assuré  de  ne  rien  rencontrer  deThumanité?  On  n^aborde 
ces  régions  de  Thistoire  qu'avec  horreur  et  tremblement  ; 
on  n'attend  d'y  trouver  que  misère  et  qu'oppression, 
qu'absurdité  et  barbarie.  Quelques  traits  différents,  qui 
percent  cette  nuit  affreuse,  causent  des  étonnements  sans 
fin  ;  on  les  déclare  bons  pour  le  temps  ;  on  s'extasie  de 
trouver  là  dedans  une  anticipation  de  ce  que  le  monde 
est  devenu.  A  ceux  qui  font  prévoir  le  siècle  d'à  pré- 
sent, on  décerne  les  honneurs  du  génie.  Tout  cela  a  lieu 
posément,  de  l'air  le  plus  naturel  du  monde,  tant  est 
bien  établie  l'idée  de  la  supériorité  infinie  de  notre 
temps. 

Pour  l'inculquer  de  cette  façon  puissante,  il  a  fallu  des 
préventions  extrêmes.  Aussi  a-t-on  afPecté  de  changer 
toutes  les  notions  traditionnelles,  non  seulement  celles  de 
la  politique,  auxquelles  la  Révolution  s'est  attaquée  sur- 
tout, mais  de  la  vie  tout  entière.  L'horreur  des  exactions 
royales  n'a  pas  fait  toute  la  misère  d'autrefois  ;  cette 
misère  habitait  même  les  âmes.  Ce  que  la  Révolution 
prétend  renouveler,  c'est  plus  que  l'Etat,  c'est  la  science 
de  tout  l'homme.  Conscience,  autorité,  vertu,  obéissance, 
devoir,  liberté,  prennent  un  nouveau  sens  par  ses  soins. 
Ainsi  se  forge  le  réseau  de  sophismes  qui  accable  l'esprit 
moderne.  Ainsi  s'assure  le  triomphe  d'une  cause,  qu'on 
ne  pouvait  en  effet  sauver  sans  détruire  tout. 

C'est  la  raison  pourquoi  tant  de  livres  excellents,  où 


16  l'histoire   de    FRANCE    ET    LA    RÉVOLUTION 

l'histoire  du  passé  se  trouve  rétablie,  où  celle  de  la  Ré- 
volution est  dénoncée,  ont  eu  si  peu  d'effet  contre  Ter- 
reur moderne.  Ce  n'est  pas  que  beaucoup  ne  méritent  de 
grands  éloges.  Ceux  de  M.  Biré,  par  exemple,  infiniment 
précieux  en  ce  genre,  seront  toujours  lus  et  consultés 
avec  le  plus  grand  soin  par  ceux  qui  ne  séparent  pas 
l'œuvre  de  restauration  nationale  de  l'œuvre  de  vérité 
historique.  Mais  de  tels  livres  laissent  entiers  les  prin- 
cipes. En  brisant  quelques  chaînes  des  esprits,  ils  laissent 
à  Tennemi  de  quoi  en  reformer  vingt  autres.  Ils  sont 
pareils  aux  tracts  électoraux  des  associations  libérales, 
où  l'on  prend  soin  de  montrer  au  paysan  qu'il  paie  plus 
d'impôts  que  jamais,  sans  faire  réflexion  que  l'erreur  qui 
l'attache  à  la  République  est  assez  forte  pour  lui  faire 
digérer  cet  inconvénient  et  plusieurs  autres.  A  ces  dé- 
monstrations utiles  il  est  nécessaire  de  joindre  l'offensive 
sur  les  principes  mêmes.  C'est  aux  droits  de  P homme 
qu'il  faut  s'en  prendre.  C'est  jusque-là  qu'il  faut  pour- 
suivre les  causes  de  l'injustice  causée  à  notre  histoire  par 
la  dénonciation  jacobine. 

J'ai  dit  que  les  faits  de  l'histoire  eux-mêmes  bien  en- 
chaînés faisaient  le  procès  de  ces  principes.  En  nous 
montrant  comment,  sans  nulle  satisfaction  de  ces  pré- 
tendus droits,  les  hommes  n'ont  pas  laissé  de  vivre  heu- 
reux et  sages,  en  découvrant  les  mille  façons  de  faire 
Tordre  que  l'expérience  oppose  à  l'outrecuidance  dogma- 
tique des  sectes,  elle  ruine  ces  principes  à  la  base.  Ainsi 
la  philosophie  même  qu'il  convient  de  joindre  aux  faits 
est  tirée  de  ces  faits.  Par  là,  ce  qui  est  corrigé  n*est  pas 
seulement  le  mensonge  de  fait,  mais,  par  l'effet  d'une 
lumière  d'ensemble,  le  sens  des  événements  eux-mêmes, 
autant  que  des  mœurs  et  des  usages.  C'est  ce  que  font 
voir  en  perfection,  sur  un  sujet  pareil  à  celui  de  ce  livre, 
les  Lettres  sur  r Histoire  de  France,  de  notre  éminent 


/ 


l'histoire  de    FRANCE    ET    LA    RÉVOLUTION  17 

ami  et  collègue  Tabbé  de  Pascal.  C'est  de  quoi  les  ou- 
vrages de  Fustel  de  Goulanges  proposent  un  exemple 
accompli. 

Assez  de  nos  contemporains  blâmeront  ce  mot  de  phi- 
losophie introduit  dans  un  propos  de  ce  genre.  Toute 
une  école  le  croit  contraire  à  l'impartialité  de  l'histoire. 
Ces  messieurs  ignorent  que  pensée  ne  se  distingue  pas 
de  philosophie,  et  qu'il  n'y  a  pas  d'usage  de  la  raison, 
même  en  histoire,  qui  se  passe  de  la  synthèse.  Il  est  vrai 
qu'ils  réprouvent  jusqu'à  ce  mot.  Mais  il  suffit  de  les 
écouter  pour  savoir  de  quelle  synthèse  audacieuse,  de 
quelle  intolérante  philosophie  leur  pratique  de  l'histoire 
est  pleine.  Seulement  cette  synthèse  et  cette  philosophie 
ne  sont  faites  que  de  préjugés  modernes,  qu'ils  confon- 
dent avec  l'absolu.  Juger,  reprendre,  condamner,  vouer 
à  l'exécration  publique  des  mœurs  du  passé  au  nom  de 
ces  préjugés,  c'est  à  leurs  yeux  ne  pas  sortir  de  l'im- 
partialité. Celle-ci  n'est  proprement  chez  eux  que  l'inin- 
telligence des  temps.  Plusieurs  manquent  de  l'esprit 
qu'il  faut  pour  apercevoir  cette  erreur  ;  chez  d'autres 
l'esprit  de  secte  emporte  tout.  L'histoire  aux  mains  de 
ces  derniers,  ne  sera  jamais  qu'un  prétexte  à  pousser 
dans  le  monde  cet  esprit,  décrété  par  eux  identique  à 
l'impartialité  de  la  science  *. 

Pour  persuader  aux  foules  la  supériorité  du  régime 
moderne  sur  l'ancien,  les  détracteurs  du  passé  ont  pro- 
fité d'un  point  :  c'est  la  fascination  que  le  progrès  maté- 
riel exerce  sur  nos  contemporains. 

Ce  progrès  a  changé  toutes  choses  autour  de  nous. 
Entre  nous  et  les  hommes  du  temps  passé,  il  met  la  dis- 
proportion la  plus  insignifiante  en  soi,  mais  aussi  la  plus 
sensible  pour  l'imagination.  Tout  ce  qu'il  y  a  de  sots  ou 

1.  Voir  l'appendice  à  la  fin  de  Touvrage. 

DiMiER.  Préjugés  2 


18  l'histoire    de    FRANCE    ET    LA    RÉVOLUTION 


d'ignorants  au  monde  ne  manque  pas  d'en  être  frappé, 
et  d'en  concevoir  un  orgueil  sans  limites.  On  a  même 
cherché  à  justifier  cet  orgueil.  Voltaire,  qui  profita  d'un 
tour  de  paradoxe  pour  hasarder  de  grandes  sottises,  fait 
dire  à  Pococurante  dans  Candide  que  toute  la  science  des 
Académies  ne  vaut  pas  l'art  de  faire  des  épingles.  On  a 
repris  depuis  sérieusement  cette  folie  ;  Augier  s'en  est 
donné  le  copieux  ridicule,  dans  sa  pièce  du  Beau  Ma- 
riage ;  nous  avons  tous  connu,  au  palais  de  l'Industrie, 
la  liste,  gravée  sur  la  corniche,  des  grands  génies  de 
l'humanité,  où  figuraient  Someillier  et  Sauvage  auprès 
de  Poussin  et  de  Michel-Ange.  Cette  déification  de  l'in- 
dustrie était  dans  les  idées  de  la  Révolution.  On  sait 
quelle  fortune  fit  alors  le  paratonnerre  de  Franklin  : 

Eripuit  cœlo  fulmen  sceptrumqae  tyrannis.    ^ 

Oberkampf  et  les  toiles  peintes  de  Jouj,  qui  parurent 
en  même  temps,  ont  figuré  durant  un  demi-siècle  dans 
tous  les  Plutarques  de  la  Jeunesse.  Le  pauvre  Ghappe, 
qui  n'inventa  qu'un  télégraphe  fort  méprisable,  a  sa  sta- 
tue dans  Paris,  où  Racine  continue  d'attendre  la  sienne. 
Par  cet  hommage  rendu  à  ce  contemporain  notoirement 
obscur  de  ses  origines,  la  République  proclame  l'avan- 
tage que  vaut  à  la  Révolution  l'apothéose  des  <  inven- 
teurs >. 

Cependant,  quoi  qu'on  ait  tenté,  on  n'a  pu  assurer  leur 
gloire  ;  elle  répugne  à  la  nature  des  choses.  Jacquard  et 
Montgolfier  seront  toujours  moins  connus  qu'Homère.  Le 
bon  est  qu'une  époque  qui  les  a  tant  chéris  n'a  vu  cepen- 
dant naître  aucun  des  inventeurs  par  qui  s'est  transformé 
le  siècle.  Le  point  de  séparation  de  nous  et  des  anciens 
à  cet  égard  n'est  pas  du  tout  marqué  par  la  Révolution, 
et  les  géants  de   quatre-vingt-treize  apparaissent  sur  la 


l'histoire    de    FRANCE    ET    LA    RÉVOLUTION  19 

scène  du  monde  dans  le  médiocre  attirail  des  industries 
de  Tancien  régime,  au  milieu  des  diligences  et  des  coches 
d'eau. 

Ne  croyez  pas  que  leurs  historiens  ne  sentent  pas  cette 
honte.  Au  contraire,  ils  prennent  soin  d'en  adoucir 
l'effet.  A  cinquante  ans  de  distance,  ils  opèrent  la  réunion 
de  Danton  et  des  chemins  de  fer.  Ils  ne  veulent  pas 
qu'on  sépare  ces  deux  choses.  Dans  leurs  programmes 
d'études,  ils  inscrivent  ceci  :  «  Résultats  de  la  grande 
Révolution  :  la  vapeur  et  l'électricité.  » 

Cette  impertinence  fait  rire.  Cependant  le  prestige  des 
inventions  modernes  sert  réellement  leur  cause.  Il  ins- 
pire aux  foules  la  compassion  et  le  dédain  du  passé.  C'est 
un  entraînement  naturel,   auquel  on  ne  peut  éviter  que 
les  clîisses  ignorantes  soient  sujettes,  et  ces  classes  font 
aujourd'hui  la  loi.   J'ajoute   qu'il  n'y  a  pas  de  préjugé 
plus  barbare.  Une  forte  culture  des  plus  hautes  classes 
en  peut  seule  corriger  l'effet  ;  aussi  les   pouvoirs  de  la 
République    sont-ils    ligués   contre    cette    culture.    Les 
fameuses  réformes  de  l'enseignement  de  1890  et  de  1902 
n'ont  pas  eu  d'autre  objet  que  d'en   préparer  la  ruine. 
Quand  la   disparition   du  grec  et  du  latin  aura  décidé- 
ment assuré  l'ignorance  des  civilisations  de  l'antiquité, 
la  confusion  intéressée  des  progrès  de  l'industrie  et  de 
l'avancement   social  aura  beau  jeu.   Savoir  ce  que    fut 
Rome,  et  que  sa  grandeur  prend  place,  il  n'y  a  pas  moins 
de  deux  mille  ans,  dans  un  temps  où  les  produits  d'ani- 
line étaient  inconnus  autant  que  les  droits  de  l'homme, 
n'est  pas  du  tout  indifférent.  Il  n'est  pas  du  tout  indif- 
férent que  les  pupilles  de  la  République  sachent  ou  ne 
sachent  pas  cela.  Cette  lumière  éteinte  une  bonne  fois, 
c'en  sera  fait  de  tout  scrupule  chez  eux.  Le  naphtol,  le 
thymol,  le  salol,  régneront  désormais  sans  partage. 

Tout  ceci  fera  comprendre  l'illusion  dont  je  parle,  et 


20  l'histoire  de  frange  et  la  révolution 

par  quelles  réflexions  il  convient  de  s'en  garder.  Il  fera 
voir  de  quelle  importance  à  cet  égard  sont  de  bonnes 
humanités.  Ce  que  je  dis  de  l'antiquité  s'applique  à  notre 
pays  :  une  ouverture  loyale  sur  la  littérature  du  xvir  siè- 
cle français  fait  hésiter  à  croire  que  la  Révolution  soit 
le  commencement  de  l'histoire  du  genre  humain  ;  elle 
touche  au  dogme  révolutionnaire  dans  ce  qu'il  y  a  de 
plus  absurde,  mais  aussi  de  plus  essentiel.  Aussi  les 
ennemis  de  notre  histoire  politique  ont-ils  soin  de  rabais- 
ser la  gloire  de  nos  écrivains  classiques. 

Une    entreprise    sournoise   de  dénigrement    pèse   sur 
nos  classes   de  rhétorique  moderne.  Celles-ci  ont  pour 
tache  principale   de  réduire,  de  chicaner,   de  neutraliser 
l'éloge  que  mérite  l'ancienne  littérature  française,  d'em- 
pêcher que  les  esclaves  de  la  Révolution,  suggestionnés 
du  sophisme  politique,  y  soupçonnent  1  eminente  dignité 
du  passé.   Les  imbéciles    critiques   du  romantisme  ont 
puissamment  aidé  à  ce  résultat  ;  elles  ont  fourni  des  argu- 
ments, elles  ont  attiré  des  recrues,  et  le  désordre  social 
a  recueilli  en  cela  le  fruit  de  son  alliance  naturelle  avec 
le  désordre  de  l'esprit. 

Du  côté  des  savants,  Terreur  de  la  Révolution  ne  pou- 
vait avoir  gain  de  cause.  Il  n'y  a  presque  pas  un  homme 
adonné   à  l'étude    des    institutions   qui  ne   soit    prêt   à 
venger    les    anciennes    du    décri    révolutionnaire.    Une 
patiente    recherche    du    passé    est  le    chemin  infaillible 
d'en  rapprendre  le  goût,  et  à  plusieurs  égards  l'admira- 
tion.   L'olTensive   jacobine   réussit   peu    par  là.  Tout  ce 
qu'elle  essaie  n'est  qu'au  moyen  de  quelques  Mémoires 
scandaleux,  ([ui  pendant  quelque  temps  ont  fait    figure 
d'un  arsenal  d'érudition  à  son  profit.  La  fin  du  xviii"  siè- 
cle et  le  commencement  du  xix"  ont  vu  le  beau  temps 
de   cette  pratique.  La   dénonciation   (ju'on  en  tire  était 
surtout  des  mœurs  privées  des  grands.  Contre  les  noms 


l'histoire    de    FRANCE    ET    LA    RÉVOLUTION  21 

glorieux  de  Thistoire,  on  menait  une  entreprise  de  diffa- 
mation pareille  à  celle  que  nous  avons  vue  réussir  contre 
les  curés  de  village  et  des  Frères  des  Ecoles  chrétiennes. 
Cette  veine  est  épuisée  maintenant  et  le  résultat  qu'elle 
donne  a  été  tout  entier  porté  du  côté  des  classes  igno- 
rantes, où  tant  d'autres  armes  ont  leur  effet,  qu'une  de 
plus  n'est  pas  une  affaire.  Les  gens  instruits  ne  croient 
plus  à  ces  révélations  ;  les  plus  célèbres  d'entre  les  détrac- 
teurs de  l'ancienne  société,  comme  Saint-Simon,  ont  vu 
tomber  tout  leur  crédit. 

Ne  pouvant  entreprendre  sur  la  science,  rétablisse- 
ment révolutionnaire  devait  mettre  tous  ses  soins  à  en 
restreindre  l'écho,  à  en  enrayer  le  débit.  Il  est  vrai  que 
ce  régime  se  dit  celui  de  la  science  ;  mais  il  est  aisé  de 
voir  que  sous  ce  nom  de  science  il  n'entend  pas  autre 
chose  que  l'opposition  aux  croyances  religieuses.  Gom- 
ment, au  nom  de  la  science  tout  court,  fermerait-on 
tant  d'écoles  qu'il  en  a  fermé  depuis  1882  ?  Fermer  des 
écoles  est  le  contraire  d'un  amour  de  la  science.  Mais 
il  s'agit  de  la  science  sous  condition,  et  cette  condition 
est  tellement  importante  qu'elle  est  regardée  comme 
suffisante  en  l'absence  du  principal  même.  La  Républi- 
que trouvera  toujours  assez  savant  celui  qu'une  révolte 
de  l'esprit  aura  séparé  de  la  religion,  et  dont  le  progrès 
se  montrera  dans  le  mépris  des  prêtres.  Que  si  quelque 
ordre  de  connaissances  refuse  de  s'associer  à  ces  fins,  elle 
fera  tous  ses  efforts  pour  l'étouffer. 

D'une  part,  elle  empêchera  que  rien  de  ce  qui  s'y 
démontre  vienne  à  la  connaissance  des  foules  ;  d'autre 
part,  elle  en  rabaissera  les  maîtres  devant  ceux  d'un 
moindre  enseignement,  tout  entier  remis  entre  ses  mains. 
C'est  de  ce  temps-ci  le  sort  de  l'enseignement  supérieur, 
et  à  quelque  égard  du  secondaire.  Tout  l'effort  du  régime 
est  de  les  effacer  devant  la  prépondérance  de  l'enseigne- 


±^  l'histoire    de    FRANCE    ET    LA    RÉVOLUTION 

ment  primaire.  Les  universités  populaires  issues  de  l'af- 
faire Dreyfus  y  ont  servi,  par  Fhabitude  qu'elles  donnent 
aux  maîtres  plus  instruits  de  se  plier  aux  préjugés  que 
le  peuple  tient  de  Técole  communale.  L'abaissement  des 
programmes  est  un  autre  moyen.  Vingt  pratiques  souter- 
raines ont  pour  effet  certain  de  faire  trouver  l'enseigne- 
ment supérieur  plus  inutile  tous  les  jours,  d'en  détour- 
ner les  étudiants,  pendant  que  les  principes,  la  méthode, 
les  résultats,  les  prérogatives  en  seront  à  mesure  plus 
méconnus.  Les  suppressions  ne  seront  pas  épargnées  ; 
et  nous  pouvons  être  assurés  que  tout  ce  qui  dans  cet 
ordre  ne  pourra  être  étouffé  sera  détruit. 

Tel  est,  dans  ses  traits  principaux,  le  plan  de  la  Révo- 
lution sur  l'histoire  de  France.  11  tend  à  la  corrompre 
et  à  l'anéantir .  Mais  on  ne  peut  achever  ce  propos  sans 
parler  d'un  venin  plus  subtil  qui  s'insinue  par  son  action. 
Je  parle  du  goût  qu'elle  donne  à  tous  et  du  droit  qu'elle 
leur  reconnaît,  de  discuter  sans  frein  des  événements 
passés,  de  traduire  Thistoire  à  la  barre  de  sa  conscience 
particulière. 

Mille  réflexions  seraient  à  faire  sur  ce  qu'on  pourrait 
appeler  l'esprit  de  secte  en  histoire.  Il  correspond  à  l'es- 
prit de  parti  en  politique  et  à  l'hérésie  en  religion.  Dans 
ces  trois  ordres,  un  préjugé  pareil  enseigne  à  ne  sou- 
mettre son  jugement  qu'à  soi-même,  à  ne  rechercher 
que  ce  qui  plaît,  au  mépris  de  ce  que  les  faits  imposent. 
Le  fait  de  l'Eglise  en  religion,  celui  de  l'État  en  poli- 
tique, en  histoire  celui  de  la  nation  ou  de  la  société  civi- 
lisée, ont  un  droit  souverain  à  fixer  nos  esprits,  à  rem- 
placer ce  qui  dans  chacun  n'est  qu'opinion  particulière 
par  la  raison  d'être  d'un  ordre  supérieur.  Bossuet  définit 
avec  beaucoup  de  justesse  l'hérétique  «  celui  qui  a  une 
opinion  ».  Les  temps  modernes  vantent  cela  comme  le 
propre  de  l'homme  ;  cependant  toute  la  fin  de  notre  intel- 


l'histoire    de    FRANCE   ET    LA    RÉVOLUTION  23 

ligence  est  de  nous  incliner  devant  une  raison  capable 
de  se  soumettre  tous  les  esprits.  Tout  ce  qu'il  y  a  de 
sortes  d'ordre  public  au  monde,  nécessairement  fondées 
sur  Tunité  de  pensée,  demande  cette  raison  à  des  faits 
établis  ;  aucun  ne  s'en  est  remis  aux  idées  de  la  fixer. 
C'est  aux  effets  que  tout  gouvernement  des  hommes  met 
l'enseigne  de  la  vérité. 

La  réussite  des  institutions^,  non  la  facilité  qu^elles 
ont  d'être  philosophiquement  déduites,  voilà  le  motif 
de  les  croire  bonnes  et  de  s'y  soumettre  sans  résistance. 
Le  bon  comportement  de  l'Etat,  tel  est  le  fondement  de 
la  légitimité.  Ce  qui  s'y  ajoute  par  l'effet  de  Tancienneté 
ne  tient  qu'à  l'ascendant  plus  grand,  effet  de  réussite  pro- 
longée. Faire  le  procès  de  cette  réussite,  opposer  au  droit 
qui  s'ensuit  les  préférences  de  ce  qu'on  croit  la  raison, 
quitter  pour  les  décisions  de  celle-ci  le  contrôle  des  faits, 
tel  est  le  propre  de  l'esprit  de  parti.  Avec  son  règne 
commencent  les  dissidences,  chacun  ne  pouvant  manquer 
de  trouver  dans  sa  raison  des  injonctions  particulières 
qui  le  mettent  aux  prises  avec  la  raison  des  autres.  Le 
fait  accepté  rassemblait  les  hommes,  le  principe  discuté 
les  disperse.  Voilà  la  guerre  civile  inévitable.  Aucun  ordre 
public,  aucun  Etat  paisible  ne  saurait  bâtir  sur  ce  fond. 

Il  en  va  de  même  en  histoire.  L'épreuve  du  vrai,  du 
bon,  du  juste,  n'est  dans  rien  de  semblable  à  ce  que  nous 
appelons  des  principes,  mais  dans  l'heureux  aboutisse- 
ment des  faits.  Cette  maxime  n'est  pas  moins  certaine 
que  celle  qui  domine  la  politique.  Aussi  ne  peut-on  Ten 
séparer.  Il  n'y  a  en  politique  aucun  droit  qui  ne  soit  his- 
torique ;  le  bienfait  d'un  pouvoir  est  ce  qui  le  rend  légi- 
time :  il  y  faut  donc  l'épreuve  des  ans  ;  j'ajoute  l'épreuve 
de  longues  années,  un  succès  éphémère  n'ayant  pas  de 
quoi  fixer  l'obéissance  des  hommes.  Ainsi  les  mêmes  rai- 
sons, des  raisons  de  force  éo^ale,  défendent  de  discuter  le 


24  l'histoirk  de  frange  et  la  révolution 


pouvoir  légitime  et  de  condamner  Thistoire  de  son  pays, 
la  réussite  qui  sert  d'épreuve  à  tous  les  deux  étant  subs- 
tantiellement la  même  et  ce  pouvoir  n'étant  justifié  que 
par  l'histoire. 

De  là  vient  qu'il  n'y  a  pas  de  patriotisme  raisonnable 
qui  ne  soit  aussi  loyaliste.  De  là  vient  que  tous  ceux  qui 
veulent  l'ordre  public  n'en  séparent  pas  l'amour  de  notre 
histoire. 

Sur  cet  amour  en  général,  point  de  dispute  dans  le 
camp  des  catholiques  et  des  nationalistes.  Seuls  les 
tenants  des  sectes  dans  le  présent  élèvent  contre  le  passé 
des  reproches  absolus.  Mais,  en  détail,  que  de  récrimi- 
nations de  la  part  des  bons  Français  mêmes  I  C'est  que 
Tesprit  de  la  Révolution  n'enseigne  pas  seulement  à  ses 
sectaires  la  haine  générale  du  passé  ;  chez  tous  encore  elle 
insinue  le  goût  et  la  présomption  des  critiques  particu- 
lières. Sectes  non  déclarées  contre  la  France  historique, 
demeurant  dans  l'amour  et  le  culte  de  celle-ci,  sectes 
cependant,  qui,  ne  laissant  pas  de  choisir  entre  les  faits 
dont  s'est  constituée  la  patrie,  n'aimant  celle-ci  que  sous 
un  certain  angle  et  pour  des  vues  particulières,  logent 
dans  un  sentiment  fait  pour  nous  rassembler  le  germe 
mauvais  des  dissidences.  Cause  de  faiblesse  à  l'intérieur, 
cause  de  trahison  aussi,  chacun  de  ces  partis,  par  TefTet 
des  condamnations  qu'il  prononce,  tendant  la  main  à 
la  Révolution,  qui  les  étend  à  toute  l'histoire. 

Ce  dernier  trait  mérite  qu'on  y  appuie.  Mauvais  en 
soi,  mauvais  dans  son  principe,  il  traîne  des  conséquences 
plus  fâcheuses  encore.  D'une  alliance  de  fait  sur  un  point 
avec  l'esprit  de  la  Révolution,  on  passe  aisément  à 
d'autres  complaisances  ;  malaisément  on  condamne  la 
doctrine  qui  justifie  vos  préférences  de  secte.  De  là,  et 
non  pas  seulement  delà  contagion  directe  du  libéralisme, 


l'histoire  de  fra>ce  et  la  révolution  25 

viennent  à  tant  de  bons  Français  ces  connivences  secrètes 
dont  notre  temps  offre  les  exemples. 

Qu'on  ne  se  méprenne  pas  sur  le  sens  de  ces  paroles. 
Pas  plus  que  tout  autre  sentiment  nécessaire,  le  patrio- 
tisme n'enseigne  Tabsurde  ou  Timmoral.  11  ne  défend 
pas  de  juger  Thistoire,  il  ne  commande  pas  de  n'y  rien 
reprendre.  Imparfaites  dans  le  particulier,  par  quel 
miracle  les  actions  des  hommes  échapperaient-elles  à 
tout  reproche  dans  le  domaine  de  TEtat  ?  Comment,  au 
contraire,  une  si  longue  suite  de  siècles,  des  circonstances 
si  difficiles,  de  si  grands  intérêts,  le  hasard  des  ren- 
contres, qui  les  remet  parfois  aux  faibles  et  aux  méchants, 
n'auraient-ils  pas  pour  effet  de  multiplier  les  fautes  des 
hommes  ?  Je  ne  prétends  donc  pas  qu'il  ne  faille  rien 
blâmer  ;  ce  que  j'assure,  c'est  qu'un  blâme  de  ce  genre, 
quand  il  s'agit  d'un  grand  pays  tel  que  le  nôtre,  ne  sau- 
rait affecter  l'un  des  points  essentiels  offerts  au  juge- 
ment de  l'histoire. 

La  réussite  de  l'histoire  de  France  exclut  tout  blâme 
définitif.  Qu'on  relève  en  ses  différents  points  les  torts 
des  hommes  et  les  défauts  des  choses,  rien  n*est  si  rai- 
sonnable, et  même  si  nécessaire.  Qu'on  dise  :  les  torts  de 
l'ancien  régime,  comme  on  le  dit  de  tout  au  monde,  soit  ; 
mais  qu'on  se  garde  de  dire  :  le  tort.  Que  par  ce  singu- 
lier on  ne  donne  pas  à  entendre  qu'un  vice  constant,  fon- 
damental, toujours  le  même  sous  des  aspects  divers,  fait 
une  tache  dans  notre  ancienne  histoire,  minait  la  patrie 
dans  le  passé.  Je  ne  considère  pas  en  ce  moment  ce  qu'il 
y  a  de  faux  dans  l'idée  que  cette  façon  de  parler  révèle  ; 
je  n'examine  pas  ce  point  de  vue  du  fatalisme  qui,  com- 
posant l'entité  d'une  nation  de  plusieurs  éléments  abs- 
traits développés  à  travers  les  siècles,  dénonce  dans  l'un 
une  cause  de  ruine  ou  de  constant  détriment  pour  le 
corps  social.  Il  suffît  qu'aux  yeux  de  ceux  qui  sont  dans  ce 


26  l'histoire  de  frange  et  la'J^révolution 

point  de  vue,  la  France  prospère,  la  France  glorieuse  ne 
puisse  passer  pour  affectée  de  ces  maux.  Car  un  tel  mal, 
ou  l'eût  tuée  infailliblement,  ou  n'eût  jamais  permis  que 
ses  destinées  allassent  si  haut. 

Encore  un  coup,  la  réussite  de  notre  pays  est  l'abso- 
lution de  son  passé.  De  bons  effets  ne  peuvent  venir  de 
mauvaises  causes. 

Ainsi  ce  qu'on  fait  de  reproches  à  notre  histoire  doit 
être  exprimé  avec  tout  le  respect  que  l'excellence  de 
l'ensemble  inspire.  En  second  lieu,  ces  reproches  ne 
peuvent  être  profonds,  puisqu'ils  n'ont  pas  empêché  la 
nation  d'avancer. 

Je  sais  qu'une  école  s'imagine  élever  contre  un  pareil 
point  de  vue  les  objections  de  la  morale  et  même  de  la 
dévotion.  Au-dessus  des  lois  du  succès,  dit-on,  il  y  a 
celles  du  bien  et  du  mal  ;  au-dessus  de  l'absolution  des 
faits,  les  condamnations  de  la  religion.  Ils  ne  songent  pas 
que  toute  la  question  est  de  savoir  si  la  question  se  pose. 
Car,  supposé  que  jamais  dans  les  Etats  prospères  nous 
ne  soyons  conduits  à  remarquer  une  violation  des  mœurs 
fondamentales,  que  jamais  dans  cet  ordre  ce  qui  réussit 
en  fait  ne  découvre  rien  de  détestable  en  principe,  il  n'y 
aura  plus  de  difficulté,  et  nos  censeurs  en  seront  pour 
leurs  frais  de  vertu. 

11  n'y  aura  pas  de  difficultés,  dis-je,  car  ce  n'en  est 
pas  une  de  savoir  si  en  soi  l'honnête  doit  être  préféré  à 
l'utile,  ces  espèces  étant  différentes  et  ne  souffrant  pas 
de  commune  mesure;  de  sorte  qu'on  peut  bien  dire  que 
l'honnête  vaut  mieux  que  son  contraire,  et  de  son  côté 
l'utile  que  son  contraire,  mais  qu'on  ne  peut  rien  dire  de 
ces  deux  termes  mis  ensemble.  D'autre  part,  il  n'y  aura 
pas  question  si  un  objet  honnête  et  contraire  a  l'utile 
doit  être  préféré  à  un  autre  qui  serait  utile  et  contraire 


l'histoire   de   FRANCE   ET    LA   RÉVOLUTION  27 

à  l'honnête,  puisque,  dans  Tordre  dont  il  s'agit,  le  cas 
ne  se  présenterait  jamais. 

Or,  l'histoire  prouve  qu'il  en  est  comme  je  dis.  Jamais 
on  ne  vit  une  société  prospérer  en  violation  des  lois  les 
plus  essentielles  delà  religion  et  de  la  morale.  L'histoire, 
dis-je,  le  prouve  et  le  sens  commun  n'en  doute  pas.  Il 
sait  que  la  condition  des  personnes  est  à  cet  égard  diffé- 
rente de  celle  des  sociétés,  que  la  prospérité  ne  s'oppose 
à  la  vertu  que  dans  Tindividu  strictement  pris,  et  non 
pas  même  dans  Tindividu,  car  il  est  plus  juste  de  dire 
que  le  plaisir  s'oppose  au  devoir  dans  un  acte  isolé  de 
la  vie  de  Tindividu.  Plus  le  cas  qu'on  propose  s'étend  et 
comprend  de  temps  écoulé,  moins  le  divorce  supposé  de 
l'utile  et  de  Thonnête  trouve  d'occasions  de  se  faire  sen- 
tir, le  temps  ayant  cet  effet  d'amener  les  sanctions.  Ainsi, 
en  Tentendant  de  la  vie  tout  entière,  on  peut  dire  qu'il 
est  rare  qu'un  méchant  soit  heureux.  Mais,  ajoute-t-on  à 
la  longueur  de  temps  la  considération  d'intérêts  collec- 
tifs, l'opposition  supposée  se  fait  plus  rare,  et  disparaît 
même  tout  à  fait.  Aussi  a-t-on  pu  dire  que  pour  Tindi- 
vidu la  sanction  de  la  morale  était  dans  l'autre  monde, 
mais  que  les  sociétés  portaient  dès  celui-ci  la  peine  de 
leurs  vices  et  de  leurs  crimes.  C'est  le  point  de  vue  de 
Maistre  et  de  Le  Play.  C'est  celui  de  tous  les  grands 
politiques. 

Rien  donc  ne  doit  retenir  un  Français  d'aborder  l'his- 
toire de  son  pays  dans  une  intention  d'apologie.  Dans  le 
fait  de  l'existence  de  la  France  et  du  magnifique  avoir 
social  que  ce  nom  représente  pour  tous,  il  tient  la  preuve 
que  cette  histoire  est  digne  d'éloges.  Loin  que  cette  con- 
fiance choque  aucune  loi  de  l'étude  scientifique  des  faits, 
elle  est  pour  cette  étude  une  source  de  lumière,  s'il  est 
vrai  qu'il  n'y  a  pas  de  connaissance  des  faits  qui  n'ait  à 
tenir  compte  de  leur  aboutissement.  Au  surplus,  cette 


28  l'histoire  de  frange  et  la  révolution 

confiance  n'impose  aucune  conclusion  particulière,  car  il 
y  a  pour  les  faits  de  l'histoire  bien  des  manières  d'avoir 
raison.  Elle  laisse  le  champ  ouvert  à  toutes  les  conclu- 
sions, réservant  ce  point  seulement,  qu'une  nation  comme 
la  nôtre  ne  saurait  passer  pour  issue,  à  quatre  généra- 
tions en  arrière,  d'un  peuple  d'ignorants,  de  misérables 
et  d'esclaves. 

Ce  point  sera  Técueil  du  sophisme  et  l'enseigne  du 
vrai.  Tout  l'effort  de  la  critique  révolutionnaire  cède  à 
cette  parfaite  évidence.  Les  chapitres  qu'on  va  lire,  en 
s'y  accommodant,  découvrent  le  vrai  jour  des  faits  dont 
chacun  traite.  Dans  chacun  j'ai  confiance  que  le  lecteur 
retrouvera,  en  même  temps  que  la  certitude  de  fait,  la 
vraisemblance  que  donne  à  un  récit  la  naturelle  allure 
des  hommes,  toujours  forcés  et  grimaçants  dans  les  ta- 
bleaux de  complaisance  dictés  par  la  Révolution.  On  n'y 
trouvera  pas  moins  la  variété  que  l'histoire  emprunte  de 
la  diversité  des  hommes,  si  ingénieux,  par  des  voies  dif- 
férentes, à  pourvoir  à  la  paix  publique  et  à  la  protection 
des  intérêts. 

Le  spectacle  imprévu  de  ces  accommodements  fait  toute 
la  séduction  et  le  charme  de  cette  science.  C'est  à  le  ména- 
ger que  l'historien  s'applique,  à  peu  près  comme  les 
sculpteurs  anciens  se  sont  appliqués  à  garder  la  naïve 
allure  des  corps  représentés  dans  leurs  ouvrages.  Goldoni, 
qu*on  s'excuse  de  citer  en  une  matière  aussi  sérieuse, 
avait  pour  principe  ce  beau  mot,  qu'  «  il  ne  faut  pas  gâter 
la  nature  ».  C'est,  dans  un  autre  ordre  de  choses,  ce  qu'il 
faut  entendre  dans  ce  passage  où  Fustel  recommande 
«  la  chasteté  de  l'histoire  ». 

Personne  ne  l'a  gardée  comme  lui.  Nulle  part  mieux 
que  chez  lui  le  passé  ne  se  découvre  dans  des  tableaux 
simples  et  naturels  ;  nulle  part  l'inaccoutumé  des  faits 
n'a  plus  d'union  avec  le  fond  des  choses,  sensible  dans 


l'histoire    de    FRANCE    ET    LA    RÉVOLUTION  29 

sa  réflexion  simple  et  dans  le  choix  mesuré  de  ses  paroles. 
J'ai  pris  de  lui  la  matière  et  les  conclusions  de  plusieurs 
chapitres  de  ce  livre,  conclusions  auxquelles  personne  n'a 
répondu,  mais  que  les  ennemis  de  notre  histoire  avaient 
tout  fait  pour  ensevelir  dans  le  silence.  Ce  que  j'ai  joint 
ailleurs  de  mon  fonds,  ou  adapté  de  plusieurs  excellents 
historiens,  est  aussi,  en  beaucoup  de  points,  inspiré  de 
la  méthode  de  Fustel.  Le  dessein  même  de  ce  livre  est 
pris  de  lui  ;  car  il  tient  tout  du  respect  du  passé  et  ne 
tend  qu'à  réconcilier,  dans  la  connaissance  de  leur  his- 
toire, tous  les  Français  amoureux  de  leur  pays. 


t 

4 


CHAPITRE    PREMIER 

LE    GELTISME.  -  LA    CONQUÊTE    ROMALNE 


L'établissement  de  la  puissance  romaine  en  Gaule  et 
la  substitution  de  cette  domination  à  celle  qu'exerçaient 
les  Gaulois,  envahisseurs  et  conquérants  eux-mêmes, 
est  le  plus  ancien  des  grands  faits  de  notre  histoire.  J'en 
rappellerai  en  peu  de  mots  l'événement. 

Depuis  la  fin  du  ii^  siècle  avant  Jésus-Christ,  une  partie 
de  notre  pays  était  au  pouvoir  des  Romains,  sous  le  nom 
de  Gaule  transalpine,  dont  la  capitale  était  Narbonne. 
Ils  en  avaient  repoussé  les  Gimbres  et  les  Teutons  en 
102  par  le  bras  de  Marins,  dans  la  célèbre  bataille  d'Aix. 
A  cette  domination  se  joignait  l'alliance  de  quelques 
Etats  ou  cités  des  Gaulois. 

C'est  à  cause  d'une  pareille  alliance  que  les  Eduens 
appelèrent  César,  pressés  de  se  défendre  contre  l'inva- 
sion germaine  d'Arioviste,  en  58.  César  leur  amena  les 
secours  qu'ils  demandaient,  et  ne  quitta  plus  le  pays 
qu'il  ne  Feût  soumis  tout  entier.  En  53  la  conquête  était 
achevée.  Vercingétorix  souleva  le  pays  en  52.  Il  fut 
réduit  cette  année  même.  La  prise  d'Alise  termina  la 
guerre.  Le  chef  fut  livré  au  vainqueur.  L'histoire  de  la 
Gaule  romaine  commence  alors. 

Tels  sont  les  événements  qui  mirent  fin  à  l'état  pri- 
mitif de  notre  pays,  à  ce  qu'on  doit  appeler  le  régime 
gaulois.  Je  veux  examiner  ici  les  regrets  donnés  à  ce 
régime  et  le  préjugé  qui  s'en  compose. 


3:^       LE  CELTISME.  —  LA  CONQUÊTE  ROMAINE 

Ce  préjugé  n'est  pas  une  imagination.  Nombre  de  gens 
s'en  font  les  défenseurs,  inventant  des  reproches  contre 
la  conquête  romaine,  revendiquant  contre  celle-ci  ce 
qu'ils  supposent  de  traditions  commencées  avant  qu'elle 
eût  rompu  le  cours  des  choses.  Ce  préjugé  fait  qu'on 
prend  parti,  dans  le  récit  de  ces  événements,  contre  Rome 
et  contre  César. 

Par  là  Thistoire  de  France  se  trouve  en  butte  jusque 
dans  ses  origines  à  la  récrimination  des  Français.  Tout 
ce  qu'elle  offre  venant  après  cette  conquête  (c'est  cette 
histoire  tout  entière)  apparaît  comme  souillé  d'une  tache 
originelle,  que  le  flot  des  événements  lave  et  recouvre 
sans  Teffacer  :  matière  toujours  prête  à  des  récrimina- 
tions, source  d'aigreurs  lointaines  et  profondes,  où  se 
rafraîchit  la  critique  de  ce  qui  porte  le  nom  français. 

Sous  l'habit  d'institutions  et  de  mœurs  qu'on  fait 
remonter  à  la  conquête  romaine,  quel  motif  plus  plau- 
sible que  l'origine  celtique,  de  ne  donner  d'éloge  qu'à  ce 
qu'on  considère  comme  les  saillies  de  la  race?  On  les 
reconnaît,  on  les  salue,  dans  le  défilé  des  faits  communs 
de  notre  histoire  ;  au  milieu  d'une  trame  étrangère  on  en 
loue  l'éclat  d'exception.  Le  fonds  national  n'est  que  là, 
l'amour  de  la  patrie  n'a  que  là  son  objet.  Le  reste,  c'est-à- 
dire  tout  ce  qui  frappe  les  regards  dans  vingt  siècles 
de  vie  française,  n'est  qu'un  manteau  trompeur,  qui  nous 
cache  à  nous-mêmes  et  qu'on  fait  profession  d'arracher. 
Les  plus  pacifiques  voient  tomber  sans  chagrin  quelques- 
uns  des  débris  d'un  passé  décrié  comme  apport  de  Rome, 
Tel  est  l'eifet  du  préjugé  de  celtisme 

Je   n'en  trouve  nulle   part  l'exposé  méthodique  ;  en 
aucun  lieu  il  ne  tient  école,   il  règne  à  l'état  dispersé. 
Pourtant  assez  de  témoins   permettent  d'en  faire  l'his- 
toire. 
Ses  origines  sont   au   xviii*   siècle.    Plusieurs    autres 


LE   CELTISME.   —  LA    CONQUÊTE    ROMAINE  33 

pareils  ont  les  leurs  à  cette  époque.  De  sa  ants  travaux, 
tout  désintéressés,  ont  précédé  de  peu  la  naissance  de 
celui-là.  On  ne  peut  omettre  en  ce  genre  l'ouvrage  de 
dom  Martin  intitulé  la  Religion  des  Gaulois^  qui  parut 
en  1727.  Là  se  trouvent  établis  plusieurs  des  points  d'his- 
toire qui  servirent  à  donner  un  air  de  science  aux  secta- 
teurs du  celtisme. 

Ceux-ci  parurent  au  temps  de  la  Révolution.  Le  plus 
digne  de  remarque  n'est  rien  moins  que  ce  fameux  La 
Tour  d'Auvergne,  dit  «  premier  grenadier  de  France  ».  On 
le  connaît  moins  sous  le  nom  de  faiseur  de  mémoires  et 
d'auteur  des  Origines  gauloises,  imprimées  en  1792.  Peu 
auparavant  (1787)  avait  paru  le  Mémoire  sur  la  Langue 
des  Français,  de  Le  Brigant,  auteur  de  plusieurs  autres 
ouvrages  tournés  à  la  même  apologie  de  la  Gaule.  Il 
démontrait  dans  celui-là  que  le  celtique  était  la  langue 
mère  de  toutes  les  autres. 

Un  peu  partout  cette  matière  était  mise  à  la  mode.  On 
en  voit  le  curieux  effet  dans  des  livres  comme  les  Essais 
sur  Pains  de  Saint-Foix.  Un  renfort  enfin  vint  à  cette 
mode,  d'outre-Manche,  avec  les  poèmes  d'Ossian,  publiés 
depuis  1762. 

On  sait  quel  fut  le  succès  de  ces  poèmes,  l'empire 
qu'ils  prirent  sur  les  imaginations  du  temps,  les  louanges 
que  leur  a  données  M°*  de  Staël,  l'enthousiasme  dont 
Lamartine  se  dépeint  en  vers  et  en  prose  comme  saisi 
à  la  lecture  qu'il  en  faisait  enfant.  Chose  à  retenir,  l'éloge 
d'Ossian  tourna  d'abord  en  décri  de  la  poésie  classique. 
Les  revendications  de  ce  qu'on  nomme  la  race  se  recon- 
nurent ennemies  de  la  civilisation. 

Chateaubriand  reçut  du  commerce  d'Ossian  une 
empreinte  éclatante  ;  Marchangy  en  fournit  un  autre 
exemple  avec  sa  Gaule  poétique, D'Ossian,  deMarchangy 
et  de  Chateaubriand  naquirent  pour  nous  la  légende  des 

DiMiER.  Préjugés  3 


34        LE  CELTISME.  —  LA  CONQUÊTE  ROMAINE 

druides  et  Tattrait  poétique  des  prêtres  en  robe  blanche 
moissonnant  le  gui  des  chênes  avec  la  faucille  d'or.  Les 
réalités  de  l'histoire  furent  sacrifiées  à  cet  attrait.  Des 
mots  nouveaux,  des  choses  auxquelles  personne  n'avait 
songé,  devinrent  un  commun  aliment.  Chacun  fut  mis  à 
même  de  s'aviser  qu'il  était  Celte  et  de  s'en  faire  gloire. 
La  Bretagne,  associée  à  cette  nouveauté,  en  vit  modifier 
sa  figure  dans  l'imagination  bourgeoise  et  populaire.  La 
race  celtique  domine  dans  cette  province  ;  on  en  fit  le 
lieu  de  survivance  du  régime  gaulois  disparu.  Les  monu- 
ments mégalithiques,  réputés  l'œuvre  des  Celtes  en  ce 
lieu,  environnèrent  le  tout  de  leur  prestige. 

Cependant  qu'est-ce  que  se  dire  Celte  ou  Gaulois  ?  Se 
dire  Celte  ou  Gaulois,  est-ce  dire  quelque  chose  ? 

Non,  si  la  prétention  est  de  s'en  tenir  à  cela,  car  on 
exclut  dès  lors  le  développement  historique,  essentiel  au 
fonds  national. 

Les  termes  de  Gaulois  et  de  Celte  ont  fait  chez  les 
savants  l'objet  de  grands  débats.  M.  Alexandre  Bertrand 
les  distingue  par  le  sens.  Dans  un  mémoire  sur  la  Valeur 
des  expressions  KsX-oi  et  FaXaTa-  dans  Polybe,  il  accu- 
mule des  distinctions,  que  M.  de  Mortillet  réfute  péremp- 
toirement au  chapitre  viii  de  sa  Formation  de  la  Nation 
française.  Le  but  de  ^L  Bertrand  est  de  grandir  outre 
mesure,  avec  la  fortune  des  Celtes,  la  gloire  de  ne  se 
réclamer  que  d'eux  ;  aux  Gaulois  on  ne  saurait  en  attri- 
buer autant.  Mais  les  anciens  n'ont  pas  distingué  l'un 
de  l'autre  :  Gaulois  et  Galaies  ne  sont  que  l'usage  d'un 
temps  ;  les  auteurs  du  m»  et  du  ii*  ^ècle  emploient  le 
second  en  grec  et  le  premier  en  latin  ;  les  auteurs  plus 
anciens  et  Hérodote  disent  Celtes, 

Le  vaste  empire  celtique  dont  on  trouve  la  mention 
dans  y  Histoire  des  Gaulois  d'Amédée  Thierry  est  relé- 


LE   CELTISME.   —  LA    CONQUÊTE    ROMAINE  35 

gué  maintenant  parmi  les  fables.  Cet  auteur  les  faisait 
venir  en  Gaule  quinze  siècles  avant  César.  C'était  joindre 
à  la  gloire  d'une  puissance  sans  pareille  les  droits  à 
notre  égard  d'une  longue  occupation.  Les  recherches  les 
plus  récentes  aboutissent  à  peine  à  reculer  jusqu^au 
VII'  siècle  leur  établissement  dans  ce  pays.  Ils  venaient, 
selon  M.  d'Arbois  de  Jubainville,  du  Mein  et  du  haut 
Danube.  De  là  partirent  leurs  invasions  de  Rome  et  du 
Péloponèse,  et  la  formation  d'Etats  gaulois  en  Orient  et 
en  Occident  ;  la  Gaule  cisalpine  et  la  Galatie. 

A  notre  égard,  les  Gaulois  ne  tiennent  donc  pas  le 
rang  de  race  primitive.  Il  est  certain  que  des  Ibères  et 
des  Ligures  les  précédèrent.  Leur  entrée  dans  la  Gaule 
n'est  pas  de  ces  événements  qui  disparaissent  aux  yeux 
de  rhistoire  dans  le  mystère  sacré  des  origines,  et  nous 
savons  que  nous  eûmes  d'autres  ancêtres.  Vaincus  par  les 
Romains,  eux-mêmes  avaient  vaincu  et  remplacé  des 
peuples  plus  anciens.  La  prétention  de  n'être  que  Gau- 
lois ne  saurait  donc  se  justifier  par  l'antériorité  de  ce 
nom.  Est-il  plus  conforme  à  l'histoire  de  s'en  réclamer 
comme  de  celui  d'une  nation  définitivement  constituée, 
que  la  conquête  étrangère  supprime  ? 

Pour  répondre  comme  il  faut^  il  faut  imaginer  ce  que 
les  Gaulois  étaient  en  Gaule.  M.  d'Arbois  de  Jubainville 
fait  les  derniers  efforts  pour  prouver  qu'ils  formaient 
réellement  une  nation.  La  vérité  est  que  des  États  ou 
cités  indépendantes  en  grand  nombre  se  partageaient 
sous  eux  le  pays  :  Sénones,  Pictons,  Rèmes,  etc.,  tous 
noms  dont  le  dérivé  demeure  aux  villes  de  France  leurs 
anciennes  capitales  :  Bourges,  les  Bituriges  ;  Sens,  les 
Sénones,  etc.  Ces  cités,  dis-je,  étaient  indépendantes  à 
regard  les  unes  des  autres  ;  de  plus,  des  factions  rivales 
les  divisaient  à  l'intérieur  ;  ces  divisions  étaient  la  cause 
du  défaut  d'union  entre  toutes. 


36  LE   CELTISME.   —   LA   CONQUÊTE    ROMAINE 

Dans  ses  Premiers  Habitants  de  la  Gaule,  M.  d*Arbois 
traite  d'  «  erreur  grossière  »  *  cette  idée  d'une  Gaule 
impuissante,  divisée  en  cent  Etats  divers.  Il  allègue  les 
ligues  militaires,  comme  celle  des  Eduens  et  des  Ar- 
vernes.  11  imagine  avant  le  m®  siècle  quelque  chose 
comme  un  panceltisme.  Mais  le  lecteur  le  plus  étranger 
à  ces  choses  aperçoit  l'incertitude  du  fait  dans  le  lan- 
gage dont  use  cet  auteur  quand  il  concède  que  l'Etat 
dont  il  parle  n'était  pas  centralisé  ;  centralisé  «  à  la  façon 
de  Tempire  de  Napoléon  »  *,  dit-il.  Une  telle  comparai- 
son marque  clairement  une  chose,  c*est  que  M.  d'Arbois 
craint  de  s'expliquer  sur  le  genre  d'unité  qu'il  accorde  à 
l'empire  celtique.  Cet  empire  n'en  avait  d'aucune  sorte. 
Les  ligues  militaires  n'y  font  rien.  Justement  elles  sont 
faites  pour  la  guerre  :  elles  sont  donc  tout  le  contraire 
d'une  union  permanente.  Dire  que  les  divisions  entre  les 
cités  gauloises  furent  l'œuvre  de  la  seule  politique  ro- 
maine, c'est  lire  dans  César  ce  qui  n'y  est  pas,  et  même 
le  contraire  de  ce  qui  y  est.  Rien  n'est  si  certain  que  ce 
point.  On  en  trouvera  la  démonstration  faite  au  para- 
graphe 2  de  la  I"  partie  de  la  Gaule  romaine  de  Fustel 
de  Coulanges. 

L'unité  politique  manquait  donc  aux  Gaulois.  Elle 
leur  manquait  absolument.  Les  Gaulois  ne  composaient, 
avant  la  conquête  romaine,  ni  un  État  centralisé,  ni  un 
Etat  fédératîf,  ni  une  ligue  d'Etats,  ni  rien  de  ce  genre. 
On  peut  demander  si,  malgré  tout,  quelque  lien  d'une 
autre  espèce  ne  régnait  pas  entre  eux. 

On  imagine  au  moins  que  le  langage  forma  ce  lien. 
Mais  pour  qu'il  ait  lieu  en  cette  sorte,  une  littérature  est 
nécessaire,  et  les  Gaulois  n'en  avaient  pas  ;  ils  n'avaient 
pas  même   d'alphabet.  Ce  qui  nous  reste  d'inscriptions 

1.  P.  386  de  cet  ouvrage. 

2.  Même  ouv.,  p.  387. 


LE  CELTISME.  LA  CONQUÊTE  ROMAINE        37 

gauloises  est  en  caractères  étrangers  :  en  italique  celle 
de  la  cathédrale  de  Novare,  en  latin  celle  de  Volney  au 
musée  de  Beaune^  en  grec  celle  de  Vaison  au  musée 
d'Avignon.  L'unité  de  langue  même  n'est  pas  certaine 
chez  les  Gaulois  :  c'est  un  fait  que  de  savoir  le  breton, 
le  gallois  et  l'irlandais  n'est  d'aucun  secours  pour  dé- 
chiffrer les  inscriptions  gauloises  connues. 

Beaucoup  d'illusions  à  cet  égard  viennent  de  l'idée 
que  nous  nous  faisons  des  bardes  et  de  leurs  chants. 
Volontiers  nous  voyons  en  eux  la  ressemblance  des  aèdes 
grecs,  auteurs,  gardiens  et  interprètes  d'une  commune 
pensée  nationale,  exprimée  dans  la  poésie.  Mais  les 
bardes,  que  nous  imaginons  au  milieu  du  prestige  d'une 
exceptionnelle  antiquité,  ne  sont  mentionnés  qu'à  partir 
du  xu®  siècle  après  Jésus-Christ.  Abailard  et  Jean  de 
Sarisbérj  sont  les  contemporains  de  cette  antiquité-là. 
Entre  eux  et  le  monde  gaulois,  qu'il  s'agit  de  connaître, 
c'est  douze  à  quinze  siècles  d'intervalle. 

A  défaut  de  la  poésie,  croirons-nous  que  la  religion  a 
fait  le  lien  d'une  nation  gauloise  ?  Les  druides  remon- 
tent à  une  antiquité  à  laquelle  ne  peuvent  prétendre  les 
bardes.  Les  traits  dont  ils  ont  été  dépeints  par  la  fan- 
taisie des  modernes  ne  leur  ont  pas  valu  moins  de  pres- 
tige. Mais  ce  prestige  est  en  partie  de  convention.il  n'a 
toute  sa  réalité  que  dans  le  roman,  et  tout  son  fondement 
que  dans  le  défaut  d'information  des  auteurs  d'imagina- 
tion et  du  public. 

Les  monuments  mégalithiques  n'ont  aucun  rapport 
avec  les  druides.  Ils  sont  d'un  autre  temps  que  ceux-ci  : 
ils  appartiennent  à  d'autres  mœurs  ;  c'est  par  abus  que 
plusieurs  les  ont  nommés  druidiques.  Ainsi  ce  que  la 
religion  des  druides  en  reçoit  de  lustre  est  controuvé. 
Rien  n'égale,  aux  yeux  de  l'antiquaire  instruit,  le  carac- 
tère  d'incohérence,    presque  de  mascarade,  de  certains 


38       LE  CELTISME.  —  LA  CONQUÊTE  ROMAINE 

tableaux  poétiques  qui  font  valoir  ce  mélange  dans  le 
monde  et  l'imposent  à  l'admiration.  Pour  peu  qu'on  y 
apporte  un  esprit  informé,  peut-on  lire  sans  rire  le  tableau 
que  Chateaubriand  ose  nous  offrir,  au  livre  ix  des  Mar- 
tyrs, d'une  réunion  druidique  et  gauloise  à  laquelle  pré- 
side Velléda  ? 

Nous  sommes  priés  de'croire  que  cette  auguste  assem- 
blée se  formait  au  cri  d'au  guillaivieu,  et  que  les  membres 
s^'en  faisaient  appeler  «  fidèles  enfants  de  Tentâtes  ». 

Fidèles  enfants  de  Teutatès  (ainsi  s'exprime  Velléda;,  vous 
qui,  au  milieu  de  repclavage  de  voire  patrie,  avez  conservé 
la  religion  et  les  lois  de  vos  pères,  je  ne  puis  vous  contempler 
ici  sans  verser  des  larmes.  Est-ce  là  les  restes  de  cette  belle 
nation  qui  donnait  des  lois  au  monde  ?  Où  sont  ces  i^lats 
florissants  de  la  Gaule  ?  Où  sont  ces  druides  qui  élevaient 
dans  leurs  collèges  une  nombreuse  jeunesse  ?  Proscrits  par 
les  tyrans,  etc. 

Des  gens  qui  reprochent  à  Racine  de  manquer  de  cou- 
leur locale  ont  loué  cela.  A  propos  des  Elats  florissants 
de  la  Gaule,  Fauteur  a  cru  utile  de  joindre  cette  note 
savante  :  «  On  voit  parfont,  dans  les  Commentaires  de 
César,  les  Gaulois  tenant  des  espèces  (VÉtats  généraux,  » 
A  Etats  florissants^  on  avouera  que  ce  mot  :  espèces 
(C Etals  compose  un  commentaire  modeste.  Pourtant, 
c*est  trop  encore,  et  ce  dont  parle  César  ne  ressemble 
ni  de  près  ni  de  loin  à  ce  que  dit  Chateaubriand. 

Le  chant  du  Barde,  dans  Marchangy,  n'est  pas  quelque 
chose  de  moins  ridicule  : 


Jeunesse  guerrière,  printemps  sacré,  toi  qui  fais  tleurir  le 
nom  des  Celtes  sur  toute  la  terre,  écoute  en  silence  la  voix 
du  barde  :  c'est  la  mémoire  de  la  patrie.  Que  serait  le  passé 
sans  la  lyre  ? 


LE    CELTISME.   LA    CONQUÊTE    ROMAINE  39 

La  lyre,  je  pense,  de  Baour-Lormian.  Il  traduisit  Os- 
sian  ;  on  croit  l'entendre.  Cependant  ne  nous  moquons 
pas; mille  de  nos  idées  sur  le  sujet  viennent  de  là  et  du 
tapage  qu^'entendit  en  ce  genre  Tancienne  société  à  son 
déclin.  Chacun  en  était  assourdi.  Le  goût  national  récla- 
mait. Mes  amis,  disait  le  poète  Lebrun, 

Mes  amis,  qu'Apollon  nous  garde 
Et  des  Fingals  et  des  Oscars, 
Et  du  sublime  ennui  d'un  barde 
Qui  chante  au  milieu  des  brouillards  ! 

Quant  aux  collèges  dont  Velléda  plaint  poétiquement 
la  disparition,  où  les  druides  «  élevaient  une  nombreuse 
jeunesse  »,  il  est  vrai  que  César  en  a  parlé,  en  termes 
brefs  et  de  peu  d^intérêt.  On  y  apprenait  le  cours  des 
astres  et  l'immortalité  de  Tâme. 

Hors  cette  immortalité  de  l'àme,  crue  par  mille  sectes 
sauvages  aussi  bien  que  civilisées,  l'historien  aperçoit 
dans  la  religion  des  druides  un  tissu  de  superstitions 
grossières.  Le  gui  du  chêne  j  était,  aux  mains  des  prêtres, 
une  panacée  à  guérir  tous  les  maux;  des  œufs  de  serpent 
faisaient  un  talisman,  etc. 

De  quelque  côté  qu'on  se  tourne,  on  ne  trouve  donc 
l'unité  nationale  nulle  part.  Dans  tout  ce  qu'on  sait  de 
la  Gaule  à  cette  époque,  il  n'est  point  de  lieu  où  la  loger. 
Au  sens  de  l'ace,  sans  doute  il  j  avait  une  nation,  mais 
il  n'y  avait  pas  de  patrie. 

Qui  dit  patrie  dit  permanence.  Le  nom,  la  qualité  de 
celle-ci  ne  passent  à  la  postérité  qu'avec  un  héritage, 
héritage  d'institutions  ou  d'idées,  héritage  d'une  littéra- 
ture, héritage  d'un  Etat,  C'est  une  erreur  de  ne  mettre 
dans  cette  définition  que  l'hérédité  du  sang.  A  fonder  la 
patrie,  l'hérédité  du  sang  n'est  pas  moins  inhabile  qu'à 
fonder  la  famille.  Elle  ne  saurait,  dis-je,  suffire  en  soi;  il 


40  LE    CELTISME.    LA    CONQUÊTE    ROMAINE 

en  faut  l'attestation  publique.  Il  faut  qu'un  fils  soit  réputé 
tel  ;  il  faut  que  la  qualité  de  Français,  de  Romain,  de 
Grec,  reçoive  d'autre  chose  que  de  la  race  une  consécra- 
tion publique.  Il  est  certain  que  la  Gaule  n'eut  pas  de 
quoi  la  fournir. 

Toujours  plein  de  l'illusion  de  cet  empire  celtique, 
M.  d'Arbois  de  Jubainville  compare  la  nation  gauloise 
aux  Latins  et  aux  Grecs,  lesquels,  du  sein  d'un  petit  pays, 
ont  rayonné  sur  l'univers  *.  En  vérité,  cela  est  bien  dif- 
férent. C'est  fausser  les  choses  à  plaisir  et  en  matière 
grave.  M.  JuUian  l'a  bien  senti,  quand  il  donne  en  excuse 
aux  discordes  des  Gaulois  les  discordes  de  la  Grèce  elle- 
même.  La  Grèce,  en  dépit  de  ces  discordes,  n'en  a  pas 
moins  connu  une  vraie  unité  nationale  :^L  Jullian  a  rai- 
son en  ce  point  ;  mais  cette  unité  nationale,  que  la  poli- 
tique tendait  à  rompre,  avait  son  fort  chez  elle  dans  un 
état  d'esprit  partout  égal  et  extrêmement  avancé,  dont 
l'éloquence,  la  poésie,  la  philosophie  proclament  l'impé- 
rissable gloire.  Ces  liens  si  développés,  si  forts,  il  est  dif- 
ficile de  les  apercevoir  chez  les  Gaulois.  Remarquez  qu'à 
l'égard  de  la  politique  elle-même  le  contre-coup  de  cette 
unité  morale  se  fait  sentir,  par  exemple  dans  la  persis- 
tance du  sentiment  qui  ligua  toute  la  Grèce  contre  le 
Perse  au  temps  des  guerres  médiques,  sentiment  auquel 
on  ne  peut  comparer  l'enthousiasme  passager  des  cités 
gauloises  à  combattre  le  Romain  sous  Vercingétorix. 

La  civilisation  des  Gaulois  au  temps  de  César,  dit 
M.  d'Arbois,  égale  celle  des  temps  homériques  :  «  il  n'y 
a  manqué  qu'Homère  ».  Il  ne  voit  pas  que,  dans  cette 
comparaison,  Homère  et  ce  qu'il  représente,  Homère  et 
ses  pareils  sont  tout. 

Je  voudrais  réserver  toute  l'estime  qu'inspirent   des 

1.  Premiers  Habitants  de  la  Gaule,  t.  II,  p.  255. 


LE  CELTISME.  LA  CONQUÊTE  ROMAINE        41 

travaux  aussi  profonds,  aussi  modérés,  aussi  judicieux 
que  le  Vercingétorix  de  M.  Jullian.  Cependant  je  ne  puis 
omettre  de  signaler  chez  lui  Terreur  de  fond.  M.  Jullian 
a  le  culte  de  Rome  ;  pourtant  il  donne  des  regrets  à  la 
nation  gauloise.  On  l'en  voit  faire  le  sacrifice  comme 
d'une  nationalité  perdue,  dont  notre  gloire  postérieure 
aide  à  porter  la  perte.  Je  ne  songe  nullement  à  contester 
que  de  bon  sang  gaulois  coule  aux  veines  de  la  France, 
et  que  les  qualités  de  ce  sang,  dont  nos  origines  s'hono- 
rent, compose  une  part  heureuse  du  patrimoine  français. 
Mais  cet  aveu  n'inspire  aucun  regret,  parce  qu'en  deve- 
nant romain  ce  sang  n'a  point  déchu,  et  qu'en  tant  qu'élé- 
ment de  la  nation  il  n'avait  rien  à  perdre,  parce  qu'il 
n'avait  rien  à  changer,  vu  qu'il  n'y  a  jamais  eu  vraiment 
de  nation  gauloise. 

Quand,  par  une  allégorie  élégante,  M.  Jullian  prête  à 
Vercingétorix  les  sentiments  exprimés  dans  les  discours 
des  généraux  grecs  après  Salamine,  il  donne  dans  une 
disparate  notoire.  Quand,  au  titre  d'un  chapitre,  il  inscrit 
cette  question  :  S'il  y  a  eu  des  institutions  fédérales,  il 
se  donne  à  lui-même  le  change  par  cette  forme  de  doute 
apportée  sur  un  point  où  la  réponse  est  évidemment  né- 
gative.  Quand  il  nomme    les   compagnons    du   général 
gaulois  «  les  chefs  patriotes  »,  il  commet  une  erreur  de 
vocabulaire.  Il  écrit  ;  «  la  patrie  gauloise  »  en  commen- 
taire d'un  texte  de  César.  Mais  il  est  remarquable  que 
César  désigne  la  chose  d'un  autre  nom  ;  il  dit  ;  «  la  li- 
berté de  tous,  libertas  omnium  »,  ce  qui  est  bien  diffé- 
rent. 

J'ai  peur  que  quelques-uns  de  nos  meilleurs  historiens 
ne  négligent,  sous  le  nom  de  «  littérature  »,  un  peu  du 
choix  et  de  la  recherche  des  mots,  aussi  indispensables 
en  histoire  qu'ailleurs,  puisque  la  vérité  historique  ne  se 
passe  pas  du  terme  propre.  Plusieurs  endroits  de  M.  Jul- 


42  LE    CELTISME.    —  LA   CONQUÊTE    ROMAINE 

lian,  exacts  jusqu'au  scrupule  quant  aux  faits,  reçoivent 
de  l'inexactitude  des  termes  un  caractère  d'erreur  fon- 
damentale. Prenons,  par  exemple,  ce  passage  de  son 
manuel  Gallia  (p.  11)  : 

La  grande  nation  qui  occupait  le  centre  de  la  Gaule  avait 
autrefois  étendu  son  empire  bien  au  delà  des  bornes  de  ce 
pays.  Elle  avait  été,  quelques  siècles  auparavant,  la  princi- 
pale nation  conquérante  de  l'Occident  et  du  Nord  de  l'Eu- 
rope,  Sous  la  suprématie  de  sa  peuplade  la  plus  centrale, 
les  Bituriges,  elle  avait  ru  sa  domination  rayonner  au  loin 
par  la  monde;  de  grandes  migrations  d'hommes  étaient  par- 
ties de  la  Gaule,  portant  la  terreur  du  nom  celtique  aux  Grecs 
et  aux  Romains  et  aux  autres  Barbares.  En  Espagne  s'était 
formée  la  population  mixte  des  Celtibères;  les  iles  Britan- 
niques étaient  devenues  à  peu  près  gauloises  ;  en  Italie,  une 
seconde  Gaule.  Gallia  cisalpina^  s'était  créée  dans  la  vallée 
du  Pô,  et  les  Celles,  vainqueurs  des  Romains  à  la  bataille 
de  l'Allia,  ne  s'étaient  arrêtés  qu'au  pied  du  Gapitole.  D'au- 
tres avaient  occupé  la  vallée  du  Daaube  ;  on  en  avait  vu 
piller  la  Grèce,  et,  plus  loin  encore,  les  Gaulois  avaient 
fondé  en  Asie  un  petit  État,  que  les  Grecs  appelaient  la  Gn- 
latie.  Au  delà  du  Rhin  ils  s'étaient  répandus  jusqu'au  bord 
de  la  Vistule.  Bien  des  grandes  villes  européennes  doivent 
leur  origine  aux  Celtes.  Cracovie  en  Pologne,  \'ienne  en  Au- 
triche, Coïmbre  en  Portugal,  York  en  Angleterre,  Milan  en 
Italie,  ont  des  noms  qui  viennent  du  gaulois  :  ce  sont  des 
fondations  d'hommes  de  notre  pays  et  de  notre  race. 

Je  dis  que  tout  ce  morceau,  véridique  quant  aux  faits, 
ne  laisse  pas  d'égarer  le  lecteur  par  le  sens  secondaire 
de  plusieurs  des  mots  employés.  Nation  pour  désigner 
les  Gaulois  ne  convient  que  dans  un  sens  restreint  ;  il 
est  oîTert  ici  dans  sa  plénitude.  Voir  sa  domination 
rayonner  sont  des  termes  qui  supposent  un  empire  orga- 
nisé, pourvu  de  quelque  organe  lixe  et  constant,  en  qui 
la  nation  résumée  prend  conscience  de  ses  conquêtes,  qui 
manqua  toujours  aux  Gaulois.  L'expression  est  au-dessus 


LE  CELTISME.  —  LA  CONQUÊTE  ROMAINE       43 

de  la  réalité  ;  au  contraire,  peuplade  tombe  au-dessous. 
Les  îles  Britanniques  devenues  gauloises,  une  seconde 
Gaule  créée  dans  la  plaine  du  Pô  (comme  on  a  dit  Nou- 
velle-Espagne, Nouvelle-Angleterre  y  Nouvelle-France)^ 
trompent  sur  le  sens  d'une  occupation  que  ne  suivirent 
nulle  mise  en  valeur,  nulle  org-anisation,  nulle  assimila- 
tion, telles  que  les  Etats  dignes  de  ce  nom  les  pratiquent. 
Mais  entre  toutes  ces  expressions  je  n'en  vois  pas  de 
plus  inexacte  que  celle  de  terreur  du  nom  celtique.  On 
a  redouté  le  nom  romain  ;  qu'on  ait  craint  les  Celtes^ 
cela  va  de  soi,  mais  on  n'a  pas  craint  le  nom,  celtique, 
par  la  raison  qu'il  n'y  en  a  jamais  eu,  n'y  ayant  jamais 
eu  de  Sénat  celte  pratiquant  une  politique  celtique,  de 
discipline  celtique  des  armées,  de  mode  celtique  d'éta- 
blissement, de  domination,  de  conquête,  en  un  mot  de 
tout  ce  que  représente  ce  terme  magnifique,  créé  comme 
à  l'usage  de  Rome  :  le  nom  français,  le  nom  celtique,  le 
nom  romain. 

Ces  nuances  fines,  mais  indispensables  et  d'une  con- 
séquence extrême,  puisqu'en  elles  se  résume  et  se  cache 
toute  la  philosophie  de  l'histoire,  n'échappaient  pas  à 
l'auteur  prévenu  et  frivole  de  VEssai  sur  les  Mœurs,  Un 
tact  de  moraliste  les  lui  faisait  sentir.  On  en  jugera  par 
le  morceau  suivant,  dont  je  prie  qu'on  fasse  usage  pour 
distinguer  les  sens  divers  que  peut  prendre  tour  à  tour 
le  mot  de  nation  : 


Par  delà  le  Taurus  et  le  Caucase,  à  Torient  de  la  mer  Cas- 
pienne, du  Volga  jusqu'à  la  Chine,  et  au  nord  jusqu'à  la  zone 
glaciale,  s'étendent  les  immenses  pays  des  anciens  Scythes, 
qui  se  nommèrent  depuis  Tatares,  du  nom  de  Tatarkhan,  Tun 
de  leurs  plus  grands  princes,  et  que  nous  appelons  Tartares. 
Ces  pays  paraissent  peuplés  de  temps  immémorial,  sans  qu'on 
y  ait  presque  jamais  bâti  de  villes.  La  nature  a  donné  à  ces 
peuples,  comme  aux  Arabes  Bédouins,  un  goût   pour  la  li- 


44       LE  CELTISME.  —  LA  CONQUÊTE  ROMAINE 

berté  et  pour  la  vie  errante  qui  leur  a  fait  toujours  regarder 
les  villes  comme  les  prisons  où  les  rois,  disent-ils,  tiennent 
leurs  esclaves. 

Leurs  courses  continuelles,  leur  vie  nécessairement  fru- 
gale, peu  de  repos  goûté  en  passant  sous  une  tente,  ou  sur 
un  chariot,  ou  sur  la  terre,  en  firent  des  générations  d'hommes 
robustes,  endurcis  à  la  fatigue, qui,  comme  des  bêtes  féroces 
trop  multipliées,  se  jetèrent  loin  de  leurs  tanières  :  tantôt 
vers  le  Palus  Mœotide,  lorsqu'ils  chassèrent  au  v^  siècle  les 
habitants  de  ces  contrées,  qui  se  précipitèrent  sur  l'Empire 
romain  ;  tantôt  à  l'orient  et  au  midi,  vers  l'Arménie  et  la 
Perse  ;  tantôt  du  côté  de  la  Chine  et  jusqu'aux  Indes.  Ainsi 
ce  vaste  réservoir  d'hommes  ignorants  et  belliqueux  a  vomi 
ses  inondations  dans  presque  tout  notre  hémisphère,  et  les 
peuples  qui  habitent  aujourd'hui  ces  déserts,  privés  de  toute 
connaissance,  savent  seulement  que  leurs  pères  ont  conquis 
le  monde. 

Ce  qu'il  y  a  d'avantage  du  côté  des  Gaulois  n'empê- 
chera pas  d'entendre  la  leçon  de  ce  morceau.  Voilà  pro- 
prement exprimée  la  i^loire  d'un  peuple  conquérant,  à  qui 
ne  laissent  pas  de  manquer  un  Etat  régulier  et  une  puis- 
sance organisée.  Tout  ce  que  ses  mouvements  emportent 
d'effets  considérables  dans  le  monde  ne  doit  pas  nous 
faire  prendre  le  change,  nous  le  faire  comparer  à  Rome 
et  à  la  Grèce  pour  Tétendue  de  ses  conquêtes,  nous  faire 
revendiquer  son  nom  comme  celui  d'une  nation  et  de 
notre  patrie  véritable. 

Se  dire  Celte,  c'est  se  réclamer  de  la  patrie  gauloise, 
laquelle  n'a  jamais  existé. 

Cependant  quelque  chose  résistait  à  César  établi  sur 
le  sol  gaulois  ;  on  me  demandera  quelle  chose  c'est.  Je 
réponds  :  le  sentiment  élémentaire  de  l'indépendance, 
qu'on  trouve  chez  les  derniers  sauvages,  chez  des  peuples 
même  bien  inférieurs  à  ce  qu'étaient  alors   les  Gaulois. 

Ce  sentiment  est  louable  sans  doute.  Celui  qui  ne  con- 


LE    CELTISME.   LA    CONQUÊTE    ROMAINE  45 


sidère  que  cela  en  un  point  particulier  de  l'histoire  peut 
s'y  intéresser,  je  Tavoue.  Mais,  si  Ton  pèse  les  consé- 
quences et  qu'on  le  fasse  au  point  de  vue  français,  com- 
ment pourrait-on  décrier  César  et  Tœuvre  des  légions 
romaines  ?  Je  ne  nie  pas  qu'il  y  ait  une  patrie  gauloise, 
mais  postérieure  à  la  conquête,  et  ce  qui  l'a  fait  être 
vient  des  Romains.  Cette  patrie  est  Tœuvre  de  la  con- 
quête romaine.  Rigoureusement  parlant,  les  Gaulois,  que 
nous  aimons,  ne  se  sont  connus  comme  nation  que 
Romains,  parce  qu'ils  n'ont  vu  se  former  d'eux-mêmes, 
de  leurs  intérêts,  de  leurs  qualités  de  race,  de  tous  les 
liens  naturels  que  la  barbarie  rendait  stériles,  une  réalité 
nationale  que  par  Rome.  Comment  donc,  au  nom  de  la 
patrie,  nous  plaindre  d'événements  dont  l'effet  fut  de 
fonder  pour  nous  la  patrie  ? 

Quelque  paradoxe  que  cela  paraisse  aux  esprits  des 
contemporains  imbus  du  préjugé  celtique,  le  fondateur 
de  notre  patrie,  c'est  César.  Dans  l'histoire  du  dernier 
effort  que  les  cités  de  la  Gaule  tentèrent  contre  lui,  l'in- 
térêt dramatique  se  prend  sans  doute  à  Vercingétorix  ; 
mais  c'est  à  César,  c'est  à  l'œuvre  admirable  ouverte  en 
Gaule  par  la  conquête,  que  doit  aller  la  reconnaissance 
de  la  nation. 

La  confirmation  de  tout  ceci  sort  des  plus  anciens 
témoignages.  Elle  éclate  dans  le  romanisme  des  anciens 
écrivains  de  la  Gaule.  Ces  écrivains  ne  se  sont  plaints 
de  rien.  Un  demi-siècle  après  la  conquête  romaine,  on  ne 
les  voit  pas  donner  un  regret  à  l'indépendance  du  pays. 
Trogue-Pompée,  historien  gaulois  du  premier  siècle,  ne 
songe  à  écrire  d'histoire  que  celle  de  Rome.  Au  temps 
de  Claude,  l'empereur,  dans  un  discours  public  dont  on 
peut  croire  au  moins  que  Tacite  *  n'altère  pas  le  sens, 

1.  Annales,  1.  xi,  ch.  24. 


46  LE   CELTISME.   —   LA    CONQUÊTE    ROMAINE 

pouvait  se  louer  comme  d'une  chose  évidente  et  connue 
de  la  fidélité  de  la  Gaule  au  nom  romain. 

Aucune  guerre,  dit  l'empereur,  n*a  duré  si  peu  que  la 
guerre  des  Gaules,  aucune  n'a  été  suivie  d'une  paix  aussi 
exactement  gardée,  aussi  fidèle.  Déjà  mêlés  à  nous  par  les 
mœurs,  par  les  arts,  par  les  alliances,  les  Gaulois  nous 
apportent  leur  or  et  leurs  ressources,  loin  d'en  vouloir  pro- 
fiter seuls. 

Quelques  historiens  ont  fait  état  de  Finsurrection  de 
Trêves  et  de  Langres  survenue  l'an  69  de  l'ère.  Elle  eut 
des  causes  particulières.  Un  Germain,  Civilis,  en  avait 
pris  la  tête,  et  Velléda,  la  Velléda  de  Chateaubriand,  qui 
y  servit  de  prophétesse  (chose  à  retenir),  était  Germaine. 
Au  cours  de  cette  insurrection,  prit  place  le  fameux  con- 
grès de  Reims,  formé  de  leur  propre  mouvement  par  les 
députés  des  villes  gauloises.  On  demanda  s'il  convenait 
de  se  séparer  de  Rome.  Chacun  répondit  librement.  Tous 
ou  presque  tous  décidèrent  de  demeurer  partie  de  l'Em- 
pire. De  tels  faits  font  mieux  entendre  la  vérité  que  tous 
les  commentaires. 

J'ajoute  que  la  Bretagne  ne  fit  pas  dans  cette  histoire 
plus  de  résistance  que  le  reste  du  pays.  Elle  oublia  la 
langue  gauloise.  Ce  qu'elle  oiîre  aujourd  hui  de  celtique 
est  TeiTet  d'invasions  postérieures. 

Parler  de  la  suite  des  siècles  est  presque  superflu. 
Cependant,  comment  ne  pas  citer  ici  les  vers  célèbres  du 
poète  Rutilius  Numatianus,  poète  gaulois,  à  la  louange 
de  la  grandeur  romaine  ? 


O' 


Exaucli,  regiiia  lui  pulcherrinia  mundi\ 
Inler  sidereos  Homa  recepta  polos, 
Exaudi^  genilrix  hominum  genitrixque  Dcorum. 

La  romanisation  fut   telle,  qu*elle  inspira  jusqu'à  la 
résistance  opposée  par  la  Gaule  à  l'invasion  germaine 


I 


LE    CELTISME.   LA    CONQUÊTE    ROMAINE  47 

du  v"  siècle.  Les  Gaulois,  devenus  Romains,  se  défen- 
daient contre  les  Barbares,  avec  autant  de  fidélité  que 
nulle  autre  province  de  TEmpire. 

Ces  faits  contredisent  beaucoup  d'idées  modernes. 
L'antagonisme  des  races,  dont  nous  parlons  sans  cesse, 
et  sur  lequel  quelques-uns  ont  rebâti  toute  Thistoire, 
n'y  paraît  pas.  «  L'idée  de  race,  dit  Fustel  de  Coulanges  \ 
n'occupe  aucune  place  dans  les  esprits  de  ce  temps,  et 
nous  pouvons  même   affirmer  qu'elle  en  est  absente.  » 

Toutes  nos  idées  modernes  sont  tournées  à  déshono- 
rer la  manière  dont  la  Gaule  vaincue  entra  dans  l'obéis- 
sance de  Rome.  En  considération  de  ce  qu'ils  s'imagi- 
nent être  l'honneur  national,  de  nombreux  Français 
d'aujourd'hui  voudraient  pouvoir  contester  ces  faits.  Les 
revendications  allemandes  en  faveur  d'Arminius  ont  in- 
fluencé nos  esprits.  Elles  sont  parvenues  à  nous  faire 
rougir  du  beau  titre  par  où  nous  entrons  dans  l'histoire, 
celui  de  province  romaine,  synonyme  de  grandeur  poli- 
tique, d'ordre  et  de  culture  supérieure.  Il  n'est  pas  de 
nation  sans  une  ébauche  de  cela  ;  la  nôtre  à  ses  débuts 
en  reçoit  la  plénitude  :  voilà  le  vrai  titre  de  noblesse 
dont  il  convient  de  nous  parer. 

Voilà,  dis-je,  l'éloge  solide,  l'éloge  durable  du  sang 
gaulois.  Ce  sang  reçut  aussitôt  cette  culture.  L'éducation 
s'en  fît  en  un  moment.  Fustel  le  remarque  en  quelques 
phrases  décisives.  «  La  Gaule,  dit-il,  avait  été  belli- 
queuse, aussi  longtemps  que  l'absence  d'institutions 
fixes  l'avait  condamnée  à  la  guerre  perpétuelle.  Elle 
aima  la  paix  dès  qu'elle  eut  un  gouvernement  stable.  » 
Il  loue  chez  ces  Gaulois,  dont  on  revendique  les  droits  à 
se  défendre  de  l'influence  romaine,  «  l'imitation  louable 
du  mieux  »  ^  En  une  formule  qui  mérite  de  rester  comme 

1.  La  Gaule  romaine,  p.  108. 

2.  Même  ouv.,  p.  173. 


48       LE  CELTISME.  —  LA  CONQUÊTE  ROMAINE 

le  résumé  de  ce  chapitre  d'histoire,  le  même  auteur  écrit 
encore  :  «  Les  Gaulois  eurent  assez  d'intelligence  pour 
comprendre  que  la  civilisation  valait  mieux  que  la  bar- 
barie *.  » 

Aussi  bien,  ne  nous  y  trompons  pas.  Dans  la  question 
que  j'examine  ici,  c'est  la  civilisation  qui  est  en  cause. 
On  hait  les  devoirs  qu'elle  impose.  Dans  ce  nom  de  patrie, 
que  les  uns  rejettent  et  que  d'autres  plus  habiles  font 
semblant  de  défendre  en  en  changeant  le  sens  et  la  por- 
tée, c'est  la  règle  et  la  discipline  qu'on  déteste.  Aussi 
ne  veut-on  connaître  de  patrie,  n'en  admire-t-on  la  pure 
image  qu'à  l'état  barbare. 

Contre  la  civilisation,  contre  la  culture,  on  épouse  la 
querelle  des  races.  On  l'épouse  au  nom  de  la  nature, 
prise  pour  synonyme  de  désordre,  de  misère,  de  laideur 
et  de  révolte  impuissante.  Des  Allemands  ont  trouvé  le 
nom  de  Urvoelkcr  pour  désigner  cette  chimère  d'une 
race  conservée  intacte  dans  le  monde,  à  l'abri  de  toute 
influence  et  ne  relevant  que  d'elle-même.  Cette  folle 
chimère  nous  travaille,  nous  impose  ses  revendications. 
La  querelle  du  celtisme  plonge  des  racines  profondes 
dans  une  erreur  d'ordre  général.  L'histoire  de  France 
n'est  pas  la  seule  chose  qu'elle  déshonore  ;  elle  en  veut, 
dans  le  fond,  à  tout  l'ordre  social  ;  elle  renverse  les  prin- 
cipes de  l'avancement  des  peuples,  dont  la  France  offre 
un  magnifique  exemple. 

Cependant  ces  barbares  oublient  que,  sans  les  moyens 
que  fournit  la  société,  ils  seraient  même  impuissants  à 
revendiquer  contre  elle  la  cause  de  la  barbarie.  Ils  ne 
connaissent  même  le  nom  des  peuples  au  nom  desquels 
ils  décrient  Rome,  que  par  Rome.  Nous  ne  connaissons 
les  Gaulois  que  par  César.  «  Gaulois,  Allemands,  Espa- 

1.  Même,  p^sx. 


LE  CELTISME.  —  LA  CONQUÊTE  ROMAINE        49 

gnols,  Bretons,  Sarmates,  dit  Voltaire,  nous  ne  savons 
rien  de  nous  (de  ceux,  du  moins,  qu'une  doctrine  im- 
parfaite représente  comme  nos  seuls  ancêtres)  avant  dix- 
huit  siècles,  que  ce  que  nos  vainqueurs  (qui  sont  bien 
plus  nous-mêmes)  ont  pu  nous  en  apprendre.  » 

Que  l'esprit  d'anarchie  soit  au  fond  du  préjugé  que  je 
combats,  le  lecteur  n'en  verra  pas  sans  intérêt  la  preuve 
dans  quelques  citations. 

Il  faut  lire  le  livre  de  Jean  Reynaud,  Terre  et  Ciel, 
paru  en  1854,  pour  connaître  l'alliance  que  le  préjugé 
celtique  contracte  avec  la  Révolution.  Elle  est  regardée 
dans  ce  livre  comme  Teffet  du  réveil  de  Fesprit  celte. 
Gela  ne  serait  rien  ;  le  commentaire  est  tout  : 

Le  rayonnement  de  son  génie  (celui  de  la  Gaule)  plus 
libre  et  plus  ouvert  remplace  dès  à  présent,  devant  Télite 
des  esprits,  ce  vieux  génie  romain,  dont  la  tyrannie  ou  le 
terre  à  terre  ont  fini  par  fatiguer  les  nations...  Sa  philosophie 
a  réveillé  au  xvni®  siècle  le  principe  sacré  de  V individualisme 
et  de  la  raison  ^ 

On  voit  de  quelle  manière,  à  quel  titre,  l'autorité  de 
Rome  est  reniée  :  comme  terre  à  terre,  et  c'est  la  que- 
relle inepte  du  romantisme  ;  comme  tyrannique,  et  c'est 
la  menace  abominable  de  la  Révolution. 

Pictet,  qui  publia  vers  le  même  temps,  en  1856,  le  fa- 
meux Mystère  des  Bardes,  appelle  dans  sa  préface  ce 
langage  de  Reynaud  une  revendication  «  des  droits  de 
notre  vieux  génie  gaulois  ».  Le  Mystère  des  Bardes  parut 
à  Genève  :  autre  signe  d'origine,  qu'il  ne  faut  pas  négli- 
ger. Cette  publication  jeta  Henri  Martin  dans  un  enthou- 
siasme qui  fait  rire,  maintenant  que  l'origine  récente  de 
ce  «  mystère  »  ne  fait  plus  de  doute  pour  personne. 

«  Le  livre,  écrit  ce  ridicule  auteur  au  chapitre  m  de 

1.  P.  XI  de  Touv.  cit. 

DiMiER.  Préjugés  4 


50  LE    CELTISME.   —   LA.    CONQUÊTE    ROMAINE 

son  Histoire,  le  livre  des  arcanes  vient  d'être  révélé  au 
monde  savant...  »  Ce  moîide  savant  rend  ici  le  même 
son  que  le  mot  science  sur  les  lèvres  d'un  ministre  de 
la  République.  Maçonnerie,  huguenoterie,  ne  manquent 
pas  d'appeler  science  tout  ce  qui  peut  servir  de  prétexte 
à  rejeter  une  opinion  admise  par  les  siècles,  à  détruire 
une  gloire  établie,  à  souiller  quelque  chose  de  grand. 
Rome  est  ici  ce  qu'elles  attaquent.  Les  Mystères  des 
Bardes  servirent  un  temps  à  cela  ;  ils  sont  maintenant 
hors  de  service.  Les  bons  Français  se  garderont  de  les 
aller  rechercher. 

Les  bons  Français  tiendront  à  faire  cadrer  l'amour  de 
leur  pays  avec  les  réalités  de  ce  pays.  Entre  les  divers 
peuples  que  le  hasard  des  faits  fît  se  rencontrer  au  ber- 
ceau de  leur  histoire,  ils  éviteront  de  faire  un  choix  que 
l'événement  n'ait  pas  ratifié.  Témoins  vivants  de  l'excel- 
lence des  effets,  orgueilleux  de  la  patrie  que  leur  a  faite 
l'histoire,  ils  n'auront  garde  d'en  reviser  le  procès  par 
l'analyse  tendancieuse  des  causes.  La  loi  d'un  si  heureux, 
d'un  si  noble  succès  réglera  leur  jugement  là-dessus, 
ordonnera  leur  philosophie. 

Ils  ne  rejetteront  rien  de  ce  qui  fît  la  France  ;  ils 
accueilleront  chaque  chose,  mais  à  son  rang.  Un  fait 
comme  la  conquête  romaine  en  tient  un  de  première 
importance.  Ce  qu'ils  rendront  de  culte  au  sang  gaulois 
qui  a  servi  à  les  former,  n'ôtera  rien  du  respect  et  de 
l'amour  qu  ils  doivent  à  la  domination  latine,  mère  des 
sociétés  modernes.  Ils  se  garderont  de  s'en  dire  les  vic- 
times, quand  ils  en  sont  les  fils  privilégiés. 

L'histoire  de  Vercingétorix  ne  leur  sera  jamais  une 
matière  à  reproches.  Que  sa  résistance  leur  soit  une  rai- 
son de  louer  les  vertus  de  la  race,  rien  de  plus  juste  ; 
mais  cela  même  fera  chérir  plus  encore  la  discipline  qui 
devait  employer  ces  vertus  à  l'édifice  de  la  patrie. 


CHAPITRE    II 

LE    GERMANISME 
I.  LA    CONQUÊTE    FRANQUE 


J^ai  dit  que  la  Gaule  en  tant  que  nation  était  venue 
romaine  au  monde.  C'est  un  point  dont  il  faut  se  péné- 
trer, si  Ton  veut  comprendre  la  suite  de  son  histoire. 

Dans  les  événements  dont  la  mention  va  suivre,  la 
Gaule  ne  joue  de  rôle  que  celui  qui  convient  à  une  nation 
romaine.  Son  intérêt  le  plus  général  ne  s'v  distingue  pas 
de  l'intérêt  de  Rome  ;  il  ne  s^en  détache  qu'à  mesure 
que  Rome,  trop  faible,  en  abandonne  la  protection.  Ne 
nous  trompons  donc  point  sur  le  nom  de  Gallo-Romains, 
qui  n'est  qu'une  invention  moderne.  Depuis  longtemps, 
quand  les  Barbares  parurent,  il  n  y  avait  en  Gaule  que 
des  Romains.  L'histoire  de  notre  patrie  ne  commence 
qu'avec  Thistoire  des  Romains  de  Gaule  ;  pendant  cinq 
siècles,  ceux  dont  elle  fait  mention  ne  se  sont  pas  donné 
d'autre  nom. 

Ce  serait  donc  une  erreur  d'aborder  le  récit  de  l'inva- 
sion germanique  d'un  esprit  indifférent  au  sort  qu'elle 
promettait  au  nom  romain.  Concevoir  devant  l'envahis- 
seur la  moindre  idée  d'un  juste  retour  des  choses  au 
détriment  de  l'Empire  et  d'une  revanche  de  Vercingé- 
torix,  mêler,  ne  fût-ce  que  peu,  le  souvenir  gaulois  aux 
sentiments  que  la  Gaule  éprouva  alors,  c'est  compro- 
mettre par  des  idées  modernes  l'intelligence  des  faits 


5:2  LE    GERMANISME.   I.   LA    COxNQUÊTE    FRANQUE 


de  rhistoire.  En  face  de  l'invasion  franque,  si  nous  vou- 
lons être  Français,  il  importe  de  nous  sentir  Romains. 

Un  préjugé  nous  en  détourne.  On  ne  peut  se  passer 
de  Texaminer.  Ce  préjugé  tient  à  deux  sources  :  les 
habitudes  prises  au  collège  dans  la  fréquentation  des 
auteurs  anciens  ;  l'aversion  que  nous  donne  pour  les 
empereurs  le  martyrologe  chrétien. 

L'idée  que  nous  prenons,  au  collège,  de  Rome  au  temps 
de  l'Empire  n'est  pas  bonne.   Elle  nous  vient  d'histo- 
riens et  de  poètes  qui  n'ont  voulu  louer  que  la  Répu- 
blique. Tacite  et  Juvénal  ont  donné  de  ces  temps-là  un 
tableau  dont  la  noirceur  passe  tout.  Chez  tous  les  autres, 
la  perte  de  la  liberté  fait  un  prétexte  inépuisable  de  récri- 
minations, d'invectives  ou  de  regrets.   Quelle  liberté  ? 
Celle  des  grandes  familles  de  gouverner  la  République, 
liberté  que  l'Empire  confisqua.  Tous  ces  auteurs  sont  les 
interprètes  d'un  parti.  C'est  ce  que  Voltaire  avait  bien 
vu  quand,  dans  un  mot  qui  fait  le  scandale  de  nos  maî- 
tres de  rhétorique,  il  appelle  Tacite  «  un  fanatique  pétil- 
lant d'esprit  ».   Ils  sont  du  parti   des  anciens  nobles, 
dépossédés  après  un  siècle  des  guerres  civiles  dont  ils 
fatiguaient  le  monde.  Ces  nobles  eurent  l'avantage,  pré- 
pondérant dans  la  postérité,  de   suborner  la  littérature. 
En  France,  les  Jansénistes  firent  quelque  chose  comme 
cela  au  temps  de  Louis  XIV.  On  peut  mesurer  l'avantage 
qu'ils  en  recueillent.  L'aristocratie  de  Rome  a  fait  contre 
l'Empire  et  porté  à  son  terme  la  même  conspiration  des 
livres. 

Il  est  curieux  de  comparer  à  l'opinion  qu'ils  donnent 
des  choses  en  général  le  résultat  olîert  par  un  décompte 
exact  des  mauvais  empereurs.  Caligula,  Néron,  Domi- 
tien,  Commode,  ces  quatre  noms  ont  suffi  à  déshonorer 
l'Empire.  Le  récit  de  leur  cruauté  olTusque  toute  cette 
histoire,  fait  tenir  hors  de  compte  des   trésors  de  sage 


LE  GERMAKISME.  —  I.  LA  CONQUÊTE  FRANQUE     53 


gouvernement,  de  modération,  de  prudence,  dont  les  Fla- 
viens  et  les  Antonins  ont  cependant  laissé  le  souvenir. 
On  taxe  le  régime  de  décadence.  Cependant  il  a  duré 
quatre  siècles,  et  l'Europe  moderne  n'en  est  sortie  qu'avec 
une  empreinte,  la  plus  forte  de  toutes  celles  que  l'his- 
toire ait  enregistrées. 

Il  faut  avouer  qu'à  nos  yeux  de  catholiques  TEmpire 
romain  porte  des  tares  moins  pardonnables.  Son  souvenir 
est  inséparable  de  celui  des  persécutions  ;  le  renom  de 
Marc-Aurèle  lui-même   en  est  atteint  ;  le  souvenir  de 
Julien  est  odieux.  Mais  de  quelques  justes  reproches  que 
l'Église  charge  la  mémoire  de  ces  princes,  cependant,  s'il 
ne  s'agit  que  de  régimes  anciens,  il  est  impossible  de 
faire  de  leur  conduite  à  son  égard  une  raison  de  préférer 
un  de  ces  régimes  à  l'autre.  L'Empire  romain  a  persé- 
cuté l'Église  :  tout  autre  aurait  sans  doute  fait  de  même. 
Historiquement  parlant,  le  christianisme  à  sa  naissance 
ne  pouvait  manquer  d'exciter  la  contradiction.  Sa  répres- 
sion sanguinaire  est  une  preuve  éclatante  de  l'empire  du 
mal  sur  la  terre  ;  elle  est  une  raison  de  détester  le  monde, 
elle  ne  fournit  aucun  motif  de  haïr  un  régime  en  parti- 
culier. 

Elle  n'en  a  pas  fourni  aux  chrétiens  de  ce  temps-là. 
Tout  persécutés  qu'ils  étaient,  on  ne  les  voit  pas  se 
plaindre  du  nom  romain.  L'invention  de  quelques-uns 
des  modernes,  qui  font  de  l'Empire  une  puissance  de 
Satan,  n^est  aucunement  chez  les  anciens.  On  n'en  voit 
pas  trace  dans  leur  pensée;  on  n'en  peut  pas  citer  de 
témoignage. 

Depuis  que  les  empereurs  se  furent  faits  chrétiens,  les 
docteurs  de  l'Église  ne  font  entendre  nulle  récrimina- 
tion sur  le  passé.  Ils  ne  songent  pas  à  opposer  le  pré- 
sent, à  mettre  Rome  en  contraste  avec  Rome;  seulement, 
leur  attachement  à  Rome   se  corrobore  de  la  reconnais- 


54     LE  GERMAMSME.  —  1.  LA  CONQUÊTE  FRANQUE 

sance  de  TEglise.  Ils  représentent  l'Empire  comme  pré- 
destiné, appelé  de  Dieu  à  titre  d^instrument  de  son  règne. 
C'est  ainsi  que  le  représente  Bossuet  dans  son  Histoire 
universelle.  Saint  Augustin  et  Paul  Orose,  vivant  sous 
les  empereurs,  en  un  temps  où  durait  le  souvenir  de  tant 
d'affreuses  persécutions,  ne  tiennent  pas  un  autre  lan- 
gage. 

Les  modernes  ont  imaginé  dans  le  druidisme  une  reli- 
gion moins  hostile  à  la  nôtre.  Ils  se  sont  représenté  le 
paganisme  germain  comme  une  espèce  d'allié  du  nom 
chrétien  contre  Rome.  La  cause  des  Barbares  contre 
Rome  leur  paraît  comme  la  cause  du  christianisme  lui- 
même.  Aux  chants  païens  du  Vénusberg,  Wagner,  dans 
Tannhâuser,  voulant  opposer  la  pénitence  chrétienne, 
fait  accompagner  le  retour  de  celle-ci  d'une  chanson  de 
dame  HoUe  ou  Holda,  vieille  divinité  germanique.  La 
vérité  est  au  contraire  que  la  conversion  des  Barbares 
suivit  le  degré  d'influence  que  Rome  exerça  sur  chaque 
peuple.  Les  plus  soustraits  à  cette  influence  furent  les 
plus  lents  à  se  faire  chrétiens. 

Cet  effet  était  naturel.  Tout  Teffort  de  la  prédication 
chrétienne  s'exerçait  dans  l'Empire  et  sur  ses  citoyens  : 
c'est  deux  qu'elle  triompha  d'abord.  Du  reste,  à  le 
prendre  en  soi,  le  paganisme  germain  n'est  pas  moins 
que  le  romain  hostile  au  christianisme.  On  se  demande 
même  comment  la  pensée  a  pu  venir  de  faire  une  diffé- 
rence à  cet  égard,  et  de  rendre  aux  cauchemars  gothiques 
d'Odin  un  honneur  justement  refusé  à  la  poésie  de 
l'Olympe. 

Une  antique  tradition,  qu'un  saactuaire  consacre,  veut 
que  les  druides  aient  élevé  dans  la  forêt  de  Chartres  un 
autel  à  la  Vierge,  Virgini  pariturx.  Cela  ne  saurait  faire 
aux  druides  d'autre  honneur  que  celui  d'une  révélation. 
Leur  religion  ne  saurait  passer  à  cause  de  cela  pour  plus 


LE  GERMANISME.  1.  LA  CONQUÊTE  FRANQUE     OO 

approchante  du  christianisme.  Le  paganisme  de  son  côté 
a  ses  oracles  sibyllins,  dont  la  voûte  de  la  chapelle  Six- 
tine  célèbre  magnifiquement  le  souvenir,  et  que  le  Dies 
irœ  mentionne  : 

Teste  David  cum  Sibylla, 

Tout  cela  est  de  nulle  conséquence  pour  le  décri  ou 
l'éloge  de  l'Empire.  Ce  qui  à  cet  égard  est  de  première 
importance,  ce  qu^'il  ne  faut  pas  se  lasser  de  rappeler, 
c'est  que  l'Empire  fut  chrétien  depuis  Tan  312.  Il  j  eut 
donc  un  régime  en  qui  le  nom  romain  fut  lié  à  la  cause 
de  rÉglise,  et  d'une  manière  bien  autrement  sensible 
que  ne  peut  Tétre  à  la  même  cause  le  sort  d'aucune  na- 
tion moderne,  puisque  TEmpire  alors  ne  se  distinguait 
pas  du  monde  civilisé.  G^est  sous  l'Empire  romain,  c'est 
avec  son  secours,  que  TEglise  acheva  de  s'établir  dans 
le  monde  ;  c'est  sa  littérature  que  parlèrent  ses  docteurs  ; 
c'est  comme  province  romaine  que  la  Gaule  se  fît  chré- 
tienne. 

Qu'on  remarque  ce  dernier  point.  Glovis  se  fît  chré- 
tien, lui,  sa  dynastie  et  ses  soldats.  Il  n'a  pas  converti 
la  Gaule  ;  elle  était  chrétienne  depuis  deux  siècles.  La 
conversion  de  Glovis  assurait  à  l'avenir  une  lignée  de 
princes  chrétiens  et  catholiques,  elle  constituait  la  mo- 
narchie française  ;  rien  de  moins,  mais  rien  de  plus. 

Toutes  ces  raisons  rendent  évidente  l'injustice  que  le 
préjugé  moderne  fait  à  l'Empire  ;  mais  ce  n'est  pas  assez 
de  dépouiller  la  haine,  il  faut  passer  aux  raisons  de 
l'aimer. 

Au  despotisme  prétendu  de  ce  régime,  à  sa  préten- 
due corruption,  Français  que  nous  sommes,  il  nous  faut 
opposer  la  prospérité  de  la  Gaule  durant  cinq  siècles  de 
gouvernement  romain.  Ge  fut  un  essor  sans  pareil.  Des 
routes  furent  construites,   des  écoles  s'ouvrirent.    Des 


56     LE  GERMANISME.  —  I.  LA  CONQUÊTE  FRANQUE 

monuments  égaux  à  ceux  de  Rome  répandirent  partout 
les  images  de  la  magnificence  et  du  bon  goût.  Les  ora- 
teurs et  les  poètes  fleurirent.  On  sait  quels  restes  admi- 
rables un  peu  partout  sur  notre  sol  la  domination  ro- 
maine a  laissés.  Les  vers  des  poètes  de  la  Gaule,  éclos 
jusque  dans  les  âges  que  la  pédanterie  moderne  taxe  de 
décadence,  prennent  place  dans  les  anthologies  de  nos 
collèges. 

A  ces  âges  on  pourrait  appliquer,  il  est  vrai,  le  mot 
par  où  Voltaire  dépeint  le  siècle  de  Louis  XIV  finissant  : 
«  La  nature  paraît  se  reposer.  »  Mais  repos  et  déca- 
dence sont  deux.  Assurera-t-on  que  tout  relâchement 
d'excellence  et  de  perfection  accuse  la  ruine?  Qui  peut 
dire  ce  que  l'Empire  prolongé  eût  favorisé  de  floraisons 
nouvelles,  quand  on  voit  la  latinité  survivre  à  la  des- 
truction de  cet  empire,  suffire  à  la  gloire  intellectuelle 
du  Moyen  Age,  enfanter  la  renaissance  du  xir  siècle,  en 
attendant  de  revivre  par  Timitation  dans  la  plus  grande 
et  dans  la  plus  parfaite  des  littératures  modernes. 

Il  est  à  peine  besoin  de  rappeler  les  bienfaits  de  l'ad- 
ministration romaine.  Ils  sont  sans  nombre.  Rome  à  cet 
égard  fit  régner  l'ordre,  sans  contrarier  les  libertés.  Elle 
favorisa  les  franchises  des  villes  ;  l'autonomie  municipale 
ne  fut  jamais  plus  respectée. 

Tout  ceci,  ce  sont  autant  de  faits  qui  permettent  à 
peine  de  s'arrêter  à  ces  reproches  vagues  et  généraux 
dont  la  déclamation  révolutionnaire,  brodant  la  «  romaine 
hyperbole  »,  obscurcit  le  tableau  de  la  vérité. 

«  Il  est  facile,  dit  Fustel  de  Coulanges  \  de  répéter 
que  les  mœurs  étaient  corrompues  dans  l'ancien  empire 
romain  ;  il  est  moins  facile  de  trouver  dans  les  docu- 
ments la  preuve  de  cette  corruption.  Quelques  satires  et 

1.  L'Invasion  riermanique,  p.  211. 


LE  GERMANISME.  —  I.  LA  CONQUÊTE  FRANQUE     57 

quelques  épigTammes  ne  démontrent  rien.  Il  serait  aussi 
contraire  à  la  bonne  méthode  historique  de  juger  cette 
époque  sur  deux  ou  trois  fantaisies  littéraires  que  de 
juger  la  société  athénienne  d'après  les  comédies  d'Aris- 
tophane, ou  notre  siècle  d'après  nos  romans.  Le  vice  est 
de  toutes  les  sociétés.  Celles  qui  savent  le  signaler  et  le 
poursuivre  par  leur  littérature  n'en  sont  pas  plus  infec- 
tées que  celles  qui  manquent  d'écrivains  pour  le  peindre. 
Il  est  vrai  que  TEmpire  romain,  grâce  à  une  longue  paix 
et  à  un  grand  travail,  était  riche.  Mais  les  nations  pai- 
sibles et  prospères  ne  sont  pas  nécessairemement  des 
nations  dépravées.  Richesse  n'est  pas  vice,  et  pauvreté 
n'est  pas  toujours  vertu.  » 

Dirons-nous  que  cette  prospérité  atteste  les  bonnes 
mœurs  des  citoyens  de  TEmpire  ?  Positivement  nous  ne 
le  saurions,  «  On  ne  saurait,  ajoute  le  même  auteur  \ 
exiger  de  l'histoire  un  jugement  formel  sur  la  valeur 
morale  des  différents  peuples.  Au  moins  y  a-t-il  grande 
apparence  qu'à  cette  époque  la  société  de  l'Empire  romain, 
si  imparfaite  qu'elle  fût,  était  encore  ce  qu'il  y  avait  de 
plus  régulier,  de  plus  intelligent,  de  plus  noble  dans  le 
genre  humain.  C'était  chez  elle  que  les  qualités  d'esprit 
étaient  le  plus  appréciées.  C'est  d'elle  enfin  qu'est  sortie 
l'Eglise  chrétienne,  qui  dans  les  siècles  suivants,  en 
dépit  du  désordre  social,  a  sauvé  tout  ce  qui  était  cons- 
cience, élévation  d'âme  et  culture  intellectuelle.  » 

Et  ceci  pour  conclure  :  «  Dire  que  l'Empire  romain  a 
péri  par  l'effet  de  sa  corruption,  c'est  dire  une  de  ces 
phrases  vides  de  sens  qui  nuisent  si  fort  au  progrès  de 
la  science  historique  et  à  la  connaissance  de  la  nature 
humaine  ^  » 

Il    est   vrai    qu'on    allègue   les    noires   peintures   de 

1.  Ouv.  cit.,  p.  216. 

2.  Même  ouvrage,  p.  215. 


58  LE    GERMANISME.   —  I.   LA    CONQUÊTE    FRANQLTE 

quelques  prédicateurs  chrétiens.  Mais  leur  qualité  de 
prédicateur  empêche  justement  qu'on  n'érige  en  jugement 
historique  leurs  discours.  Tout  prédicateur  est  sévère, 
tout  moraliste  est  exigeant.  11  juge  dans  l'absolu,  et  son 
exhortation  ne  se  soutient  que  par  l'éloge  impérieux  du 
mieux  ;  la  perfection  seule  le  contente,  et  il  s^agit  ici  de 
la  perfection  chrétienne.  Au  contraire,  l'historien  ne  juge 
que  par  comparaison.  Il  envisage  en  morale  les  moyennes 
que  donne  l'histoire  des  sociétés.  La  science  dont  il  fait 
profession  est  des  peuples,  non  des  individus  ;  et  l'on 
ne  saurait  attendre  de  tous  ce  qu'on  a  le  droit  de  repré- 
senter comme  obligatoire  à  chacun.  Ainsi  le  jugement 
du  moraliste  n'est  pas  applicable  en  histoire. 

«  Quel  est  le  riche,  dit  Salvien,  qui  n'est  pas  souillé 
de  tous  les  crimes  ?  Où  est  celui  qui  n'est  pas  coupable 
de  tous  les  vices?  »  Voilà  les  mœurs  de  l'Empire,  dit-on. 
Non  pas,  mais  celles  de  la  société  chrétienne  :  c'est  des 
chrétiens  que  ce  prêtre  parle  ainsi. 

«  Pœne  omnis  cœtus  christianorum,  prescjue  toutes 
les  assemblées  de  chrétiens  »  (ce  sont  ses  termes),  que 
sont-elles  ?  «  Une  sentine  de  tous  les  vices,  un  assem- 
blage de  fornicateurs  et  d'adultères,  d'entremetteurs  et 
de  courtisanes  (Icnones  et  meretrices)  *.  »  Là-dessus, 
dirons-nous  que  la  chrétienté  du  iv*  siècle  était  à  la  veille 
de  sa  ruine  ?  et  si  nous  ne  disons  pas  cela,  pourquoi 
changerions-nous  de  méthode  quand  il  s'agit  de  l'Em- 
pire romain? 

Parlons  maintenant  de  la  Germanie.  Tout  ce  qui  pré- 
cède est  nécessaire  pour  définir  le  préjugé  auquel  l'in- 
vasion des  Germains  donne  matière.  A  la  décadence  sup- 
posée de  l'Empire  on  imagine  un  remède  dans  cette 
invasion,  dans  les  changements  et  même  dans  les  des- 
tructions dont  elle  fut  cause. 

1.  Chez  Fustcl  de  Coulanges,  ouv.  cit.,  p.  214. 


LE  GERMANISME.  —  I.  LA  CONQUÊTE  FRANQUE     59 


Les  uns  parlent  de  jeunesse  des  races  et,  tenant  pour 
jeune  la  germaine,  représentent  dans  son  intrusion  une 
réparation  de  l'histoire  ;  les  autres,  tout  pleins  du  pré- 
jugé des  révolutions  nécessaires,  dépeignent  comme  un 
gage  de  l'avenir  la  révolution  produite  ainsi.  Dans  Fin- 
vasion  germanique,  ils  se  complaisent,  dit  Fustel,  «  à 
se  figurer  la  marche  régulière  et  presque  solennelle  d'un 
grand  peuple,  qui  a  besoin  d'expansion  et  qui,  du  droit 
de  sa  forte  et  vertueuse  jeunesse,  va  fonder  de  nou- 
veaux Etats  >  ^ 

En  conséquence,  il  faudrait  que  nous  crussions  que 
les  nations  modernes  ont  tiré  leur  empreinte  des  Ger- 
mains. La  France,  en  particulier,  serait  issue  de  Tapport 
de  la  Germanie.  Ce  qui  fait  le  caractère  de  l'Europe  au 
sortir  de  la  domination  romaine,  c'est  l'établissement  du 
régime  féodal  :  on  veut  donc  que  ce  régime  soit  l'ou- 
vrage des  Barbares,  que  l'état  social  qui  s'ensuit  leur 
soit  dû,  en  même  temps  que  toutes  les  révolutions  dont 
cet  état  fut  cause.  C'est  le  préjugé  germanique. 

On  le  croit  ancien  ;  il  est  récent,  et  on  en  peut  aisé- 
ment nommer  le  père.  Le  jurisconsulte  Hotman,  calvi- 
niste réfugié  à  Genève,  le  mit  en  cours  au  xvi'  siècle. 
Son  livre  intitulé  :  Gaule  franque,  Francog allia,  imprimé 
en  1574,  appuie  sur  ce  point  principal,  que  la  domina- 
tion romaine  est  identique  au  despotisme,  et  que  les  ins- 
titutions de  contrôle  du  pouvoir,  telles  par  exemple  que 
les  tenues  d'Etats,  sont  l'invention  des  Francs  qui  con- 
quirent la  Gaule.  Cette  conquête  eut,  selon  cet  auteur, 
pour  résultat  de  délivrer  les  Gaulois.  L'effet  de  cette  dé- 
livrance a  duré  jusqu'à  l'établissement  des  Capétiens. 
Sous  le  règne  du  premier  de  ces  princes,  la  France  rentra 
dans  le  despotisme.  Le  lecteur  trouvera  Texposé  de  cette 

1.  Ouv.  cit.,  p.  342. 


60     LE  GERMANISME.  —  I.  LA  CONQUÊTE  FRANQUE 

philosophie  dans  de  larges  extraits  que  donne  Augustin 
Thierry,  au  livre  des  Considérations  sur  la  France, 

On  ne  voit  pas  qu'elle  ait  eu  d'écho  pendant  un  siècle. 
Les  ouvrages  célèbres  de  Boulainvilliers  la  reprirent  à  la 
fin  du  règne  de  Louis  XIV.  Dans  un  esprit  différent  il 
est  vrai,  elle  inspire  V Histoire  de  U Ancien  Gouvernement 
de  la  France  et  la  Lettre  sur  les  Parle}7îentSyiTmpTÏmées 
seulement  en  1727.  L'auteur  y  soutient  cette  thèse  fa- 
meuse, passée  depuis  dans  la  croyance  commune,  que  la 
noblesse  française  est  franque,  tandis  que  la  roture  est 
romaine. 

On  parla  beaucoup  de  cette  invention.  Un  grand 
nombre  de  lecteurs  l'adoptèrent.  L'abbé  Dubos  la  réfuta 
dans  son  Histoire  critique  de  rÉtablisseînent  de  la  Mo- 
narchie française  dans  les  Gaules  (1734).  Depuis  lors, 
les  noms  de  Boulainvilliers  et  de  Dubos  ont  représenté 
les  deux  partis  auxquels  on  range  les  historiens  :  ce  sont 
germanisme  et  romanisme.  Selon  Dubos,  les  constitutions 
de  l'Europe  n'accusaient  d'auteur  et  de  père  que  le  régime 
romain  ;  l'invasion  des  Barbares  n'y  avait  pu  toucher  ; 
la  puissance  de  ceux-ci  n'était  qu'une  légende.  Cet  auteur 
assure  que,  sous  le  titre  de  roi,  Clovis  lui-même  n'avait 
exercé  qu'une  fonction  formellement  déléguée  par  l'em- 
pereur. 

Bien  que  l'indifférence  entre  ces  deux  historiens  ne  soit 
pas  permise,  cependant  il  faut  avouer  que  l'un  et  l'autre 
manquent  du  sérieux  requis  en  ces  matières.  Leurs  rai- 
sons sont  faibles,  incomplètes,  leur  information  est  insuf- 
fisante. Montesquieu,  malgré  toute  sa  science,  n'avança 
que  peu  la  question.  Son  goût  des  tours  piquants  et  sen- 
tencieux n'a  guère  permis  de  recueillir  de  lui  que  cette 
formule  célèbre,  de  la  liberté  «  née  dans  les  forêts  de  la 
Germanie  ».  A  peu  de  chose  près,  ce  grand  esprit  croyait 
ce  que  Hotman  et  Boulainvilliers  ont  cru. 


LE  GERMANISME.  I.  LA  CONQUÊTE  FRANQUE     61 

Peut-être  quelqu'un  dira  que  la  question  est  oiseuse, 
qu'elle  n'intéresse  que  l'antiquaire.  Mais  il  n'y  a  pas  de 
thème  historique  où  la  politique  ne  soit  concernée.  Que 
ceux  qui  en  doutent  pèsent  ces  réflexions  d'Augustin 
Thierry  sur  la  Charte  de  Louis  XVIIl.  Elles  s'appliquent 
à  la  question  présente  : 

Louis  XVIII  tâcha,  dit  cet  historien,  de  prendre  fortement 
son  point  d'appui  dans  Vhistoire^  et  en  cela  il  eut  raison. 

Et  il  ajoute,  au  sujet  de  ce  qu'il  croit  une  erreur  po- 
litique du  roi  ; 

S'il  est  vrai  que  cette  erreur  fut  en  grande  partie  le  fruit 
de  préoccupations  politiques,  il  n'est  pas  moins  vrai  que 
Vincertitude  qui  régnait  alors  dans  la  théorie  de  notre  his- 
toire^ que  ^anarchie  des  systèmes  légués  par  le  XVII I^  siè- 
cle y  contribua. 

Sieyès,  dans  sa  fameuse  brochure  du  Tiers  État,  con- 
seille de  renvoyer  les  nobles  qui  se  défendent  par  un 
droit  de  conquête,  «  dans  les  forêts  de  la  Franconie  »  : 
preuve  que  cet  argument  avait  cours  au  temps  de  la  Ré- 
volution. Mably,  dont  les  écrits  sont  une  cause  de  celle-ci, 
soutient  que  la  liberté  est  l'invention  de  la  Germanie. 
Seulement  il  la  dit  opprimée  par  l'établissement  de  la 
noblesse.  C'est  proprement  la  thèse  d'Hotman.  Ce  père 
du  jacobinisme  s'accorde  avec  ce  huguenot.  Boulainvil- 
liers  fait  de  la  noblesse,  au  contraire,  une  création  de  la 
Germanie.  Tous  conviennent,  en  ceci,  que  les  nations 
modernes  tirent  des  Barbares  leur  manière  d'être.  Aux 
yeux  des  démocrates  d'entre  eux,  cette  manière  d'être 
s'oppose  au  régime  impérial,  comme  la  liberté  au  des- 
potisme. Une  fois  de  plus  c'est  ce  que  soutient  M^^°  de 
Lézardière  dans  sa  Théorie  des  Lois  politiques  de  la  Mo^ 
narchie  française,  parue  en  1792. 


62  LE    GERMAiNISME.   —  I.   LA    CONQUÊTE    FRANQUE 

Il  est  à  peine  nécessaire  de  dire  que  tous  ces  auteurs 
donnent  dans  l'illusion  qui,  attribuant  aux  races  les  âges 
de  l'homme,  tire  argument  de  la  prétendue  jeunesse  des 
races.  Cette  jeunesse  leur  paraît  l'apanage  des  Barbares  ; 
ils  peignent  l'Empire  romain  sous  les  traits  d'un  vieil- 
lard. Mais  aucun  texte  n'autorise  à  faire  crédit  à  une 
pareille  peinture  ?  On  ne  citerait  pas  un  fait  qui  prouve 
que  les  Romains  d'alors  se  soient  crus  à  la  fin  de  leur 
destinée.  Tout  ce  que  les  modernes  ont  entassé  là-des- 
sus de  figures  et  d'allégories,  tout  ce  qu'ils  ont  tiré  de 
traits  d'éloquence  et  de  conséquences  philosophiques, 
n'est  qu'un  effet  de  la  fantaisie. 

Quant  à  la  Germanie,  on  s'abuse  quand  on  pense  expri- 
mer sous  ce  nom  rien  qui  ressemble  soit  à  un  Etat,  soit 
même  à  une  nation.  Nous  parlons  de  décadence  de  l'Em- 
pire ;  la  décadence  était  le  fait  de  la  Germanie  du  v*  siè- 
cle. Depuis  le  temps  où  Tacite  avait  écrit  son  livre,  les 
peuples  de  ces  contrées  n'avaient  fait  que  déchoir.  Nous 
en  tenons  le  témoignagne  d'Ammien  Marcellin,  de  Jor- 
nandès,  de  Procope,  sans  compter  ce  qu'on  peut  tirer  de 
saint  Grégoire  de  Tours  à  ce  sujet.  Sociétés  politiques 
rompues,  religions  dissoutes,  peuples  décimés,  nations 
éteintes,  tel  est  le  résumé  précis  de  ces  trois  siècles  pour 
la  Germanie  ;  tel  est  l'état  où  on  la  trouve  au  moment 
de  ce  qu'on  nomme  l'invasion. 

C'est  un  premier  point.  Le  second,  c'est  que  jamais  ces 
débris  de  peuples  ne  conjurèrent  contre  l'Empire.  L'Em- 
pire ne  fut  jamais  pour  ces  peuples  un  ennemi  dont  ils 
aient  recherché  la  destruction. 

Il  leur  manquait  pour  cela  l'union  entre  eux.  Ce  défaut 
d'union  est  si  certain,  la  haine  de  l'Empire  était  si  loin  de 
leur  imposer  rien  d'approchant,  qu'ils  recherchaient  la 
paix  du  côté  de  l'Empire  afin  de  se  mieux  battre  entre 
eux.  Ceci  n'est  point  une  opinion,  mais  les  propres  paroles 


LE    GERMAISISME.  I.   LA    CONQUÊTE    FRANQUE  63 


des  Suèves  à  Honorius,  rapportées  dans  Paul  Orose  », 
qu'on  ne  lira  pas  sans  intérêt  : 

Reste  en  paix,  disent  les  Barbares  à  l'empereur,  avec  nous 
tous  ;  laisse-nous  seulement  nous  battre  entre  nous. 
Tu  cuni  omnibus  pacem  habe  ;  nos  nobis  confligimus. 

L'Empire,  loin  d'être  en  horreur  aux  Germains,  loin 
de  reconnaître  en  eux  la  cause  de  sa  mort  prochaine, 
recevait  d'eux  des  offres  de  service,  qu'on  acceptait.  Des 
soldats  germains,  des  troupes  germaines,  étaient  enrôlés 
dans  les  armées  romaines  ;  des  Germains  demandaient  et 
se  voyaient  accorder  des  offices  dans  les  bureaux  du 
palais.  Le  type  du  Germain  ennemi  de  Rome,  méprisant 
comme  une  déchéance  les  commodités  d'existence  qu'elle 
offrait,  plaçant  au-dessus  de  ses  corruptions  les  rudes 
vertus  d'une  vie  frugale  et  laborieuse,  nous  est  devenu 
si  familier  que  nous  le  prenons  pour  un  trait  d'histoire. 
Cependant  il  ne  remonte  pas  au  delà  de  V Horloge  des 
Pri7ices  ou  Livre  de  Marc-Aurèle,  composé  en  1529  par 
Antoine  de  Guevara,  d'où  La  Fontaine  a  tiré  Tanecdote  de 
son  Paysan  du  Danube,  Elle  ne  provient  d^'aucun  texte 
ancien. 

Les  textes  anciens  disent  tout  le  contraire.  Le  trait 
suivant  est  de  Tacite  ^ 

Deux  ambassadeurs  germains  viennent  à  Rome.  On 
les  conduit  au  théâtre.  Ils  remarquent  quelques  étran- 
gers assis  aux  premiers  rangs  de  l'assistance.  «  Ce  sont, 
Içur  dit-on  aussitôt,  des  places  d'honneur  qu'on  accorde 
aux  nations  les  plus  amies  de  Rome.  —  Eh  bien,  répli- 
quent ces  ambassadeurs,  aucune  nation  ne  surpasse  les 
Germains  en  fidélité.  »  Et   ils  vont  occuper  ces  places. 

1.  Chez  Fustel  de  Coulanges,  l'Invasion  germanique ,  p .  311. 

2.  Chez  Fustel  de  Coulanges,  l'Invasion  germanique,  p.  315. 


64     LE  GERMANISME.  —  I.  LA  CONQUÊTE  FRANQUE 

Quelques  jours  après  ils  quittent  Rome,  après  s'être  fait 
donner  le  titre  de  citoyens  romains. 

Voilà  pour  le  mépris  du  luxe  et  des  plaisirs  de  Rome 
que  les  Germains  auraient  professé,  voilà  pour  la  fierté 
qu'ils  auraient  mise  à  garder  en  face  de  ces  pompes  le 
nom  de  Germains  etTindépendance.  Voici  pour  l'opinion 
que  les  Barbares  avaient  de  l'édifice  politique  de  Rome 
et  du  respect  qu'il  méritait.  Le  témoignage  vient  d'Olvm- 
piodore  *.  Ataulphe,  selon  cet  auteur,  avouait  qu'il  avait 
un  moment  songé  à  détruire  l'Empire  romain  et  à  élever 
sur  ses  ruines  un  empire  gothique,  mais  il  renonça  à  ce 
projet. 

S'étant  aperçu,  dit  l'auteur  ancien,  que  les  Goths  étaient 
encore  trop  barbares  pour  obéir  à  des  lois,  et  que  sans  lois 
il  est  impossible  de  fonder  un  Etat,  il  s'était  donné  pour 
tâche  d'employer  les  forces  des  Goths  à  rétablir  le  lustre  et 
l'autorité  de  l'Empire  romain. 

Tel  est  le  vrai  tableau  des  choses.  On  n'y  voit  pas, 
entre  le  Germain  et  le  Romain,  d'inimitié  héréditaire. 
«  Pour  les  Germains  d'alors,  dit  Fustel  de  Coulanges, 
Tennemi  héréditaire,  o'est  le  Germain.  »  Ainsi  les  inva- 
sions barbares  n'ont  pas  le  caractère  qu'on  leur  prête. 

Ce  qu'elles  présentent  de  violences  n'est  pasl'efFet  d'un 
dessein  formé,  mais  le  résultat  de  circonstances  qui  n'ont 
accompagné  qu'une  partie  de  l'événement.  11  est  vrai  que 
les  incursions  barbares,  opérées  de  vive  force  et  à  main 
armée,  sont  ce  qu'on  en  devait  surtout  retenir,  parce 
qu'elles  font  autant  de  faits  détachés  et  distincts,  sujets 
à  l'assignation  des  dates. 

En  404,  nous  savons  que  Radagaise  fit  la  conquête  de 
l'Italie.  Les  Burgondes  et  les  Visigoths   envahissent  la 

1.  Chez  Fustel  de  Coulanges,  ouv.  cit..  p.  5U. 


LE  GERMANISME.  —  I.  LA  CONQUÊTE  FRANQUE     65 

Gaule  de  406  à  411.  Une  incursion  des  Francs  est  mise 
vers  le  même  temps.  Un  demi-siècle  plus  tard,  en  451, 
se  place  l'invasion  d'Attila. 

Voilà,  dis-je,  ce  que  nous  retenons  de  l'histoire  ;  voilà 
ce  qui  vient  au  premier  plan  dans  les  récits.  Cependant 
il  faut  considérer  que  les  peuples  ici  nommés  n'étaient 
pas  à  l'état  de  corps  de  nation,  mais  de  bandes,  et  qu'ils 
ne  venaient  pas  avec  le  dessein  de  conquérir,  mais  seu- 
lement de  ravager.  De  ces  Barbares  il  ne  resta  rien  ; 
leur  court  passage  ne  fut  marqué  que  par  les  brigandages 
qu'ils  commirent.  Ceux  qui  fondèrent  les  diverses  monar- 
chies au  nombre  desquelles  compte  la  monarchie  franque, 
sont  des  Barbares  d'une  autre  sorte  ;  c'est  à  connaître 
ceux-là  qu'il  convient  de  s'appliquer. 

Ceux-là  étaient  entrés  en  Gaule  non  comme  ennemis 
et  combattants,  mais  à  titre  de  colons  et  de  soldats  de 
l'Empire. 

Rien  n'est  si  constant  que  le  fait  de  ces  colonies  bar- 
bares, autorisées  par  l'administration  romaine,  sur  la 
demande  même  des  Barbares.  Michelet  a  feint  '  qu'ils  le 
regrettaient  ensuite,  et  que,  bientôt  las  des  avantages 
que  donne  la  civilisation,  ils  s'empressaient  de  quitter 
ces  établissements  et  de  rejoindre  la  barbarie. 

On  sait,  dit  pompeusement  cet  auteur,  le  hardi  voyage  de 
ces  pirates,  qui  partirent,  ennuyés  de  leur  exil^  pour  aller 
revoir  leur  Rhin ^  pillant  sur  les  côtes  de  l'Asie,  de  la  Grèce, 
de  la  Sicile,  et  vinrent  aborder  tranquillement  dans  la  Frise 
et  dans  la  Batavie. 

Il  est  fâcheux  que  les  textes  qui  rapportent  le  fait  ne 
disent  pas  cela,  ne  contiennent  rien  de  pareil  à  cette 
réclame  en  faveur  de  l'état  sauvage.  Michelet  commente 

1.  Chez  Fustel  de  Coulanges,  ouv.  cit.,  p.  369. 

DiMiER.  Préjugés  5 


66  LE   GERMANISME.  —   I.   LA   CO?»QUÊTE    FRANQUE 

ici  Testampe  mise  en  tête  du  Discours  de  r Inégalité 
parmi  les  hommes,  où  Ton  voit  un  sauvage,  adopté  par 
un  Espagnol  de  la  conquête,  renoncer,  quand  vient  l'âge 
d'homme,  aux  avantages  de  la  société  des  blancs.  «  Il 
retourna,  dit  le  texte,  chez  ses  égaux.  »  Ce  texte  est  de 
Rousseau  ;  mais  Zozime,  auquel  est  emprunté  le  voyage 
des  pirates,  ne  dit  autre  chose  sinon  qu'après  avoir  pillé 
ils  sont  rentrés  chez  eux  :  'Exo^/eXôeiv  cïxace  ;  ce  qui  ne 
signifie  ni  le  Rhin,  ni  la  Batavie,  mais  la  colonie  où  ils 
vivaient  établis,  et  à  laquelle  ils  n'avaient  garde  de 
renoncer. 

Il  faut  voir  la  manière  dont  Ammien  Marcellin  *  fait 
parler  les  colons  de  l'Empire  : 

«  Nous  sommes  prêts,  disent  ces  Barbares,  si  c'est  la  volonté 
de  l'empereur,  à  vivre  dans  les  limites  de  l'Empire  et  à  oc- 
cuper un  district  aussi  éloigné  qu'on  voudra  ;  désormais  tran- 
quilles, nous  serons  voués  au  culte  de  la  paix  comme  d'une 
divinité  bienfaisante,  et  nous  accepterons  les  charges  et  même 
le  nom  de  tributaires.  » 

Outre  ces  colonies,  outre  les  troupes  barbares,  nombre 
de  soldats  barbares  se  trouvaient  mêlés  et  confondus 
dans  les  armées  de  l'Empire,  nombre  de  barbares  vi- 
vaient dispersés  dans  l'Empire  à  Tétat  de  colons.  Ces 
individus  dispersés  renforçaient  la  situation  des  troupes 
et  des  colonies.  Cette  situation  n'avait  rien  d'hostile, 
elle  n'empruntait  rien  d'une  rivalité  de  races.  D'elle  est 
sortie  pourtant  ce  qu'on  nomme  la  conquête  ;  l'établis- 
sement dos  Francs  n'a  pas  d'autre  origine. 

Entre  les  tribus  germaines  qu'on  désignait  du  nom  de 
Francs,  quelques-unes  vivaient  sur  la  rive  gauche  du 
Rhin,  dans  un  pays  où  de  bonne  heure  on  leur  voit 
Tournay  pour  capitale.  Cette  capitale,  le  roi  qui  y  demeu- 

1.  Chez  Fustel  de  Coulanges,  ouv.  cif.,  p.  371. 


LE  GERMANISME.  I.  LA  CONQUÊTE  FRANQUE     67 


rait,  les  tribus  germaines  ainsi  groupées,  c'est  le  ber- 
ceau de  la  monarchie  française. 

Notez  que  le  nom  de  Francs  ne  désigne  pas  une  race  ; 
il  ne  désigne  pas  non  plus  une  confédération  ;  on  croit 
qu'il  s'applique  à  des  bandes.  Le  premier  de  leurs  prin- 
ces connus  d'une  façon  utile  pour  cette  histoire  est  Ghil- 
déric.  Son  tombeau  a  été  découvert  à  Tournaj.  Les  objets 
vénérables  qu'il  contenait,  et  dont  l'électeur  de  Mayence 
fit  présent  dans  le  temps  à  Louis  XIV,  composent  une 
partie  du  trésor  de  notre  Cabinet  de  France. 

Le  commun  de  nos  manuels  représente  dans  ce  prince 
le  roi  d'une  nation  établie  dans  la  Gaule  romaine  par 
conquête.  Il  faut  savoir  que  toute  attestation  d'une  con- 
quête des  Francs  fait  défaut.  Il  faut  savoir  que  l'histoire 
de  Ghildéric  offre  des  preuves  certaines  qu'il  n'y  en  eut 
jamais. 

Ges  preuves  sont  contenues  dans  le  récit  fameux  que 
les  Chroniques  de  Saint-Denis  ont  transmis,  de  l'exil  de 
Ghildéric  et  des  adieux  de  Guinemond.  Le  mécontente- 
ment des  Francs  avait  causé  cet  exil.  Guinemond,  avant 
qu'il  partît,  ayant  partagé  un  besant,  avertit  le  roi  d'en 
emporter  la  moitié,  promettant  de  lui  faire  passer  l'autre 
moitié  quand  il  serait  temps  pour  lui  de  revenir.  Saint 
Grégoire  de  Tours  ajoute  qu'à  son  départ,  Egidius, 
maître  de  la  milice,  lui  succéda.  Ce  nom  est  estropié  par 
les  moines  de  Saint-Denis;  ils  le  nomment  Gélon  le  Ro- 
main. L'intervention  de  cet  officier  de  l'Empire  prouve 
que,  sous  le  nom  de  royaume  des  Francs,  il  ne  faut 
entendre  en  ce  temps-là  qu'une  dépendance  de  la  puis- 
sance romaine.  Frédégaire  ajoute  qu'Egidius  choisit  un 
vice-roi,  subregulus. 

Mais  continuons.  Ghildéric  redevient  roi.  Dans  quelles 
conditions  ?  Après  une  visite  faite  à  l'empereur  Libius 
Sévère  dans  Ravenne  (le  chroniqueur  dit  Rome  par  er- 


68  LE    GERMANISME.    —  I.   LA    CONQUÊTE    FRANQUE 


reur),  qui  le  rétablit  contre  Egidius.  Il  faut  croire  que 
ce  dernier  avait  manqué  à  la  fidélité  de  l'empereur,  car 
Childéric  parle  à  l'empereur  en  ces  termes  :  «  Ordonne 
que  moi,  ton  serviteur,  j'aille  en  Gaule,  et  je  te  vengerai 
d'Egidius.  » 

Ainsi  ces  Francs,  les  Francs  d'où  tire  son  origine  la  mo- 
narchie française,  n'étaient  pas  conquérants,  mais  fédérés 
de  l'Empire.  Seuls  demeuraient  ennemis  de  celui-ci  les 
Francs  restés  sur  la  rive  droite  du  Rhin.  Les  nôtres  se 
composaient  d'anciens  Sicambres,  de  Chamaves  et  de 
ceux  qu'on  appelait  Saliens.  Ils  étaient  peu  nombreux. 
Saint  Grégoire  de  Tours  en  compte  3.000  baptisés  avec 
Clovis  au  baptistère  de  Reims  ;  il  représente  ces  trois 
mille  hommes  comme  le  peuple  franc  tout  entier. 

Maintenant  remarquons  une  chose.  Dans  le  pays  qu'ils 
occupaient,  ces  Barbares  exerçaient  au  nom  de  l'Empire 
toute  l'autorité  militaire.  L'Empire  ayant  cessé  de  placer 
des  fonctionnaires  civils  auprès  des  représentants  de 
cette  autorité,  le  pouvoir  de  ces  Barbares  s'étendit  (au 
nom  de  l'Empire  toujours)  jusqu'aux  indigènes,  qui 
désormais  ne  furent  distingués  qu'en  un  point,  savoir 
que  le  droit  romain  réglait  leur  condition,  tandis  que  le 
droit  barbare  réglait  celle  des  autres. 

On  conçoit  aisément  que  ce  pouvoir  militaire,  exercé 
sans  contrepoids,  ait  été  pour  les  rois  francs  le  com- 
mencement de  l'indépendance.  Le  défaut  d'empereur  à 
Ravenne  la  consomma  en  47C>. 

Que  le  lecteur  veuille  bien  appliquer  son  esprit  aux 
effets  de  cette  suppression.  Elle  n'est  pas,  comme  on 
croit,  la  suppression  de  l'Empire.  L'Empire  continuait 
d'exister  et  d'être  exercé  par  l'empereur  résidant  à  Cons- 
tantinople.  Nous  l'appelons  empire  d'Orient  ;  mais  dans 
les  termes  officiels  il  n'y  eut  jamais  d'empire  d'Orient. 
Le  récit  d'un  partage  de  l'Empire  eu  deux  par  Théodose 


LE  GERMANISME.  —  I.  LA  CONQUÊTE  FRANQUE     69 

n^est  pas  exactement  conforme  à  la  vérité  historique  ;  il 
n'y  eut  toujours  qu'un  seul  Empire,  quoiqu'il  y  eût  en 
effet  deux  empereurs.  Chacun  administrait  la  moitié  de 
l'Empire  ;  mais  il  fallait  qu'ils  prissent  en  commun  cer- 
taines résolutions,  comme  le  choix  des  consuls. 

Ce  que  nous  appelons  la  fin  de  l'empire  d'Occident  ne 
fut  donc  en  droit  que  la  suppression  d'un  siège  impérial 
en  Occident,  le  retour  de  tout  l'Empire  aux  mains  d'un 
seul  empereur.  Cela  n'est  pas  assuré  seulement  comme 
conséquence  de  ce  qui  précède  ;  cela  paraît  jusque  dans 
la  procédure  tenue  par  Odoacre,  le  conquérant  de  Rome, 
à  l'égard  de  Tempereur  grec  Zenon. 

Si  tout  ce  qu'on  a  vu  de  la  monarchie  franque  dans 
les  pages  précédentes  est  exact,  il  faudra  qu'il  soit 
vérifié  comme  suit.  Depuis  476  cette  monarchie  devra 
nous  apparaître  comme  sujette  des  empereurs  de  Cons- 
tantinople.  Or  c'est  ce  qu'on  voit  en  effet.  Les  monnaies 
franques  portent  l'effigie  de  ceux-ci  ;  cette  circonstance 
se  prolonge  sous  Justinien  et  jusque  sous  Justin  II.  C'est 
la  confirmation  de  la  thèse  parfaitement  établie  par  Fus- 
tel  de  Coulanges,  et  désormais  incontestée. 

Pendant  ce  temps,  le  fils  de  Childéric,  délégué  de 
Rome,  disputait  aux  autres  délégués  de  Rome  leur  juri- 
diction sur  la  Gaule.  Tel  est  le  caractère  des  guerres 
que  Clovis  mena  contre  Syagrius,  contre  les  Visigoths 
et  contre  les  Burgondes.  Ce  sont  des  luttes  entre  égaux, 
que  ne  suit  aucune  conquête  proprement  dite.  Une  seule 
fois  on  voit  ce  roi  attaquer  et  vaincre  de  vrais  ennemis  ; 
chose  remarquable,  ce  sont  des  Germains  ;  les  Alle- 
mands, nation  d'outre-Rhin. 

Après  la  bataille  de  Vouillé,  on  sait  que  Clovis  reçut 
les  insignes  de  consul,  décernés  par  l'empereur  Anastase. 
Il  les  revêtit  dans  Tours  en  grande  solennité.  On  conce- 
vra maintenant  le  sens  de  cet  événement.  En  droit,  cet 


70  LE    GERMANISME.    —  1.   LA    CONQL^TE   FRANQUE 


empereur  était  son  maître.  Ajoutez  qu'il  ne  l'était  plus 
que  de  nom.  Le  moment  vint  où  le  nom  même  de  cette 
dépendance  fut  effacé. 

Dans  deux  passages  d'une  grande  précision,  l'auteur 
de  la  Vie  de  saint  Trévère  résume  la  succession  de  ces 
faits.  Parlant  de  Tannée  524,  il  écrit  *  : 

C'était  le  temps  où  la  Gaule  était  sous  la  domination  de 
l'empereur  Justin. 

Venant  à  Tannée  539  : 

Alors,  dit-il,  les  rois,  laissaut  de  côté  les  droits  de  l'Em- 
pire et  ne  tenant  plus  compte  de  la  souveraineté  de  la  Répu- 
blique romaine,  ^^ouvernaieut  en  leur  propre  nom  et  exer- 
çaient un  pouvoir  personnel. 

On  sait  combien  Tappui  des  évêques  aida,  depuis  Clo- 
vis,  la  monarchie  franque  à  acquérir  cette  indépen- 
dance. L'Empire  cessa  de  nommer  des  préfets  du  pré- 
toire ;  ce  que  la  Gaule  conservait  de  troupes  impériales 
se  donna  aux  Francs  '  :  la  conquête  franque  fut  ainsi 
consommée. 

Elle  n'a  rien  d'une  conquête  telle  qu'on  se  la  figure. 
Quelqu'un  dira  peut-être  que  le  résultat  est  le  même, 
qu'enfin  l'autorité  romaine  fut  remplacée  par  la  barbare. 
C'est  oublier  l'importance  qn*a  toujours  dans  Thistoire 
la  manière  dont  les  événements  ont  lieu. 

Les  Francs  devenaient  maîtres  sans  prétendre  aucun 
droit  ;  aucun,  hormis  celui  de  leurs  rois  à  gouverner  la 
Gaule,  ne  leur  fut  remis.  L'autorité  de  l'Empire  céda, 
mais  ce  fut  le  droit  germanique  qui  disparut,  ce  fut  la 
langue  latine  qu'on  parla.  La  Gaule  resta  romaine  sous 
des  rois  francs. 

J.Chez  Fustcl  de  Coulanges,  ouv.  cit.,  p.  510. 
2.  V.  Procope,  même  ouvrage,  p.  494. 


LE  GERMANISME.  I.  LA  CONQUÊTE  FRANQUE     71 

Ces  rois  francs  se  firent  Romains  eux-mêmes  autant 
qu'ils  purent,  autant  que  la  barbarie  originelle,  soutenue 
de  celle  qui  croissait  autour  d'eux,  le  permettait.  Ils  ne 
changèrent  rien  en  principe  à  l'administration  romaine . 
Au  milieu  du  désordre  causé  par  la  dislocation  de  l'Em- 
pire, ils  prirent  autant  qu'il  se  pouvait  la  place  des 
anciens  fonctionnaires  impériaux  ;  ils  se  substituèrent  au 
préfet  du  prétoire  et  au  maître  de  la  milice. 

Gomme  il  n'y  eut  pas  de  conquête  alors,  il  n'y  eut  pas 
davantage  de  confiscation  de  terre  ;  il  n'y  eut  pas  de  dis- 
tribution de  terres  des  rois  francs  à  leurs  soldats.  Ces 
terres  distribuées,  qui  n'existèrent  pas,  n'eurent  garde 
de  se  nommer  alleu,  comme  l'impriment  faussement  les 
manuels  qui  continuent  de  circuler  dans  nos  collèges. 
Dans  l'Alleu  et  le  Domaine  rural,  Fustel  de  Goulanges 
a  démontré  que  le  mot  alleu  ne  veut  dire  qu'  «  héritage  », 
Contre  trente  ou  quarante  textes  allégués  par  M.  Glas- 
son,  tous  lus  par  ce  dernier  sans  critique  suffisante,  il 
démontre,  au  chapitre  v  de  ce  livre,  qu'aucune  propriété 
collective  des  Francs  ne  se  nomma  marca  dans  la  Gaule. 

Ainsi  aucun  établissement  d'un  régime  franc  n'a 
signalé  la  conquête  franque  ;  ainsi  la  féodalité  ne  saurait 
venir  d'un  régime  franc. 

Aucime  institution  apportée  par  les  Francs  n'a  changé 
les  destinées  de  la  Gaule,  n'a  décidé  de  son  avenir.  Rien 
de  ce  qu'on  trouve  dans  son  histoire  plus  tard,  n'est 
l'apport  de  la  Germanie.  Le  seul  effet  de  l'invasion  fut 
le  désordre.  Les  suites  de  ce  désordre  furent  considé- 
rables ;  elles  n'ont  en  soi  rien  de  germanique. 

Telle  est  la  conclusion  qu'imposent  les  faits  contenus 
dans  ce  chapitre.  La  conséquence  en  est  considérable. 
EUle  s'étend  jusqu'aux  conditions  de  la  vie  civile  dans 
notre  pays.  Le  germanisme  a  fait  pis  encore  que  nous 
rendre  infidèles  à  la  culture  latine,  il  a  soufflé  chez  nous 


72 


LE    GERMANISME.   —  1.   LA    CONQUÊTE    FRANQUE 


la  guerre  civile.  Deux  classes  de  citoyens,  représentées 
l'une  à  l'autre  comme  les  descendants  de  deux  races 
ennemies,  se  sont  éprises  d'une  haine  réciproque  dont 
les  éclats  ont  remué  la  France  jusqu'aux  fondements,  et 
dont  le  feu  impie  n'est  point  éteint.  En  prouvant  la  faus- 
seté du  préjugé  germanique,  l'historien  sent  la  joie  de 
s'attaquer  aux  causes  les  plus  profondes  de  cette  haine. 
Il  recueille  la  gloire  de  les  dissiper. 

«  On  se  représente  ordinairement,  dit  Fustel  de  Cou- 
lansres,  au  début  de  l'histoire  de  la  France  une  «grande 
invasion  de  Germains.  On  se  figure  la  Gaule  vaincue, 
conquise,  asservie.  Cet  événement  a  pris  dans  les  livres 
et  dans  les  imaginations  des  proportions  énormes.  Il 
semble  qu'il  ait  changé  la  face  du  pays  et  donné  à  ses 
destinées  une  direction  qu'elles  n'auraient  pas  eue  sans 
lui.  11  est,  pour  beaucoup  d'historiens  et  pour  la  foule, 
la  source  d'où  est  venue  tout  l'ancien  régime.  Les  sei- 
gneurs féodaux  passent  pour  être  les  fils  des  Germains, 
et  les  serfs  de  la  glèbe  pour  être  les  fils  des  Gaulois.  Une 
conquête,  c'est-à-dire  un  acte  brutal,  se  place  ainsi  comme 
l'origine  unique  de  l'ancienne  société  française.  Tous  les 
grands  faits  de  notre  histoire  sont  expliqués  et  jugés  au 
nom  de  cette  iniquité  première.  La  féodalité  est  repré- 
sentée comme  le  règne  des  conquérants,  l'affranchisse- 
ment des  communes  comme  le  réveil  des  vaincus,  et  la 
révolution  de  1789  comme  leur  revanche. 

«  Il  faut  reconnaître  que  cette  manière  d'envisager 
l'histoire  n'est  pas  ancienne.  Les  anciens  chroniqueurs, 
qui  étaient  contemporains  de  ce  que  nous  appelons  l'in- 
vasion germanique,  mentionnent  beaucoup  de  ravages 
et  de  dévastations  ;  ils  ne  parlent  jamais  d'une  conquête, 
c'est-à-dire  d'une  race  vaincue  et  d'une  population  asser- 
vie. Cette  idée  n'apparaît  pas  davantage  dans  les  écri- 
vains des  siècles  suivants.   Le  Moyen  Age  a  beaucoup 


LE    GERMANISME.   I.   LA   CONQUÊTE    FRANQUE  73 

écrit  ;  ni  dans  ses  chroniques  ni  dans  ses  romans  nous 
ne  trouvons  trace  d'une  conquête  générale  de  la  Gaule. 
On  y  parle  sans  cesse  de  seigneurs  et  de  serfs,  mais  on 
n*y  dit  jamais  que  les  seigneurs  soient  les  fils  des  con- 
quérants, ou  que  les  serfs  soient  les  fils  des  vaincus.  Phi- 
lippe de  Beaumanoir  au  xiii®  siècle,  Gomines  au  xvi*  et 
une  foule  d'autres  cherchent  à  expliquer  l'origine  de 
l'inégalité  sociale,  et  il  ne  leur  vient  pas  à  l'esprit  que 
la  féodalité  et  le  servage  dérivent  d'une  ancienne  con- 
quête. L'opinion  qui  place  au  début  de  notre  histoire  une 
grande  invasion,  qui  partage  dès  lors  la  population  fran- 
çaise en  deux  races  inégales  et  ennemies,  n'a  commencé 
à  poindre  qu'au  xvn'  siècle,  elle  a  surtout  pris  crédit  au 
xviii*  et  pèse  encore  sur  notre  société  présente  ;  opinion 
dangereuse  qui  a  répandu  dans  les  esprits  des  idées  faus- 
ses sur  la  manière  dont  se  constituent  les  sociétés  humai- 
nes, qui  a  répandu  aussi  dans  les  cœurs  des  sentiments 
mauvais  de  haine  et  de  vengeance  ^  » 

G'est  de  tels  sentiments  qu'il  convient  de  s'affranchir, 
en  rétablissant  la  vérité  de  Thistoire. 

1.  Revue  des  Deux  Mondes,   !5  ma    1872. 


CHAPITRE  m 


LE    GERMANISME.  —   II.  LES  GARLOVINGIENS 


Le  préjugé  germanique  est  tenace.  Délogé  de  la  mo- 
narchie franque  des  origines,  il  s'installe  dans  le  com- 
mentaire de  ses  destinées  ultérieures. 

Les  temps  mérovingiens  sont  remplis  de  guerres  civi- 
les. Il  n'est  pas  un  manuel  de  classe  qui  ne  mêle  au  récit 
de  ces  guerres  les  échappées  d^une  politique  profonde. 
Dans  ce  style  important  que  M.  Thiers  enseigne,  où  des 
grimaces  d'éloquence  classique  couvrent  un  vide  de 
science  et  de  réflexion,  ils  découvrent  à  nos  jeux  toute 
l'histoire  d'une  transformation  de  régime,  attestée  dans 
les  effets  de  ces  guerres.  Cet  air  philosophe,  ayant  pour 
effet  de  mettre  de  l'ordre  dans  des  récits  autrement  mo- 
notones, est  favorablement  accueilli  du  lecteur.  Ainsi 
s'explique  le  crédit  rencontré  par  des  inventions  aussi 
téméraires  que  frivoles,  et  la  sécurité  avec  laquelle  on 
continue  de  les  répéter  après  des  réfutations  péremp- 
toires. 

Je  rappelle  qu'en  573  Sigebert,  roi  d'Austrasie,  petit- 
fds  de  Glovis,  déclara  la  guerre  à  Chilpéric,  roi  de  Neus- 
trie,  son  frère,  meurtrier  de  Galesuinde,  par  le  conseil 
et  l'excitation  de  Brunehaut  sa  femme,  sœur  de  celle-ci. 
Chilpéric  allait  être  pris  dans  Tournay  (575),  quand 
Frédégonde,  qu'il  avait  épousée,  lit  assassiner  Sigebert. 
Childebert,  son  fils,  fut  proclamé.  Le  meurtre  de  Chil- 
péric lui-même,  qui  survint,  réduisit  les  deux  partis  à 


LE   GERMANISME.   —  II.  LES    CARLO VINGIENS  75 


rimpuissance.  Contran,  troisième  frère,  intervient,  pour 
profiter,  sous  le  nom  de  médiateur,  de  la  jeunesse  de  ses 
neveux.  Brunehaut  et  lui  s'accordèrent  par  le  traité 
d'Andelot,  en  587.  Contran  mourut  en  593,  et  la  guerre 
recommença.  Childebert  périt  empoisonné  (596).  Les 
deux  petits-fils  de  Brunehaut,  maîtres  chacun  d'une  par- 
tie de  Fhéritage,  se  liguent  contre  la  Neustrie.  Frédé- 
gonde  meurt  en  597.  Théodebert,  Tun  des  deux  princes, 
fait  défection  ;  l'autre,  Thierry,  le  poursuit,  le  bat  et  le 
fait  mourir  en  612.  Lui-même  meurt  en  613.  Cette  mort 
livre  Brunehaut  au  fils  de  Frédégonde,  Clotaire  II,  qui 
ordonne  son  supplice. 

C'est  la  première  période  de  cette  histoire.  La  fin  en 
est  marquée  en  outre  par  l'édit  de  Clotaire  II,  en  614. 
L'autre  période  est  remplie  des  noms  d'Ebroïn  et  de  saint 
Léger. 

Le  premier  fut  maire  du  palais  de  Neustrie  en  659. 
Le  second  prit  contre  lui  le  parti  des  grands,  qu'il  vou- 
lait abaisser.  Après  plusieurs  vicissitudes,  Ebroïn  triom- 
phe, met  à  mort  saint  Léger,  là-dessus  mène  la  guerre 
contre  TAustrasie,  puis  meurt  assassiné  en  681.  En  687, 
la  bataille  de  Testry  range  sous  la  puissance  de  Pépin 
d'Héristal,  maire  d'Austrasie,  toute  la  monarchie  franque. 

Tels  sont  les  événements  que  les  modernes  ont  accom- 
modés en  système,  de  la  façon  que  je  vais  dire,  en  se 
fondant  sur  plusieurs  remarques. 

La  première  est  que  TAustrasie,  qui  eut  Metz  pour 
capitale,  était  de  population  moins  romaine  que  germa- 
nique ;  d'assez  bonne  heure  l'allemand  régna  comme 
langue  vulgaire  dans  cette  contrée.  Au  contraire,  la  Neus- 
trie est  toute  latine  de  langue  ;  sa  capitale  était  Paris. 
En  conséquence  les  historiens  supposent  que  la  guerre 
que  se  firent  ces  deux  États  tenait  à  de  profondes  diver- 


76  LE    GERMANISME.    —  II.  LES    CARLOVINGIENS 

sites  de  mœurs  et  à  des  conceptions  politiques  différen- 
tes; ces  conceptions,  ces  mœurs  étant  TelFet  de  la  race. 
En  suivant  cette  idée,  ils  en  sont  venus  à  prendre  et 
à  faire  regarder  la  bataille  de  Testry  comme  un  triomphe 
des  mœurs  germaines  et  des  préférences  politiques  ger- 
maniques. La  dynastie  carlovingienne,  dont  cette  bataille 
assura  le  pouvoir,  est  représentée  de  la  sorte  comme 
l'instrument  d'un  triomphe  du  germanisme. 

Un    second  point   consiste  dans    la  réputation   qu'on 
donne  à  la  reine  Brunehaut  d^'avoir  aimé,  recherché,  pro- 
pagé la  civilisation  romaine.  C'est  un  lieu  commun  de 
nos  manuels  d'histoire.  Les  tours  Brunehaut,  les  chaus- 
sées Brunehaut,  qu'on  trouve  ainsi  nommées  en  quelques 
endroits  de  notre  pays,  ont  fait  de  la  sorte  une  merveil- 
leuse fortune.  Représentée  comme  auteur  de  ces  anciens 
monuments,  cette  reine  revêt  aux  yeux  de  la  postérité 
le  visage  classique  des  princes  bâtisseurs,  amis  de  la  civi- 
lisation. Il  n'y  en   avait  pas   d'autre    que   la   romaine. 
Michelet  a  là-dessus  quelques  paroles  émues,  qui  font 
sans  doute  le  plus  grand  honneur  à  l'imagination  roman- 
tique. Ces  seuls  témoignages  lui  sont  garants  que  le  sou- 
venir de  Brunehaut  avait  effacé  celui  des  Romains  dans 
nos   provinces   du  Nord.  Touchante  reconnaissance  des 
peuples  I  on  ne  nous  dit  pas  de  quels  bienfaits. 

Maintenant  voici  la  conséquence  qu'on  tire.  Une  trahi- 
son des  grands  d'Austrasie  fut  la  cause  qui  livra  Brune- 
haut à  Clotaire.  Le  germanisme,  qu'on  se  pique  de  décou- 
vrir dans  les  causes  du  malheur  de  cette  amie  de  Rome, 
passe  en  conséquence  pour  avoir  été  le  fait  de  ces  grands 
d'Austrasie.  Ainsi  le  parti  des  nobles  est  le  parti  des 
Germains.  Dans  je  ne  sais  combien  d'esprits  ces  deux 
idées  sont  comme  identiques  ;  par  là  le  système  se  cor- 
robore. Il  se  présente  dans  une  parfaite  symétrie,  dans 
un  accord  irréprochable. 


LE    GERMANISME.   —  II.   LES    CARLOVINGIENS  77 

La  guerre  civile  se  change  en  guerre  de  race.  La  guerre 
de  race  déclare  l'antagonisme  de  deux  systèmes  politi- 
ques :  le  monarchique  et  Taristocratique  ;  l'un  adminis- 
tratif, imité  de  l'Empire;  l'autre  déjà  féodal,  issu  de  la 
Germanie. 

Ce  qu'on  vient  de  lire  a  pu  faire  mesurer  la  témérité 
d'un  commentaire  de  faits  en  eux-mêmes  indifférents.  Ce 
qui  suit  montre  davantage  :  il  met  en  lumière  l'erreur 
de  fait. 

On  assure  que  le  traité  d'Andelot  est  un  pas  en  avant 
de  l'aristocratie  d'alors,  une  victoire  du  principe  féodal 
et  des  nobles  sur  la  monarchie  franque  latinisée.  La  rai- 
son de  cela  est  que  les  terres  que  les  grands  tenaient  à 
titre  de  bénéfices  auraient  été  changées  alors  en  dona- 
tions perpétuelles. 

En  second  lieu,  on  représente  Tédit  de  G14  comme  le 
triomphe  définitif  de  la  même  cause.  Par  cet  édit,  dit-on, 
Glotaire  II  se  soumettait  à  l'obligation  de  ne  plus  choisir, 
pour  chaque  pays,  les  comtes  que  parmi  les  propriétaires 
du  pays. 

On  peut  à  peine  donner  une  idée  du  tapage  que  les 
historiens  ont  fait  de  cet  édit  de  614.Michelet  l'a  nommé 
de  sa  propre  autorité  une  constitution  perpétuelle.  Le  mot 
a  passé  de  là  dans  les  manuels  d'histoire,  les  auteurs  de 
ceux-ci  ayant  cru  que  les  textes  fournissaient  cette  dési- 
gnation. Tel  est  le  sans-gêne  que  ces  historiens  pratiquent. 
Puis  on  a  représenté  que  les  rois  fainéants  étaient  un  effet 
de  cette  «  constitution  »,  laquelle,  faisant  passer  aux 
nobles  les  réalités  du  pouvoir,  ne  devait  plus  leur  laisser 
que  l'oisiveté  en  partage. 

Tout  cela  sans  doute  a  de  quoi  séduire  mille  gens  qui 
ne  voient  dans  l'histoire  qu'un  jeu  d'esprit.  Tout  cela 
pourtant  est  controuvé,  et  le  système  qui  s'en  compose 


78  LE    GERMANISME.   —  II.   LES   CARLO VINGIENS 

n'est  pas  même  à  l'état  de  commencement  dans  les  choses. 
On  ne  trouve  à  cet  égard  dans  les  documents  qu'un 
silence  absolu.  Nulle  mention,  nulle  trace,  nulle  ouver- 
ture de  la  lutte  d'un  parti  de  Taristocratie  contre  la 
royauté  à  cette  époque.  Nul  retentissement,  nul  écho, 
nul  soupçon  d'un  triomphe  de  ce  parti.  Ni  saint  Grégoire 
de  Tours,  ni  Frédégaire,  ni  un  seul  auteur  des  Vies  de 
saints,  sources  importantes  alors,  n'indiquent  cela.  Ils- 
n'indiquent  pas  non  plus  que  des  mœurs  diiYérentes  de 
celles  de  la  Neustrie  aient  triomphé  en  Austrasie,  qu'au- 
cune influence  germaine  ait  distingué  celle-ci.  Quant  à 
ce  dernier  point,  une  chose  est  certaine,  c'est  les  rapports 
entretenus  entre  l' Austrasie  et  F  Aquitaine,  que  les  mêmes 
historiens  réputent  plus  latine  encore  que  la  Neustrie. 

On  ne  trouve  nulle  part  dans  les  documents  qu'un 
groupe  d'hommes  quelconque  ait  voulu  établir  un  gou- 
vernement différent  de  celui  que  représentait  la  monar- 
chie mérovingienne,  ni  que,  faisant  cela,  ils  aient  eu  la 
pensée  de  chasser  les  influences  latines.  Nulle  part,  dans 
les  documents,  ou  ne  trouve  que  la  reine  Brunehaut  ait 
protégé  ces  influences  et  que  leur  cause  ait  été  la  sienne. 
D'aucun  de  ces  points  on  ne  peut  apporter  de  témoi- 
gnage, on  ne  peut  fournir  aucun  texte,  et  pour  cause. 

C'est  que  toutes  ces  guerres  civiles  n'ont  que  des 
causes  privées.  Tout  ce  qu'on  a  imaginé  de  politique  et 
de  national  pour  les  grandir,  est  autant  de  peine  prise 
en  dépit  du  vrai.  Des  haines  de  famille,  des  adultères,  la 
cupidité,  la  vengeance,  ont  armé  les  uns  contre  les  autres 
des  Barbares  investis  de  la  puissance  suprême.  Des  inté- 
rêts particuliers  ont  mis  en  mouvement  ces  forces  pu- 
bliques. Voilà  ce  que  l'historien  constate.  Voilà  ce  qu'au- 
cun préjugé  ne  doit  l'empêcher  de  constater.  La  vraie 
méthode  de  l'histoire  n'est  pas  de  vouloir  trouver  par- 
tout  des   causes   égales   aux   événements.  De   grandes 


LE   GERMANISME.  ; —  II.   LES    CARLOVINGIENS  79 

masses  peuvent  être  mues  pour  de  petites  raisons.  Avant 
la  vanité  de  paraître  profond,  le  véritable  historien  met 
le  devoir  de  rester  véridique  ;  il  assigne  des  causes  géné- 
rales aux  événements,  quand  il  y  en  a  ;  il  n'en  rapporte 
que  de  petites,  de  communes,  de  monotones  et  dénuées 
d'intérêt,  quand  il  n^'en  existe  pas  d^autres. 

Mais  la  pédanterie  ne  s'accommode  pas  de  cela.  Elle 
veut  trouver  du  mj'stère  à  toute  chose.  Elle  rit  des  chro- 
niqueurs anciens  qui  rapportent  les  faits  sim})lement, 
sans  y  mettre  ces  liaisons  profondes  dont  son  amour  de 
la  rhétorique  s'excite.  Ne  leur  dites  pas  que  des  raisons 
inaperçues  des  auteurs  du  temps  n'existent  pas  ;  elles 
existent,  au  contraire,  à  cause  de  cela.  Les  plus  suspects 
des  auteurs  à  leurs  yeux  sont  les  contemporains  eux- 
mêmes  ;  ce  sont  eux  qui  n'ont  pas  compris  les  événe- 
ments. A  nous  de  découvrir  le  passé,  d'en  débrouiller  le 
sens  véritable  ;  et  la  manière  pour  cela,  c'est  invariable- 
ment de  prêter  aux  anciens  les  idées  que  nous  avons 
nous-mêmes  et  que  le  temps  a  mises  à  la  mode.  La 
mode  fait  qu'on  les  croit  éternelles,  de  sorte  que  s'en 
servir  pour  expliquer  le  passé  est  regardé  comme  le 
droit  élémentaire  du  philosophe. 

Il  faut  voir  de  quelle  sorte  un  sot  historien  se  gonfle 
et  s'admire  dans  le  jugement  profond  qui  lui  découvre 
ainsi  les  tréfonds  de  l'histoire. 

Cette  mesure,  dit  Henri  Martin  de  Pédit  de  614,  cette 
mesure  avait  une  bien  autre  portée  que  le  motif  qui  lui  est 
assigné  ne  le  ferait  supposer.  Il  est  surprenant  que  les  his- 
toriens ne  s^y  soient  pas  arrêtés  davantage. 

Gela  est  surprenant  en  effet.  C'est  peut-être  que  le 
motif  assigné  par  les  textes  ne  mentionne  pas  cette  bien 
autre  portée.  L'oracle  continue  en  ces  termes  ; 


80  LE    GERMANISME.   —  n.  LES   CARLOVINGIENS 

Le  droit  qu'avaient  les  rois  de  nommer  les  comtes  fut 
réduit  à  /leaa^,  et  c'était  un  pas  immense  de   l'aristocratie. 

Tel  est  le  style  qu'on  nous  vante  à  Técole.  On  assure 
même  que  l'art  d'écrire  l'histoire  date  en  France  de  ces 
auteurs-là.  La  revue  des  faits  ainsi  achevée  chez  eux, 
leur  lyrisme  inepte  se  donne  carrière.  Henri  Martin  voit 
un  symbole  dans  le  cheval  qui  traîna  Brunehaut,  amie 
des  Romains,  par  la  queue.  Aux  yeux  de  ce  profond 
penseur,  cette  scène  est  «  limage  de  V indomptable  bar- 
barie achevant  de  mettre  en  pièces  la  vieille  ciWlisa- 
tion  ». 

Michelet  a  mieux  encore.  Sa  verve  est  de  franche  mas- 
carade. Comme  il  faut  expliquer  pourquoi  Childéric  II, 
quoique  roi  d'Austrasie,  partant  germanique  et  féodal,  se 
déclare  cependant  contre  les  nobles,  l'historien  que  vante 
M.  Aulard  écrit  : 

Cependant  l'Austrasien  Childéric  eut  à  peine  respiré  l'air 
de  la  .Yeus/r/e, qu'il  devint  lui-même  un  ennemi  des  grands'. 

C'est  de  cette  philosophie,  c'est  de  ce  ton  qu'on  bâcle, 
sous  le  nom  vénérable  d'histoire,  l'apologie  de  la  Révo- 
lution. 

Après  le  contact  d'un  pareil  style,  il  est  rafraîchissant 
d'entendre  Fustel,  écrivant,  sur  le  même  sujet,  ce  que 
voici  '  : 

«  Plusieurs  historiens  modernes  ont  attribué  à  la  reine 
Brunehaut  de  grands  desseins  ;  mais  aucun  des  écrivains 
contemporains  ne  paraît  soupçonner  qu'elle  les  ait  eus. 
Ni  Grégoire  ni  Frédégaire  ne  parlent  de  sa  politique. 
L'idée  qu'elle  ait  travaillé  au  triomphe  d'un  certain  sys- 
tème de    gouvernement    n'existe    nulle   part.  Quelques 

1.  Histoire  de  France,  éd.  de  1876,  t.  I,  p.  170. 

2.  Transformation  de  la  Monarchie  carolingienne,  p.  23. 


LE    GERMANISME.  II.    LES    CARLOVINGIENS  81 

églises  qu'elle  bâtit,  quelques  routes  que  peut-être  elle 
répara,  ne  prouvent  pas  qu'elle  ait  eu  le  génie  de  Tad- 
ministration.  » 

A  défaut  de  tant  de  mesure  et  de  sagesse,  dirai-je 
que  le  persiflage  historique  de  Voltaire  est  plus  près  du 
vrai  à  cet  égard  que  la  pédanterie  gourmée  des  modernes? 
Il  reprend  d'un  air  d'impertinence  le  récit  que  Montes- 
quieu fait  de  ces  guerres  civiles  ',en  dépeint  les  horreurs, 
en  fait  à  plaisir  éclater  Tabsence  de  dessein  politique  et 
de  philosophie,  puis  là-dessus  ajoute  le  plus  froidement 
du  monde  :  «  Tel  fut  longtemps  V esprit  des  lois  dans  la 
monarchie  naissante.  » 

Aux  théories  que  j'ai  rapportées,  l'histoire  n'oppose 
pas  seulement  son  silence,  mais  im  démenti  éclatant.  Ce 
démenti  vient  de  la  splendeur  que  jettent  précisément 
dans  le  temps  où  l'on  place  l'abaissement  de  la  monar- 
chie mérovingienne,  les  règnes  de  Glotaire  II  et  de  Da- 
gobert. 

La  grandeur  de  ces  princes  est  un  des  traits  fameux 
de  l'histoire.  M.  Zeller,  cependant,  n'hésite  pas  à  les  ran- 
ger parmi  les  rois  fainéants.  C'est  que  leur  règne  est  pos 
térieur  à  l'édit  de  614.  Ce  classement  serait  à  peine 
croyable.  Pour  se  convaincre  qu'il  est,  qu'on  ouvre  la 
collection  de  f  Histoire  de  France  racontée  par  les  con- 
temporains ^comiaQucéQ  d'imprimer  en  1880.  Dans  cette 
histoire  racontée  par  les  contemporains,  les  contempo- 
rains ne  soufflant  mot  de  l'importance  que  M.  Zeller 
attribue  à  l'édit  de  614,  M.  Zeller  intervient  lui-même, 
pour  suppléer  les  contemporains  et  leur  montrer  là- 
dessus  leur  devoir  : 

Le  triomphe  de  Clotaire,  dit  M.  Zeller,  fut  celui  des  Aus- 
trasiens  (Clotaire  était  roi  de  Neustrie)  et  de  l'aristocratie 

1.  Esprit  des  lois,  1.  XXXI,  ch.  i  et  ii. 

DiMiER.  Préjugés  6 


82  LE    GERMANISME.    —  Tl.   LES    CARLOVINGIENS 

dont  la  trahison  avait  livré  Brunehaut...  Clotaire  II  dut 
accepter  un  compromis  qui,  bien  plus  encore  que  le  traité 
d'Andelot,  consacrait  les  progrès  faits  par  l'aristocratie  ter- 
ritoriale aux  dépens  de  la  royauté.  L'assemblée  de  614  imposa 
au  roi  une  convention  qui  est  un  véritable  renversement  du 
système  monarchique  imité  de  l'empire  romain. 

Bien  plus  encore,.,,  véritable  renversement,,,,  bien 
autre  portée.,,, réduit  à  néant.,,,  pas  immense,,,,  ïom^  ces 
auteurs  déclament.  C'est  l'unique  ressource  de  Terreur. 
Voici  la  preuve  de  celle  à  laquelle  ils  s'adonnent. 

A  commencer  par  le  traité  d'Andelot,  il  n'est  pas  vrai 
que  ce  document  marque  aucun  privilège  nouveau  pour 
les  grands  de  la  monarchie  franque.  La  teneur  de  ce 
traité,  qui  par  l'accord  de  Brunehaut  et  de  Contran  ter- 
mine une  première  fois  la  guerre  civile,  est  entre  autres 
que  les  donations  faites  par  les  rois,  soit  aux  églises,  soit 
à  leurs  fidèles,  seront  gardées  à  ceux-ci  fidèlement  :  fide- 
liter  conservetur.  Cet  article  a  servi  de  fondement  à  tout 
le  commentaire  que  je  viens  de  dire.  Cependant  il  ne 
dit  rien  qui  ressemble  à  la  transformation  des  bénéfices 
en  héritages.  Il  n'exprime  autre  chose,  et  fort  naturelle- 
ment, que  ce  qui  de  tout  temps  a  été  nécessaire  à  la  suite 
de  quelque  bouleversement,  guerre  étrangère  ou  guerre 
civile  :  les  restitutions  après  la  paix. 

Ainsi  ce  prétendu  premier  pas  de  l'aristocratie  n'est 
rien.  C'est  l'article  banal  d'un  traité  dont  l'objet  n'est  à 
aucun  degré  de  régler  les  prérogatives  des  grands  envers 
la  monarchie,  par  la  raison  qu'il  ne  termine  aucune 
guerre  entre  les  rois  et  les  grands,  mais  entre  des  rois 
seulement.  Tout  ce  qu'on  y  a  vu  de  plus  est  illusion. 

Venons  à  ledit  de  61 't,  à  cette  époque  mémorable  qui 
fait  une  si  belle  division  de  «l'histoire  de  France  racontée 
par  les  contemporains»,  de  M.  Zeller.  Cet  édit  contient 
un  article  dont  voici  la  rédaction  latine  : 


LE  GERMANISME.  —  II.  LES  CARLOVINGIENS      83 

Nullasjudex  de  aliis  provînciis  aut  regionibus  in  alla  loca 
ordinetur.  Qu'aucun  juge  de  quelques  régions  ou  provinces 
ne  soit  nommé  dans  d'autres  lieux^  afin  (continue  ce  docu- 
ment) que,  si  le  juge  fait  quelque  mal  en  quelque  matière  que 
ce  soit,  il  restitue  sur  sa  fortune  propre  ce  qu'il  aura  enlevé 
sans  droit. 


Tel  est  le  texte.  On  imagine  que  le  juge,  jitdex,  dont 
il  s'agit,  ne  signifiant  (comme  il  arrive)  qu'un  fonction- 
naire, désigne  le  comte.  Ainsi  le  comte  ne  pourrait  être 
choisi  que  dans  le  pays  dont  on  le  fait  gouverneur. 

Cette  interprétation  n'a  de  défaut  qu'un  seul,  qui  est 
de  ne  pas  considérer  ce  qui  se  passa  en  effet  depuis  l'édit. 
Le  fait  est  qu'après  614  comme  avant  cette  date,  les 
comtes  (comités),  ceux  qui  gouvernaient  les  cités  (civi- 
tates)  au  nom  du  roi,  ont  continué  d'être  choisis  dans 
d'autres  provinces  que  les  leurs.  Il  est  donc  parfaitement 
impossible  que  les  juges  dont  on  parle  soient  les  comtes. 
Il  est  vrai  qu'on  pourrait  prétendre  que  l'édit  resta  sans 
effet.  L'avantage  des  nobles  en  ce  cas  serait  nul. 

Mais  une  chose  apparaît  aux  yeux  des  historiens  mieux 
informés.  C'est  que  les  comtes,  qui  n'étaient  aucune  sorte 
d'aristocratie  territoriale,  mais  simplement  des  fonction- 
naires, une  aristocratie  palatine,  ne  devaient  pas  souhai- 
ter un  règlement  comme  celui  qu'on  suppose.  Restreindre 
les  conditions  de  leur  nomination  ne  pouvait  leur  être 
avantageux.  De  toutes  ces  remarques  il  suit  que  judex 
ne  peut  être  interprété  ainsi,  qu'on  ne  saurait  le  prendre 
pour  le  comte,  mais  pour  les  fonctionnaires  d'ordre  infé- 
rieur, vicaires  et  centeniers  à  la  nomination  de  celui-ci. 

Ainsi  l'édit  de  614,  comme  le  traité  d'Andelot,  reste 
en  dehors  d'une  histoire  prétendue  de  l'offensive  des 
grands  et  des  progrès  de  leurs  privilèges  au  détriment  de 
la  monarchie. 


84  LE    GERMANISME.    —   II.   LES    CARLOVINGIENS 


Ce  qui  vient  d'être  dit  de  ces  grands  mérite  d'être 
considéré.  On  s'en  fait  de  nos  jours  une  idée  inexacte.  Il 
n'est  pas  jusqu'au  nom  de  leudes  qui  ne  concoure  à  nous 
tromper.  Leudes  nous  est  à  leur  égard  comme  le  titre 
de  leur  noblesse  ;  mais  ce  mot  ne  signifie  rien  de  pareil. 
Le  prince  disait  :  mes  leudes,  comme  on  dit:  mes  hommes 
ou  mes  gens.  Leudes  ne  s'employait  qu'au  possessif,  on 
ne  disait  pas  absolument  :  les  leudes. 

Ces  leudes  du  roi  donc  n'étaient  pas  autre  chose  que 
de  grands  officiers  du  palais.  On  ne  conteste  pas  que 
l'opposition  au  maître  ait  pu  naître  chez  eux  ;  encore  faut-il 
remarquer  de  quelle  sorte  cette  opposition  pouvait  être, 
venant  d'une  telle  classe  d'hommes.  Elle  ne  pouvait 
venir  que  d'ambition,  non  d'aucun  sentiment  d'une  fonc- 
tion sociale.  Quand  nous  prêtons  aux  menées  de  cette 
aristocratie  le  sens,  devenu  trivial  dans  l'histoire  moderne, 
d'une  revendication  d'intérêts  généraux  méconnus  par  la 
monarchie,  nous  nous  trompons  d'époque  et  de  genre. 
Imaginer  ce  que  seraient,  dans  un  relâchement  du  pou- 
voir, les  intrigues  de  nos  préfets  contre  le  ministère  est 
un  meilleur  chemin  de  comprendre  ces  événements. 
L'opposition,  l'action  de  cette  aristocratie  ne  pouvait 
être  politique. 

A  la  tête  de  ce  corps  de  fonctionnaires  se  trouvait, 
comme  on  sait,  le  maire  du  palais.  Ce  maire  du  palais 
n'est  le  symbole  d'aucun  système  de  gouvernement,  il 
ne  représente  aucun  principe.  Fonctionnaire  au  même 
titre  que  les  autres,  il  ne  saurait  agir  qu'en  fonctionnaire, 
soit  obéissant  et  fidèle,  soit  révolté.  Cette  révolte  ne  por- 
tera jamais  le  caractère  de' ce  qu'on  peut  légitimement 
appeler  une  opposition  aristocratique. 

Les  mêmes  illusions  entretenues  à  propos  du  traité 
d'Andelot  et  de  l'édit  de  614  se  sont  donné  cours  à  pro- 
pos de  l'histoire  d'Ebroïn.  Henri  Martin  assure  que  ce 


LE    GERMANISME.  —  II.   LES    CARLO VINGIENS  85 

maire  du  palais  voulait  abattre  l'aristocratie  «  au  profit 
de  la  couronne  et  des  masses  ». 

Mais  quoi,  la  couronne  et  les  masses  I  Ces  choses  se 
contrarient  chez  le  pauvre  Henri  Martin.  Le  pauvre  Henri 
Martin  est  pour  la  liberté  ;  mais  l'histoire  donne  quelque- 
fois à  ce  mot  un  sens  favorable  à  Taristocratie  ;  notre 
homme,  par  horreur  de  Taristocratie,  se  rejette  vers  la 
royauté,  que  le  dogme  révolutionnaire  déclare  pourtant 
ennemie  de  la  liberté  du  peuple. 

Ne  nous  lassons  pas  de  répéter  qu'un  républicain  est 
deux  fois  incapable  d'écrire  l'histoire  :  premièrement  à 
cause  des  limites  étroites  et  proprement  contre-historiques 
de  sa  philosophie,  en  second  lieu  à  cause  des  alliances 
téméraires  et  contradictoires  que  le  culte  imbécile  du  mot 
de  liberté  lui  a  fait  contracter  en  divers  lieux  de  l'his- 
toire, notamment  à  Rome  et  dans  l'antiquité.  Aussi  n'y 
a-t-il  pas  de  plus  burlesque  spectacle  que  celui  de  cette 
démocratie  libérale,  tiraillée  entre  l'éloge  des  libertés  aris- 
tocratiques et  celui  des  libertés  démocratiques,  prenant 
le  parti  d'Ebroïn,  tout  en  regrettant  ce  qu'il  écrase  : 

La  classe  anarchique  des  leudes,  dit  le  pauvre  Henri  Mar- 
tin, ayant  été  incapable  d'user  de  ses  avantages  sur  la  monar- 
chie pour  fonder  un  gouvernement  aristocratique  un  peu  régu- 
lier (notre  auteur  aurait  permis  cela  et  n'ayant  produit  sous 
le  titre  de  mairie  qu'une  espèce  de  sous-royauté  (voilà  le 
crime),  il  était  naturel  (vraiment  !)  que  la  mairie  s'animât 
d'instincts  monarchiques  et  5e  retournât  contre  le  parti  qui 
l'avait  créée. 

Voilà,  foi  d'historien,  ce  qui  était  naturel.  Ebroïn,  quoi- 
que maire  du  palais,  persécute  les  nobles.  Lecteur,  ima- 
ginez l'efPet  de  ce  mot  de  noble  sur  un  républicain.  Quoi  ! 
noble  contre  noble!  quelle  apparence?  et  comment,  entre 
noble  et  noble,  le  républicain  choisira-t-il  ?  Il  sera  pour 
le  noble  qui  frappe  les  nobles,  et  contre   le  noble  qui, 


86  LE    GERMAjSISME.   —   II.    LES    CARLOVINGIENS 

ayant  pu  se  servir  des  nobles  contre  le  roi,  protecteur-né 
des  nobles,  a  mieux  aimé  frapper  les  nobles  au  nom  du 
roi.  Voilà  au  vrai  sa  philosophie,  voilà  Tétat  bourrelé  de 
son  âme.   Voilà  la  Révolution  aux  prises  avec  l'histoire. 

Augustin  Thierry  garde  un  parti  moins  ridicule,  plus 
convenable  aux  mérites  incontestables  de  son  esprit  ;  il 
tient  pour  le  système  romain.  Il  assure  que  le  salut  de 
la  monarchie  française  était  de  bâtir  sur  ce  principe  ;  il 
déteste  avec  le  germanisme  tout  ascendant  de  Taristocra- 
tie.  Mais  revenons  au  bon  sens  et  à  l'histoire. 

La  bataille  de  Testry,  par  où  se  terminent  les  guerres 
civiles  ouvertes  par  Ebroïn,  ne  fut  donc  la  ^'ictoi^e  ni  d'un 
parti  politique,  ni  d'une  race.  Elle  ne  fut  pas  même  celle 
d'un  Etat.  Elle  ne  fut  que  la  consécration  d'une  famille: 
la  famille  des  Carlovingiens. 

Les  Carlovingiens  se  consolidèrent  au  pouvoir  par 
Teffet  de  la  continuité  d'une  même  charge  dans  la  même 
famille.  Maires  du  palais  d'oncle  en  neveu,  de  père  en 
fils,  ils  joignaient  aux  facilités  d'avancement  que  donnait 
cette  charge  plusieurs  avantages  personnels  qui  leur  per- 
mirent d'en  profiter. 

Pépin  de  Landen  occupa  la  mairie  vingt-cinq  ans,  du- 
rant un  quart  de  siècle,  sous  des  rois  enfants,  ou  dont 
l'absence  remettait  le  pouvoir  en  ses  mains.  En  même 
temps  l'essor  de  sa  fortune  privée,  ses  propriétés,  ses 
alliances,  le  mettaient  en  mesure,  par  diverses  pratiques, 
d'accaparer  en  fait  l'hérédité.  Le  renom  de  piété  et  de 
sainteté  qui  reposait  sur  cette  famille  ajoutait  à  tous  ces 
prestiges.  Fustel  l'appelle  une  famille  de  grands  proprié- 
taires et  de  saints. 

La  mairie  du  palais  commandait  tout,  parce  que  le  palais 
concentrait  tout: c'était  au  propre  toute  l'administration. 
Et  dans  cette  concentration,  chose  notable,  aucun  grand 
office  ne  se  rencontrait  dont  la  mairie  pût  recevoir  om- 


LE    GERMANISME.   —  II.    LES    CARLOVINGIENS  87 

brage.  Point  de  maître  de  la  milice,  comme  au  temps  des 
Romains  ;  pas  de  maître  des  offices,  pas  de  cornes  largi- 
tionu7n.FdiT  là  l'importance  de  la  fonction,  enflée  du  cré- 
dit des  personnes,  put  croître  l'importance  de  celles-ci 
sans  limites.  Ils  prirent  le  titre  de  duc  des  Francs  et  sous 
ce  nom,  depuis  la  bataille  de  Testry,  gouvernèrent  toute 
la  monarchie. 

Ainsi  aucun  triomphe  de  Tesprit  germanique  n'est  re- 
quis pour  expliquer  Tavènement  des  Pépins  et  de  Ghar- 
lemagne.  Cet  avènement  n'est  Teffet  et  la  preuve  d'aucun 
retour  d'une  race  dont  les  Mérovingiens  n'avaient  pas 
réussi  à  assurer  le  triomphe.  Maintenant,  faut-il  admettre 
qu'un  retour  de  ce  genre  suivit  en  réalité  l'avènement 
de  la  dynastie  carlovingienne  ? 

La  réponse  à  cette  question  se  présente  d'elle-même. 
Elle  tient  dans  le  caractère  plus  romain  que  jamais  as- 
sumé par  la  monarchie  de  Gharlemagne.  Le  titre  d'em- 
pereur qu'il  prit  vient  à  propos  pour  nous  en  avertir.  Mais 
on  peut  faire  une  objection  tirée  de  l'établissement  du 
système  féodal. 

Personne  ne  conteste  que  le  système  féodal  ne  se  soit 
constitué  sous  les  Garlovingiens.  Tous  les  historiens  clair- 
voyants ont  avoué  que,  dès  le  règne  de  Gharlemagne,  la 
féodalité  était  faite,  que  seul  l'ascendant  particulier  de 
l'empereur  masquait  le  morcellement  qu'elle  devait  en- 
traîner. Seulement  j'ai  dit  que  la  féodalité  n'est  pas  la 
même  chose  que  le  germanisme.  Il  s'agit  d'en  rapporter 
les  preuves. 

G'est  ici  le  point  principal  du  préjugé  germanique. 
L'éclaircissement  de  ce  point  seulement  permettra  de  s'en 
défaire  tout  à  fait. 

Il  faut  remarquer  d'abord  qu'amis  et  ennemis  se  con- 
centrent dans  la  défense  de  ce  point.  Ennemis  de  l'aris- 
tocratie, comme  Augustin  Thierry,  ou  amis,  comme  Bou- 


88  LE    GERMANISME.   —  II.    LES    CARLOVINGIENS 


lainvilliers,  se  rencontrent  en  ceci,  qu'ils  la  font  venir  de 
la  conquête.  Les  partisans  du  système  féodal  font  l'éloge 
de  la  Germanie  ;  les  révolutionnaires  Taccusent,  retenus 
seulement  par  le  plaisir  qu'ils  sentent  à  voir  le  régime 
féodal  tenir  en  échec  la  royauté.  Il  faut  montrer  que  les 
uns  et  les  autres  prennent  un  faux  objet  de  leur  amour 
et  de  leur  haine. 

L'argument  qu'on  tire  de  la  conquête  a  été  réfuté  au 
chapitre  précédent.  N*y  ayant  point  eu  de  conquête,  il 
n'y  a  pas  eu  de  race  conquérante.  Aucune  classe  de 
citoyens  français  ne  peut  donc  se  vanter  de  descendre 
des  conquérants,  aucune  ne  peut  se  plaindre  d'être  vic- 
time d'une  ancienne  servitude  guerrière.  Cependant  les 
germanistes  allèguent  des  témoignages  d'une  préémi- 
nence ancienne  d'une  race  sur  l'autre,  au  temps  même 
de  la  monarchie  franque.  Sera-t-il  permis  de  dire  que, 
de  quelque  manière  que  les  Francs  se  soient  établis  dans 
la  Gaule,  le  fait  d'une  condition  privilégiée  de  ceux-ci  est 
au  moins  certain  dans  la  suite  ?  de  sorte  qu'à  tout  le 
moins  l'antagonisme  de  race  est  au  sein  de  la  nation 
française,  comme  la  dilTérence  de  race  est  à  la  base  de 
son  ancienne  constitution. 

Les  témoignages  dont  je  parle  se  rapportent  au  tcer- 
gelcl^  à  ce  fameux  prix  du  sang,  dont  on  a  tant  parlé 
depuis  cent  ans  par  le  monde,  et  que  Fustel  de  Coulanges 
réfute  dans  un  chapitre  que  ^L  Jullian  a  omis  dans  l'édi- 
tion posthume  de  son  Histoire  *.  C'est  donc  le  weryeld 
qu'il  faut  examiner. 

On  l'a  confondu  avec  la  composition.  Celle-ci  consiste 
dans  les  réparations  dont  les  familles  conviennent  entre 
elles  quand  l'une  a  reçu  quelque  détriment  de  l'autre. 
La  composition  soustrait  le  coupable  aux  peines  que  les 

1.   V.  Histoire   des    Institutions   de  l'ancienne  France,  édition  de 
1876,  p.  482. 


LE    GERMANISME.    II.   LES    CARLOVINGIENS  89 


tribunaux  prononcent  ;  elle  n*est  pas  le  fait  de  la  justice, 
mais  l'expression  de  commodités  ;  elle  n'est  pas  ordonnée 
par  le  pouvoir  social,  mais  acceptée  par  les  parties  ;  elle 
n'est  pas  d'ordre  public,  mais  privé.  Au  nombre  des 
injures  sujettes  à  se  payer  par  la  composition,  le  meurtre 
est  compté.  La  famille  du  mort  consent  d'abandonner 
plainte  moyennant  un  accommodement.  Ces  accommode- 
ments consistent  en  argent,  dont  le  taux  est  fixé  par 
certaines  conventions.  Les  sommes  réclamées  de  la  sorte 
varient  avec  la  qualité  du  mort  et  diverses  autres  cir- 
constances. Le  taux  de  ces  sommes  est  réglé  dans  le 
ivergeld. 

Précisément  parlant,  le  icergeld  Qsi  une  estimation  en 
argent  des  hommes,  selon  la  classe  à  laquelle  ils  appar- 
tiennent. Il  dépasse  le  champ  de  la  composition.  On  n'y 
trouve  pas  seulement  les  sommes  à  payer  en  échange  de 
l'honneur  ou  de  la  vie  d'un  tel  homme,  mais  encore 
celles  qu'un  tel  homme  doit  payer  en  vertu  de  sa  qualité. 

La  pratique  des  compositions  était  dans  les  mœurs  des 
Romains.  11  faut  noter  cependant  que  les  lois  étaient 
contraires.  Les  Barbares  furent  si  éloignés  d'apporter 
avec  eux  un  tel  usage  du  icergeld,  qu'ils  épousèrent  à 
cet  égard  l'hostilité  de  la  loi  romaine.  Les  Burgondes  et 
les  Visigoths  défendirent  la  composition  pour  le  meurtre. 
Leurs  lois  n'en  portent  pas  moins  fixation  du  wergeld. 
Ainsi,  et  c'est  un  premier  point,  le  wergeld  ne  porte 
aucunement  le  caractère  d'un  marchandage  de  la  vie  des 
hommes,  n'étant  pas  établi  en  vue  de  la  composition,  qui 
seule  ordonne  ce  marchandage.  Cependant  il  prise  en 
argent  les  hommes,  et  les  prix  qu'il  marque  sont  diffé- 
rents. 

Là-dessus,  on  a  écrit  et  répété  que  ces  prix  changeaient 
avec  la  race.  C'est  le  point  essentiel  du  débat.  Celui  qui 
avait  tué  un  Franc  payait  200  sous  d'or  ;  pour  un  Romain 


90 


LE    GERMANISME. 


II.    LES    CARLO VINGIENS 


c'était  100  sous  seulement.  Voilà  ce  qu'on  assure  et  la 
preuve  qu'on  apporte  des  effets  de  la  conquête  ou  de  son 
équivalent  sous  le  régime  de  la  monarchie  franque. 
Les  hommes  j  étaient  inégaux,  non  en  vertu  des  con- 
ditions sociales,  mais  en  considération  des  races  dont 
ils  étaient  issus.  Le  descendant  du  Barbare  envahisseur 
était  estimé  deux  fois  le  prix  du  Romain  indigène.  Deux 
peuples  vivaient  sur  le  même  sol,  sans  mélange,  dans 
un  antagonisme  que  chaque  application  de  différences 
si  grandes  devait  aigrir. 


Entre  ces  existences  disparates,  dit  Augustin  Thierry,  la 
loi  criminelle  du  peuple  dominant  établissait,  par  le  tarif  des 
amendes  pour  crime  ou  délit  contre  les  personnes,  une  sorte 
de  hiérarchie,  point  de  départ  du  mouvement  d'assimilation 
et  de  transformation  g-raduelle  qui,  après  quatre  siècles  écou- 
lés, du  V*'  aux®  siècle,  fît  naître  la  société  des  temps  féodaux. 

Cette  conséquence  a  paru  très  certaine.  Cependant  le 
fondement  y  manque  absolument.  C'est  que  l'inégalité 
marquée  dans  le  wergeld  n'eut  jamais  le  sens  qu'on  ima- 
gine. 

Premièrement,  si  telle  avait  été  l'inégalité  des  deux 
races,  l'attestation  ne  s'en  trouverait  pas  seulement  dans 
quelques  constitutions  ;  les  auteurs  en  feraient  mention, 
on.  en  verrait  l'effet  et  le  retentissement  dans  la  plu- 
part des  récits  de  l'époque,  où  se  rencontreraient  des 
hommes  de  l'une  et  de  l'autre  race.  Or  le  cas  est  tout 
contraire.  Pas  un  auteur  du  temps  ne  fait  mention 
d'une  différence  entre  Romains  et  Francs.  Pas  un  même 
ne  dit  qu'il  y  ait  des  Romains  et  des  Francs.  Cette  dif- 
férence est  passée  sous  silence,  ce  qui  fait  croire  qu'elle 
était  ignorée.  Comment  donc  supposer  qu'elle  ait  donné 
matière  à  des  traitements  à  ce  point  inégaux  ?  Mani- 
festement cela  est  impossible.  En  mettant  de  côté  tout 


LE    GERMANISME.   —   II.   LES    CARLOVINGIENS  91 


jugement  exprimé  au  sujet  d'un  pareil  traitement,  en 
accordant  que  les  écrivains  d'alors,  habitués  à  ce  que 
nous  regardons  aujourd'hui  comme  une  injustice,  aient 
omis  de  s'en  indigner,  encore  n'auraient-ils  pu  se  dis- 
penser d'en  parler,  ne  fût-ce  qu'à  cause  des  conséquences 
de  fait  qu'elle  aurait  jetées  dans  la  vie  de  tous  les  jours. 
Or,  dans  aucune  circonstance,  à  aucun  propos,  dans  pas 
un  texte,  cette  situation  ne  se  laisse  soupçonner. 

En  second  lieu,  quand  même  l'intention  eût  été  de 
maintenir  cette  inégalité  entre  les  sujets  français,  on 
ne  voit  pas  comment  on  aurait  pu  y  pourvoir.  Nous 
avons  des  preuves  innombrables,  d'une  part,  de  mariages 
contractés  entre  des  Francs  et  des  Romains,  d'autre 
part,  de  la  confusion  des  noms  :  nombre  de  Romains  por- 
tant des  noms  germaniques,  nombre  de  Francs  portant 
des  noms  latins.  L'embarras  de  deviner  d'abord,  de 
décider  ensuite  à  laquelle  des  deux  races  tel  ou  tel 
homme  appartenait,  devait  être  extrême  et  parfois  inso- 
luble. Or,  d'une  part,  étant  insoluble,  on  ne  peut  imagi- 
ner qu'une  loi  de  différence  eût  obligé  à  le  trancher  ; 
d'autre  part,  l'entretien  de  cette  confusion  ne  se  conce- 
vrait pas  dans  une  société  où  les  uns  auraient  eu  tant 
d'intérêt  à  se  distinguer  des  autres  et  n'auraient  pas 
manqué  des  moyens  de  le  faire. 

Enfin  et  troisièmement,  l'effet  de  la  différence  dont  on 
parle  eût  été  illusoire.  En  effet,  la  société  d'alors  est 
toute  soumise  à  ce  principe  que  les  Romains  avaient 
droit  de  n'être  jugés  que  d'après  les  règles  du  droit 
romain,  même  dans  un  procès  avec  des  Francs,  même  à 
titre  de  défendeurs.  La  différence  qu'on  rapporte  du  loer- 
geld  n'est  que  dans  la  loi  barbare.  Quelle  apparence 
qu'on  fût  allé  inscrire  dans  les  lois  barbares  l'infériorité 
d'hommes  à  qui  l'on  gardait  le  droit  de  se  faire  juger 
d'après  d'autres  lois  ?  Apparemment  la  famille  romaine, 


92  LE    GERMANISME.  —   II.    LES    CARLOVINGIENS 


à  qui  le  wergeld  franc  n'accordait  que  la  moitié,  eût 
réclamé  et  obtenu  le  tout  en  excipant  des  règles  de  la 
composition  romaine. 

Cette  triple  remarque  préjuge  la  question.  Elle  la  pré- 
juge absolument.  La  loi  franque  du  icergeld  n'a  pu  être 
ce  qu'on  prétend. 

L'erreur  est  venue  de  ce  qu'on  n'a  pas  compris  le  sens 
des  termes  latins  qu'elle  emploie.  Le  mot  francus  qu'on 
y  lit  ne  signifie  pas  un  Franc,  ni  le  mot  romanus  un 
Romain.  Francus  signifie  un  homme  libre.  Ce  sens  est 
établi  par  l'alternance  qu'on  remarque  de  ce  mot  avec 
ingemnts.  D'un  autre  côté,  romanufi  alterne  avec  eccle- 
siasticus  et  regius.  Ces  trois  qualités  désignent  des  affran- 
chis ;  on  les  appelle  en  général  tabularii.  Un  texte  de 
ces  lois  dispose  que  le  fils  de  Vingenuufi  qui  épouse  une 
tabularia  de  l'une  des  trois  classes  devient  tabularius 
lui-même  d'une  des  trois  classes,  entre  lesquelles  roma- 
7UIS  est  cité.  Il  est  clair  que  romanus  ici  ne  reçoit  aucun 
sens  de  nation,  mais  de  condition  sociale  seulement. 

Ainsi  les  inégalités  marquées  dans  le  icergeld  ne  tom- 
bent pas  sur  les  races,  mais  sur  les  classes.  Un  Romain 
n'est  pas  prisé  au-dessous  d'un  Franc,  mais  un  affranchi 
au-dessous  d'un  homme  libre.  Ainsi  ces  inégalités  ne 
peuvent  servir  à  prouver  aucune  prééminence  de  la  race 
franque  sur  la  romaine,  partant  aucune  introduction  des 
institutions  germaniques,  aucune  part  de  ces  institutions 
dans  l'avènement  de  la  féodalité. 

Au  reste,  il  faut  avouer  qu'en  deux  ou  trois  endroits 
la  rédaction  de  la  loi  salique  présente  un  emploi  du  mot 
francus  qu'on  peut  se  croire  obligé  d'expliquer  par  la 
race.  Mais  cette  explication,  que  ne  saurait  imposer  un 
si  petit  nombre  de  passages,  ne  peut  être  reçue  sans 
joter  Ihistorien  dans  des  difficultés  inextricables. 


LE    GERMANISME.   II.   LES    CARLOVINGIENS  93 

D^où  est  donc  venue  la  féodalité  ? 

En  un  mot,  du  désordre  causé  par  Tenvahissement  des 
Barbares  et  par  la  dislocation  de  l'Empire.  Imaginer 
qu'elle  est  Feffet  des  institutions  romaines,  n^est  pas  plus 
conforme  à  la  vérité  que  de  la  tirer  de  la  Germanie.  La 
féodalité  est  née  des  conditions  que  l'affaiblissement  de 
l'autorité,  le  relâchement  de  Tadministration,  le  bri- 
gandage, Tinsécurité  causée  par  l'état  de  guerre  faisaient 
désormais  à  la  vie  des  hommes. 

Dans  une  difficulté  de  vivre  dont  les  derniers  siècles 
n^'offraient  pas  d'exemple,  chacun  chercha  sa  sécurité 
dans  l'obéissance  d'un  plus  fort.  Les  hommes  s'enga- 
gèrent aux  hommes.  Sujets  auparavant,  ils  se  firent 
fidèles.  Le  droit  public  qui  protégeait  les  citoyens  de 
l'Empire  romain  fit  place  aux  garanties  de  l'engagement 
personnel. 

A  cette  transformation  sociale  on  ne  peut  douter  que 
quelques  institutions  germaniques  aient  servi  de  point 
de  départ.  Il  en  fut  de  même  d'assez  d'institutions  ro- 
maines. La  preuve  de  ce  dernier  point  est  donnée  par 
Fustel  de  Goulanges  dans  son  livre  des  Origines  du 
Système  féodal.  On  y  voit  le  bénéfice  et  le  patronat,  tels 
qu'ils  se  pratiquèrent  dans  l'Empire,  servir  dans  leur 
développement  à  la  constitution  de  la  féodalité.  A  ce 
résultat  servit  surtout  l'institution  du  précaire  romain, 
sorte  de  bénéfice  incessamment  révocable,  dont  la  pra- 
tique a  plus  d'une  ressemblance  avec  ce  qu'on  vit  fleurir 
plus  tard. 

On  peut  demander,  dans  tout  cela,  quel  avait  été  le 
rôle  de  la  première  dynastie.  Dépouillé  du  prestige  des 
grandes  luttes  de  principes  et  de  races  dont  une  fausse 
histoire  l'environna,  le  rôle  qu'on  lui  voit  jouer  s'huma- 
nise. Il  rentre  dans  une  notion  plus  vraisemblable  des 
choses. 


94  LE    GERMANISME.  —  II.    LES    CARLOVINGIENS 

Héritière  de  l'administration  que  TEmpire  avait  éta- 
blie dans  la  Gaule,  on  ne  peut  louer  cette  monarchie  de 
l'avoir  maintenue  et  réparée.  Soit  que  ces  princes  en 
fussent  incapables,  soit  inclémence  des  temps,  l'affai- 
blissement de  la  puissance  publique  se  poursuivit  entre 
leurs  mains.  Doués  d^assez  de  sens  politique  pour  ne 
rien  faire  qui  dût  en  précipiter  la  ruine,  soigneux  au 
contraire  de  conserver  ce  qu'ils  en  pouvaient  apprécier, 
ils  représentent  tout  le  degré  de  politique  et  de  civilisa- 
tion qui  se  pouvait  en  ces  temps-là,  et  de  la  part  d'une 
dynastie  barbare.  De  ce  qui  restait  de  l'Empire  ils  con- 
servent tout  ce  qui  maintenait,  dans  la  lente  décadence 
du  gouvernement  romain,  les  attributs  d'un  Etat  régulier. 

Cette  aurore  d'une  monarchie  est  la  fin  d'un  régime  ; 
n'oublions  pas  au  moins  que  cette  monarchie  maintenait 
les  débris  de  ce  régime.  L'union  dont  elle  était  garante 
préparait  l'unité  française.  Elle  assurait  l'essentiel  des 
bienfaits  liés  à  l'existence  d'un  grand  Etat,  et  que  notre 
pays  est  seul  à  avoir  connu  dès  ces  temps-là.  L'antiquité 
de  la  monarchie  française  n'est  pas  une  vaine  gloire 
dynastique,  un  vain  prestige  des  antiquaires  :  elle  est 
un  bienfait  national. 

Entre  plusieurs  effets  de  ce  bienfait,  il  faut  compter 
la  protection  contre  les  attaques  du  dehors  et  la  mise  à 
l'abri  des  invasions  nouvelles. 


CHAPITRE    IV 


SUR  LA  MONARCHIE  CAPÉTIENNE 

I.  LE  PRÉJUGÉ  DÉMOCRATIQUE  ET  LE  MÉPRIS 

DE  LA  FONCTION  ROYALE 


Personne  ne  conteste  que  la  France  moderne,  qui  réa- 
lise le  dessein  d'un  grand  État,  ne  soit  une  conquête  de 
Tunité  politique  sur  la  dispersion  féodale.  Le  signe  ma- 
tériel de  cette  conquête  est  dans  les  accroissements  ter- 
ritoriaux de. la  monarchie. 

II  faut  imaginer  ce  qu'était  la  dispersion  dont  il  s'agit, 
au  temps  des  derniers  Carlovingiens,  sous  Lothaire  et 
Louis  d'Outre-Mer,  sous  Hugues  Capet  et  sous  les  pre- 
miers Capétiens,  au  x^  et  au  xi«  siècle.  En  ce  temps-là, 
il  est  comme  impossible  d'assigner  un  lieu  à  la  nation 
française,  je  veux  dire  à  son  lien  d'unité.  Est-ce  Laon, 
où  résident  les  derniers  descendants  de  Charlemagne  ? 
Est-ce  Paris,  capitale  des  ducs  de  France  ?  Quant  au 
pouvoir  de  ces  princes,  il  est  nul  ou  à  peu  près.  L'au- 
torité suprême  qu'on  leur  reconnaît  se  borne  à  quelques 
cérémonies  auxquelles  n'est  attachée  nulle  puissance 
effective.  Un  monde  de  vassaux,  suzerains  à  leur  tour 
de  vassaux  et  d'arrière-vassaux,  compose  sous  eux  une 
hiérarchie  sans  fin,  dont  l'étendue  leur  fait  honneur, 
mais  tient  en  respect  leur  vain  titre. 

Ce  qu'une  telle  dispersion  du  pouvoir  eût  produit,  si 
elle  eût  duré,  il  n'est  pas  difficile  de  le  dire.   Elle  eût 


96  SUR    LA   MONARCHIE    CAPÉTIENNE 

éternisé  le  désordre,  par  le  double  effet  qui  caractérise 
cet  état  de  la  société  :  l'anarchie  intérieure  et  les  guerres 
féodales.  La  création  de  Tunité  française  a  été  le  remède 
à  ces  maux. 

Or,  remarquons-le  à  la  honte  du  plus  sot  des  préjugés 
modernes,  cette  création  et  partant  les  bienfaits  qu'elle 
comporte  sont  l'œuvre  de  la  monarchie. 

J'appelle  ce  préjugé  démocratique.  Il  fait  bon  marché 
de  rimportance  des  rois.  Il  ne  défend  pas  d'avouer  que 
les  monarchies  sont  bonnes  à  donner  l'essor  aux  nations, 
en  particulier  dans  Tordre  militaire.  On  convient  que 
l'action  du  roi  est  à  peu  près  nécessaire  à  l'empire  que 
donnent  la  diplomatie  et  la  guerre  ;  mais  quant  à  la  pros- 
périté, c'est  chose  sûre  que  la  monarchie  n'y  est  pas 
nécessaire.  La  monarchie  est  regardée  comme  un  article 
de  luxe.  Sans  roi,  on  a  le  bonheur  dans  la  médiocrité. 
J'ajourne  ici  la  question  de  savoir  si  les  nations  peuvent 
se  promettre  la  prospérité  sans  conquêtes  d'aucune  sorte. 
Supposez  qu'elles  le  puissent,  voilà  ce  qu'on  dit  des  rois. 
Bons  pour  rendre  les  Etats  glorieux,  on  n'imagine  pas 
qu'il  rentre  dans  leur  fonction  de  les  créer. 

Et  l'on  se  remplit  l'esprit  de  cette  chimère  :  Les  peuples 
existant  par  eux-mêmes  ;  les  nations  nées  du  seul  besoin 
que  les  citoyens  avaient  de  les  former,  ou  même  du  seul 
profit  qu'ils  trouvent  à  en  faire  partie. 

C'est  en  vertu  d'une  conception  si  belle  qu'ayant  dis- 
tingué le  prince  de  la  nation,  on  agite  mille  questions 
devenues  insolubles  par  là,  et  qui  n'auraient  pas  même 
de  sens,  supposé  que  cette  distinction  fût  fausse.  On 
demande  par  quelle  prévention  les  historiens  se  sont 
adonnés  à  l'histoire  des  princes  seulement  et  ont  négligé 
celle  des  peuples. 

Ce  propos-là  est  répandu  de  nos  jours.  Les  articles  de 
journaux,  les  circulaires  d'État,  les  préfaces  des  manuels. 


T.   LE   PRÉJUGÉ    DÉMOCRATIQUE  97 

sont  pleins  des  récriminations  qu'il  suggère.  Augustin 
Thierry  paraît  être  le  premier  des  historiens  sérieux  qui 
Taient  tenu.  Remarquons  que  ce  préjugé  s'accorde  avec 
l'apothéose  moderne  du  principe  immanent  de  race. 

On  n'apprendra  peut-être  pas  sans  intérêt  qu'il  remonte 
au  xviii'  siècle,  et  qu'à  cette  époque  l'abbé  Velly,  qui 
avait  pris  dans  le  public  la  place  de  Daniel  et  de  Méze- 
raj,  s'en  faisait  l'écho  en  ces  termes,  dans  la  préface  de 
son  Histoire  de  France  : 

Bornés,  dit-il  parlant  des  autres  historiens,  à  nous  appren- 
dre les  victoires  ou  les  défaites  du  souverain,  ils  ne  nous 
disent  rien  ou  presque  rien  des  peuples  qu'il  a  rendus  heu- 
reux ou  malheureux.  On  ne  trouve  dans  leurs  écrits  que 
longues  descriptions  de  sièges  et  de  batailles,  nulle  men- 
tion des  mœurs  ou  de  l'esprit  de  la  nation.  Elle  y  est  presque 
toujours  sacrifiée  à  un  seul  homme...  C'est  le  défaut  qu'on 
a  tâché  d'éviter  dans  cette  nouvelle  Histoire  de  France.  L'idée 
qu'on  s'y  propose  est  de  donner,  avec  les  annales  des  princes 
qui  ont  régné,  celles  de  la  nation  qu'ils  ont  bien  ou  mal 
gouvernée,  de  joindre  au  nom  des  héros  qui  ont  reculé  nos 
frontières  ceux  des  génies  qui  ont  étendu  nos  lumières.,  etc. 

Ces  paroles  semblent  inoffensives,  cependant  elles  sont 
funestes  et  n'annoncent  rien  moins  que  la  ruine  de  l'his- 
toire. Que  le  vieux  Du  Haillan  s'y  entend  mieux,  qui 
dit  au  contraire  que  ces  choses  «  n'appartiennent  en  rien 
à  l'histoire,  laquelle  ne  doit  traiter  qu'affaires  d'État, 
comme  les  conseils  des  princes,  leurs  entreprises,  et  les 
causes,  les  effets  et  les  événements  d'icelles  ». 

Il  ne  faut  mêler  de  matières  ensemble  que  celles  qui 
s'expliquent  l'une  par  l'autre.  Les  mœurs  des  peuples 
n'entrent  que  peu  dans  les  causes  qui  servent  à  expli- 
quer le  succès  des  États.  Il  y  a  un  temps  pour  l'histoire 
des  mœurs,  il  y  en  a  un  autre  pour  l'histoire  politique, 
laquelle    se  nomme   tout   simplement  V histoire.   Après 

DiMiBR.  Préjugés  7 


98  SUR    LA    MONARCHIE    CAPÉTIENNE 

cette  histoire-là,  rien  n'empêche  qu'on  ne  fasse  l'autre  ; 
qu'on  ne  passe  à  celle  du  luminaire  et  des  cartes  à  jouer. 
L'erreur  serait  de  les  confondre. 

Contre  le  sophisme  qui  revendique  les  droits  des 
peuples  contre  l'histoire  des  rois,  il  doit  être  permis 
d'appeler  l'histoire  de  France  en  témoignage.  Elle  est 
très  propre  à  ce  dessein.  En  effet,  Tœuvre  des  premiers 
Capétiens  nous  montre,  aux  débuts  de  cette  histoire, 
non  pas  l'essor  de  la  puissance  française,  mais  la  créa- 
tion de  notre  patrie. 

J'ai  dit  que  la  matière  en  fut  façonnée  par  César,  et 
que  dès  lors  la  Gaule  avait  formé  une  nation.  La  créa- 
tion de  la  monarchie  franque  vint  lui  donner  une  forme 
indépendante  ;  mais  tous  ces  événements  n'avaient  rien 
assuré.  Au  contraire,  ils  eurent  si  peu  de  suite  qu'on 
voit  la  maison  capétienne  obligée  de  tout  reprendre  à 
son  avènement. 


La  décadence  de  Tordre  public  accompagnait  à  cette 
époque  l'affaiblissement  de  la  royauté.  La  conséquence 
es't  à  retenir  ;  n'oublions  pas  que,  dans  ces  commence- 
ments, ces  deux  faits  sont  comme  inséparables. 

On  les  voit  se  produire  bientôt  après  la  mort  de 
Charlemagne,  dans  les  guerres  que  se  livrèrent  les  fils 
de  Louis  le  Débonnaire,  qui  mirent  tout  l'Empire  en 
rumeur  et  qui,  prolongées  après  la  mort  de  ce  dernier, 
aboutissent  au  partage  de  8i3. 

Le  fatalisme  évolutionniste,  qui  ne  connaît  que  des 
causes  immanentes,  souvent  impossibles  à  découvrir, 
mais  toujours  faciles  à  inventer,  n'a  pas  manqué  d'ex- 
plications pour  ces  faits-là  plus  que  pour  les  autres.  De 
même  qu'il  attribue  la  formation  de  chacun  des  Etats 
modernes  à   l'inéluctable  exigence  d'une  nationalité  qui 


I.    LE   PRÉJUGÉ   DÉ3I0CRATIQUE  99 

se  cherche,  de  même  il  attribue  le  partage  de  l'empir 
de  Charlemagne  à  l^invincible  action  des  races. 

Selon  les  tenants  de  ces  systèmes,  des  conflits  de  races 
que  la  main  puissante  de  Charlemagne  avait  rapprochées 
pour  un  temps  engendrèrent  et  devaient  engendrer  la 
guerre  entre  ses  descendants.  Mais  comment  d'une  cause 
si  importante  n^'est-il  fait  de  mention  dans  aucun  écrit  du 
temps  ?  Il  est  à  peine  croyable  combien  les  questions 
de  race  étaient  ignorées  à  cette  époque.  Tout  fait  croire 
que  les  races  s'ignoraient  elles-mêmes,  bien  loin  de  se 
rendre  auteurs  d'aucun  conflit. 

Ce  qu'il  y  a  dans  cette  affaire  de  tout  à  fait  péremp- 
toire,  c'est  la  manière  dont  fut  réglé  le  partage  entre  les 
fils  de  Louis  le  Débonnaire.  On  ne  peut  rien  voir  de 
moins  conforme  aux  races.  Par  exemple,  les  États  de 
Lothaire  allaient  du  Weser  jusqu'à  Venise,  unissant  en- 
semble la  Frise,  la  Lorraine,  la  Franche-Comté,  la  Pro- 
vence, la  Lombardie  et  la  Toscane.  On  se  demandera 
quelle  race  une  telle  frontière  eut  pour  effet  de  rendre  à 
ses  destinées.  Au  prix  d'un  pareil  mélange,  le  scandale, 
fameux  dans  l'école  libérale,  des  traités  de  1815  n'est 
rien.  Je  m'adresse  à  l'école  des  évolutionnistes,  qui  est 
la  même,  et  je  demande  comment  on  aurait  jamais  songé 
à  terminer  un  conflit  de  races  par  les  partages  du  traité 
de  Verdun. 

La  vérité  est  que  la  guerre  qu'il  termine  n'eut  d'autre 
cause  que  les  puissances  féodales.  Le  témoignage  s'en 
trouve  dans  les  auteurs  du  temps. 

A  «la  nouvelle  de  la  mort  de  son  père,  dit  Nithard  \  Lo- 
thaire fit  savoir  partout  qu'il  laisserait  les  bénéfices  et  les 
dignités  à  tous  ceux  qui  les  possédaient  déjà,  pourvu  qu'ils 

1.  Chez  Fustel  de  Coulanges,  les  Transformations  de  la  Royauté, 
p.  632. 


100  SUR    LA    MO>'ARCHIE   CAPÉTIENNE 


se  fissent  ses  fidèles.  Duhios  quoque  fidel  sacramenio  firmari 
prœcepit. 

Ainsi  la  circonstance  de  ce  serment  permet  à  Lothaire 
de  se  fortifier,  et  par  là  l'encourage  à  la  guerre.  Cette 
guerre  elle-même  et  les  forces  qu'il  y  déploie  ne  sont 
donc  autre  chose  que  Teffet  de  Tinstitution  féodale. 

A  leur  tour  les  vassaux  demandent  la  guerre.  Ils  re- 
doutent entre  les  princes  un  accord  qui  permettrait  de 
se  passer  d'eux.  Rien  à  cet  égard  n'est  plus  curieux  que 
les  termes  du  serment  de  Strasbourg,  juré  par  Charles 
le  Chauve  et  Louis  le  Germanique  en  présence  de  Tar- 
mée  de  leurs  vassaux.  On  le  représente  comme  un  en- 
gagement des  deux  frères  l'un  à  l'autre.  Au  livre  IV  de 
ses  Transformations  de  la  Royauté  carolingienîie,  Fus- 
tel  de  Coulanges  en  a  donné  l'explication.  La  vérité  est 
que  rengagement  est  pris  par  chacun  des  deux  princes 
envers  ses  vassaux.  Se  jurant  entre  eux  devant  ceux-ci 
une  alliance  militaire,  ils  ne  manquent  pas  de  mention- 
ner que  ce  serment  les  lie  envers  ceux  qui  en  sont  té- 
moins : 

Quoniam  vos  de  nostra  stabili  fide  ac  firma  fraiernilate 
dubilare  credimus,  hoc  sacramenlum  inler  nos  in  conspecla 
vestro  jurare  decrevimus  :  Parce  que  nous  croyons  que  vous 
douiez  de  notre  constante  foi  et  de  notre  ferme  attachement 
fraternel,  nous  avons  décidé  de  nous  jurer  ce  serment  en 
votre  présence. 

Cet  engagement  envers  les  vassaux  n'est  pas  une  pro- 
messe, msris  un  traité,  dont  la  sanction  même  n'est  pas 
omise  : 

Si  sacra nu'.nl uni  quod  fralri  meo  juravero  violare  prse- 
sumpsero^  a  subdilione  mea  et  a  juramenlo  quod  mihi  ju~ 
raslis  unumquemque  vestruni  absolvo  :  Si  jamais  je  viole 


I.    LE    PRÉJUGÉ    DÉMOCRATIQUE  101 

le  serment  que  je  vais  jurer  à  mon  frère,  je  vous  relève  tous 
et  chacun  du  serment  que  vous  m'avez  fait  à  moi-même. 

On  ne  saurait  demander  des  termes  plus  clairs.  On 
n'en  saurait,  dis-je,  imaginer  qui  marquent  mieux  la 
cause  de  guerres  reposant  sur  de  pareilles  alliances  :  à 
savoir  la  constitution  féodale,  les  dispositions  qu'elle  en- 
tretient, ainsi  que  les  liens  qu'elle  impose. 

On  sait  comment  l'empire  de  Charlemagne,  reconsti- 
tué un  peu  plus  tard  dans  une  unité  éphémère,  fut  par- 
tagé de  nouveau  et  pour  toujours  après  la  déposition  de 
Charles  le  Gros  en  888.  C'est  alors  que  le  royaume  des 
Francs  eut  pour  la  première  fois  un  roi  de  la  famille  des 
Capétiens.  C'était  Eudes,  comte  de  Paris. 

La  monarchie  se  trouva  bornée  à  Test  par  la  Meuse 
et  par  le  Rhône.  Cette  frontière  était  formée  de  la  Lor- 
raine, partie  de  la  Germanie,  qui  revint  à  Arnould,  le- 
quel fut  bientôt  remplacé  par  la  maison  de  Franconie  ; 
de  la  Bourgogne  et  de  la  Provence_,  réunies  peu  après 
sous  le  nom  de  royaume  d'Arles,  puis  inféodées  à  l'Em- 
pire. 

Ce  partage  n'inspire  aucune  remarque  particulière  ; 
l'état  intérieur  du  royaume  est  ce  qui  doit  retenir  notre 
attention. 

On  y  voit  les  grands  feudataires  tenir  en  échec  la 
royauté.  Ils  étaient  auteurs  de  ces  partages,  et  tout  ce 
que  peuvent  naturellement  prétendre  les  arbitres  d'une 
situation  appartenait  à  ces  princes.  Ce  qui  restait  était 
peu  de  chose  :  c'était  la  part  de  la  couronne.  Au  temps 
du  roi  Lothaire,  en  854,  le  domaine  royal  est  réduit  au 
comté  de  Laon  et  aux  villas  royales  de  l'Oise,  au  nom- 
bre desquelles  étaient  Compiègne  et  Verberie.  Les  con- 
séquences de  cet  état  se  montrent,  d'une  part,  dans  l'évé- 
nement de  guerres  dont  la  monarchie  sans  défense  est 


102  SUR    LA    MONARCHIE    CAPÉTIENNE 

Tenjeu  entre  les  seigneurs.  Herbert,  comte  de  Verman- 
dois,  s'étant  emparé  de  Charles  le  Simple,  tient  en  ré- 
serve ce  descendant  de  Charlemagne  contre  Raoul  devenu 
roi.  D'autre  part,  les  grands  fiefs  oscillent  entre  la  France 
et  l'étranger  ;  la  Lorraine,  la  Bourgogne,  en  offrent  des 
exemples.  A  Favènement  de  Charles  le  Simple,  un  grand 
feudataire  porte  la  Lorraine  sous  l'obéissance  de  ce  prince, 
et  cette  province  devient  fief  de  France  ;  à  Tavènement 
de  Raoul,  on  la  voit  retourner  à  l'Allemagne.  Tant  d'ins- 
tabilité rend  impossible  tout  avancement  de  l'Etat  fran- 
çais. 

Un  troisième  effet  de  la  situation  consiste  dans  le  pro- 
longement des  discordes  intestines  entre  des  maisons  de 
grandeur  égale,  trop  puissantes  pour  recevoir  la  paix  de 
celle  qui  tient,  avec  la  descendance  de  Charlemagne, 
l'office  d'arbitre  et  le  nom  de  roi.  Le  mépris  de  cet  office 
et  de  ce  nom  permet  aux  comtes  de  Vermandois,  aux 
ducs  de  Bourgogne,  aux  ducs  de  France  des  guerres  où 
le  désordre  se  prolonge  et  semble  ne  devoir  jamais  finir. 

Sur  tout  ceci,  joignez  le  mal  inévitable  des  Etats  fai- 
bles et  divisés,  la  peine  que  porte  partout  ce  désordre  inté- 
rieur, l'avertissement  que  les  hommes  ont  toujours  reçu 
et  recevront  toujours  d'avoir  à  former  des  patries  :  l'en- 
vahissement de  l'étranger.  C'est  ici  l'invasion  des  Nor- 
mands. Les  phases  de  ce  fléau  terrible  accompagnent  les 
révolutions  de  la  monarchie  carlovingienne.  Jamais  on 
ne  vit,  dans  l'ordre  de  l'invasion  étrangère,  de  signes 
plus  accusateurs  de  la  faiblesse  d'un  État.  On  ne  se  borne 
pas  à  la  subir,  on  traite  avec  l'envahisseur,  on  traite  avec 
lui  de  l'invasion.  Charles  le  Gros,  par  un  traité  en  règle, 
en  889,  concède  aux  Normands  le  ravage  de  la  Bourgo- 
gne. Charles  le  Simple  en  911  les  établit  dans  le  gou- 
vernement de  la  Normandie.  La  France  n'échappe  pour 
quelque  temps  à  la  dévastation  que  par  le  partage. 


I.    LE    PRÉJUGÉ    DÉMOCRATIQUE  103 

Tel  est  le  tableau  dont  il  convient  de  composer  une 
préface  à  Favènement  définitif  des  princes  capétiens  au 
trône.  Cet  avènement  commence  le  rétablissement  de 
Tordre.  Notre  pays  leur  en  doit  le  bienfait. 

Cet  ordre  ne  pouvait  se  rétablir  que  par  l'unité  poli- 
tique. Le  défaut  de  cette  unité  était  la  cause  de  tant  de 
désordres.  La  restauration  de  Tunité  fut  Tœuvre  de  la 
royauté. 

Il  ne  faut  pas  dire  royauté  capétienne.  Il  n'y  a  pas  de 
royauté  capétienne.  Nombre  d'auteurs  tiennent  à  cette 
désignation,  parce  qu'ils  entendent  par  là  une  certaine 
essence  et  nature,  une  détermination  particulière  de  l'au- 
torité suprême  dans  la  personne  des  Capétiens.  Ils  appel- 
lent cette  autorité  la  monarchie  féodale. 

Il  s^agit  ici  d'une  de  ces  déterminations  de  principe 
délicates,  mais  dont  Textrême  importance  se  fait  sentir 
dans  les  effets.  Augustin  Thierry  s^imagine  que  la  monar- 
chie française  a  reçu  l'empreinte  d*absolutisme  de  son 
origine  féodale. 

La  royauté  regardée,  dit  cet  historien,  comme  un  droit  per- 
sonnel et  non  comme  une  fonction  publique,  le  roi  proprié- 
taire par-dessus  tous  les  propriétaires,  le  roi  tenant  de  Dieu 
seul  :  ces  maximes  fondamentales  de  notre  ancienne  monar- 
chie dérivent  toutes  de  Tordre  de  choses  qui  modelait  la  con- 
dition de  chaque  homme  sur  celle  de  son  domaine  et  sanc- 
tionnait l'asservissement  de  tous  les  domaines  hors  un  seul  *. 

Le  même  auteur  allègue  en  preuve  de  cette  origine, 
que  la  monarchie  française  a  cherché  dans  la  loi  salique 
(qu^il  compte  pour  féodale)  sa  règle  de  succession  au 
trône. 

Augustin  Thierry  n'est  pas  seul  à  abuser   de  ce  fait. 

1.  Lettres  sur  l'Histoire  de  France,  édit.  iii-12,  p.  129. 


104  SUR    LA    MONARCHIE    CAPÉTIENNE 

Rien  n'est  plus  commun  chez  les  métaphysiciens  de  This- 
toire  que  de  tirer  des  conséquences  extrêmes  de  Tusage 
qui  fut  fait  par  les  Capétiens  de  la  loi  salique.  Mais  c'est 
une  chose  qu'on  ne  doit  pas  permettre,  cet  usage  étant 
de  circonstance  et  n'ayant  tenu  à  aucune  raison  de  prin- 
cipe. C'est  une  question  de  savoir  si,  par  une  disposition 
générale  qui  réglait  les  héritages,  la  loi  salique  devait 
s'appliquer  au  trône  ;  mais,  cette  question  mise  de  côté, 
il  est  certain  qu'on  ne  s'avisa  d'en   requérir  l'autorité 
qu'à  cause  du  péril  où  fut  mise  tout  à  coup,  par  le  défaut 
d'héritiers  mâles,  après   trois  cents  ans  de  succession 
masculine,  la  stabilité  de  la  monarchie.  La  chance  vou- 
lut qu'on   trouvât  ce  moyen.  La  France  fut  assez  heu- 
reuse pour  posséder  dans  d'anciens  monuments  de  quoi 
fixer  son  droit  national  et  arrêter  le  consentement  des 
peuples  à  ce  qui  faisait  leur   indépendance.  Il  est   sûr 
qu'on  n'y  eût  jamais  songé,  qu'on  se  fût  gardé  de  faire 
parler  le  passé  et  de  solliciter  ses  oracles,  si  l'apparence 
d'anciennes  dispositions  eût  contrarié  le  bien  du  royaume 
et  l'intérêt  de  la  dynastie.  L'utilité  de  la  loi  salique  en 
ceci  assura  son  autorité.  Cette  autorité  n'est  pas  quelque 
chose  d'essentiel  à  la   monarchie.  Quand  on  aurait  le 
droit  de  la  nommer  féodale,  la  monarchie  n'en  prendrait 
pour  cela  aucun  caractère  de  féodalité. 

De  la  part  d'auteurs  comme  Augustin  Thierry,  il  faut 
savoir  que  l'assertion  contraire  entra  dans  le  dessein  de 
justifier,  comme  seul  conforme  à  l'ordre  de  l'histoire 
de  France,  ce  qu  on  appela  dans  le  temps  le  si/stème  : 
c'est  la  monarchie  de  Louis-Philippe.  Il  s'agissait,  en  se 
rangeant  à  celle-ci,  d'éliminer  le  caractère  féodal  intro- 
duit par  violence  contre  l'ordre  romain  et  regardé  comme 
inséparable  de  la  royauté  traditionnelle. 

Nouvelle  occasion  de  mesurer  l'influence  de  la  philo- 
sophie de  l'histoire  sur  le  train  de  la  politique.  Des  hom- 


I.    LE    PRÉJUGÉ    DÉMOCRATIQUE  105 

mes  de  ce  crédit  et  de  cette  importance  ont  apporté  le 
poids  de  leur  adhésion,  l'autorité  de  leur  approbation  à 
la  monarchie  de  Louis-Philippe  à  cause  de  Tidée  qu'ils 
se  faisaient  du  cours  des  choses  au  x"  siècle.  La  politique 
au  XIX'  ressentait  Teffet  de  ces  idées.  L'histoire  de  Hugues 
Capet  se  changeait,  par  Teffet  d'une  philosophie,  en  for- 
ces vives  et  agissantes  contre  la  maison  de  France  et  le 
carlisme.  Tant  il  y  a,  dans  l'histoire  expliquée,  d'impor- 
tance immédiate  et  pratique. 

Guizot,  dans  une  définition  de  la  monarchie  de  Hugues 
Capet,  se  plaît  à  suggérer  des  traits  de  comparaison 
avec  celle  dont  il  fut  le  ministre  ;  justifiant  discrètement 
la  nouveauté  de  celle-ci  au  moyen  de  ce  qu'il  trouve 
de  nouveau  dans  celle-là.  On  remarquera  le  choix  des 
termes  de  ce  curieux  morceau  : 


Ses  ancêtres  n  avaient  été  ni  empereurs,  ni  souverains  de 
tout  le  territoire  ;  les  grands  possesseurs  de  fiefs  n'avaient 
pas  été  ses  officiers  ou  béiiéficiers  ;  il  était  l^un  d'entre  eux^ 
sorti  de  leurs  rangs,  jusque-là  leur  égal.  Ce  titre  de  roi^  qu'il 
s'appropriait,  pouvait  leur  déplaire^  mais  non  leur  porter 
sérieusement  ombrage.  Ce  qui  portait  ombrage  dans  la 
royauté  carlovingienne^  c  était  ses  souvenirs^  son  passé  : 
c'était  un  roi  parvenu  en  harmonie  avec  une  société  renou- 
velée. 


Le  roi  parvenu  de  la  féodalité  autorisait  après  dix 
siècles  le  parvenu  de  la  bourgeoisie,  une  société  bour- 
geoise nouvelle  exigeant  cette  révolution  en  symétrie  de 
celle  que  la  société  féodale  avait  faite  dans  sa  nouveauté. 
Le  goût  régnant  du  Moyen  Age  tournait  les  esprits  vers 
ces  souvenirs.  La  figure  de  Robert  le  Fort  se  rendait 
plus  familière  que  celle  de  Louis  XIV.  Dans  Tembarras 
de  nommer  d'un  nom  d'ancien  régime  le  petit-fils  du  roi 
à  sa  naissance,  celui  des  comtes  de  Paris  revécut  comme 


106 


SUR    LA    MONARCHIE    CAPÉTIENNE 


de  lui-même.  Un  passé  si  ancien  n'était  plus  un  passé  ; 
ces  souvenirs  oubliés  ne  portaient  pas  d'ombrage.  On  va 
voir  que  tout  cela  n'était  que  des  illusions. 

L'avènement  de  Hugues  Capet  est  l'œuvre  de  la  féo- 
dalité sans  doute,  mais  le  caractère  qui  s'ensuivait  pour 
lui,  effet  d'une  fonction  plus  vieille  que  cet  avènement, 
antérieure  à  la  féodalité  même,  n'avait  rien  de  féodal 
pour  cela. 

Les  seigneurs  qui  firent  Hugues  Capet  roi  choisirent, 
il  est  vrai,  la  personne  ;  ils  ne  créèrent  pas  la  fonction. 
Gomme  ils  ne  la  créèrent  pas,  cette  fonction  n'a  pas 
tenu  d'eux  son  essence  ;  la  nature  de  l'autorité  royale, 
conférée  une  fois  par  les  seigneurs,  ne  tint  rien  des 
idées  de  ces  seigneurs  ni  des  conditions  de  leur  puis- 
sance. Chez  les  modernes  on  voit  des  changements  de 
principes  signalés  à  l'attention  des  hommes  par  des  chan- 
gements de  vocabulaire  :  roi  des  Français  s'y  trouve 
distingué  de  roi  de  Finance.  Cet  instrument  de  change- 
ment n'existait  pas  alors.  Comme  aucune  charte  ni 
constitution  ne  fut  avec  cela  imposée,  tout  ce  qu'on 
veut  bien  imaginer  de  transformation  du  principe  monar- 
chique avec  Hugues  Capet  demeure  en  l'air. 

C'est  ce  qu'établit  parfaitement  M.  Luchaire  dans  sa 
savante  et  judicieuse  Histoire  des  Institutions  politiques 
de  la  France  sous  les  premiers  capétiens. 

Aucune  charte  ni  constitution  ne  fut  la  condition  d'ac- 
cession d'Hugues  Capet  à  la  couronne.  D  succéda  dans 
les  mêmes  termes  qu'eût  pu  faire  un  Carlovingien. 
Remarquons  qu'il  n'était  pas  même  le  premier  de  sa 
race  à  régner.  Avant  lui,  Eudes  et  Robert  avaient  porté 
le  titre  de  roi  de  France.  La  couronne  fut  remise  à 
Hugues  Capet  telle  que  Robert  et  Eudes  l'avaient  reçue, 
telle  qu'elle  avait  repassé  des  mains  de  ces  derniers  dans 
celles  des  derniers  descendants  de  Charlemagne.  Personne 


I.    LE    PRÉJUGÉ    DÉMOCRATIQUE  107 

ne  pria  les  seigneurs  de  décider  sur  un  principe,  et  ils 
n'y  songèrent  point  eux-mêmes. 

On  objecte  que,  roi  de  la  féodalité,  choisi  tel  au  temps 
de  ce  régime,  il  ne  pouvait  sous  ce  nom  recevoir  de 
fonction  que  celle  que  reconnaît  la  féodalité,  c'est-à-dire 
de  chef  de  fidèles.  Mais  comment  se  fût-il  regardé 
comme  un  chef  de  fidèles,  quand  le  prince  dont  il  pre- 
nait la  place  se  regardait  comme  tout  autre  chose?  Il 
faudrait  prouver  que  la  féodalité  n'avait  laissé  debout 
dans  le  monde  qu'elle-même.  C'est  justement  ce  que  met 
en  question  la  persistance  de  la  royauté. 

11  ne  suffit  pas  de  dire  en  général  que  les  mœurs 
transforment  tout  dans  le  monde,  d'en  appeler  d'un  air 
entendu  à  l'éternelle  évolution  des  choses  sous  la  survi- 
vance des  mots.  Le  propre  des  institutions  est  justement 
de  fixer  ce  qui  se  doit,  au  milieu  de  cette  évolution  ; 
c'est  le  service  qu'en  attendent  les  hommes.  En  soi,  il 
n'est  pas  plus  contre  la  vraisemblance  de  considérer  la 
royauté  survivant,  quoique  non  féodale  par  essence,  dans 
la  société  féodale,  que  de  l'assimiler  à  celle-ci  ;  en  fait  et 
d'après  le  témoignage  de  l'histoire,  c'est  le  premier  cas 
qui  est  arrivé. 

L'histoire  ne  marque  rien  du  changement  dont  on 
parle.  L'élection  de  Hugues  ne  fut  pas  d'une  autre  sorte 
que  celles  qui  avaient  mis  la  couronne  sur  la  tête  des 
derniers  Garlovingiens.  Il  n'est  pas  jusqu'à  la  cérémonie 
du  sacre  dont  le  retour  identique  n'atteste  l'identité  de 
la  fonction.  Dans  quelques  histoires,  il  est  vrai,  on  trouve 
qu'Hugues  Capet  ne  porta  pas  la  couronne  ;  on  trouve 
aussi  la  fameuse  anecdote  du  comte  Adalbert  de  Péri- 
gord  lui  répondant  :  Qui  t'a  fait  roi  ?  Ni  l'un  ni  l'autre 
trait  ne  sont  vrais.  Ils  appartiennent  aux  récits  de  basse 
époque,  auxquels  on  ne  peut  pas  se  fier. 


108 


SUR    LA    MONARCHIE    CAPÉTIENNE 


Il  faut  aussi  considérer  l'idée  que  le  roi  se  faisait  lui- 
même  de  sa  fonction. 

Hugues  nomme  les  Carlovingiens  ses  prédécesseurs. 
Gela  prouve  qu'il  croyait  régner  en  même  façon  qu'ils 
avaient  fait.  Mourin,  dans  ses  Comtes  de  Paris,  traite  ces 
formules  de  faiblesse  de  parvenu.  Il  compare  de  ce  fait 
Hugues  Capet  à  Napoléon  «  qui  se  croyait,  dit-il,  le  suc- 
cesseur de  Louis  XIV  bien  plus  que  le  représentant  de 
la  Révolution  ». 

Cela  s'appelle  habiller  les  textes  au  lieu  de  s'instruire 
par  leur  moyen.  Voici  un  exemple  de  ces  formules  : 

Ut  sicul  iemporls  Caroli  serenissinii  imperatoris  necnon 
etiam  domini  Odinis  gloriosissimi  régis  ommiumque  prœde- 
cessorum  nostrorum...  :  Afm  que  comme  au  temps  du  séré- 
nissime  empereur  Charles,  et  aussi  de  monseigneur  le  glo- 
rieux roi  Eudes,  et  de  tous  nos  prédécesseurs... 


A  cette  remarque  joignez  celle  d'un  rappel  fréquent 
des  rois  de  la  Bible  d'une  part,  et  des  empereurs  romains 
de  l'autre  :  c'est  assez  pour  prouver  que  les  rois  capé- 
tiens n'ont  jamais  cru  régner  d'une  autre  façon  qu'on 
avait  fait  avant  eux,  et  en  vertu  d'un  principe  nouveau. 

Aussi  bien,  rien  n'empêche  que  nous  examinions  la 
définition  de  la  royauté,  chez  eux  et  chez  leurs  sujets 
ou  vassaux.  On  trouve  cette  définition  dans  le  serment 
de  Philippe  I"  par  exemple  :  «  Conserver  à  chacun  la 
justice  qui  lui  est  due,  faire  droit  à  tous,  mettre  le 
peuple  en  possession  de  ses  droits  légitimes.  »  Dans  une 
lettre  d'Eudes  de  Blois  au  roi  Robert,  on  lit  :  «  La  racine 
et  Je  fruit  de  ta  charge,  c'est  la  justice  et  la  paix  :  Officii 
tui  radicem  et  fructinn  :  justitiam  loquor  et  pacem.  » 
Ce  sont  là  les  communs  propos  du  genre  humain  sur  la 
prérogative  royale.  On  n'y  trouve  pas  trace  d'un  devoir 


I.    LE    PRÉJUGÉ    DÉMOCRATIQUE  109 

imposé  par  un  fait  aussi  particulier  que  serait  celui  d*une 
émanation  féodale. 

Cette  notion  de  la  fonction  royale  et  de  son  pouvoir 
universel  était  conservée  dans  l'Eglise.  C'est  à  celle-ci 
que  nous  voyons  en  ce  temps-là  appartenir  la  garde  des 
notions  d'essence  traditionnelle  et  romaine.  La  notion 
de  l'autorité  suprême  entretenue  dans  FEmpire  romain 
demeure  sous  les  Capétiens,  chez  elle  et  autour  d'elle, 
attachée  à  la  dignité  de  roi  de  France. 

Il  ne  s'agit  pas  de  mots  seulement.  En  dépit  des  limi- 
tations qu'apporte  le  régime  féodal,  en  dépit  de  l'extrême 
affaiblissement  du  pouvoir  royal  en  ce  temps-là,  on  n'en 
voit  pas  moins  ce  pouvoir  pourvu  d'attributs  particu- 
liers, qui  sont  absents  de  tous  les  degrés  de  la  hiérar- 
chie féodale. 

Le  roi  avait  autorité  sur  le  domaine  ecclésiastique.  Il 
tenait  de  sa  fonction  au-dessus  des  grands  vassaux  des 
droits  qui  jamais  n'eussent  été  concédés  à  la  seule  qua- 
lité de  seigneur  suzerain.  En  113!2,  Louis  VI  demande  à 
Thierry  d'Alsace,  comte  de  Flandre,  de  protéger  l'évêque 
d'Arras.  Il  le  fait  en  arguant  de  parenté  entre  eux  ;  mais 
le  document  ne  laisse  aucun  doute  sur  le  caractère  d'au- 
torité que  ces  adoucissements  accompagnent.  En  1024, 
l'empereur  Henri  II  étant  mort,  le  roi  de  France  annonce 
le  projet  d'envahir  la  Lorraine  et  de  faire  valoir  sur 
cette  province  les  droits  de  la  dynastie  carlovingienne  : 
preuve  de  continuité  entre  ces  princes  et  lui,  en  même 
temps  que  du  caractère  unique  attaché  à  la  royauté.  Enfin 
c'est  un  fait  qu'on  ne  peut  contester,  qu'outre  Thommage 
prescrit  par  le  droit  féodal,  le  roi  continue  de  recevoir  le 
serment  de  fidélité  qu'avait  reçu  Charlemagne.  Il  le  rece- 
vait de  ses  vassaux,  non  des  arrière-vassaux  il  est  vrai, 
mais  on  ne  peut  voir  dans  ce  serment  autre  chose  qu'un 
attribut  royal. 


110  SUR    LA    MONARCHIE    CAPÉTIENNE 

Retenons  aussi  que  les  villas  du  fisc  carlovingien,  Com- 
piègne,  Verberie,  continuaient  d'appartenir  au  roi,  à  un 
titre  que  ne  connut  jamais  le  droit  féodal. 

Le  fait  dont  on  vient  de  lire  les  témoignages  est, 
comme  j'ai  dit,  de  la  plus  grande  importance.  Il  n'est 
rien  moins  que  la  conservation  de  l'institution  royale 
dans  les  temps  féodaux.  Extérieure,  supérieure  au  régime 
féodal,  cette  institution  constitua  comme  une  réserve 
dont  devait  profiter  l'avenir.  En  elle  subsistait  l'instru- 
ment nécessaire  de  Tordre  et  de  l'unité.  Au-dessus  du 
morcellement,  Tunité  politique  conservait  ce  point  d'ap- 
pui. 

En  fait,  cette  unité  n'est  pas  venue  d'ailleurs.  La 
royauté  fut  son  instrument,  le  fondement  unique  de  son 
rétablissement.  La  fin  de  ce  chapitre  le  fera  voir. 

Le  domaine  royal  sous  Hugues  Capet  avait  une  éten- 
due très  petite.  On  croit  la  mesurer  par  deux  provinces, 
rile-de-France  et  l'Orléanais;  en  réalité, elle  n'atteignait 
pas  cela  ;  elle  n'avait  rien  de  la  continuité  offerte  par 
les  cartes  dans  ces  limites.  Le  roi  avait  à  lui,  du  nord  au 
sud  ;  Senlis,  Paris,  Étampes  et  Orléans  ;  chez  ses  voisins, 
à  l'état  d'enclaves,  il  possédait  Dreux  et  Montreuil  ;  à 
titre  d'abbé,  il  commandait  en  outre  aux  abbayes  de 
Saint-Martin  de  Tours,  de  Saint-Germain-des-Prés,  de 
Saint-Maur-des-Fossés,  de  Saint-Aignan  d'Orléans,  de 
Saint-Riquier. 

Autour  du  roi  s'étendaient  sept  grands  fîefs:  Flandre, 
Bourgogne,  Guienne,  Gascogne,  Toulouse  et  Poitiers, 
Barcelone,  Gothie.  Les  titulaires  de  ces  fîefs  étaient  les 
héritiers  (comme  les  ducs  de  France  devenus  rois)  des 
ducs  ou  ynarquis  auxquels  la  monarchie  avait  confié, 
dans  le  ix"  siècle,  le  commandement  héréditaire  d'une 
marche  ou  province  frontière.  A  ces  grands  fîefs  ainsi 
constitués,  il  faut  joindre  la  Normandie,  le  comté  d'An- 


I.    LE    PRÉJUGÉ    DÉMOCRATIQUE  111 

jou  et  celui  de  Blois,  anciennes  vicomtes  dont  Timpor- 
tance  tient  un  premier  rang  en  ce  temps -là. 

Le  dessein  d'établir  sa  domination  sur  tant  d'égaux, 
dont  plusieurs  le  passaient  en  puissance,  ne  pouvait  aller 
sans  de  longues  et  pénibles  préparations.  On  en  suit  le 
progrès  d'une  façon  constante  depuis  le  règne  de  Louis 
le  Gros. 

L'action  de  ce  roi  se  contint  dans  son  propre  domaine, 
-envers  ses  vassaux  immédiats.  Qui  voudra  concevoir  les 
faibles  commencements  d'une  aussi  grande  puissance  que 
la  monarchie  française,  et  les  difficultés  qui  Texerçaient 
alors,  devra  imaginer  dans  de  petits  barons  comme  Bou- 
chard de  Montmorency,  comme  la  maison  de  Rochefort, 
les  adversaires  du  roi  de  France.  Rochefort  près  de  Dour- 
dan,  Châteaufort  près  de  Chevreuse,  châteaux  redou- 
tables aux  environs,  embarrassaient  ses  entreprises. 
Montlhéry  tenait  en  échec  le  prédécesseur  de  Louis  XIV. 

Louis  le  Gros  les  prit  l'un  après  l'autre,  réduisit  un  à 
un  ses  vassaux  rebelles.  Plus  semblable  à  un  gendarme 
qu'à  un  roi,  il  allait  réprimant  le  brigandage  des  grands 
dans  la  brève  étendue  de  ses  domaines.  Pour  disposer 
d'une  charge  de  palais  que  s'arrogeait  quelque  famille,  il 
lui  fallait  livrer  bataille.  Les  seigneurs  de  Garlande 
étaient  en  possession  de  la  charge  de  sénéchal.  Le  siège 
de  Livrj,en  li3i,  délivra  le  roi  de  rinco}ivénient  de  ne 
la  pouvoir  donner  à  d'autres.  Contre  Hugues  le  Beau, 
seigneur  du  Puisey,  il  livre  d'autres  guerres  heureuses. 
L'unité  et  l'obéissance  mises  enfin  dans  le  domaine  royal, 
la  monarchie  put  se  tourner  du  côté  des  grandes  an- 
nexions. Tels  furent  les  fondements  obscurs  mais  résis- 
tants des  accroissements  de  territoire  obtenus  au  trei- 
zième siècle  et  au  quatorzième. 

En  face  de  ce  tableau,  matière  de  fait,  plaçons  à  pré- 
sent les  fantômes  issus  du  sophisme  démocratique.  Ima- 


112  SUR    LA    MONARCHIE    CAPÉTIENNE 

ginons  ici  le  peuple  ;  qu'il  prenne,  en  rêve,  la  place  du 
roi.  Le  peuple  au  lieu  de  Louis  le  Gros  ;  mais  quel 
peuple  ?  Le  peuple  de  France  n'existait  nulle  part  ;  les 
hommes  des  basses  classes  ne  se  connaissaient  alors  que 
comme  soumis  à  des  seigneurs  auxquels  le  premier  de 
leurs  devoirs,  ou,  si  l'on  veut,  la  plus  impérieuse  des 
nécessités  de  leur  existence,  était  d'obéir.  Quand  on 
leur  concéderait  l'usage  de  ce  que  le  préjugé  regarde 
comme  l'instrument  de  toutes  les  actions  fécondes,  Tin- 
surrection  et  la  révolte,  en  voit-on  la  cause  de  la  nation 
française  plus  avancée  ?  Comment  le  peuple,  en  un  temps 
où  l'unité  française  disparaissait  entièrement  à  ses  jeux, 
eût-il,  agissant  seul,  entrepris  cette  unité  ?  Seul  le  roi  la 
pouvait  vouloir,  sous  l'impulsion  de  son  intérêt,  à  la 
lumière  de  sa  fonction,  et,  la  voyant,  l'exécuter. 

Nos  manuels,  coutumiers  de  titres  éclatants,  qu'on 
s'imagine  aider  la  mémoire  des  enfants,  qui  n'en  tirent 
nul  secours  faute  de  les  entendre,  n'introduisent  pas 
seulement  les  Capétiens  sous  le  nom  de  monarchie  féo- 
dale, ils  y  joignent  celui  de  nationale.  Le  second  ne 
vaut  pas  mieux  que  le  premier.  Il  ne  pouvait  y  avoir  de 
monarchie  nationale,  parce  qu'il  n'y  avait  pas  de  nation. 
Il  n'y  avait  sur  le  sol  que  les  éléments  d'une  nation  et 
les  vestiges  d'un  Etat.  Celui-ci  reconstitué  devait  façon- 
ner celle-là.  Plus  on  considérera  ce  point,  plus  on  con- 
naîtra l'évidence  de  cet  ordre  des  causes  et  des  elTets. 
La  royauté  devait  faire  la  France. 

Faute  de  pouvoir  le  cacher  tout  à  fait,  les  historiens 
d'esprit  démocratique  ont  inventé  d'y  faire  diversion  par 
le  tableau  du  mouvement  des  communes.  Le  récit  de 
leur  affranchissement  occupe  chez  eux  les  pages  qui  ne 
pourraient  sans  cela  contenir  que  l'éloge  de  l'action 
royale.  Chez  Augustin  Thierry  cet  éloge  se  dérive  d'une 
théorie  générale  suivant  laquelle  le  dessein  d'ordre  dont 


I.    LE    PRÉJUGÉ    DÉMOCRATIQUE  113 

on  voit  s'armer  le  monarque  n'a  pu  se  former  dans  une 
institution  d'essence  féodale,  comme  il  veut  que  soit  la 
royauté.  La  royauté  l'emprunta  donc  ailleurs.  De  qui  ?  Des 
communes  qui  se  formèrent,  en  qui  ressuscitait,  en  forme 
municipale,  Tesprit  public  romain.  Telle  est  la  théorie,  qui 
fait  du  moins  connaître  jusqu'où  l'esprit  de  système  peut 
aller. 

Alors,  dit  cet  auteur  parlant  de  ravènement  de  la  féoda- 
lité, alors  disparurent  deux  idées  qui  sont  comme  les  pôles 
de  toute  vraie  société  civile  :  l'idée  du  prince  et  celle  du 
peuple, ,.  La  renaissance  d'une  société  urbaine  rouvrit  les 
voies  traditionnelles  de  la  civilisation...  Le  roi  de  France 
trouva  dans  les  villes  reconstituées  municipalement  ce  que 
le  citoyen  donne  à  VÉtat,  ce  que  le  baronnage  ne  voulait  pas 
on  ne  pouvait  pas  donner  :  la  sujétion  effective,  des  subsides 
réguliers,  des  milices  capables  de  discipline.  C'est  par  ce 
secours  qu'avant  la  fin  du  xii^  siècle  la  royauté  fit  de  la 
suprême  seig-neurie,  puissance  à  peu  près  inerte,  un  pouvoir 
actif  et  militant  pour  la  défense  des  faibles  et  le  maintien  de 
la  paix  publique  ^ 

Il  en  conclut  que,  n*eût  été  Torigine  féodale,  la  monar- 
chie ainsi  instruite  n'eût  point  amené  de  révolution.  11 
se  flatte  qu'arrachée  enfin  à  cette  origine  par  les  jour- 
nées de  1830  et  le  couronnement  de  la  branche  cadette, 
toute  crise  future  est  conjurée.  La  révolution  de  1848 
fut  pour  Augustin  Thierry  Técroulement  de  toute  sa 
théorie.  La  chute  d'un  système  ruinait  l'autre.  Il  décla- 
rait ne  plus  comprendre  l'histoire  de  France.  Aussi  ne 
fallait-il  pas  la  fausser  comme  il  fait. 

Ce  qui  précède  a  fait  voir  s'il  est  vrai  que  l'idée  du 
prince  eût  jamais  disparu.  Cette  idée  durait,  au  contraire, 

1.  Histoire  du  Tiers  État,  t.  I,  p.  36.  Autre  texte  dans  le  même 
sens.  Considérations,  p.  281. 

DiMiER.  Préjugés  8 


il4  SUR    LA    MONARCHIE    CAPÉTIE^^'E 


au  milieu  des  limites  de  tout  genre  apportées  à  ses  appli- 
cations. Les  communes  n'ont  donc  pas  eu  à  la  refaire. 
Ajoutons  qu'une  des  grandes  illusions  qu'on  apporte  dans 
cette  partie  de  l'histoire,  est  de  supposer  une  alliance 
essentielle  entre  la  royauté  et  les  communes. 

En  effet,  la  constitution  des  communes  n'a  servi  et  ne 
pouvait  servir  que  par  occasion  le  pouvoir  royal.  Enne- 
mies de  celui  des  seigneurs,  dont  elles  rejetaient  Tobéis- 
sance,  il  était  naturel  que  le  roi,  qui  combattait  ceux-ci, 
leur  offrît  l'alliance  qu'elles  cherchaient.  Quant  à  se 
figurer  nos  rois  en  cette  affaire  sous  les  traits  d'une  pro- 
vidence systématique,  armée  contre  les  nobles  de  l'in- 
térêt du  peuple,  relevant  le  bourgeois  dans  les  villes, 
dressant  beffrois  contre  châteaux  forts,  c'est  un  tableau 
de  couleur  fénélonienne  auquel  on  doit  renoncer  sans 
regret. 

Le  serment  que  se  juraient  les  bourgeois  d'une  ville 
entre  eux  faisait  des  communes  un  pouvoir  autonome, 
non  moins  opposé  à  l'unité  politique  que  celui  des  sei-" 
gneurs,  auquel  elles  échappaient.  C'était  une  seigneurie 
collective  ;  c'était  une  pièce,  pièce  nouvelle  il  est  vrai, 
de  la  féodalité.  Ainsi  le  pouvoir  royal  devait  les  com- 
battre un  jour. 

Ne  nous  étonnons  donc  pas  outre  mesure  que  M.  Giry, 
dans  ses  Etablissements  de  Rouen,  ait  pu  dire  que  le 
pouvoir  royal  fut  ennemi  des  communes.  Gela  n'est  pas 
vrai  jusqu'à  Philippe  Auguste  ;  cela  est  certain  depuis 
Philippe  le  Bel. 

Mais  distinguons  communes  et  villes  de  privilèges. 
Quelques  historiens  confondent  ces  deux  choses.  Les 
libertés  d'une  ville  ne  sont  pas  nécessairement  l'effet 
d'une  constitution  communale.  Celle-ci  est  accordée  à 
la  menace  que  forme  le  serment  mutuel  des  bourgeois  ; 
les  privilèges  sont  une  exception  à  quelques  droits  sei- 


I.    LE    PRÉJUGÉ    DÉMOCRATIQUE  115 

gneuriaux,  commandée  par  des  intérêts  que  le  cours  des 
événements  déclare. 

La  protection  de  ces  intérêts  dut  inspirer  aux  rois  de 
tout  autres  sentiments  que  ne  faisaient  les  insurrections 
des  communes.  Il  ne  manquaient  guère  de  les  servir  par 
Foctroi  de  privilèges  appropriés.  Ces  privilèges  suspen- 
daient des  droits  tantôt  du  seigneur,  tantôt  des  propres 
officiers  royaux,  contre  lesquels  le  roi,  qui  les  nommait, 
devait  songer  à  se  défendre.  Tel  était  Tesprit  du  temps, 
tendu  de  tous  côtés  vers  l'indépendance,  qui  fait  qu^aux 
mains  du  fonctionnaire  l'office  tendait  à  se  constituer  en 
fief.  Il  fallait  défendre  les  administrés,  il  fallait  protéger 
la  source  du  pouvoir  même  contre  ses  organes  consti- 
tués. Ainsi  prirent  naissance  cette  foule  de  privilèges 
dont  la  constitution  des  villes  offrait  avant  la  Révolution 
des  milliers  d'exemples  en  tout  genre.  Bien  loin  qu'elles 
fussent  en  général  l'effet  du  mouvement  communal,  il 
n'y  a  presque  pas  d'effet  de  ce  mouvement  dont  on  n'eût 
pu  prédire  d'avance  qu'il  ne  passerait  pas  le  Moyen  Age. 
Les  révolutions  d'où  sortirent  les  communes  de  Laon  et 
de  Cambrai  comptent  au  nombre  des  faits  stériles  de 
l'histoire.  Les  privilèges  de  Paris,  au  contraire,  allèrent 
en  se  multipliant,  et  firent  bientôt  de  cette  capitale  une 
des  villes  les  plus  prospères  du  monde. 

Quant  à  l'esprit  démocratique  que  quelques-uns  ont 
vanté  dans  les  communes,  les  faits  étudiés  de  près  sont 
loin  de  le  vérifier.  Presque  toutes  ces  petites  républiques, 
au  contraire,  s'organisaient  sur  le  pied  de  l'aristocratie  la 
plus  étroite  et  la  plus  jalouse.  Les  troubles  civils,  effet 
de  rivalités  de  famille,  s'y  multipliaient  de  même  sorte 
que  dans  les  villes  d'Italie  du  même  temps.  La  vie  muni- 
cipale n'y  offrait  aucun  modèle  de  cet  ordre  qu'un  auda- 
cieux système  dépeint  comme  l'école  des  rois.  Leur  exis- 
tence n'apportait  aucun  gage  à  l'avenir  de  la  patrie. 


ilG  SUR  LA  MONARCHIE  CAPÉTIENNE 

Selon  rintérêt  du  moment,  les  rois  protégèrent  les 
communes  ou  les  combattirent.  Ils  les  soutinrent  contre 
leurs  propres  adversaires  ;  et  ce  cas  fut  fréquent  à  pro- 
portion du  nombre  et  de  l'importance  de  ceux-ci.  Quand 
la  monarchie  les  eut  vaincus,  l'alliance  des  communes 
lui  devint  inutile,  et  elle  ne  s'appliqua  plus  qu'à  les  ré- 
duire elles-mêmes.  Telle  est  l'histoire  de  la  monarchie 
dans  ses  rapports  avec  le  mouvement  communal. 

M.  Luchaire  en  conclut  qu'en  cela  son  intérêt  seul  la 
guidait.  11  a  raison.  Mais  que  veut-il  de  plus  ?  Imaginc- 
t-il  que  les  institutions  aient  d'autre  rôle  à  jouer  dans  le 
monde  que  de  se  défendre  et  de  se  conserver  ?  S'il  en  est 
de  mauvaises,  qu'on  les  ôte.  Nous  tenons  que  telle  n'est 
pas  la  monarchie.  M.  Luchaire  paraît  enclin  à  prêcher 
aux  institutions  Tabnégation.  Cet  enfantillage  gâte  son 
livre^  un  des  plus  scrupuleux  et  des  mieux  mis  en  ordre, 
des  plus  remplis  d'ailleurs  de  l'intelligence  des  choses, 
qui  aient  paru  depuis  trente  ans. 

En  général,  dit  M.  Luchaire,  dans  leur  conduite  à  l'égard 
de  la  classe  servile,  les  Capétiens  se  préoccupaient  peu  des 
intérêts  réels  de  cette  catégorie  de  sujets. 

...  Actes  destinés,  dit-il  ailleurs  avec  une  amertume  co- 
mique, par  le  fait,  sinon  par  l'intention^  à  améliorer  la  con- 
dition de  ces  malheureux. 

Et  ceci  encore  : 

Il  va  de  soi  qu'on  ne  doit  point  en  faire  exclusivement 
honneur  à  la  générosité  spontanée  des  rois...  Le  vrai  motif 
des  libéralités  royales  es/ e/i  définitive  V intérêt  bien  entendu. 

Les  démocrates  me  croiront-ils  si  je  les  assure  que 
les  royalistes  signent  cette  affirmation  sans  réserve.  L'in- 
tention de  M.  Luchaire  est  de  décrier  la  monarchie.  Le 


I.    LE    PRÉJUGÉ    DÉMOCRATIQUE  117 

plus  bel  effet  de  la  générosité  n'est  dans  celle-ci,  dit-il, 
que  Teffet  inévitable  de  l'intérêt  bien  entendu.  En  fait 
de  machine  inventée  pour  assurer  Fordre  public,  con- 
naît-on quelque  chose  de  mieux?  G^est  le  plus  bel  éloge 
qui  puisse  s'en  faire. 


CHAPITRE  V 


SUR   LA  MONARCHIE  CAPETIENNE 

II.  LE  PRÉJUGÉ   ÉCONOMIQUE  ET    LE  MÉPRIS 

DE   L'ŒUVRE  MILITAIRE 


Le  préjugé  dont  il  s'agit  fait  croire  que  l'état  des  for- 
tunes est  ce  qui  règle  tout  dans  un  pays.  Le  régime  poli- 
tique lui-même,  dépositaire  de  la  force  publique,  ne  serait 
qu'un  effet  de  cet  état.  Les  révolutions  politiques  seraient 
la  conséquence  nécessaire  de  changements  dans  les  for- 
tunes :  les  décadences  et  les  relèvements,  dont  le  pouvoir 
est  cru  et  se  proclame  la  cause,  seraient  contenus  dans 
le  jeu  des  forces  économiques. 

En  conséquence,  ne  s'attacher  qu'à  la  nature  du  gou- 
vernement, s'en  prendre  à  lui  des   maux  de  la  société, 
mettre  en  lui  l'espoir  du  bien  public,  est  une  illusion. 
Concevoir  politiquement  le  problème  politique  est  une 
des  grandes  erreurs  du  monde  ;  il  faut  le  concevoir  en 
termes  de    finance.   Et,  parce  que  nulle  part  plus   que 
dans  les  organes  militaires    l'opposition  ne    se  montre 
entre  les  pouvoirs  publics  et  les  pouvoirs  d'argent,  c'est 
aux  organes  militaires  qu'on  s'en  prend.   Le  procès  de 
la  guerre  et  des  armées  suit  le  préjugé  dont  il  s'agit.  On 
le  rencontre  plus  ou  moins  chez  tous  ceux  qui  ne  voient 
dans  la  machine  politique  qu'un  appareil  indicateur  du 
crédit  public. 

Ces  idées  sont  celles  dont  fit  tant  de  tapage  la  célèbre 


II.    LE    PRÉJUGÉ    ÉCONOMIQUE  119 

école  de  Manchester,  issue  des  théories  de  libre-échange 
d'Adam  Smith,  que  prônait  Jean-Baptiste  Say. 

Elle  eut  pour  chef  Richard  Gobden.  La  plus  fameuse 
de  ses  manifestations  fut  le  grand  meeting  de  Manches- 
ter, du  25  janvier  1848.  Léon  Say  répandit  ses  doctrines 
chez  nous;  le  centre  gauche,  à  la  suite  de  ce  docteur,  en 
fait  reloge.  Cet  éloge  venant  d'un  tel  endroit  ne  nous 
empêchera  pas  de  croire  à  leur  caractère  anarchique.  Il 
éclate  dans  les  propos  de  John  Bright,  consignés  au  récit 
du  meeting  que  je  viens  de  dire.  On  ne  trouve  presque 
rien  de  plus  violent  en  ce  genre  dans  les  discours  des 
dreyfusiens  de  chez  nous.  Ces  marchands  de  cotonnade, 
pleins  de  centons  bibliques,  soutiens  d'un  régime  poli- 
tique le  plus  traditionnel  qui  semblait  être  en  Europe, 
s'expriment  là-dessus  à  l'unisson  des  plus  violents  de  nos 
anarchistes.  Dans  le  soin  que  prennent  les  rois  de  dépo- 
ser par  honneur  les  drapeaux  dans  les  temples_,  ils  osent 
représenter  les  temples  comme  «  souillés  »  par  ces  dra- 
peaux. Ces  rapprochements  expliquent  bien  des  choses. 
Mieux  connus  de  nous  il  y  a  vingt  ans,  ils  eussent  fait 
prévoir  les  alliances  du  parti  dont  la  France  fut  épou- 
vantée. 

L'histoire  des  origines  de  la  nation  française  fournit 
une  occasion  parfaite  de  réfuter  ces  théories. 

Il  est  certain  que  le  retour  à  Tunité  dont  fut  suivi  le 
morcellement  féodal  causa  l'essor  de  la  richesse  publique. 
Les  signes  de  cet  essor  éclatent  au  xii®  siècle,  à  la  fin  de 
ce  siècle  surtout,  et  au  xiii«,  sous  Philippe  Auguste,  puis 
sous  saint  Louis. 

En  ce  qui  regarde  la  production,  c'est  alors  que  les 
grandes  industries  se  répandirent  dans  nos  provinces  du 
Nord,  à  l'imitation  de  l'Espagne,  de  la  Flandre,  du  Lan- 
guedoc et  de  la  Provence.  Les  villes  de  Rouen,  d'Arras, 
de  Laval,  de  Reims  virent  s'établir  et  prospérer  les  fila- 


120  SUR    LA    MOxNARCHIE    CAPÉTIENNE 


tures  de  chanvre  et  de  lin,  les  teintureries  et  les  fabriques 
de  drogues  propres  à  celles-ci;  la  tapisserie,  la  sajette- 
rie,  la  draperie,  la  soierie,  les  toiles  fines,  qu'on  com- 
mençait à  porter  alors,  furent  entreprises  chez  nous  avec 
succès. 

Chacun  connaît  le  nom  du  Livre  des  Métiers  d'Etienne 
Boileau,  ainsi  nommé  du  prévôt  des  marchands  de  Paris, 
qui  le  rédigea  sous  saint  Louis.  L'abondance  des  métiers 
qui  figurent  dans  ce  livre,  la  précision  des  règlements, 
signe  d'une  pratique  avancée  et  prospère,  leur  impor- 
tance et  leur  multiplicité,  preuve  d'un  débit  déjà  consi- 
dérable, attestent  l'état  florissant  des  industries  de  Paris 
à  cette  époque. 

Du  côté  de  l'échange,  mêmes  témoins.  C'est  l'impor- 
tance du  marché  de  Champagne,  avec  ses  grandes  foires 
de  Troyes  et  de  Bar-sur-Seine  ;  c'est  la  prospérité  fameuse 
de  Montpellier,  fondée  uniquement  sur  le  trafic.  On 
signale,  aux  années  1200  et  1248,  les  deux  premiers 
essais  connus  de  la  lettre  de  change.  Dans  ses  Docu- 
ments concernant  F  histoire  du  Commerce  et  de  r  In- 
dustrie, M.  Fagniez  remarque  que  les  règlements  des 
corporations,  dont  le  Livre  des  Métiers  est  un  exemple, 
étaient  justement  nécessités  par  la  concurrence  qu'atti- 
rait un  agrandissement  du  marché. 

Un  regard  jeté  hors  de  France  nous  montre  les  villes 
de  Flandre  en  grand  progrès  par  l'etTet  de  leur  commerce, 
et  dès  le  xiv"  siècle  l'éclat  de  Bruges  s'annonçant.  Les 
ligues  marchandes  des  villes  d'Allemagne,  ligue  des 
villes  du  Rhin,  ligue  des  villes  souabes,  ligue  hanséa- 
tique,  démontrent  le  grand  trafic  d'une  partie  de  ces 
contrées. 

Aucune  province  de  France  n'égale  la  Normandie. 
Nous  en  avons  entre  autres  ce  curieux  témoignage.  A 
Philippe  VI,  premier  roi  de   la  maison   de  Valois,  cette 


II.    LE    PRÉJUGÉ    ÉCONOMIQUE  121 

province  offre  en  1338,  pour  conquérir  TAngleterre, 
quatre  mille  hommes  d'armes,  tous  gens  de  qualité,  avec 
quarante  mille  hommes  de  pied_,  payés  par  elle  pendant 
trois  mois,  ce  qui  faisait  six  cent  mille  livres. 

Le  luxe  constamment  grandissant  depuis  le  xiii^  siècle 
et  pendant  le  xiv®,  n'est  pas  une  moindre  preuve  de  la 
richesse  publique,  compagne  ici  de  l'ordre  politique  et 
de  l'avancement  de  la  civilisation.  L'édit  somptuaire  de 
Philippe  le  Hardi  en  1279  en  est  une  date  entre  plusieurs. 

On  a  laissé  depuis  un  demi- siècle  courir  dans  les  ma- 
nuels une  division  trompeuse  du  Moyen  Age.  Nos  éco- 
liers les  mieux  instruits  sont  plus  ou  moins  dressés  à 
voir  danslexiii^  siècle  un  point  d'apogée  de  cette  période, 
et  dans  les  siècles  suivants  la  décadence.  L'invention  de 
cet  ordre,  appuyé  tout  entier  sur  la  considération  de 
l'architecture,  ne  saurait  valoir  en  général.  Tout  consi- 
déré, la  vérité  est  que  l'essor  du  Moyen  Age  se  poursuit 
à  travers  tous  ces  siècles  et  jusque  dans  le  mouvement 
des  temps  modernes. 

Le  quatorzième  est  en  avance  incontestablement  sur  le 
treizième.  Les  magnificences  des  comtes  de  Valois,  dont 
brilla  Crépy  leur  capitale,  jetèrent  alors  un  éclat  dont  la 
cour  de  France  même  garda  longtemps  le  souvenir.  Cepen- 
dant le  déploiement  des  richesses  en  tout  genre  ne  cessait 
de  grandir  dans  cette  cour.  L'une  et  l'autre  n'étaient  dé- 
passées que  par  les  maisons  de  Flandre  et  de  Hainaut,  dont 
le  chanoine  Dehaisne  a  publié  les  pompeux  inventaires. 
Les  métaux  précieux,  les  pierreries,  les  curiosités  en 
tout  genre,  les  tapisseries,  les  émaux,  les  riches  étoffes, 
y  paraissent  dans  une  abondance  qui  fait  juger  de  Tétat 
de  ces  monarchies.  T^L  Guiffrey  a  publié  ceux  du  duc  de 
Berry,  frère  de  Charles  V,  Tun  des  premiers  mécènes  de 
son  temps.  Ces  inventaires  donnent  une  idée  de  la  ri- 
chesse d'un  prince  français  dans  les  premières  années 


m  SUR    LA    MONARCHIE    CAPÉTIENNE 

du  XV*  siècle.  Bicêtre,  résidence  de  ce  prince  sous  Paris 
et  qui  fut  pillée  par  les  bouchers  de  Caboche,  était  un 
exemple  de  luxe  et  de  magnificence  sans  égale. 

Les  ruines  des  guerres  civiles  et  la  guerre  étrangère 
arrêtèrent  seules  cette  prospérité.  Le  désastre  d'Azin- 
court,  en  1415,  en  marque  le  terme.  Elle  se  poursuit 
alors  hors  de  France,  sous  le  gouvernement  de  Bour- 
gogne, dont  le  règne  de  Philippe  le  Bon  fait  Tapogée. 

Toute  cette  prospérité  tire  son  origine  des  événements 
du  xir  siècle.  On  en  voit  les  promesses  paraître  comme 
la  monarchie  s'établit. 

Notre  commun  enseignement  de  l'histoire  aime  à  pré- 
senter confusément  les  étapes  de  ces  deux  choses.  Dans 
le  tableau  qu'il  en  donne,  la  prospérité  générale  enve- 
oppe  tout  et  efface  tout.  Il  enveloppe  et  efface  celui  des 
progrès  de  la  monarchie,  lequel  n'en  est  représenté  que 
comme  une  dépendance. 

C'est  qu'on  a  le  tort  à  cet  égard  de  se  contenter  d'ex- 
pressions vagues,  auxquelles  de  fausses  habitudes  d'es- 
prit confèrent  un  air  de  consistance.  Toute  une  fausse 
chaîne  de  raisons  historiques  repose  sur  l'accroissement, 
pris  comme  point  de  départ,  de  la  population  des  villes. 
Les  habitants  des  villes  se  nomment  bourgeois.  Ce  mot 
lâché,  tout  se  rend  facile.  Bourgeois,  c'est,  comme  on  sait, 
travail,  économie  ;  toute  prospérité  matérielle  est  expli- 
quée par  ce  mot  seul.  Et  comme  nous  savons  que  le  tiers 
état,  —  c'est-à-dire  les  bourgeois,  c'est-à-dire  la  popula- 
tion des  villes,  c'est-à-dire  les  marchands,  —  selon  le  mot 
de  Sieyès,  est  «  tout  »,  voilà  le  progrès  de  tout  expliqué 
sans  plus  de  peine.  Tout  prospère,  tout  grandit,  tout 
s'assure,  l'autorité  royale  et  le  reste,  parce  que  les  villes 
se  peuplent  et  qu'il  y  a  des  bourgeois.  La  bourgeoisie  a 
fait  la  grandeur  nationale  ;  cette  grandeur  est  l'œuvre  des 
marchands. 


II.    LE    PRÉJUGÉ    ÉCONOMIQUE  123 

Dans  cette  trame  d'idées  pures,  jugez  de  quel  service 
le  fait  du  mouvement  des  communes  peut  être.  Rien  de 
plus  conforme  au  préjugé  que  d'identifier  le  progrès  de 
l'industrie  et  du  commerce  avec  ce  mouvement.  On]assure 
que  la  constitution  des  communes  fut  le  résultat  de  l'ac- 
croissement de  la  richesse.  L'enrichissement  a  fait  le 
mouvement  communal,  lequel  a  fait  la  France  :  telle  est 
la  conséquence.  C'est  au  sommet  de  cet  échafaudage  que 
trône,  dans  un  air  d'arrogance  et  de  révolution,  la  figure 
d'Etienne  Marcel.  Symbole  de  dictature  marchande,  de 
haine  des  rois,  de  violence  populaire,  ce  personnage  fait 
un  héros  parfait  de  l'émeute  et  de  l'oligarchie  de  finance. 
Il  plaît  à  l'alliance  d'anarchie  que  ces  deux  partis  prati- 
quent contre  l'ordre  public. 

Tel  est  le  sens  des  éloges  que  nous  voyons  faire  chez 
plusieurs  de  la  révolution  communale  : 

La  révolution  communale,  dit  M.  Risson  dans  une  His- 
toire du  Commerce  destinée  aux  écoles  supérieures  de  com- 
merce, a  été  la  première  brèche  faite  au  système  féodal  tout- 
puissant  jusqu'alors.  C'est  la  première  victoire  du  droit  et 
de  la  légalité  sur  les  privilèges  et  sur  l'injustice.  C'est  la 
revanche  des  petits,  des  faibles,  des  opprimés,  qui  s'aper- 
çoivent enfin  que  de  l'union  peut  naître  la  force,  et  qui  par- 
viennent à  s'entendre,  à  se  coaliser,  pour  imposer  des  bornes 
à  Tautorité  capricieuse  des  seigneurs.  L enrichissement  des 
roturiers  par  le  commerce  en  est  la  cause  essentielle  ;  ils 
forment  une  association,  un  syndicat  de  travailleurs  contre 
les  exploiteurs  du  travail  ;  ils  jugent  de  leur  dignité  autant 
que  de  leur  intérêt  de  s'affranchir. 

De  telles  citations  sont  utiles  de  plusieurs  manières. 
En  montrant  le  déchaînement  de  la  sottise  écolière  dans 
les  parcs  majestueux  de  l'histoire,  elles  découvrent  les 
causes  de  l'anarchie  intellectuelle  d'à  présent  ;  elles  font 


124  SUR    LA    MONARCHIE    CAPÉTIENNE 

comprendre  la  haine  brutale  qui  s'empare  des  foules 
ignorantes  envers  les  souvenirs  du  passé.  Dans  un  ordre 
plus  restreint,  elles  expliquent  la  sollicitude  témoignée 
par  la  République  aux  instituts  de  commerce  où  s'en- 
seigne ce  genre  d'histoire. 

Elle  n'est  pas  seulement  contraire  aux  vraisemblances 
les  plus  grossières,  telles  qu'un  peu  de  lettres  et  de  pra- 
tique des  hommes  les  découvrent  aux  plus  obscures  cer- 
velles, elle  l'est  encore  à  la  matière  des  faits. 

C'est  un  fait  que  ce  qui  tient  au  mouvement  commu- 
nal n'eût  jamais  abouti  sans  la  protection  des  hauts  sei- 
gneurs et  du  roi,  c'est-à-dire  des  pouvoirs  militaires.  Ce 
qui  s'affranchit  de  communes  ne  se  donna  l'affranchisse- 
ment, ou  ne  le  garda,  que  grâce  au  secours  de  ces  pou- 
voirs. Ce  qui  reçut  des  privilèges  les  eut  et  les  garda.de 
même.  Ces  pouvoirs  agissaient  en  faveur  des  communes 
tantôt  par  les  armes,  tantôt  (ne  l'oublions  pas)  au  nom 
de  l'autorité  que  les  armes  avaient  conquise.  Ce  fameux 
règne  de  l'argent  et  du  «  travail  »  ne  fut  assuré  que  par 
l'épée,  par  l'épée  barbare  et  fainéante  ;  car  les  gens  de 
guerre,  comme  on  sait,  ne  «  travaillent  »  point,  et  leur 
vie  se  passe  dans  la  mollesse.  Telle  ^histoire  nous  assure 
et  démontre  que  fut  l'origine,  origine  exécrable,  du  règne 
honorable  des  boutiques. 

C'est  un  autre  fait  que  le  mouvement  communal  a  été 
suivi,  non  précédé,  par  l'essor  économique  des  villes. 
Le  rapporter  autrement,  c'est  ou  montrer  son  ignorance, 
ou  se  faire  voir  à  ce  point  possédé  de  chimères,  que  tout 
ce  qu'on  lit  de  contraire  ne  peut  vous  instruire. 

Il  est  certain,  c'est  un  fait  établi,  que  des  effets  heu- 
reux du  mouvement  communal  le  commerce  qui  nais- 
sait eut  à  faire  son  profit.  Il  est  certain,  c'est  un  fait 
établi,  qu'aucune  prospérité  antérieure  de  ce  commerce 
n'a  produit  ni  brusqué  l'événement  politique.  Les  auto- 


II.    LE    PRÉJUGÉ    ÉCONOMIQUE  125 

rites  là-dessus  abondent.  Qu'on  lise  Girj,  les  Établisse- 
ments de  Rouen  ;  Flach,  les  Origines  de  l'ancienne 
France  ;  Luchaire,  les  Premiers  Capétiens  ;  Augustin 
Thierry,  Lettres  sur  l'Histoire  de  France  ;  qu'on  lise  non 
Topinion  de  ces  divers  auteurs,  mais  les  faits  qu'ils  allè- 
guent, les  documents  qu'ils  citent,  tous  prouvent  avec 
évidence  que  de  dire  que  l'enrichissement  du  bourgeois 
a  produit  l'affranchissement  des  villes,  c'est  dire  une 
phrase  aussi  pleine  de  chimères  philosophiques  dange- 
reuses que  vide  de  sens  historique. 

Mais  comment  pénétrer  les  vraies  causes  de  ce  fait, 
comment  les  rechercher  seulement,  quand  la  curiosité  de 
vingt  historiens  se  contente  de  raisons  aussi  générales, 
aussi  métaphysiques,  aussi  dénuées  de  couleur  et  de  goût, 
que  la  liberté  des  peuples  et  l'oppression  des  tyrans  ? 
Dans  le  dialogue  uniforme  et  plat  de  ces  deux  termes,  le 
guignol  révolutionnaire  noie  toute  la  substance  de  l'his- 
toire.  Toutes  les  époques,  toutes  les  races,  tous  les  cli- 
mats, ne  rendent  chez  lui  d'autre  son  que  ce  contraste. 
De  là  vient  Tennui  qu'il  dégage  et  le  défaut  d'instruc- 
tion qu'il  offre. 

A  ces  causes  convenues  du  mouvement  communal, 
Augustin  Thierry  joint  la  persistance,  en  plusieurs  en- 
droits du  territoire,  du  régime  municipal  romain.  Cette 
théorie  est  abandonnée  partout.  Mais,  quoi  qu'il  en  soit 
de  ce  point,  du  moins  nul  historien  digne  de  ce  nom  n'al- 
lègue de  raisons  économiques  de  ce  mouvement,  sinon 
celles  qui  tiennent  aux  impôts,  dont  les  villes  souhai- 
taient de  s'affranchir. 

J'ai  dit  qu'il  fallait  distinguer  l'affranchissement  des 
communes  de  l'octroi  des  privilèges  aux  villes.  11  est  re- 
marquable qu'on  ne  voit  de  causes  économiques  entrer 
en  considération  que  dans  les  effets  du  second  genre.  La 
prospérité  du  commerce  n'est  point  auteur  des  ligues 


126  SUR    LA    MONARCHIE   CAPÉTIENNE 

bourgeoises.  Maintes  fois,  au  contraire,  elle  fut  propo- 
sée comme  objet  à  l'action  bienfaisante  des  seigneurs 
dans  les  villes.  Ainsi  cette  prospérité,  loin  d'être  cause 
de  quoi  que  ce  soit,  fut  un  effet  des  sages  mesures  que 
prenait  le  pouvoir  politique. 

Dès  le  milieu  du  xi«  siècle,  par  exemple,  les  commer- 
çants de  Rouen  jouissent  du  privilège  du  port  de  Dun- 
geness  en  Angleterre.  Sous  Philippe  Auguste,  des  privi- 
lèges sont  accordés  aux  corps  de  métiers  par  le  roi. 

Personne  ne  doute  que  Tintérêt  bien  entendu  des 
princes  ne  leur  ait  fait  aider  le  développement  du  com- 
merce, dans  la  part  qu'ils  ont  prise  au  mouvement  com- 
munal ;  ce  qui  est  sûr,  ce  qui  est  rigoureux,  c'est  que,  là 
où  le  mouvement  est  d'initiative  bourgeoise,  il  est  poli- 
tique, non  économique  ;  je  rappelle  qu'il  aboutit  à  la 
constitution  de  républiques  fortement  aristocratiques. 
Ces  républiques,  étant  républiques  de  bourgeois,  sont  en 
conséquence  républiques  de  marchands,  mais  la  révolu- 
tion qui  les  fît  être  ne  tient  pas  à  la  marchandise.  A 
Paris,  on  sait  que  les  marchands  de  l'eau  (ainsi  se  nom- 
mait la  batellerie  de  la  Seine)  constituèrent  les  pouvoirs 
de  ville.  Cependant  rien  ne  tenait  des  intérêts  de  mar- 
chand dans  les  revendications  d'Etienne  Marcel. 

Quelle  idée  convient-il  donc  de  se  faire  des  causes  du 
mouvement  communal  ? 

Concevons  d'abord  que  le  régime  féodal,  quand  ce 
mouvement  se  dessina,  entrait  dans  la  période  de  son 
déclin.  L'invasion  normande  était  finie.  C'est  la  dernière 
des  invasions  barbares  ;  c'est  le  dernier  événement  qui 
jeta  parmi  les  peuples  un  effroi  sans  limites,  capable  de 
mettre  un  frein  à  toute  envie  de  révolte  contre  l'autorité 
tutélaire  du  seigneur.  Joignons  à  ce  relâchement  de  la 
crainte  le  tracas  que  causait  dans  les  villes  la  présence 
sur  un  même  point  de  plusieurs  pouvoirs  indépendants, 


II.    LE    PRÉJUGÉ    ÉCONOMIQUE  127 


rivaux  inévitablement,  non  pas  juxtaposés,  mais  enche- 
vêtrés par  un  effet  de  la  diversité  des  droits  et  des  excep- 
tions multipliées. 

Deux  seigneurs  y  exerçaient  le  pouvoir  communément  : 
le  prince  et  Tévêque,  quelquefois  un  troisième,  le  vi- 
comte ou  le  vidame.  A  l'égard  de  ces  pouvoirs  et  de  leurs 
différents  droits,  des  immunités  en  vigueur  créaient  pour 
quelques-uns  un  régime  spécial  ;  d'autres,  les  alleutiers, 
bénéficiaient  d'autres  exceptions.  On  connaissait  en  outre 
deux  juridictions  :  la  générale  et  celle  des  hommes  de 
condition,  ou  censitaire.  De  tant  de  catégories  diverses 
naissaient  des  cas  à  l'infini,  dont  l'ambiguïté  faisait  au- 
tant d'occasions  de  conflits  entre  ces  pouvoirs  différents. 
La  ville  devenait  leur  champ  de  bataille  ;  de  là  venaient 
les  maux  des  habitants. 

On  en  voit  un  exemple  dans  l'histoire  d  Amboise,  rap- 
portée au  livre  de  M.  Flach. 

Dans  cette  ville,,  soumise  au  comte  d'Anjou,  trois  sei- 
gneurs se  partagent  l'autorité  sous  la  suzeraineté  de  ce 
comte.  Tous  trois,  chose  à  noter,  ont  un  château  dans 
ses  murs.  Sulpice  I"  d'Amboise  tient  la  Tour  de  Pierre 
avec  ses  dépendances  ;  Foulques  de  Torigny,  la  Motte- 
Falcran  ;  Ernould,  fils  de  Léon  de  Meung,  le  château  du 
comte  avec  la  plus  grande  partie  de  la  ville. 

Geoffroy  Martel,  comte  d'Anjou,  étant  venu  à  mourir, 
sa  succession  tombe  en  proie  aux  partis  et  les  pouvoirs 
régnants  dans  Amboise  se  partagent.  Foulques  de  Tori- 
gny se  déclare  en  faveur  de  Foulques  Réchin  ;  Ernould, 
de  Geoffroy  le  Barbu  ;  Sulpice  garde  la  neutralité.  La 
guerre  s'allume  entre  ces  partis.  Foulques  Réchin  l'em- 
porte, chasse  Ernould  du  château  et  s'y  installe  à  sa 
place.  La  Tour  de  Pierre,  demeurée  neutre,  devient  alors 
l'objet  de  ses  efforts.  La  guerre  est  déclarée  entre  le  châ- 
teau et  cette  tour.  Dans  cette  guerre  la  ville  fut  brûlée. 


Ii8  SUR    LA    MONARCHIE    CAPÉTIENNE 

La  lecture  de  ces  faits  éclaire  les  événements.  Elle 
dispense  un  lecteur  bien  né  des  froides  déclamations 
qu'inspire  à  des  malheureux  la  fable  de  la  méchanceté 
des  seigneurs  acharnée  au  malheur  du  peuple.  En  ces 
circonstances  comme  ailleurs,  de  certaines  dispositions 
générales,  non  les  volontés  particulières,  ont  été  cause 
des  événements.  Telle  est  la  source  des  horreurs  qui  si- 
gnalent ces  affranchissements.  Aucune  classe  n'y  joue 
spécialement  le  rôle  de  bourreau,  aucune  le  rôle  de  vic- 
time. 

Dans  rhistoire  de  la  commune  de  Laon,  un  certain 
Thiégaud,  serf  de  l'église  Saint-Vincent  de  cette  ville,  se 
signale  comme  meneur  de  cet  affranchissement.  Grande 
matière  d'éloge  à  nos  gens,  si  ce  serf,  tout  serf  qu'on  le 
voit  être,  objet  désigné  de  la  tendresse  de  l'école  démo- 
cratique, avant  de  se  signaler  dans  l'émeute  de  sa  ville, 
ne  se  montrait  à  nos  yeux  pillant,  rançonnant  et  tuant 
les  voyageurs  au  péage  d'un  pont  dont  il  était  proprié- 
taire. Ce  serf  pillard  ferait  une  assez  belle  réponse  au 
tableau  du  grand  seigneur  brigand.  Enguerrand,  sire  de 
Coucy,  avait  donné  ce  péage  à  Thiégaud.  Augustin 
Thierry,  venant  à  ce  point,  ne  se  tient  pas  d'écrire  que 
Thiégaud  «  rançonnait  et  tuait,  à  ce  quon  disait  »,  dit-il. 
Mais  cette  restriction  est  de  lui;  il  ne  l'a  pas  trouvée  dans 
ses  auteurs  ;  Guibert  de  Nogent  met  ce  pillage  en  fait. 

La  suite  de  l'histoire  n'est  pas  moins  instructive.  Tho- 
mas de  Mario,  tils  du  sire  de  Goucy,  prié  par  les  bour- 
geois de  Laon  de  prendre  leur  défense,  consent  à  les 
recevoir  chez  lui.  Ils  s'y  rendent,  les  uns  au  château  de 
Grécy,  les  autres  au  bourg  de  Nogent  près  de  Goucy. 
Laon  pendant  ce  temps  est  désertée.  A  la  nouvelle  que 
la  ville  est  vide,  les  serfs  des  campagnes  alentour  s'y 
portent  en  foule  et  la  mettent  au  pillage.  Quoi  !  les  serfs  ? 
Eux-mêmes,  et  contre  les  bourgeois. 


II.    LE    PRÉJUGÉ    ÉCONOMIQUE  H9 

De  tels  faits  s'accordent  mal  avec  les  préférences  dont 
les  historiens  font  parade.  Ils  montrent  à  quel  point  sont 
vaines  celles  qu'on  accorde  au  sentiment  et  à  la  préoc- 
cupation de  la  lutte  moderne  des  partis.  Il  n'y  a  dans 
cette  histoire  ni  bons  d'un  côté,  ni  mauvais  de  l'autre  ; 
il  y  a  des  hommes  se  conduisant  en  hommes,  des  foules 
se  comportant  en  foules,  mal  dans  les  instants  difficiles 
et  dans  les  circonstances  où  le  chaos  des  causes,  empê- 
chant le  discernement,  ne  donne  lieu  qu'aux  passions  de 
se  faire  jour  ;  bien  quand,  l'emploi  d'une  puissance  légi- 
time se  présentant  comme  efficace,  les  volontés  se  sen- 
tent portées  à  s'en  servir. 


Passons  à  un  autre  point  maintenant.  L'avènement  de 
la  classe  bourgeoise  ne  pouvait  manquer  de  favoriser  un 
essor  des  pouvoirs  d'argent  et  de  développer  la  richesse. 
Cela,  dans  l'état  des  choses,  se  fût  fait  lentement  peut- 
être,  sans  une  cause  d'une  espèce  précisément  contraire 
au  préjugé  que  je  combats.  Il  s'agit  des  Croisades,  dont 
l'effet  à  cet  égard  fut  considérable. 

L'histoire  enregistre  en  elles  un  exemple  fameux  du 
secours  apporté  par  la  guerre  au  développement  des  œu- 
vres de  paix.  Personne  n'ose  contester  les  conséquences 
économiques  de  ces  guerres-là.  Inspirées  par  le  zèle  chré- 
tien, indispensables  au  salut  de  l'Europe,  que  menaçait 
rislam  infidèle,  on  les  voit  en  outre  servir  le  développe- 
ment de  l'industrie  d'Occident  et  l'enrichissement  de  ses 
marchés.  Le  marchand  venait  après  le  croisé,  comme  il 
vient  aujourd'hui  après  le  missionnaire. 

On  sait  que  la  fin  du  xr  siècle  marque  le  commence- 
ment des  Croisades.  Dès  le  xii^  les  villes  maritimes  de 
Provence  et  de  Languedoc  possèdent  des  établissements 
dans  le  royaume  de  Jérusalem.  Sur  les  quais  d'embar- 

DiMiER.  Préjugés  9 


130  SUR    LA    MONARCHIE    CAPÉTIENNE 

quement  et  de  débarquement,  ces  villes  ont  des  échelles. 
L'immigration  des  gens  de  ce  pays,  imposée  par  le  com- 
merce qu'ils  font,  avait  déposé  en  plusieurs  lieux  de  vé- 
ritables colonies.  A  Saint-Jean-d'Acre  les  Provençaux 
ont  un  quartier  et  une  église.  Marseille  et  Montpellier  y 
ont  la  majorité.  Des  consuls  nationaux  connaissent  de 
leurs  affaires. 

Au  xiir  siècle,  le  prince  BohémondV  donnait  une  mai- 
son consulaire  et  un  quartier  aux  Montpelliérains  de  Tri- 
poli. Ce  fait  et  plusieurs  autres  attestent  les  grandes 
relations  entre  les  deux  villes.  La  même  vQle  de  Mont- 
pellier avait  des  consuls  à  Tyr  et  à  Alexandrie.  Mar- 
seille à  son  tour  en  avait  à  Alexandrie  et  à  Beyrouth. 
Narbor.ne  était  en  grand  commerce  avec  FÉgypte. 

L'importance  de  ces  relations  compte  dans  l'histoire 
économique  et  politique  du  monde.  Avec  celles  que 
tenaient  les  républiques  italiennes,  elles  ont  concouru  à 
former  le  droit  commercial  et  maritime  de  la  Méditerra- 
née, dont  les  siècles  suivants  devaient  tirer  tant  d'avan- 
tage. 

Il  faut  compter  Teffet  de  ces  relations  sur  l'imagina- 
tion des  hommes  et  l'essor  qu'elles  donnèrent  à  l'esprit 
d'aventure.  Rouen  étend  son  commerce  plus  loin  que  l'on 
n'avait  vu  faire  encore  en  Germanie  et  dans  la  Grande- 
Bretagne.  De  13G4  à  1306,  les  marins  de  Dieppe  s'em- 
parent du  Sénégal  et  de  Sierra-Leone.  Ils  y  bâtissent  leur 
fameuse  tour  de  la  Mine  d'or  et  nomment  ce  pays  Nou- 
velle-Egypte. 

Tels  sont  les  effets  des  Croisades,  tels  sont  les  effets 
de  la  guerre  sur  l'avancement  financier  de  l'Europe  mo- 
derne. Encore  un  coup,  personne  ne  conteste  le  fait  ;  on 
omet  seulement  d'en  tirer  la  leçon.  Le  préjugé  économi- 
que, chez  quelques  auteurs,  l'a  fait  sien.  L'auteur  que  j'ai 
cité  plus  haut  ne  craint  pas  d'appuyer  son  histoire  fan- 


II.    LE    PRÉJUGÉ  ÉCONOMIQUE  131 

tastique  de  l'affranchissement  des  communes  sur  l'enri- 
chissement produit  par  les  Croisades.  Il  écrit  que  les 
Croisades,  en  rendant  le  bourgeois  riche,  eurent  pour 
effet  de  Taffranchir.  Je  ne  citerais  pas  ce  détail  s'il 
n'avait  Tavantage  de  montrer,  d'une  manière  plus  évi- 
dente qu'un  autre,  jusqu'où  va  l'esprit  d'illusion.  A  l'égard 
de  la  richesse  publique,  les  Croisades  n'ont  pu  agir  en 
un  moment  ;  la  première  fut  en  1095  :  or  les  premiers 
traits  du  mouvement  communal,  les  premiers  affranchis- 
sements de  communes  sont  de  vingt  ans  plus  tôt,  en 
1077.  Ce  mouvement  des  communes  ne  vient  donc  pas 
des  Croisades. 

Il  convient  de  résumer  tout  ceci. 

Premièrement,  l'emploi  de  la  force  a  constitué  les  com- 
munes, l'emploi  de  la  force  les  a  maintenues.  Des  guerres 
environnent  leur  berceau  et,  de  quelque  manière  qu'on 
le  prenne,  ces  ouvrières  de  prospérité  sont  filles  de  l'épée. 

En  second  lieu,  les  privilèges  des  villes  sont  un  présent 
de  l'autorité  armée.  Ce  que  devait  rapporter  l'usage  de 
ces  privilèges  émane  des  hommes  qui  présidèrent  au 
régime  (régime  de  fer,  dit-on)  de  ce  temps-là. 

En  troisième  lieu,  c'est  grâce  à  la  guerre,  à  la  plus 
honnie  de  toutes,  à  la  guerre  de  religion,  guerre  lointaine, 
guerre  meurtrière,  guerre  féconde  en  pertes  de  toutes 
sortes,  et  renouvelée  pendant  deux  siècles,  que  les  com- 
munes s'enrichirent  et  que  des  institutions  formées  comme 
on  vient  de  dire  ont  prospéré  magnifiquement. 

Ce  n'est  qu'un  chapitre  de  l'histoire,  deux  siècles  seu- 
lement de  nos  origines  ;  mais  ce  caractère  d'origines  en 
rend  la  leçon  plus  solennelle.  Elle  découvre  la  folie  de 
ceux  qui  pensent  que  les  nations  ne  fleurissent  que  par 
l'argent,  que  l'argent  peut  créer  les  forces  dont  il  a  be- 
soin pour  subsister.  En  face  des  basses  déclamations  dont 


132  SUR    LA    MONARCHIE    CAPÉTIEN ^E 

la  banque  et  le  négoce  déshonorent  la  guerre,  elle  oppose 
le  rude  bienfait  des  armes,  leur  rôle  aussi  profitable 
qu'exaltant  dans  Tavancement  des  sociétés. 

L'homme  les  honore  par  un  instinct  profond.  Le  paci- 
fisme révolutionnaire  l'accuse  par  là  de  férocité,  la  badau- 
derie  économique  le  taxe  là-dessus  d'imprévoyance  :  tan- 
dis que  l'un  singe  Tattendrissement,  l'autre  tranche  de 
l'homme  supérieur.  Mais  peu  d'observation  sufTit  à  décou- 
vrir la  scélératesse  de  Tun  et  l'extrême  sottise  de  l'autre. 
Le  monde  ne  se  passe  pas  de  la  force  armée,  et,  quant 
à  croire  qu'elle  n'est  qu'un  instrument  passif  au  service 
de  forces  d'un  autre  genre,  c'est  oublier  qu'elle  a  ses 
règles  propres,  que  savent  ceux  qui  l'ont  entre  leurs 
mains.  Elle  ne  rend  rien  que  par  ceux-là  et  toutes  les 
influences  du  monde  n'en  disposent  que  par  leur  volonté. 
Aussi  longtemps  que  la  science  du  commandement, exer- 
cée par  les  puissants  du  monde,  sera  déniée  aux  argentiers 
des  trônes,  aussi  longtemps  ce  sera  une  formule  creuse 
de  dire  que  les  puissants  ne  sont  qu'un  jouet  dans  leurs 
mains.  Si  le  pouvoir  a  besoin  d'argent,  l'argent  a  besoin 
du  pouvoir  ;  mais  la  balance  entre  eux  n*est  pas  égale, 
car  il  faut  à  l'argent  un  secours  étranger,  la  conspiration 
et  la  ruse,  pour  entreprendre  sur  le  pouvoir,  et  le  pouvoir 
sans  aide  peut  confisquer  l'argent. 

Les  armes  sont  l'attribut  distinctif  du  pouvoir  ;  il  se 
rend  sensible  par  elles.  De  là  vient  le  rôle  principal  qu'elles 
jouent  dans  les  affaires  du  monde,  et  que  n'efface  aucun 
degré  de  la  civilisation.  Tout  l'effort  de  celle-ci,  en  en 
réglant  l'usage,  est  d'en  rendre  l'efTet  plus  certain,  par 
là  de  grandir  leur  importance.  Les  armes  romaines  ont 
pesé  dans  les  destins  du  monde  d'un  bien  autre  poids 
que  celles  de  Tamerlan  ;  les  victoires  du  Japon  instruit 
à  la  diplomatie  anglaise  menacent  d'un  autre  avenir  l'Eu- 
rope que  ne  firent  à  deux  pas  d'elle,  le  ravage  du  Soudan 


II.    LE    PRÉJUGÉ    ÉCONOMIQUE  133 

et  la  destruction  de  Khartoum,  œuvre  duMahdi  ignorant. 

Il  est  des  armes  injustes.  Pour  corriger  leur  œuvre, 
quel  autre  parti  que  d'armer  la  justice  ?  Seule  la  force 
défait  ce  que  la  force  à  su  faire.  Les  économistes  se  plai- 
gnent de  Tétat  de  guerre  ;  or  il  n'est  que  la  guerre  qui 
puisse  le  faire  cesser.  La  paix  ne  saurait  venir  d'un  désir 
de  ne  point  se  battre,  mais  de  la  volonté  armée  de  l'em- 
pêcher. La  paix  ne  se  demande  pas,  ne  se  vote  pas,  elle 
s'impose  ;  ce  que  l'on  conçoit  comme  de  plus  opposé  à 
la  contrainte  est  l'effet  de  la  contrainte  ou  n'est  pas.  Et 
c'est  un  premier  point  en  cette  affaire. 

L'autre  est  que  seules  les  armes  imposent  et  favorisent 
les  conditions  de  la  prospérité.  Les  économistes  ignorent 
cela  ;  les  traités  sont  tout  ce  qu'ils  veulent  connaître  ; 
mais  il  n'y  a  pas  de  traités  sans  guerres,  je  dis  sans  guer- 
res au  moins  à  l'état  de  souvenir  dans  le  passé,  à  l'état 
de  menace  dans  l'avenir.  On  ne  traite  qu'avec  des  armées, 
ou  moyennant  les  ressources  créées  par  des  armées. 

N'oublions  pas  que  cette  querelle  se  poursuit  à  travers 
toute  l'histoire  de  France.  Nous  la  voyons  reparaître 
chez  nos  censeurs  à  propos  de  Golbert  et  de  Louvois,  ce 
dernier  qualifié  mauvais  génie  du  roi  parce  qu'il  deman- 
dait à  la  guerre  les  gages  de  l'avenir  du  pays. 

Cependant  la  splendeur  des  armes  de  Louis  XIV  était 
nécessaire  aux  transactions  dont  bénéficiait  la  France  et 
Golbert  négociait  sur  la  base  éclatante  que  fournissait 
le  traité  des  Pyrénées.  Quand  Deshaies  de  Cormenin, 
envoyé  de  Richelieu,  obtenait  de  la  cour  de  Copenhague 
l'abaissement  du  passage  du  Sund  de  dix  pour  cent  pour 
toutes  marchandises  à  destination  du  Havre,  personne 
ne  doute  que  Deshaies  de  Cormenin  ne  parlât  en  vainqueur 
de  l'Allemagne  et  en  allié  du  grand  Gustave.  Louis  XIV 
n'a  pas  haï  les  Hollandais  comme  fauteurs  du  calvinisme 
seulement,  mais  comme  obstacle   à  nos  trafiquants  sur 


134  SUR    LA    MONARCHIE    CAPÉTIENNE 

toutes  les  mers.  Si  nous  obtînmes  du  Turc  les  capitula- 
tions auxquelles  la  République  de  Léon  Say  renonce, 
c'est  que  François  I"  offrait  à  Soliman  le  secours  de  sa 
flotte  contre  celle  de  Tempereur  et,  de  concert  avec  Bar- 
berousse,  pourchassait  les  vaisseaux  de  Castille  par  toute 
la  Méditerranée.  Ce  qui  fît  encourir  au  Transvaal  la  guerre 
où  finit  son  indépendance,  ce  n'est  pas  le  peu  de  recon- 
naissance que  les  Boers  montrèrent  à  l'Angleterre  de  les 
avoir  protégés  des  Zoulous  ;  cela  se  répétait  dans  Fleet 
Street  et  dans  Cheapside  tout  le  temps  que  durait  la 
guerre,  parce  qu'il  faut  à  Topinion  d'un  peuple  étourdi 
de  pacifisme  des  excuses  de  sentiment  ;  mais  les  sphères 
averties  parlaient  d'une  autre  sorte  :  elles  redemandaient 
«  la  route  des  Indes  ».  Ce  n'était  pas  la  guerre  pour  la 
guerre,  ce  n'était  même  pas  la  guerre  pour  punir  le  vice 
et  récompenser  la  vertu,  telle  que  Jaurès  Teût  approuvée, 
c'était  la  guerre  pour  sauver  l'intérêt  de  la  nation  sur  le 
terrain  économique. 

Le  plus  magnifique  profit  de  la  France  en  ce  genre  au 
XIII*  siècle  lui  vint  de  posséder  les  ports  du  Midi,  riches 
du  trafic  de  tout  l'Orient.  Or  ces  ports  et  les  fiefs  dont 
ils  faisaient  partie  n'échurent  à  la  couronne  qu'avec  la 
succession  du  comté  de  Toulouse  :  c*est  le  résultat  de  la 
guerre  des  Albigeois,  cet  objet  d'invectives  sans  nombre  ; 
cela  n'est  pas  du  tout  contestable. 

La  prospérité  dont  on  vient  de  voir  l'histoire  fut  donc 
l'œuvre  de  la  monarchie,  l'œuvre  de  la  monarchie  guer- 
rière. En  parlant  ainsi,  nul  n'imagine  que  j'attribue  au 
prince  armé  l'œuvre  propre  de  trafic  et  de  manufacture. 
Il  n'en  fut  pas  l'auteur,  mais  le  soutien.  Il  n'a  pas  créé 
la  richesse,  mais  la  richesse  n'eût  pu  se  développK?r  sans 
lui.  L'autorité  ne  fait  pas  les  forces  d'un  pajs,  elle  est 
la  condition  d'exercice  de  ces  forces,  faute  de  laquelle 
celles-ci  demeurent  inutiles. 


II.    LE  PRÉJUGÉ   ÉCONOMIQUE  135 

De  quelle  façon  cette  autorité  s'exerça  dans  la  circons- 
tance, il  n'est  pas  superflu  d'en  donner  des  exemples.  On 
les  trouve  en  raccourci  dans  l'initiative  des  seigneurs. 

On  a  beaucoup  parlé  des  rançons  que  ceux-ci  exi- 
geaient des  marchands  qui  passaient  sur  leurs  terres  et 
de  Tespèce  de  brigandage  auquel  le  commerce  fut  en 
proie.  Il  n'était  pas  le  fait  des  seigneurs  seulement,  mais, 
en  ces  temps  reculés  de  la  féodalité,  de  tout  ce  qui  dis- 
posait d'un  passage,  route  ou  pont,  qu'il  fût  noble,  serf 
ou  vilain.  Cependant  ce  brigandage  n'arrêtait  pas  le 
marchand.  On  le  voit  s'y  soumettre  comme  à  des  risques 
de  route,  quand  son  intérêt  l'y  engage.  Les  marchés  sei- 
gneuriaux fixaient  cet  intérêt.  En  dépit  des  exactions  du 
seigneur  ou  de  ses  vassaux,  on  se  rendait  à  ces  marchés, 
où,  sous  forme  cette  fois  d'un  impôt  régulier,  le  seigneur 
percevait  le  tonlieii. 

De  bonne  heure  les  seigneurs  s'aperçurent  que  ce  «ton- 
lieu  »  et  le  profit  qu'en  tiraient  leurs  vassaux,  leur  rap- 
portait plus  que  le  brigandage  des  routes.  Non  contents 
d'attirer  le  marchand,  ils  se  mirent  en  peine  d'encoura- 
ger sa  venue.  Des  associations  de  seigneurs  se  formèrent 
pour  assurer  l'accès  commode  des  marchés.  Une  police 
des  communications  s'établit.  Le  simple  jeu  des  intérêts 
ressentis  par  l'autorité  procurait  ces  fruits  de  civilisa- 
tion. L'autorité  véritable  tend  au  bien  ;  le  souci  de  l'ave- 
nir qu'elle  engage  l'oblige  bientôt  à  se  régler  :  plusieurs 
des  conventions  qui  se  passèrent  à  cet  égard  méritent 
l'attention  du  lecteur. 

Ainsi  nous  voyons  le  maître  du  marché  traiter  dans 
l'intérêt  de  ceux-ci  avec  le  propriétaire  des  péages.  Un 
prieur  de  la  Chapelle-Aude,  propriétaire  de  trois  foires 
annuelles,  passe  convention  avec  le  sire  d'Huriel,  auquel 
un  péage  appartient.  L'intérêt  de  ces  foires,  dont  il  tirait 
profit,  est  tout  ce  qui  meut  à  cela  le  prieur;  le  péager 


136  SUR    LA    MONARCHIE    CAPÉTIENNE 


n'est  pas  sensible  sans  doute  à  des  motifs  d'un  autre 
genre.  Si  jusque-là  le  marchand  fut  maltraité,  accordons 
que  c'était  faute  des  vertus  supérieures  que  proclame  la 
Révolution,  chez  le  péager  et  le  prieur  ;  encore  est-il  qu'un 
remède  certain  à  ce  mal  était  dans  Tentente  des  deux 
parts.  Il  faut  donc  convenir  qu'on  ne  souffrit  jusque-là 
d'aucune  méchanceté  particulière  des  hommes,  mais  de 
l'imperfection  des  relations  sociales. 

Cette  imperfection  fut  amendée  de  bonne  heure.  On 
en  voit  les  effets  depuis  le  règne  de  Louis  Vil. 

Sous  saint  Louis  les  dernières  assurances  sont  données 
partout  au  commerce.  Jusqu'à  lui  les  prévôts  de  Paris 
avaient  acheté  leur  charge  ;  ils  en  tiraient  une  indépen- 
dance qui  ne  profitait  point  aux  affaires.  Saint  Louis  vou- 
lut que  le  roi  nommât  ce  prévôt.  Un  chapitre  de  Joinville 
est  annoncé  ainsi  :  «  Gomment  le  roi  corrigea  ses  bail- 
lis, ses  prévôts,  ses  majeurs,  et  comment  il  établit  nou- 
veaux établissements,  et  comment  Etienne  Boileau  fut 
son  prévôt  de  Paris.  » 

C'est  alors  que,  par  une  disposition  très  favorable  à 
la  même  cause,  la  monnaie  du  roi  fut  imposée  partout. 
Une  conduite  générale  fut  ordonnée.  Pour  ôter  tout  à 
fait  les  brigandages  des  routes,  on  rendit  responsable  le 
seigneur  sur  les  terres  duquel  il  s'en  produisait.  Dans 
les  réquisitions  que  faisait  ce  dernier,  il  fut  interdit  de 
démonter  le  marchand.  Son  cheval  ou  sa  mule  était  au- 
dessus  de  l'impôt. 

Par  ces  mesures  et  par  d'autres  pareilles,  le  sort  du 
commerce  fut  assuré.  Sa  sécurité  s'appuyait  à  la  monar- 
chie triomphante.  Il  n'appartenait  qu'à  celle-ci  de  faire 
prévaloir  sur  le  hasard  des  volontés  de  chaque  seigneur 
les  règles  d'un  ordre  général.  Ainsi  cette  cause  ne  se 
sépare  pas  de  colle  de  la  monarchie  elle-même  et  des 
armes  qui  l'ont  constituée. 


CHAPITRE    VI 


SUR    LA    MONARCHIE    CAPETIENNE. 

III.    LE    PRÉJUGÉ    FÉODAL 

ET   LE   MÉPRIS  DE    L'ORDRE    ADMINISTRATIF 


Quelques  amis  de  Fancien  régime,  ennemis  sans  réserve 
de  la  Révolution,  redoutant  de  subir  le  contact  de  celle- 
ci  jusque  dans  les  siècles  qui  la  précèdent,  mettent  non 
seulement  le  xviii'  si  ècle  (où  tant  de  mal  se  mêle  à  tant 
de  bien),  mais  le  dix-septième,  siècle  admirable  et  su- 
prême gloire  du  nom  français,  dans  les  reproches  qu'ils 
lui  adressent. 

Une  attitude  de  demi-hostilité  à  la  mémoire  de 
Louis  XIV  est  le  fait  de  beaucoup  de  conservateurs,  de 
plusieurs  royalistes  même.  Cette  hostilité  tient  à  des 
causes  que  j'examinerai  dans  le  chapitre  du  procès  de 
l'absolutisme  ;  les  reproches  visés  ici  ne  le  regardent  pas 
seul.  Ils  inspirent  des  récriminations  jusque  dans  le  sei- 
zième siècle,  contre  François  P"",  auquel  on  attribue  Tin- 
novation  d'un  certain  système  de  gouvernement  ;  ils 
inspirent  des  critiques,  cinq  siècles  en  arrière,  sur  le  gou- 
vernement de  Philippe  le  Bel. 

Un  auteur,  là-dessus,  a  donné  le  ton,  dont  le  nom,  peu 
connu  hors  des  cercles  catholiques  et  royalistes,  n'en  a 
pas  moins  exercé  beaucoup  d'influence.  Cet  auteur  est 
M.  Coquille,  qui  rédigea  pendant  trente  ans  des  articles 
à  V Univers.  Cette  influence  eut  lieu   entre  autres  par 


138  SUR    LA    MONARCHIE    CAPÉTIENNE 

rintermédiaire  de  Veuillot,  qui  tint  de  M.  Coquille  une 
partie  de  sa  philosophie  de  l'histoire. 

A  une  érudition  étendue,  à  des  principes  bien  établis, 
à  beaucoup  d'esprit  (au  sens  où  nos  anciens  prenaient  ce 
mot)  M.  Coquille  joignait  ce  que  l'esprit  de  système  a 
de  plus  tyrannique.  Prévenu  d'un  dualisme  historique 
où  se  jouait  le  sort  de  la  religion  et  de  TEglise,  il  n'en- 
visage les  régimes  politiques  que  sous  l'angle  d'une  con- 
tradiction féconde  en  brillants  raccourcis  et  en  jugements 
d'une  rigueur  absolue.  Deux  ouvrages  de  M.  Coquille 
contiennent  ses  idées  principales  :  les  Légistes  et  leur 
influence  ;  du  Césarisme  dans  r Antiquité  et  dans  les 
Temps  modernes. 

Ces  livres,  peu  recherchés,  peu  cités,  soit  que  leur 
influence  ait  passé  leur  crédit  soit  que  plusieurs  idées 
qui  s'y  trouvent  aient  germé  en  même  temps  chez  d'au- 
tres, ne  laissent  pas  de  présenter  en  forme  les  pi  as  tena- 
'ces  des  objections  de  nos  conservateurs  envers  l'ancienne 
monarchie.  En  eux  se  trouve  résumée  l'accusation  portée 
contre  une  centralisation  précoce  de  la  monarchie,  contre 
les  légistes,  complices  de  cette  centralisation.  Là  se 
trouve  combattu  le  droit  romain,  doctrine,  dit-on,  d'ab- 
solutisme, que  les  légistes  auraient  adoptée  dans  l'intérêt 
de  cette  centralisation. 

Une  circonstance  devait  servir  ces  thèses,  c'est  le  pres- 
tige exercé  par  l'époque  féodale  sur  des  esprits  que  domi- 
naient d'une  part  les  impressions  du  romantisme,  qui  de 
l'autre  cédaient  à  l'attrait  ressenti  de  l'enseigne  religieuse 
au  milieu  de  tant  de  fracas  guerrier.  ^lille  liens  se  sont 
formés,  dans  le  cours  du  dernier  siècle,  entre  l'àme  des 
catholiques  de  France  et  le  Moyen  Age  dans  ce  qu'il  a 
de  moins  ressemblant  à  Tordre  des  sociétés  modernes. 
Il  est  certain  que  Philippe  le  Bel  travailla,  plus  que  pas 
un  de  nos  rois,  à  remplacer  l'ordre  féodal  par  un  ordre 


111.    LE    PRÉJUGÉ    FÉODAL  139 

royal  et  administratif.  Une  thèse  qui  faisait  porter  sur  une 
personne  la  réprobation  soulevée  par  ce  changement 
devait  gagner  aisément  les  esprits. 

Je  prie  qu'on  remarque  ce  sort  étrange  de  notre  his- 
toire, signe  de  Tétat  de  trouble  où  s'agite  le  pays.  Les 
uns  ne  la  peuvent  souffrir  à  partir  d'un  tel  règne,  d'au- 
tres n'y  peuvent  approuver  le  système  d'un  tel  roi.  Quel- 
ques-uns mettent  à  la  Renaissance  le  terme  de  leurs 
approbations  ;  pour  d'autres  Richelieu  commence  le  règne 
du  pire  ;  j'ai  parlé  de  ceux  qui  s'arrêtent  aux  regrets  de 
Vercingétorix  ;  Hotman  ferme  à  Hugues  Gapet  la  période 
louable  de  notre  histoire.  Autant  de  têtes,  autant  de 
sectes,  qui  toutes,  expurgeant  le  passé,  découpent  ce  qui 
cadre,  à  leur  idée,  aux  préjugés  de  leur  esprit,  aux  illu- 
sions de  leur  imagination,  au  parti  pris  de  leur  jugement, 
aux  lacunes  de  leur  savoir  et,  de  ces  lambeaux  distraits 
d'un  tout  splendide,  se  font  barbarement  une  arme  con- 
tre le  reste,  saccageant  à  plaisir  ce  qui  s'y  trouve  de  plus 
beau,  déshonorant,  au  nom  d'une  France  mieux  enten- 
due, ce  que  d'autres  Français  vénèrent  de  la  France. 

Dans  l'établissement  de  la  monarchie,  trois  étapes  sont 
à  distinguer  ;  l'une  de  Louis  le  Gros,  la  seconde  de  Phi- 
lippe Auguste  et  de  saint  Louis,  la  troisième  de  Philippe 
le  Bel.  Dans  celle-ci  seulement  se  consomme  l'unité  pré- 
parée et  longuement  poursuivie  par  la  dynastie  capé- 
tienne. Les  deux  chapitres  précédents  ont  donné  une 
idée  des  premières.  C'est  de  la  troisième,  c'est  de  Phi- 
lippe le  Bel  qu'il  s'agira  dans  celui-ci. 

Ce  que  je  nomme  préjugé  féodal  ne  voit  dans  les  effets 
de  son  règne  qu'une  déviation  grosse  d'erreurs  de  cinq 
siècles  ;  on  ajoute  que  cette  déviation  conduisait  à  la 
Révolution,  la  rendait  comme  inévitable.  Avant  d'exa- 
miner le  fait,  il  est  urgent  de  considérer  les  conséquences 
d'une  telle  opinion. 


140  SUR    LA    MONARCHIE   CAPÉTIENNE 

C'est  avouer  qu'il  n'est  pas  un  reproche  encouru  par 
la  Révolution  qui  ne  tombe  sur  le  régime  qu'elle  rem- 
plaça. Malgré  des  apparences  trompeuses  qui  par  elle 
ont  pris  fin,  l'erreur  dont  elle  est  faite  dominait  sur  la 
France  ;  elle  dominait  depuis  cinq  siècles.  Elle  dominait 
avec  le  consentement  du  régime  de  qui  les  royalistes 
attendent  les  réparations  nécessaires. 

Or  voici  la  conséquence  certaine.  Prétendre,  sous  le 
nom  détesté  de  la  Révolution,  ne  corriger  rien  moins 
qu'une  erreur  de  cinq  siècles,  erreur  qui,  n'ayant  sou- 
levé aucune  protestation  des  hommes,  n'ayant  pas  empê- 
ché le  pays  de  s'élever  au  plus  haut  degré  de  la  gloire, 
passera  légitimement  pour  une  part  essentielle  de  la 
patrie,  c'est  soulever  une  querelle  de  secte.  C'est,  la  sou- 
levant contre  la  secte  révolutionnaire  elle-même,  donner 
à  celle-ci  l'avantage  de  l'attitude  patriote  et  française 
dont  elle  repousse  au  fond  les  conditions.  En  second  lieu, 
qu'elle  apparence  y  a-t-il  de  défendre  la  monarchie,  de 
défendre  les  principes  d'ancien  régime  contre  une  révo- 
lution dont  on  veut  que  ce  régime  ait  recueilli,  couvé, 
fait  éclore  le  principe  ?  Quel  moyen  de  proposer,  comme 
remède  à  celle-ci,  un  retour  à  des  institutions  qui  l'en- 
courageaient à  se  produire  ? 

Je  voudrais  qu'on  réfléchît  à  cela,  que  nos  dénoncia- 
teurs de  l'ancienne  monarchie  connussent  Terreur  de 
leur  attitude.  Elle  peut  aller  jusqu'au  ridicule,  en  tout 
cas  elle  les  retient  dans  une  impuissance  absolue.  Osent- 
ils  bien  réclamer  le  retour  d'un  régime  sous  lequel  ils 
avouent  (jue  la  France  s'est  égarée  pendant  la  moitié 
de  son  histoire  ?  11  faut  aimer  ce  qu'on  défend.  Si  les 
plus  grands  de  nos  rois  vous  font  horreur,  votre  philo- 
sophie de  l'histoire  ne  rétablira  jamais  la  royauté.  Que 
si  vous  arguez  de  ce  qu'elle  pourrait  être,  de  ce  que 
vous  prétendez  qu'elle   soit,  on   vous  dira  que  cela  est 


III.    LE    PRÉJUGÉ    FÉODAL  141 

trop  peu  certain  ;  que  si  vous  alléguez  votre  fidélité,  le 
pays  répondra  qu^il  s'en  moque. 

Ces  raisons  sont  plausibles  ;  elles  ne  préjugent  pas  le 
fait,  mais  elles  invitent  à  Texaminer. 

La  troisième  étape  de  la  monarchie  française,  atteinte 
sous  Philippe  le  Bel,  montre  Tintervention  du  roi  sur 
tous  les  points  du  territoire,  en  trois  manières  :  judi- 
ciaire, administrative  et  fiscale.  La  justice  du  roi  s'exerce, 
les  officiers  du  roi  commandent,  les  impôts  royaux  sont 
perçus,  depuis  ce  règne,  par  tout  le  territoire  dont  le  roi 
est  seigneur. 

Cette  ingérence  universelle  représente  une  extension 
de  l'autorité  que  les  rois,  aux  premiers  temps  de  la  mo- 
narchie capétienne,  exerçaient  à  peu  près  de  la  même 
manière  que  les  possesseurs  de  grands  fîefs. 

Les  droits  de  ceux-ci  dans  leur  domaine  étaient  pro- 
prement régaliens.  Leur  seigneurie  pourtant  n'empêchait 
pas  une  indépendance  des  vassaux,  une  dispersion  de 
l'autorité,  que  le  roi  fit  cesser  chez  lui. 

Il  mit  partout  des  fonctionnaires  sous  le  nom  de  bail- 
lis et  de  sénéchaux,  auxquels  durent  obéir  ceux  qu'on 
nommait  tantôt  prévôts,  tantôt  vicomtes  ou  viguiers. 
Sous  ceux-ci,  au  dernier  degré  de  la  hiérarchie,  venaient 
les  sergents,  connus  par  le  rôle  d'huissier  qu'ils  tenaient, 
et  qu'on  leur  voit  jouer  dans  la  comédie  des  Plaideurs. 
Le  rôle  de  ces  fonctionnaires  s'étendait  à  la  fois  à  la 
justice  et  à  l'exécution  de  ses  arrêts.  On  en  peut  voir  le 
détail  très  bien  fait  dans  le  livre  de  M.  Boutaric,  la 
France  sous  Philippe  le  Bel. 

A  ce  mode  d'intervention,  il  faut  joindre  celui  qui 
tint  à  la  présence  de  notaires  royaux  chez  les  vassaux 
du  roi.  Les  actes  de  ces  notaires  obligeaient  les  parties 
à  aller  devant  la  lustice  rovale.  Un  autre  instrument  des 


142 


SUR   LA    MONARCHIE    CAPÉTIENNE 


mêmes  effets,  ce  furent  les  commissaires-enquêteurs,  que 
Philippe  le  Bel  envoya  de  1290  à  1300,  chargés  de  véri- 
fier et  de  régler  les  attributions  de  pouvoir,  et  au  nombre 
desquels  se  trouva  le  fameux  Guillaume  de  Nogaret. 

Cette  intervention  du  pouvoir  général  est  contraire  au 
droit  féodal.  Elle  enfante  la  centralisation. 

Il  est  à  peine  nécessaire  de  rappeler  quelles  choses 
diversement  odieuses  se  laissent  entendre  sous  un  tel 
mot  ;  mais  je  ne  pense  pas  que  personne  conteste  qu'il 
en  signitie  beaucoup  d'utiles,  de  désirables,  de  néces- 
saires. De  quelque  manière  qu'on  le  prenne,  quelques 
points  qu'on  réserve,  on  ne  saurait  éviter  que  tout  Etat 
ou,  si  Ton  craint  ce  mot,  tout  pouvoir  fort  suppose 
quelque  degré  de  centralisation.  Nulle  existence  politique 
ne  s'assure  que  moyennant  la  présence  du  pouvoir  sur 
les  différents  points  du  territoire  d'un  peuple.  Un  des 
propos  communs  des  dévots  de  la  vieille  France  est 
l'éloore  de  l'accroissement  de  celle-ci  sous  nos  rois.  On 
ne  saurait  tenir  à  cet  éloge  et  réprouver  en  même  temps 
l'extension  des  moyens  par  lesquels  ils  l'ont  mérité. 
L'unité  qu'ils  formaient  ne  consiste  pas  seulement  dans  la 
couleur  unique  dont  on  peint  sur  la  carte  des  provinces 
de  plus  en  plus  nombreuses,  mais  dans  les  liens  dont 
cette  couleur  est  le  signe.  Ces  liens  ne  sont  pas  autre 
chose  que  ceux  que  saint  Louis,  après  Philippe  Auguste, 
Philippe  le  Bel,  après  saint  Louis,  avaient  formés. 

Cent  ans  d'ingérence  arbitraire  et  de  tracas  imperti- 
nent pratiqué  par  les  pouvoirs  d'émeute  installés  dans 
nos  ministères  nous  ont  remplis  de  la  haine  de  l'admi- 
nistration et,  sous  le  couvert  de  mille  plaisanteries,  ont 
insinué  la  peinture  la  plus  défavorable  qu'on  puisse  faire 
de  sa  routine,  de  sa  raideur,  de  ses  caprices.  Telle  qu'on 
nous  la  fait  aujourd'hui,  c'est  un  luxe  ;  elle  constituait 
en  ces  temps-là  un  objet  de  première  nécessité.  Centra- 


III.    LE    PRÉJUGÉ    FÉODAL  143 

liser  alors  n'était  le  vœu  d'aucune  fantaisie  tyrannique, 
c'était  la  condition  de  Tordre  public,  tel  qu'une  grande 
nation  le  réclame. 

Effrayer  les  vassaux,  réduire  leur  turbulence  par  des 
exemples  dont  le  souvenir  subsistât,  démolir  leurs  châ- 
teaux, pouvait  suffire  un  temps.  Ce  sont  les  précautions 
de  la  force  contre  la  force,  par  où  toute  œuvre  d'auto- 
rité commence.  Ce  fut  l'œuvre  de  Louis  le  Gros.  Mais 
cette  pratique  élémentaire  ne  saurait  servir  à  de  longs 
desseins  ;  de  plus,  elle  est  impraticable  dans  l'étendue 
d'un  vaste  territoire.  Il  fallut  à  la  monarchie  d'autres 
garanties  d'obéissance  ;  il  fallut  celles  que  seules  les  ins- 
titutions donnent,  que  fixe  un  train  réglé  des  choses,  les 
liens  pacifiques  qu'on  ne  peut  rompre.  Ce  fut  le  fruit  de 
cette  centralisation. 

Je  vais  en  donner  plusieurs  exemples. 

On  sait  ce  qu'étaient  les  guerres  entre  les  seigneurs. 
Les  rois  les  interdirent  sous  le  nom  de  guerres  privées. 
La  suite  de  nos  sots  préjugés  fait  imaginer  dans  ces 
guerres  un  privilège  des  nobles.  Le  fait  est  que  toutes 
les  conditions  s'y  livraient  avec  une  pareille  ardeur  :  les 
bourgeois  se  faisaient  ces  guerres  de  ville  à  ville,  les 
vilains  de  village  à  village.  Ce  n^était  pas  alors  un  abus  ; 
le  défaut  d'organes  réglant  certains  conflits  les  rendit 
longtemps  inévitables  ;  Beaumanoir  en  parle  comme  d'une 
coutume  permise  ;  cela  compose  une  institution,  à  laquelle 
Tordre  royal  mit  fin. 

Les  rois  commencèrent  par  la  trêve  de  Dieu,  par  la  qua- 
rantaine le  roi,  qui  obligeaient  de  difPérer  ces  guerres. 
\J assurément  offrit  un  moyen  de  s'en  dispenser  à  qui 
voulait. 

Ces  actes  sont  antérieurs  au  règne  de  Philippe  le  Bel  ; 
ils  sont  de  saint  Louis.  Cependant  les  seigneurs,  et  en 
général  tout  Tordre  féodal,  n'en  firent  pas  de  moindres 


144  SUR    LA    MONARCHIE    CAPÉTIENNE 

murmures  que  de  ce  qui  se  vit  dans  la  suite.  Philippe 
le  Bel  enfin  interdit  ces  guerres  tout  à  fait.  Or,  comment 
lui  reprocher  cette  interdiction  ?  Raisonnable  dans  son 
principe,  elle  fut  heureuse  dans  ses  conséquences. 

Venons  à  Timpôt.  Le  soin  de  l'établir  fut  un  des  grands 
ouvrages  de  la  monarchie.  Le  commencement  des  grandes 
guerres,  au  temps  de  Philippe  le  Bel,  rendit  de  grandes 
sommes  d'argent  nécessaires.  Des  armées  de  cinquante 
mille  et  de  soixante  mille  hommes,  qu'on  mit  sur  pied 
dans  celle  de  Flandre,  entraînèrent  des  mesures  finan- 
cières dont  le  passé  n'offrait  pas  d'exemple. 

On  a  fait  cent  reproches  au  sujet  de  ces  mesures  ;  elles 
ont  rendu  ce  règne  célèbre.  Il  n'est  presque  pas  d'his- 
torien, de  ceux  pour  qui  le  premier  mot  de  l'histoire  est 
l'inintelligence  des  temps  mise  sous  le  nom  d'impartia- 
lité, qui  ne  signale  son  zèle  par  les  critiques  adressées  à 
Philippe  le  Bel  à  cet  égard.  Altération  des  monnaies, 
exactions,  ce  sont,  en  ce  qui  concerne  ce  prince,  des  lieux 
communs  de  nos  manuels.  Le  fait  est  que  de  ces  exac- 
tions et  de  ces  altérations  naquit  au  profit  de  la  France 
le  système  financier  d'un  grand  Etat.  Mais  quoi  1  un 
système  financier,  qu'est  cela  au  prix  du  crime  d'altérer 
les  monnaies?  Altérer  les  monnaies  1  la  morale  en  gémit, 
et  les  économistes  prononcent  d'un  air  capable  que  cette 
altération  «  constitue  une  opération  désastreuse  ».  Alté- 
rait-on la  monnaie  dans  Salente  ?  Quelques-uns  se  font 
de  ces  siècles  du  Moyen  Age  l'idée  d'une  sorte  de  Bétique, 
non  pas  de  la  Bétique  de  Fénelon,  mais  d'une  Bétique 
féodale  et  chevaleresque,  d'une  Bétique  de  style  trouba- 
dour, dont  la  salle  des  Croisades,  au  musée  de  Versailles, 
figure  assez  bien  l'expression. 

D'autres  s'attachent  au  régime  féodal  de  toute  l'ardeur 
qu'on  met  à  défendre  un  principe.  Mais  le  régime  féodal 
n'est  pas  un  principe.  Il  est  vrai  que  M.  Coquille  le  loue 


HT.    LE    PRÉJUGÉ    FÉODAL  145 

précisément  de  cela  ;  il  le  loue  de  n^'être  qu'un  fait.  Mais 
les  régimes  ne  sont  pas  plus  des  faits  que  des  principes  : 
ils  sont  des  accommodements. 

«  Les  générations  modernes,  dit  Fustel,  ont  dans  l'es- 
prit deux  idées  préconçues  sur  la  manière  dont  se  fon- 
dent les  gouvernements.  Elles  sont  portées  à  croire  tan- 
tôt qu'ils  sont  l'œuvre  de  la  force  seule  et  de  la  violence, 
tantôt  qu'ils  sont  une  création  de  la  raison.  C'est  une 
double  erreur  ;  l'origine  des  institutions  sociales  et  poli- 
tiques ne  doit  être  cherchée  ni  si  bas  ni  si  haut.  La  vio- 
lence ne  saurait  les  établir  ;  les  règles  de  la  raison  sont 
impuissantes  à  les  créer.  Entre  la  force  brutale  et  les 
vaines  utopies,  dans  la  région  moyenne  où  l'homme  se 
meut  et  vit,  se  trouvent  les  intérêts.  Ce  sont  eux  qui 
font  les  institutions  et  qui  décident  de  la  manière  dont 
un  peuple  est  gouverné.  » 

Voilà  le  vrai  point  de  vue  de  l'histoire.  Voilà  ce  qui 
fait  que  ce  profond  historien  protestait  contre  le  nom 
de  romaniste  qu'on  lui  donnait.  C'est  qu'il  reconnaissait 
que  les  institutions  ne  sont  pas  filles  des  circonstances 
seulement,  mais  aussi  des  efforts  que  font  les  hommes 
pour  s'en  affranchir.  En  accusant  Fustel  de  romanisme, 
M.  Flach  n'a  pas  considéré  cela.  Il  reste  enfermé  dans 
le  point  de  vue  de  fatalisme  immobiliste  dont  Taine 
fournit  un  si  frappant  exemple.  Ce  n'est  pas  ainsi  que 
vont  les  choses,  elles  sont  en  oscillation  perpétuelle  ; 
l'excellence  d'un  fait,  ni  celui  d'une  doctrine,  ne  saurait 
les  assurer  jamais.  «  Les  corps  politiques,  dit  Rivarol, 
recommencent  sans  cesse  ;  ils  ne  vivent  que  de  remèdes.  » 
Le  régime  féodal  est  né  du  patronage  romain  d'une  part 
et  de  la  mainbour  germanique,  en  vertu  desquels  un 
homme  engageait  ses  services  à  un  autre  et  lui  enga- 
gea ensuite  sa  terre,  en  échange  de  sa  protection.  Ces 
engagements  de   terre  se  présentent  déjà  à  Rome  dans 

DiMiBR.  Préjugés  13 


146  SUR    LA   MONARCHIE   CAPÉTIENNE 

la  pratique  du  précaire,  h' immunité,  qu'on  voit  accorder 
par  les  rois  mérovingiens  comme  autant  d'exceptions 
aux  ordres  de  l'administration  régulière,  eut  pour  effet 
d'achever  le  système,  qui  fut  celui  de  la  foi  et  de  l'hom- 
mage. 

Telles  sont  les  causes  du  régime  dans  le  passé,  celles 
que  pour  plus  de  précision  je  demande  la  permission 
d'appeler  causes  immanentes.  Les  transcendantes  ont 
bien  plus  d'importance  :  ce  sont  celles  qu'introduit  la 
propre  action  des  hommes.  Avant  Rome  et  la  Germanie, 
avant  la  mainbour  et  le  précaire,  la  féodalité  a  pour 
auteur  deux  choses  :  l'initiative  des  particuliers.  Terreur 
des  rois  mérovingiens.  Initiative  commandée  par  Finsé- 
curité  des  temps;  erreur  causée  chez  ces  princes  barbares 
par  un  défaut  de  prudence  politique. 

«  Ces  idées  (la  foi  et  Thommage),  dit  Fustel  *,  étaient- 
elles  féodales  ou  germaniques,  on  ne  saurait  le  dire  ;  car 
d'une  part  on  ne  peut  les  constater  ni  dans  ce  qu'on  sait 
de  l'ancienne  Germanie  ni  dans  ce  qu'on  sait  de  l'Em- 
pire romain,  et  d'autre  part  on  les  voit  régner  au  vu*  siè- 
cle aussi  bien  chez  l'une  que  chez  l'autre  race. 

«  Il  est  possible  qu'elles  soient  venues  à  l'esprit  des 
hommes  à  la  suite  du  désordre  général  qui  accompagna 
les  invasions.  Elles  grandirent  à  mesure  que  l'autorité 
publique  s'affaiblit.  Elles  prirent  de  la  force  dans  les 
interminables  guerres  civiles  des  Mérovingiens. 

«  Elles  se  répandirent  bien  vite  dans  tous  les  esprits. 
Nous  les  constatons  d'abord  chez  les  rois  eux-mêmes.  Il 
ne  paraît  pas  que  les  princes  francs  aient  bien  compris 
le  système  administratif  des  Romains  ;  ils  le  laissèrent 
debout  comme  tout  le  reste,  ils  en  usèrent  comme  d'un 
moyen  commode  de  lever  les  impots,  de  brider  les  popu- 

] .  Les  Origines  du  Système  féodal,  p.  400. 


m.    LE    PRÉJUGÉ   FÉODAL  147 

lations  et  de  récompenser  leurs  fidèles  ;  mais  ils  ne 
semble  pas  qu'ils  en  aient  jamais  apprécié  les  avantages 
politiques.  Ils  furent  toujours  en  défiance  à  son  égard,  et 
la  manière  même  dont  ils  distribuaient  les  fonctions 
administratives  marque  le  peu  de  cas  qu'ils  faisaient  du 
système.  Sans  réflexion  ils  travaillèrent  contre  leur  pro- 
pre administration  et  firent  tout  ce  qu'il  fallait  pour 
qu'elle  tombât.  Ils  inclinaient,  sans  s'en  rendre  bien 
compte,  vers  une  autre  forme  de  gouvernement,  où  il 
n'y  aurait  plus  d'administration.  » 

Il  ne  faut  pas  médire  de  ce  qui  s'ensuivit.  Ce  fut,  si  on 
a  égard  aux  circonstances,  une  façon  d'ordre,  et  les  meil- 
leures mesures  dont  les  hommes  aient  su  s'assurer  contre 
la  difficulté  et  les  malheurs  des  temps,  malheurs  que  des 
causes  divisées  ne  rendent  attribuables  à  personne.  Le 
chapitre  suivant  contiendra  le  juste  tribut  d'éloges  que 
mérite  le  régime  féodal. 

Mais  il  s'agit  ici  non  de  le  juger  en  soi  et  par  com- 
paraison aux  circonstances  seulement,  il  s'agit  de  le  com- 
parer à  un  autre  système,  que  le  progrès  des  temps  ren- 
dait possible.  Tout  tient  à  ce  progrès  des  temps.  Sans 
oublier  l'empressement  généreux  avec  lequel  les  bons 
rois,  si  nombreux,  si  actifs,  disposèrent  de  leur  puissance 
pour  rendre  leurs  sujets  heureux,  gardons  de  donner 
dans  la  fable  royaliste  d'une  monarchie  vengeresse  des 
opprimés,  surajoutée  à  la  fable  révolutionnaire  de  la  mé- 
chanceté des  seigneurs.  Le  sentimentalisme  et  la  peur 
trouvent  leur  compte  dans  ce  parti.  Quelle  douceur,  en 
se  dispensant  de  réfuter  un  mensonge,  de  s'abandonner 
aux  images  de  la  vertu  descendue  sur  la  terre  sous  la 
forme  d'une  institution  !  Mais  il  n'y  a  pas  d'institutions 
de  ce  genre  ;  l'intérêt  bien  réglé  sert  de  base  à  toutes. 
Celui  de  la  monarchie  fut  de  pourvoir  au  bien,  à  mesure 
que  le  temps  et  ses  forces  le  permirent.  Le  roi  de  France 


448  SUR    LA    MONARCHIE    CAPÉTIENNE 

ne  parut  ni  en  redresseur  de  torts,  ni  en  protecteur  des 
faibles,  ni  en  consolateur  des  pauvres  et  des  orphelins  ; 
il  fut,  après  l'ordre  féodal,  par  le  ressort  de  sa  fonction, 
l'instrument  d'un  ordre  meilleur. 

Ce  n'est  pas  d'autre  chose  que  le  peuple  était  en  peine. 
Les  hommes  de  ce  temps  ne  réclamaient  pas  ce  que 
nous  appelons  la  liberté  ;  ils  soupiraient  après  la  paix.  Il 
faut  lire  sur  ce  sujet  le  travail  demeuré  en  articles  de 
Fustel  de  Coulanges  sur  l'organisation  de  la  justice  '. 
Tout  le  mouvement  vint  de  ce  qu'on  nomma  alors,  d'un 
mot  chargé  de  sens,  les  associations  Je  paix.  La  forma- 
tion de  ces  associations  est  quelque  chose  de  comparable 
à  ce  qu'on  vit  du  côté  des  communes. 

Elles  naissaient  d'initiatives  privées  et  venaient  de  la 
masse.  La  fatigue  des  discordes  et  le  tourment  de  la 
guerre,  ressenti  à  proportion  que  le  progrès  des  temps 
faisait  espérer  de  mieux  faire,  firent  que  les  hommes  s'uni- 
rent pour  s'assurer  le  bienfait  de  la  justice.  Ils  juraient 
de  s'en  rapporter  à  la  décision  de  juges  choisis  par  eux. 
Ces  essais  laissés  à  eux-mêmes  ne  devaient  pas  réussir  ; 
il  fallut  que  le  roi  s'en  entremît.  En  cette  rencontre 
comme  en  d'autres,  les  faits  font  voir  l'institution  venant 
à  bout  des  entreprises  auxquelles  les  bonnes  volontés 
toutes  seules  échouent.  Saint  Louis,  qui  fut  le  grand  jus- 
ticier de  la  monarchie,  protégea  ces  associations.  Alphonse 
de  Poitiers,  son  frère,  en  fit  autant  dans  son  comté  de 
Toulouse,  en  attendant  la  réunion  de  ce  grand  fief  à  la 
couronne. 

Imaginer  que  saint  Louis  et  Alphonse  de  Poitiers  com- 
promettaient l'avenir  du  pays  et  préparaient  la  Révolu- 
tion par  l'intrusion  de  la  justice  royale  sur  les  divers 
points   du  territoire,  c'est  faire  le  procès  à  toute  l'his- 

1.  Etude  historique  sur  l'Organisation  de  la  justice  dans  l'Antiquité 
et  dans  les  Temps  modernes.  —  flerue  des  Deux  Mondes,  ann.  1871. 


m.    LE    PRÉJUGÉ    FÉODAL  149 

toire  de  France.  Cependant  Philippe  le  Bel  ne  fît  qu'a- 
chever leur  œuvre. 

Il  le  put,  ainsi  que  d'autres  avaient  pu  l'entreprendrey 
grâce  aux  circonstances  favorables,  grâce  à  l'impression 
désormais  effacée  des  dernières  invasions  barbares,  grâce 
aux  forces  nationales  qui,  renaissant  peu  à  peu,  encou- 
rageaient le  pouvoir  dans  ces  voies,  grâce  aux  forces 
acquises  par  l'institution  même,  qui  permettaient  ces 
grands  desseins. 

Le  préjugé  attribue  ces  changements  à  l'influence  des 
légistes.  Cette  influence  est  signalée  par  la  renaissance  du 
droit  romain.  Dans  la  réprobation  portée  contre  la  mo- 
narchie administrative,  on  ne  sépare  pas  de  Philippe  le 
Bel  le  droit  romain  et  les  légistes.  Il  reste  à  parler  de 
Tun  et  de  Tautre. 

On  se  fait  des  légistes  une  singulière  idée,  quand  on 
se  les  représente  comme  une  classe  d'hommes  que  leur 
intérêt  particulier  poussait  à  transformer  la  monarchie. 
On  se  fait  du  choix  qu'en  firent  les  rois  une  idée  non 
moins  chimérique,  quand  on  croit  ce  choix  dicté  par  le 
dessein  d'abattre  tout  ce  qui  s'opposait  à  l'ingérence 
royale. 

Les  légistes  (que  ceux  que  le  nom  met  en  défiance  se 
rassurent  au  simple  aspect  de  la  chose)  n'étaient  autre 
chose  que  des  hommes  instruits  de  la  matière  des  lois 
qui  prêtèrent  leurs  lumières  aux  juges.  Comme  l'ordre 
proprement  monarchique,  les  légistes  sont  une  nouveauté 
à  l'égard  du  régime  féodal. 

Selon  l'ordre  propre  à  ce  régime,  les  hommes  sont 
jugés  par  leurs  pairs.  Aucun  juge  de  profession  n'existe  ; 
nulle  rubrique  spéciale  n'est  requise  pour  décider  les  dif- 
férends. A  tous  les  degrés  de  la  hiérarchie,  les  contes- 
tants trouvaient  un  tribunal  composé  d'hommes  de  même 


150  SUR    LA    MOxNARCHlE    CAPÉTIENNE 

condition  qu'eux,  qui  les  départageaient  avec  le  secours 
des  seules  lumières  naturelles,  joint  l'expérience  tirée 
d'un  genre  de  vie  semblable  à  celui  d'où  venaient  les  pro- 
cès. Pour  employer  un  mot  moderne,  c'était  le  jury  à 
tous  les  degrés. 

Cette  institution  a  ses  avantages.  Entre  plusieurs  in- 
convénients qu'elle  offre,  il  faut  compter  la  sujétion  à 
laquelle  elle  range  les  citoyens  chargés  d'exercer  la  jus- 
tice, et  les  erreurs  de  jugement  que  ne  saurait  manquer 
d'entraîner  leur  inexpérience.  Quoi  qu'il  en  soit,  personne 
ne  pense  que  le  jury  ou  des  cours  des  pairs,  telles  que 
la  féodalité  les  pratiqua,  puissent  suffire  à  toutes  les  ren- 
contres où  il  faut  des  juges. 

Au  commencement  peut-être  cela  parut  possible.  Mais, 
à  mesure  que  le  nombre  des  procès  grandit  et  qu'ils 
devinrent  plus  difficiles,  il  fallut  songer  à  des  hommes 
en  qui  la  connaissance  des  affaires  fut  le  fruit  d'une 
application  particulière.  On  les  souhaita  ;  ils  se  présen- 
tèrent d'eux-mêmes  :  en  cette  affaire  comme  en  toutes 
les  autres,  les  gens  de  métier  prirent  en  main  la  pra- 
tique. 

On  en  reçut  d'abord  quelques-uns  dans  les  cours  des 
pairs  dont  je  parle,  aucun  autre  changement  ne  surve- 
nant d'ailleurs.  11  arrivait  seulement  que  de  plus  habiles 
étaient  mêlés  aux  autres  pour  rendre  la  sentence  plus 
facile.  Le  président  continue  d'être  choisi  dans  le  rang 
féodal  supérieur  à  la  cour  ;  aucune  procédure  n'est  chan- 
gée. Mais  on  ne  put  éviter  que  des  hommes  plus  instruits 
ne  prissent  l'empire  et  n'accaparassent  peu  à  peu  l'in- 
fluence. Telle  fut  l'histoire  de  cette  nouveauté.  Elle  alla 
si  loin  qu'à  la  fin  les  légistes,  croissant  en  nombre,  com- 
posèrent presque  à  eux  seuls  la  cour,  que  désertaient 
d'eux-mêmes  les  autres  juges.  Ainsi  se  forma  dans  notre 
pays  la  magistrature  de  métier. 


m.    LE    PRÉJUGÉ    FÉODAL  151 

On  en  trouve  le  début  dans  le  xi«  siècle.  Le  xiii*  en 
vit  l'aboutissement. 

J'ai  dit  que  ces  légistes  n'étaient  pas  une  classe.  La 
communauté  de  métier  seule  en  fît  une.  Ce  serait  une 
erreur  que  de  les  croire  de  roture.  Le  célèbre  Beauma- 
noir,  ainsi  que  Pierre  de  Fontaines,  appartenait  à  la  no- 
blesse. Un  grand  nombre  venaient  des  rangs  du  clergé. 
Les  documents  du  temps  font  voir  les  tribunaux  rem- 
plis d'ecclésiastiques.  11  fallut  modérer  le  goût  qui  les  y 
portait  :  en  1163,  le  concile  de  Tours  interdit  aux  moines 
la  profession  de  légiste.  Ainsi  l'influence  des  légistes  ne 
doit  aucunement  passer  pour  un  trait  de  l'ascension  du 
«  tiers  état  ». 

Nous  chargeons  ce  mot  de  tiers  état,  et  toutes  les  for- 
mules où  il  entre,  d'un  sens  qui  sans  doute  aurait  étonné 
les  hommes  du  temps.  Il  ne  paraît  à  nos  yeux  qu'avec 
un  air  de  guerre,  tantôt  de  combat,  tantôt  de  victoire, 
toujours  en  marche  vers  des  conquêtes .  C'est  que  nous 
avons  pris  l'habitude  de  ne  concevoir  les  faits  historiques 
que  sous  Taspect  d'une  lutte  des  classes.  Elle  ne  paraît 
pas  avoir  existé  en  ce  temps-là.  Aussi  le  nom  de  tiers 
état,  ou  ce  qui  en  tient  la  place  pour  désigner  ce  qui  n'est 
ni  tonsuré  ni  noble,  ne  paraît-il  jamais  chez  les  contem- 
porains avec  l'allure  que  nous  lui  donnons. 

Qu'il  j  ait  eu  des  mœurs  particulières  à  ceux  qui,  ne 
portant  pas  l'épée,  n'appartenaient  pas  à  l'Eglise  et 
qu'en  ce  sens  on  puisse  parler  d'un  tiers  état,  je  ne  le 
nie  pas  ;  mais  il  est  sûr  qu'au  Moyen  Age  ce  mot  n'a 
pas  une  portée  politique.  On  ne  saurait  donc  voir  de 
contresens  comparable  à  celui  d'Augustin  Thierry  écri- 
vant ï Histoire  du  Tiers  Etat^  et  faisant  de  cette  histoire 
un  chapitre  de  l'histoire  politique  de  la  France.  C'est 
proprement  projeter  dans  le  passé  les  idées  de  la  bro- 
chure de  Sieyès.  Cette  brochure  présente  avec  véracité 


152  SUR     LA    MONARCHIE    CAPÉTIENNE 

des  antagonismes  existants  en  1789  ;  elle  n'offre  aucune 
mage  valable  de  ce  qui  se  passait  cinq  siècles  aupara- 
vant. 

Ainsi  la  faveur  dont  les  légistes  furent  l'objet  de  la 
part  des  rois  ne  tient  à  autre  chose  sinon  qu'ils  jugeaient 
les  affaires  comme  il  faut.  Elle  n'est  pas  le  signe  d'une 
préférence  des  rois  pour  aucune  classe  de  leurs  sujets. 
Cette  préférence  n'existait  pas.  Eût-elle  existé,  que  l'ori- 
gine des  légistes  défendrait  d'en  rechercher  les  effets  de 
ce  côté. 

La  centralisation  de  la  justice  sous  saint  Louis  acheva 
de  les  mettre  en  honneur.  On  eut  besoin  d'eux  plus  que 
jamais.  Leur  élévation  coïncide  avec  le  développement 
de  la  justice  du  roi,  avec  l'extension  des  cas  royaux,  avec 
la  division  qui,  depuis  le  règne  de  saint  Louis,  fut  intro- 
duite dans  la  cour  du  roi. 

Jusque-là  cette  cour  n'avait  formé  qu'une  assemblée. 
On  y  distingua  trois  corps  alors  :  le  Parlement,  la  Cour 
des  comptes  et  le  Conseil.  Les  légistes  tinrent  dans  cha- 
cun d'eux  leur  place  ;  la  Cour  des  comptes  et  le  Parle 
ment  leur  appartinr  ent. 

A  l'égard  du  droit  romain,  c'est  un  fait  que  les  légistes 
en  ont  répandu  la  connaissance  et  établi  l'autorité.  Ont- 
ils  fait  cela  par  un  amour  pervers  et  réprouvé  de  Rome? 
par  esprit  de  caste  bourgeoise  qui  trouv  ait  de  ce  côté 
de  quoi  saper  la  noblesse  ?  par  esprit  césarien  inné  aux 
classes  inférieures,  qu'ils  brûlaient  de  répandre  dans 
l'esprit  des  rois  ?  On  a  dit  tout  cela  et  des  choses  appro- 
chantes. Ces  interprétations  appartiennent  au  roman.  La 
vérité  est  que  les  légistes  ont  étudié  le  droit  romain,  parce 
qu'on  ne  saurait  étudier  que  dans  les  livres  et  qu'il  n'y 
avait  de  livres  alors  que  de  droit  romain. 

L'enseignement    de    ce    droit   avait   cessé  un   temps. 


111.    LE    PRÉJUGÉ    FÉODAL  153 

M.  Flach  l'a  démontré  dans  son  excellente  Histoire  du 
Droit  romain  au  Moyen  Age,  Irnérius  fut  le  premier  qui 
reprit  cet  enseignement  à  l'université  de  Bologne,  de 
1100  à  1120.  En  France,  Orléans  se  mit  à  suivre  cet 
exemple  et  donna  son  nom  à  Técole  qui  en  restaura 
l'étude  chez  nous. 

Il  en  fut  de  cette  étude  comme  de  celle  de  la  philoso- 
phie. On  étudia  celle-ci  dans  Aristote,  parce  qu'on  ne 
possédait  que  les  livres  d'Aristote  :  toutes  les  écoles  en 
prirent  leur  pli.  Il  ne  faut  pas  douter  que,  si  d'autres 
traités  de  droit  que  les  romains  eussent  existé,  on  ne  s'y 
fût  instruit  pareillement. 

Nous  ne  nous  faisons  qu'à  peine  une  idée  de  la  curio- 
sité du  Moyen  Age.  Plusieurs  imaginent  ces  écoles  comme 
volontairement  bornées  à  quelques  sources,  par  pédante- 
rie et  par  nonchalance.  Les  bornes  intellectuelles  de  ce 
temps  proviennent  d'une  tout  autre  cause.  Elles  tiennent 
à  l'excès  même  de  la  curiosité,  pareille  à  celle  des  enfants, 
à  ce  désir  d'information  insatiable  qui  se  prend  aux 
recettes  d'alchimie,  aux  bestiaires,  à  l'histoire  d'Alexan- 
dre, aux  voyages,  à  l'astronomie  fantastique,  à  l'astrolo- 
gie, aux  preux  de  Gharlemagne,  au  Prêtre-Jean,  à  la 
médecine,  à  tout  ;  qui  ne  cherche  dans  le  style  le  prix 
d'aucun  ouvrage,  qui  ne  voit  dans  les  auteurs  anciens 
que  des  docteurs  et  des  révélateurs  de  secrets  :  vraie  rage 
d'entasser  et  d'apprendre  qui  n'a  le  temps  ni  de  classer 
ni  de  choisir,  qui  sert  de  préface  et  de  fondement  à  l'es- 
prit de  la  Renaissance,  qui  se  prolonge  dans  cette  époque 
même,  qui  ne  se  règle  tout  à  fait  qu'au  xvii"  siècle,  sous 
l'ascendant  tout-puissant  du  goût. 

De  pareilles  dispositions  ne  donnent  pas  lieu  d'éplu- 
cher les  lectures  dont  se  formait  l'esprit  de  ces  temps-là. 
Le  droit  romain  leur  fut  une  source  d'information  ;  il 
véhicula  pour  eux  la  science  des  causes,  qui  n'était  jus- 


154  SUR    LA    MONARCHIE    CAPÉTIENNE 


que-là  qu'en  germe  dans  le  bon   sens  naturel  de  cha- 
cun. 

M.  Coquille  dénonce  le  Digeste,  le  code  Théodosien, 
les  Pandectes,  découverts  à  Araalti  auxii*  siècle.  Il  veut 
que  l'Empire  romain  soit  le  désordre  essentiel,  et  pro- 
prement l'ouvrage  du  diable.  11  réfute  sur  ce  point  Bos- 
suet,  qui  le  juge  d'une  manière  différente.  Il  dit  que 
l'autorité  du  roi  sur  les  communes  est  Tœuvre  maudite 
des  légistes,  quand  elle  se  trouve  déjà  sous  la  plume  de 
Louis  VII  dans  sa  correspondance  avec  Suger. 

C'est  qu'en  vérité  les  rois  de  France  n'avaient  nul 
besoin  du  droit  romain  pour  agir  suivant  les  communs 
principes  du  gouvernement  des  sociétés.  L'institution 
féodale  ne  pouvait  avoir  qu'un  temps.  Née  au  milieu  du 
trouble  et  de  Tinsécurité,  le  plus  bel  éloge  qu'on  puisse 
faire  d'elle  est  d'avoir  abrité  les  hommes  dans  une  période 
où,  sans  cette  institution, le  monde  eût  roulé  à  la  barbarie 
pure.  Elle  n'était  pas  faite  pour  durer  dans  des  temps 
plus  voisins  de  l'ordinaire  allure.  Ceux-ci  se  rangent  natu- 
rellement à  ce  train  moins  exceptionnel  dont  le  gouver- 
nement romain  avait  offert  l'exemple. 

La  royauté,  tant  par  ce  qu'elle  tenait  de  lointaines  tra- 
ditions romaines  que  par  sa  nature  même  qui  la  mettait 
au-dessus  de  l'institution  féodale,  devait  retourner  avec 
le  temps  à  ce  train  commun  et  à  des  principes  qui  seraient 
mieux  nommés  humains  que  romains. 

J'ai  dit  que  jamais  la  monarchie  ne  put  passer  pour 
une  pièce  du  régime  féodal.  Elle  appartient  par  son  ins- 
titution à  un  autre  ordre  de  société.  La  notion  de  l'intérêt 
commun,  de  l'obéissance  impersonnelle,  de  la  sujétion 
présumée,  non  jurée,  est  à  sa  base.  J'ai  montré  que  les 
vestiges  d'une  telle  institution  n'avaient  pas  plus  péri  que 
le  nom  ;  de  sorte  qu'il  doit  être  permis  de  considérer  la 
monarchie,  tout  le  temps  que  dura  la  féodalité,  à  la  fois 


m.    LE    PRÉJUGÉ    FÉODAL  155 


comme  un  témoin  du  passé  et  comme  une  réserve  de 
l'avenir. 

«  Il  faut  remarquer,  dit  excellemment  Fustel  \  que, 
comme  les  droits  régaliens  n'avaient  jamais  été  formelle- 
ment enlevés  aux  rois,  ni  annulés  par  aucun  acte  régalien, 
qu'ils  n'étaient  que  la  continuation  de  Tautorité  royale, 
qu'en  principe  ils  n^'avaient  pas  cessé  d'appartenir  aux 
rois,  il  ne  fut  pas  très  difficile  aux  rois  de  les  ressaisir 
plus  tard.  Quand  ils  les  reprirent  aux  comtes  et  aux  évê- 
ques,  ils  les  retrouvèrent  intacts.  » 

Dans  ce  lucide  exposé  de  la  question_,  on  trouvera 
mieux  peut-être  qu'un  oracle  de  l'histoire  ;  je  veux  dire 
quelque  chose  comme  une  revendication  du  droit  histo- 
rique en  faveur  d'une  cause  décriée  par  ceux  qui  se  croient 
amis  de  la  tradition.  Les  droits  que  Ton  marchande  appar- 
tenaient au  roi;  ils  priment  en  ancienneté  ceux  des  sei- 
gneurs. 

On  s'est  fâché  qu'à  cette  époque  le  droit  écrit  ait  rem- 
placé en  plusieurs  lieux  le  droit  coutumier.  Abusant  du 
principe  établi  chez  Maistre,  concernant  la  folie  d'écrire 
les  constitutions  des  Etats,  on  a  voulu  voir  une  déca- 
dence dans  le  principe  même  des  parchemins,  inséparable 
des  bureaux.  Mais  on  ne  gouverne  pas  un  grand  peuple 
sans  règlements  et  sans  bureaux.  Maistre  n'a  parlé  en 
ces  termes  que  de  l'essentiel  des  constitutions  et  des  rai- 
sons secrètes  de  l'obéissance  des  peuples.  C'est  se  moquer 
de  confondre  le  mystère  de  l'État  avec  un  règlement  de 
marché  ou  de  touage. 

On  objecte  le  rôle  de  la  noblesse  d'x\ngleterre  à  tra- 
vers l'histoire  de  ce  pays.  On  se  plaint  que  la  nôtre,  de 
bonne  heure  immolée  aux  envahissements  de  la  royauté, 
ait  été  empêchée  de  jouer  ce  rôle  modérateur  auquel  il 

1.  Transformation  de  la  Monarchie  carolingienne ,  p.  664. 


156  SUR    LA    MONARCHIE    CAPÉTIENNE 

est  admis  que  tient  la  stabilité  chez  nos  voisins.  Tout 
cela  n'est  que  des  reproches  frivoles. 

En  aucun  temps  la  noblesse  de  France  n'a  montré 
d'aptitudes  à  un  rôle  politique.  Plus  ou  moins  affranchie 
du  joug  de  la  royauté  à  cet  égard,  elle  ne  sut  jamais, 
pareille  à  la  noblesse  de  Rome  dans  les  derniers  temps 
de  la  République,  que  fomenter  la  guerre  civile.  Repro- 
cher à  la  monarchie  d'avoir  détruit  cet  organe  chez  elle, 
c'est  donc  mentir  à  la  vérité  de  l'histoire.  Regretter  que 
cet  organe  ait  manqué  n'aurait  de  raison  que  si  la  France 
en  avait  souffert  en  effet. 

Bon  pour  l'Angleterre  ;  mais  en  vertu  de  quelle  règle 
la  France  ne  serait-elle  admise  à  justifier  son  histoire 
que  d'après  l'exemple  de  celle-ci  ?  La  noblesse  française 
a  formé  le  plus  magnifique  commandement  des  armées 
que  l'ancienne  Europe  ait  contemplé.  Son  rôle  dans  les 
batailles,  est-ce  un  rôle  négligeable  ?  Etait-il  plus  glo- 
rieux de  contrôler  le  pouvoir,  d'entrer  dans  les  disputes 
de  droits  et  de  prérogatives  judiciaires,  de  fronder,  comme 
au  temps  du  cardinal  de  Retz,  de  concert  avec  les  Par- 
lements ?  ou  de  jouer  au  philosophe,  comme  au  temps 
de  Rousseau,  de  Raynal  et  de  Beaumarchais  ?  Ce  sont 
des  taches  dans  son  histoire.  Le  reste  a  de  quoi  faire 
l'orgueil  de  tout  ce  qui  porte  un  nom  français,  il  a  de 
quoi  empêcher  qu'aucune  autre  noblesse  ne  soit  pré- 
férée à  la  nôtre.  Voilà  la  vérité  des  faits,  voilà  ce  qu'il 
ne  faut  pas  se  lasser  de  répéter. 

Que  si  l'on  objecte  que  cet  effacement  politique  a  dé- 
chaîné la  Révolution,  on  ne  fait  que  montrer,  par  un 
exemple  de  plus,  avec  quelle  facilité  la  Révolution  se 
plie  à  tous  usages  dans  les  querelles  cherchées  de  nos 
anciennes  institutions. 

J'ai  entendu  M.  Larroumet,  en  Sorbonne,  donner  pour 
cause  à  la  Révolution  les  peintures  italiennes  du  château 


III.    LE    PRÉJUGÉ    FÉODAL  157 

de  Fontainebleau.  D'autres  ont  inventé  la  centralisation 
consommée  par  Philippe  le  Bel.  Mais  en  vérité  quelle 
centralisation  ?  S'imagine-t-on  que  celle-là  ressemblait  à 
la  nôtre  ?  Avons-nous,  je  le  demande,  quelque  chose  de 
comparable  à  ce  que  furent,  après  le  règne  de  Philippe 
le  Bel  et  tant  que  dura  l'ancien  régime,  les  libertés  des 
provinces  et  des  villes  et  l'autonomie  des  divers  corps  ? 


CHAPITRE     Vil 


LA    DIFFAMATION    DU    SERVAGE 


L'institution  du  servage  est  de  celles  qui  sont  le  plus 
d'usage  pour  décrier  le  passé.  C'est  un  des  points  aigus 
de  ce  livre.  Ce  n'en  est  pas  le  plus  important,  et  le 
grand  rôle  qu'il  joue  dans  la  critique  tient  au  poids  dont 
le  sentiment  du  peuple  pèse  de  nos  jours  en  ces  affaires  ; 
il  est  Teffet  de  la  démocratie. 

Le  tableau  du  servage,  tel  qu'on  le  représente,  a  pour 
effet  d'effrayer  le  peuple  et  de  soulever  sa  haine  ;  cepen- 
dant l'institution  est  généralement  reconnue  par  les 
gens  instruits  comme  passable.  N'hésitons  pas  à  dire 
qu'elle  compte  au  nombre  des  grands  bienfaits  de  ces 
temps-là,  et  en  général  au  nombre  des  institutions  les 
plus  humaines  qu'on  ait  connues. 

L'éloge  de  la  monarchie  répandu  aux  précédents  cha- 
pitres se  présente  en  opposition  avec  le  régime  féodal. 
J'ai  fait  voir  ce  régime  contraire  premièrement  à  l'es- 
sence de  la  monarchie,  en  second  lieu  à  son  œuvre  mili- 
taire et  à  son  œuvre  administrative.  Cependant  on  ne 
saurait  quitter  le  Moyen  Age  sans  présenter  l'éloge  de 
la  féodalité. 

Le  décri  qu'on  en  fait  ne  tient  à  aucune  des  causes 
examinées  dans  ce  qui  précède.  On  ne  reproche  à  la  féo- 
dalité ni  le  morcellement  ni  le  désordre  politique  ;  on  lui 
reproche  l'oppression  des  faibles. 

Remarquons  en  passant  l'erreur  de  ce  point  de  vue. 


LA    DIFFAMATION    DU    SERVAGE  159 

Il  néglige  les  grands  intérêts,  les  horizons  du  commun 
salut  ;  volontairement  ramené  sur  une  seule  classe  de 
citoyens,  sur  celle  dont  le  sort  justement  se  ressent  plus 
que  tout  autre  de  la  fortune  publique,  il  n'a  de  zèle,  à 
Texclusion  de  tout  le  reste,  que  pour  les  faibles  et  les 
petits. 

La  raison  politique  n'interdit  pas  ce  zèle.  Elle  enseigne 
seulement  qu'il  est  vain  quand  on  prétend  ne  connaître 
rien  de  plus.  Elle  tient  le  sort  des  dernières  classes  pour 
une  partie  de  Tordre  public  et  réprouve  un  régime  où 
la  misère,  la  faim,  la  dégradation^  l'ignorance  seraient 
leur  partage.  Un  tel  état  des  dernières  classes  exerce  la 
sollicitude  de  tous  les  gouvernements  sages,  moins  à 
cause  de  la  louable  pitié  qu'il  excite  qu'à  cause  des 
règles  politiques  qui  font  prévoir  dans  ce  fait  la  ruine 
générale. 

Le  préjugé  révolutionnaire  enseigne  à  ne  reconnaître 
dans  ce  sort  des  petits  que  Tobjet  d'un  devoir  moral  ;  il 
y  subordonne  tout  l'Etat.  Cet  intérêt  particulier,  dans 
une  fonction  qui  ne  doit  considérer  que  les  intérêts  géné- 
raux, ruine  l'Etat  sans  profit  pour  ceux  qu'on  lui  pré- 
fère. Ceux-ci  pâtissent  deux  fois  de  la  Révolution  :  de 
l'impuissance  à  laquelle  son  erreur  la  condamne  et  de 
la  banqueroute  sociale  à  laquelle  elle  aboutit. 

En  face  de  ce  résultat,  il  ne  serait  pas  inutile  de  mettre 
les  exemples  d'un  régime  né  de  tout  autre  chose  que 
de  sollicitude  morale  et  de  pitié.  L'imminence  du  danger 
ressenti  par  chacun  laisse  peu  de  place  à  ces  sentiments. 
Le  jeu  réglé  des  intérêts  fît  tout.  Il  fît  tout  dans  un 
temps  où  les  leçons  de  l'Église,  seul  héritage,  avec  la 
royauté,  que  le  monde  eût  sauvé  des  Barbares,  rendaient 
les  hommes  capables  des  grands  principes  de  Tordre. 
11  faut  ici  considérer  deux  choses  :  ce  que  fut  en  soi 
le  servage,  et  dans  quelles  conditions  il  s'est  établi.  Ce 


160  LA    DIFFAMATION    DU    SERVAGE 


second  point  est  nécessaire,  s'il  est  vrai  que  les  institu- 
tions ne  se  jugent  bien  que  par  comparaison. 

Le  commun  de  nos  contemporains  se  fait  des  serfs 
l'idée  d'une  sorte  d'esclaves  ;  on  se  les  définit  comme  le 
bien  et  la  chose  d'un  maître.  A  cela  est  joint  le  tableau 
d'une  misère  extrême,  telle  qu'elle  peut  être  dans  les 
campagnes,  faite  des  mille  infortunes  auxquelles  le  paysan 
vit  exposé.  Les  impôts,  la  corvée,  la  portent  au  dernier 
degré  du  malheur.  Il  n'est  pas  jusqu'à  ce  mot  de  servi- 
tude de  la  glèbe,  qui  ne  serve  à  nous  effrayer.  Ainsi  la 
condition  du  serf  se  présente  comme  un  comble  de  pau- 
vreté, de  souffrance  et  d'oppression. 

Dans  un  temps  où  s'élaboraient  les  divers  mensonges 
historiques  dont  l'opinion  contemporaine  est  faite,  Collin 
de  Plancy  rédigeait  ainsi  l'article  des  serfs  dans  son 
Dictionnaire  féodal  '  (cet  ouvrage  est  de  1819)  : 

Las  esclaves  ou  serfs  et  les  vilains  ou  domestiques  de  la 
campagne  ne  demeuraient  pas  dans  la  maison  du  seigneur, 
mais  ils  n'en  dépendaient  pas  moins  des  caprices  de  ce  tyran, 
qui  les  vendait  comme  des  animaux  avec  le  champ  qu'ils 
cultivaient  et  la  cabane  où  ils  attendaient  la  mort.  Non  seu- 
lement leur  cupidité  les  portait  à  accabler  ces  esclaves  d'un 
travail  insupportable,  mais  leur  moindre  fantaisie  inlligeait 
à  ces  malheureux  des  peines  eicles  tribulations  incroyables^ 
sans  aucun  motif  d'intérêt. 

Chacun  a  pu  recueillir  l'écho  de  ce  genre  de  propos 
dans  nos  manuels  de  classe  : 

Au  Moyen  Age,  écrit  l'un  d'eux,  le  paysan  a  un  sort 
affreux.  Dans  sa  pauvre  cabane,  il  vit  comme  un  lièvre  pol- 
tron. Toujours  il  a  l'oreille  tendue.  Au  premier  signal  il 
s'enfuit  avec  sa  femme  et  ses  enfants... 

1.  T.  II,  pp.  247,  248. 


LA  DIFFAMATION  DU  SERVAGE  161 

Je  ne  relèverai  pas  ici  rabjection  de  ces  mensonges  ; 
ce  qu'il  ne  faut  pas  manquer  de  remarquer,  c'est  le  style 
qui  en  est  inséparable.  Bien  ou  mal,  les  uns  avec  quelque 
teinture  de  lettres,  les  autres  en  simples  goujats,  tous 
ces  écrivains  déclament.  L'enflure  est  inséparable  de 
leurs  propos.  Elle  Test  par  l'effet  de  la  méchanceté  d'une 
cause  qui  périt  quand  on  l'examine. 

A  ces  propos  et  à  mille  autres,  un  mot  pour  réponse 
suffira.  La  servitude  de  la  glèbe  renverse  tout  ce  tableau. 
On  croit  qu'elle  en  fait  le  trait  le  plus  noir  ;  c'est  le 
contraire  qui  est  vrai. 

Car  qu'on  réfléchisse  à  ceci.  Le  serf  attaché  à  la  terre, 
c'est  la  terre  elle-même  vouée  au  serf,  vouée  dans  des 
conditions  d'avenir  et  de  sécurité  dont  les  modernes 
conçoivent  à  peine  les  avantages.  C'est,  dis-je,  la  terre 
vouée  au  serf  ;  partant,  c'est  le  propriétaire  lui-même  de 
la  terre  engagé  envers  le  serf. 

Qu'on  pèse  les  termes  de  cet  engagement  :  il  n'en  est 
pas  de  plus  rigoureux.  En  vertu  et  par  l'effet  direct  de 
la  servitude  de  la  glèbe,  le  seigneur  ne  peut  ni  changer 
le  serf  de  place,  ni  le  renvoyer,  ni  ôter  la  succession  de 
terre  à  ses  enfants.  * 

Si  la  terre  est  vendue,  le  serf  reste.  Nos  dénonciateurs 
appellent  cela  être  vendu  avec  le  champ.  En  effet,  tout 
comme  les  locataires  à  bail  d'une  maison  sont  vendus 
avec  la  maison.  Ceia  justement  n'arrive  qu'à  titre  de 
garantie,  dont  ces  locataires  profitent.  Celui  qui  s'en 
fâcherait,  comme  d'une  disposition  contraire  à  sa  dignité, 
passerait  pour  fou  aux  yeux  de  tous  ;  la  dignité  mise  en 
avant  par  les  révolutionnaires  est  tout  juste  de  ce  niveau. 

Donc  la  servitude  ou  servage  de  la  glèbe  n'est  que 
le  nom  d'un  contrat  perpétuel  entre  le  propriétaire  et 
le  paysan,  contrat  qui  ne  pouvait  être  rompu,  si  ce  n'est 
d'un   consentement    mutuel  ;   il  ne  pouvait  pas  l'être, 

DiMiER.  Préjugés  !  ; 


162  LA    DIFFAMATION    DU    SERVAGE 

dis-je,  même  au  prix  de  rafTranchissement  du  serf. 
Devant  l'offre  de  cet  affranchissement,  ce  serf  peut  obli- 
ger son  maître  à  le  garder.  11  le  peut,  et,  quelque  éton- 
nant que  cela  paraisse  à  des  esprits  imbus  du  préjugé 
moderne,  il  a  souvent  usé  de  ce  droit.  Plus  d'une  fois, 
au  cours  de  l'histoire,  on  voit  des  serfs  refuser  la  liberté. 

Ainsi  prise,  il  est  évident  que  l'institution  change 
d'aspect.  D'odieuse  qu^'on  la  peignait,  elle  devient  tuté- 
laire,  Tune  des  plus  favorables  qui  soient  au  paysan.  Les 
historiens  dignes  de  ce  nom  ne  s'y  sont  pas  trompés.  Ils 
ont  vu  et  représenté  dans  la  fixité  du  servage  la  fin  de 
l'esclavage  antique. 

Ce  n'est  pas  que,  même  à  l'égard  de  ce  dernier,  il 
convienne  d'approuver  toutes  les  invectives  qui  courent 
le  monde,  assez  de  remarques  étant  capables  d'en  adou- 
cir pour  nous  le  tableau.  Par  exemple,  les  esclaves,  mieux 
dénommés  valets,  que  nous  représentent  les  comédies  de 
Plante  et  de  Térence.  ne  paraissent  pas  chez  ces  auteurs 
dans  Tétat  d'abjection  qu'on  dépeint.  Cette  comédie  est 
l'image  des  mœurs  ;  on  ne  peut  supposer  qu'elle  ait  été 
infidèle  en  ce  point-là.  Ce  qu'elle  découvre  donne  donc  à 
croire  que  les  esclaves  du  temps  de  la  République  romaine 
se  rapprochaient  assez,  pour  la  condition,  des  valets  de 
Molière.  L'ensemble  des  lettres  grecques  et  latines  s'ac- 
corde avec  cette  impression.  Quels  qu'aient  été  la  rigueur 
des  lois  et  l'effet  de  cette  rigueur  en  plusieurs  circons- 
tances, il  faut  croire  que  le  plus  souvent  les  mœurs  ren- 
daient l'esclavage  supportable. 

La  tare  de  cette  institution  fut  la  dispersion  des  familles, 
effet  du  droit  qu'avait  le  maître  de  vendre  les  époux  sans 
les  femmes,  et  les  pères  sans  les  enfants.  Cette  tare 
devait  disparaître  avec  la  fixité.  Le  droit  de  rester  sur 
sa  terre  fut  pour  l'esclave  une  vraie  propriété.  En  fait, 
ce  droit  mit  fin  à  l'esclavage. 


LA  DIFFAMATION  DU  SERVAGE  163 

Les  commencements  d'im  pareil  droit  remontent  assez 
haut  dans  l'histoire,  jusqu^'au  temps  de  TEmpire  romain. 
Une  loi  de  Valentinien  et  de  Gratien,  mentionnée  dans 
le  code  Justinien,  l'introduisait  au  iv"  siècle.  On  ne  sait 
quels  effets  cette  loi  eut  d'abord  ;  le  fait  est  que  dès  le 
vr  siècle  la  servitude  de  la  glèbe  était  déjà  très  répandue. 

Ajoutez  que  les  mots  de  serf  et  d'esclave,  dont  nous 
faisons  usage  en  cette  matière,  ne  servent  d'aucune  dis- 
tinction dans  rhistoire.  Les  anciens  n'ont  jamais  connu 
que  le  premier  :  ils  nomment  servi  ceux  que  nous  appe- 
lons leurs  esclaves,  et  les  serfs  du  Moyen  Age  ont  pris 
ce  nom  de  l'esclavage  antique.  Il  ne  faut  donc  pas  deman- 
der quand  le  changement  de  nom  assura  le  changement 
dans  la  chose,  car  le  nom  n'a  jamais  changé  ;  des  insti- 
tutions différentes  le  remplirent  seulement  d'un  sens 
nouveau. 

Au  VHP  siècle,  les  documents  font  voir  les  noms  de 
manses  et  de  tenures  serviles  :  mansiserviles  ;  une  expres- 
sion désigne  les  serfs  fixés  :  servi  casati  ;  au  ix'  siècle 
on  n'en  connaît  plus  d'autres  :  les  derniers  vestiges  de 
l'esclavage  ancien  ont  disparu. 

Venons  au  mode  de  cette  tenure.  Le  serf  vit  de  la  terre 
à  laquelle  il  est  fixé.  Il  en  vit  non  par  voie  de  salaire, 
mais  de  récolte.  L'usufruit  de  cette  terre  est  à  lui,  le  fonds 
seul  restant  au  seigneur.  Ainsi  le  serf  (chose  capitale) 
n'est  pas  tâcheron,  mais  fermier,  et,  par  l'effet  de  la 
fixité,  fermier  perpétuel.  De  l'existence  ainsi  réglée  on 
trouvera  le  tableau  fidèle  dans  Viollet,  Histoire  du  Droit 
civil  français  et  les  Communes  au  Moyen  Age  ;  dans 
Brutails,  Études  sur  les  Populations  rurales  du  Roussil- 
lon;  dans  Grandmaison,  les  Serfs  de  Marmoutiers  {çovlv 
la  Touraine)  ;  dans  les  Polyptyques  des  abbayes,  sur- 
tout dans  celui  de  Saint-Germain-des-Prés,  publié  avec 
l'importante  préface  de  Guérard. 


164  LA    DIFFAMATION    DU    SERVAGE 

La  terre  dont  dispose  le  serf  est  étendue.  Pour  chacun 
des  serfs  d'une  certaine  abbaye,  Fustel  de  Coulanges 
calcule  une  moyenne  de  sept  hectares.  Le  principal  est 
en  labour  ;  un  pré  et  une  vigne  y  sont  joints  ;  à  cela  il 
faut  ajouter  les  droits  d'usage  dans  la  partie  réservée 
du  seigneur  :  droit  de  glandée,  de  bois  mort,  etc.  Ce  peu 
de  traits  permet  d'imaginer  le  tableau  de  la  vie  servile, 
tableau  fort  différent  de  celui  que  Fignorance  et  la  dupli- 
cité nous  présentent. 

Tout  ce  qu'on  sait  de  positif  sur  l'existence  des  serfs 
atteste  l'aisance  et  la  prospérité.  Pas  un  texte  tiré  des 
documents  de  fait,  pas  un  mot  ne  signifie,  n'autorise  à 
prétendre  qu'aucune  sorte  de  misère  matérielle  ait  été 
le  partage  de  cette  condition. 

Cette  aisance  et  cette  prospérité  eurent  pour  le  serf 
les  résultats  ordinaires.  Elles  engendrèrent  l'épargne, 
puis  la  propriété.  Rien  n'est  commun  au  Moyen  Age 
comme  le  cas  du  serf  propriétaire  ;  usufruitier  seulement 
des  terres  de  son  seigneur,  il  tient  d'autres  terres  en  son 
propre.  Voilà  ce  que  recueille  du  régime  de  servage 
celui  qu'on  en  croit  la  victime. 

Voyons  maintenant  ce  qu'il  doit.  Dans  un  texte  célèbre, 
Beaumanoir  donne  à  cet  égard  une  idée  de  sa  condition  ; 

Cette  manière  de  gens,  dit  cet  auteur,  ne  sont  pas  tous 
d'une  condition  ;  ainçois  sont  plusieurs  conditions  de  ser- 
vitude. 

Car  les  uns  des  serfs  sont  si  sujets  à  leur  seigneur  que  leur 
sire  peut  prendre  quan  qu'ils  ont  à  mort  et  à  vie,  et  leur 
corps  tenir  en  prison  toutes  les  fois  qu'il  leur  plaît,  soit  à  tort, 
soit  à  droit,  qu'il  n'en  est  tenu  à  répondre  fors  à  Dieu  ; 

Et  les  autres  sont  démenés  plus  débonnairement,  car  tant 
comme  ils  vivent,  les  seigneurs  ne  leur  peuvent  rien  deman- 
der, s'ils  ne  méfont,  fors  leurs  cens  et  leurs  rentes  et  leurs 
redevances,  qu'ils  ont  accoutumé  à  payer  dans  leur  servitude. 


LA  DIFFAMATION    DU    SERVAGE  165 

Suivent  des  détails  sur  ce  second  état.  Voici  le  com- 
mentaire de  ce  texte  : 

La  seconde  partie  est  grosse  d'enseignement.  Elle  ren- 
verse toutes  les  idées  reçues  sur  le  régime  d'exaction 
du  servage,  sur  Tarbitaire  du  commandement  qui  s'exer- 
çait à  l'égard  des  serfs.  Beaumanoir,  en  ceci,  savait  ce 
qu'il  disait  ;  ce  qu'il  ajoute  d'extrêmement  précis,  dans 
la  suite  de  ce  texte,  sur  le  droit  de  formariage  et  de  main" 
morte  le  prouve.  Les  prétendus  abus  dont  l'impôt,  la 
corvée  auraient  été  matière  au  détriment  des  serfs  sont 
formellement  exclus  pour  cette  seconde  partie. 

Il  est  à  peine  besoin  d'avertir  que,  dans  les  nombreuses 
citations  qu'on  a  faites  du  texte  de  Beaumanoir,  c'est  la 
première  qu'on  allègue.  Examinons-la. 

Elle  est  remarquable  par  son  imprécision.  Tout  trait 
particulier  manque  à  la  description  de  la  condition  dont 
elle  rend  compte.  Visiblement  cette  description  n'est 
que  le  développement  purement  oratoire  d'un  seul  point  : 
à  savoir  que  le  serf  de  cette  condition  est  remis  au  sei- 
gneur à  merci.  De  témoignage  formel  qu'il  convienne  de 
retenir,  elle  ne  contient  que  ce  seul  point.  Ce  qu'elle 
établit  n'est  donc  pas  autre  chose,  sinon  qu'il  existait 
une  condition  légale  de  serfs  remis  à  la  discrétion  du 
seigneur,  sans  réserve  que  l'engagement  de  la  terre, 
essentiel  à  l'institution. 

Si  l'on  ne  connaissait  de  Beaumanoir  autre  chose,  on 
pourrait,  sur  le  seul  vu  de  ce  texte,  conclure  que  cet 
auteur  est  hostile  au  servage,  puisqu'il  ne  développe  que 
dans  le  sens  du  pire  une  condition  qui,  à  la  prendre  en 
soi,  put  avoir  d'autres  conséquences  ;  rien  n'empêchant 
que  dans  une  institution  la  coutume  ne  règle,  et  ne  règle 
honnêtement,  ce  que  la  loi  laisse  à  discrétion.  Or  ce  qui 
serait  probable  est  certain  :  Beaumanoir  est   hostile  au 


166  LA    DIFFAMATION    DU    SERVAGE 

servage,  son  livre  en  contient  plusieurs  preuves,  et  cette 
hostilité  n'est  plus  à  démontrer. 

Elle  se  conçoit  par  Tépoque  tardive  à  laquelle  cet  au- 
teur a  écrit,  quand  les  raisons  de  cette  institution  n'étaient 
déjà  plus  bien  comprises.  Cette  époque  tardive  explique 
l'imprécision  qu'il  met  à  décrire  un  état  qui  est  le  plus 
ancien  des  deux.  Elle  est,  autant  que  son  hostilité,  un 
motif  de  réserves  quant  à  cette  description. 

En  résumé  de  ceci,  toute  critique  raisonnable  a  le  de- 
voir de  remarquer  deux  choses  :  du  premier  état  de  ser- 
vage, Beaumanoir  ne  rapporte  que  la  condition  légale  ; 
en  second  lieu,  Baumanoir  ajoute  à  ce  rapport  son  pré- 
jugé. 

Or,  que  la  coutume  eût  réglé  ce  que  la  loi  laissait  libre 
dans  cet  état  de  servage,  je  n*ai  fait  encore  que  le  sup- 
poser. En  voici  maintenant  les  preuves. 

Dès  l'origine  même,  des  témoignages  certains  nous 
montrent  comment  cela  a  pu  se  faire  et  s'est  fait.  Le 
livre  de  Fustel  de  Coulanges,  F  AI!  eu  et  le  Domaine  rural 
(chapitre  xiv),  en  contient  de  curieux  exemples. 

Un  propriétaire,  Arédius,  lègue  des  serfs  par  testa- 
ment. A  quelles  conditions  ?  Les  plus  précises.  Il  lègue 
le  serf  Ursacius  et  sa  femme,  à  condition  qu'ils  cultive- 
ront quatre  arpents  de  vigne  sur  la  réserve  du  maître 
( dominicwn) .  Voilà  la  redevance  de  ces  serfs  fixée,  et 
par  le  seul  effet  d'une  clause  testamentaire.  Le  même 
propriétaire  ajoute  :  «  Je  lègue  en  même  temps,  etc. 
(noms  des  serfs).  Je  veux  qu'ils  cultivent  sur  la  terre  des 
moines  quatre  arpents  de  vigne.  Leurs  femmes  paieront 
chaque  année  dix  deniers  d'argent  ;  on  n'exigera  d'eux 
rien  de  plus  en  aucun  temps.  »  Il  faut  remarquer  cette 
clause  prohibitive.  L'usage  en  est  extrêmement  frappant. 
De  telles  dispositions  valent  toutes  les  lois  du  monde  ; 
pour  qui  sait  les  usages  du  Moven  Age,  elles  étaient  in- 


,       LA    DIFFABIATION    DU    SERVAGE  167 

violables  et  perpétuelles.  Une  prohibition  du  même  genre 
se  retrouve  ailleurs  en  ces  termes  :  «  Cet  homme  culti- 
vera pour  les  moines  quatre  arpents  et  rien  de  plus,  » 
C'était  tout  ce  qu'en  échange  de  sa  tenure  on  était  en 
droit  d'exiger. 

Ainsi  la  redevance  était  tantôt  argent,  tantôt  travail  ; 
elle  était  aussi  tribut  en  nature.  Le  seigneur  fondait  la 
culture  de  ce  qu'il  se  réservait  de  terre  sur  les  redevances 
dues  pour  les  terres  engagées.  Le  serf,  véritable  fer- 
mier pour  ces  dernières,  acquittait  son  fermage  en  tra- 
vail chez  son  maître.  C'est  une  tromperie  que  d'avancer 
qu^il  fournissait  ce  travail  gratuitement,  qu^on  le  con- 
traignait de  cultiver  gratis  les  terres  du  seigneur  ;  à  moins 
que  l'on  n'ajoute  que  cette  gratuité  avait  pour  retour  la 
gratuité  des  terres  qu'il  occupait.  Ce  travail  n'était  pas 
plus  gratuit  que  celui  que  fournissent  les  concierges  de 
Paris  en  échange  du  logement  qu'on  leur  donne. 

Ajoutez  que  la  limite  de  ce  travail  était  fixée.  Ainsi 
rien  n'était  plus  redevable  et  en  fait  plus  avantageux 
pour  le  paysan  que  ce  régime. 

«  Taillable  et  corvéable  à  merci  »  dans  un  des  cas  est 
le  principe  :  la  coutume  et  des  conventions  multipliées  à 
l'infini,  nées  de  mille  circonstances,  épousant  mille  formes, 
en  limitaient  partout  l'application.  11  en  va  de  cette  for- 
mule comme  de  tant  d'autres  semblables,  dont  l'objet 
n'est  pas  autre  chose  que  d'exprimer  l'absolu  du  droit. 
Elle  est  comme  le  domaine  éminent  du  roi  de  France  sur 
les  biens  de  tous  ses  sujets:  on  le  reconnut  à  Louis  XIV  ; 
mais  il  faudrait  être  bien  fou  pour  s'imaginer  que  les 
hommes  de  ce  temps  en  aient  souffert  dans  leur  droit 
de  propriété.  Seulement  le  roi  se  désignait  par  là  comme 
maître  absolu  du  royaume  :  ainsi  le  seigneur  se  regar- 
dait comme  maître  absolu  de  ses  serfs.  Un  moderne  dira 
que  cela  est  humiliant.  Je  ne  dispute  pas  maintenant  de 


168  LA    DIFFAMATION   DU    SERVAGE 

cela,  mais  des  conséquences  d'une  telle  formule  quant 
à  la  vie  matérielle  des  hommes.  Cette  conséquence  est 
nulle  ;  les  faits  le  prouvent. 

En  dépit  de  cette  formule  qui  le  livrait  à  merci,  le 
serf  ne  rendait  au  seigneur  qu'un  retour  fixe  et  constant 
d'argent  et  de  services  ;  en  dépit  de  cette  formule,  le 
serf  était  prospère,  j'ajoute  le  serf  était  content.  Quant 
à  la  dignité  du  serf  et  en  général  des  hommes  d'ancien 
régime,  qu'on  suppose  dégradée  par  ces  sortes  de  prin- 
cipes, ce  n'est  pas  d'elle  qu'il  s'agit  maintenant  :  il  ne 
s'agit  que  de  savoir  s'ils  étaient  misérables. 

Ce  n'est  pas  qu'il  n'y  eût  à  cette  fixité  de  redevance, 
comme  à  toutes  choses, des  exceptions.  Il  arrivait  que  le  sei- 
gneur exigeait  davantage.  Mais  cela  n'était  jamais  qu'un 
cas  particulier,  pour  des  causes  définies,  qu'il  ne  manquait 
pas  de  donner.  Ce  surcroît  n'était  reçu  qu'à  titre  excep- 
tionnel. Une  guerre,  quelques  travaux  d'un  ordre  parti- 
culier, le  mariage  d'une  fille,  sont  au  nombre  des  motifs 
qu'on  voit  alléguer  dans  la  circonstance.  Quelqu'un  dira 
qu'ils  pouvaient  être  frivoles  ;  encore  fallait-il  en  donner, 
et  le  soin  qu'on  prend  de  le  faire  témoigne  de  l'attention 
qu'on  mettait  à  éviter  l'apparence  de  l'injustice.  C'est 
tout  le  contraire  d'un  régime  d'arbitraire  ;  l'exaction  même 
y  est  limitée. 

Quant  aux  droits  odieux  ou  absurdes  dont  on  a  osé  ré- 
péter que  le  régime  féodal  s'accommodait,  il  paraîtra  su- 
perflu d'y  insister.  Ceux  qui  en  proclament  l'existence  sont 
encore  à  trouver  un  texte  de  quelque  force  et  de  quelque 
précision  sur  le  fameux  droit  du  seigneur,  par  exemple. 
Pour  la  stupide  histoire  des  grenouilles,  que  les  paysans 
auraient  été  contraints  de  faire  taire  en  battant  les  fos- 
sés du  château,  voici  un  trait  qui  donnera  l'idée  du  fon- 
dement de  ce  genre  d'inventions  : 

A  Saint-Brieuc,  l'évêque,  ayant  alTranchi  les  habitants 


LA    DIFFAMATION    DU     SERVAGE  169 

de  deux  maisons  de  la  rue  Allée-Menant,  leur  impose 
en  échange  la  condition  suivante  :  Tous  les  ans,  la  veille 
de  la  Saint-Jean,  à  Theure  des  vêpres,  en  présence  de 
Tévêque,  ils  iront  battre  les  eaux  d'un  ruisseau  voisin 
en  criant  :  «  Grenouilles,  taisez-vous  ;  laissez  Monsieur 
dormir.  »  L'intention  du  seigneur  est  obscure,  et  l'on 
n'imagine  pas  le  motif  qui  fait  exiger  cette  démarche  en 
retour  de  la  liberté  qu'il  donne  ;  une  chose  est  certaine, 
c'est  que  cette  démarche  n'épouse  ni  le  caractère  d^'un 
dommage,  ni  celui  d'un  trait  d'oppression.  Elle  n'est  n^ 
embarrassante,  ni  pén^ble^,  ni  dispendieuse.  En  échange 
d'un  bien  effectif  elle  a  dû  paraître  légère. 

Il  y  avait  d'autres  conditions  auxquelles  le  serf  était 
soumis.  C'était  principalement  la  mainmorte  :  c'est-à- 
dire  que  les  biens  que  le  serf  avait  en  propre,  et  qui 
tombaient  dans  son  héritage,  revenaient  au  seigneur  à 
sa  mort.  Il  j  avait  de  plus  le  formariage,  en  vertu 
duquel  le  consentement  du  seigneur  était  requis  pour  se 
marier.  Ces  droits,  que  des  raisons  diverses  expliquent 
et  par  où  se  marque  la  sujétion  du  serf,  ne  tombent  pas 
sur  toute  sa  famille.  Il  est  remarquable  que  la  condition 
de  servage  n'est  le  fait,  dans  celle-ci,  que  du  chef.  Il  n'y 
a  par  famille  qu'un  seul  serf. 

Ces  droits,  depuis  le  vin*  siècle  jusqu'au  xr,  furent 
modifiés  à  l'infini,  de  sorte  qu'il  est  presque  impossible 
d'assigner  à  cet  égard  le  régime  même  d'une  province. 
Enfin  les  serfs  les  rachetèrent.  Ce  rachat  se  fit  au  hasard 
des  circonstances,  selon  les  moyens  des  paysans,  qui  ne 
paraissent  pas  avoir  manqué,  et  la  volonté  du  seigneur, 
qu'on  n'y  voit  nulle  part  rebelle.  Par  l'effet  de  ces  rachats, 
un  temps  vient  où  la  condition  du  serf,  ne  comportant 
presque  plus  de  charges,  semble  une  des  plus  faciles  et 
des  plus  profitables  qu'il  y  eût. 

Mais  quels  qu'aient  été  ces  changements,  n'oublions 


170  LA    DIFFAMATION    DU    SERVAGE 

pas  que  la  grande  source  de  prospérité  du  serf,  sa  vraie 
propriété  fut  le  fermage  de  la  terre,  fermage  dont  j'ai 
dit  qu'on  ne  pouvait  le  dépouiller^  et  qui  était  si  bien 
son  propre  que,  sur  les  domaines  d'un  même  seigneur, 
il  lui  était  permis  d'en  faire  rechange  et  d'en  trafi- 
quer. 

Cette  terre  et   ce   trafic   l'enrichirent.  On  rencontre 

dans  les  documents  cent  exemples  de  richesse  chez  les 

serfs. 

J'ai  parlé  aux  chapitres  précédents  du  serf  péager  de 

la   commune  de    Laon.    Dans    le  Polyptyque  de  l'abbé 

Irminon  \  publié  par  Guérard,  se  lit  une  histoire  de  serfs 

qui  se  font  passer  pour  nobles.  En  1040,  le  serf  Ascelin, 

des  moines  de  Marmoutiers,  au  diocèse  de  Tours,  est  si 

riche  que,  s'il  vendait  les  terres  qu'il  possède  sur  un  de 

leurs   domaines,    ce    domaine    deviendrait   désert  *.    En 

H26,  deux  frères,  dont  la  famille  était  la  plus  puissante 

des  Flandres  après  celle  des  comtes,  sont  convaincus  de 

condition  servile  au  dénombrement  qui  se  fait  alors.  En 

1494,  Domanche  Colconet,  prêtre  et  chanoine  de  Châ- 

lons,    se    trouvait    de    condition    servile.    Des    lettres 

royales  '   l'autorisent  à  acquérir  et  à  tester.  Chose  qui 

n'étonnera  guère  moins  que  tous  ces  exemples  décisifs  : 

il  existait  des  serfs  de  serfs.  Tant  la  condition  de  serf 

était  capable  de  tous  les  degrés  de  prospérité,  et,  dans 

une  certaine  mesure,  d'autorité. 

Telle  est  la  condition  qu'on  plaint.  Tel  est  l'état  de 

ceux  dont  M.  Luchaire  ose  écrire  ;  «  ces  malheureux  ». 

Ce  sont  des  traits  de  l'esprit  de  parti.  Il  règne  chez  les 

plus  habiles  et  déshonore  des  historiens  qu'on  eût  aimé, 

à  cause  de  leur  mérite,  à  trouver  nets  de  ces  excès. 

1.  II,  37,  n"  36. 

2.  Viollet,  Saint  Louis,  1,  43. 

3.  Isambcrt,  Recueil  général  des  anciennes  Lois  françaises.  X,  685. 


LA    DIFFAMATION    DU    SERVAGE  171 

Après  Texposé  qu'on  vient  de  lire,  personne  ne  s'éton- 
nera que  les  serfs,  quand  on  offrit  de  les  affranchir,  aient 
opposé  de  grandes  résistances.  C'est  une  preuve  que 
leur  condition  non  seulement  était  heureuse,  mais  qu'il 
la  trouvaient  telle. 

Le  trait  le  plus  fameux  de  ces  résistances  eut  lieu 
quand  le  roi  Louis  le  Hutin  décréta,  l'année  1315,  l'af- 
franchissement de  tous  les  serfs  sur  ses  domaines.  Ce 
décret  fut  si  peu  suivi  que,  trois  ans  après,  le  successeur 
de  ce  prince,  Philippe  le  Long,  eut  à  renouveler  le 
pareil. 

Il  est  vrai  que  la  franchise  ne  devait  être  accordée 
que  pour  de  l'argent  ;  mais  nous  savons  par  assez  de 
témoignages  que  ce  n'était  pas  alors  l'argent  qui  man- 
quait aux  serfs.  Seulement  le  servage  leur  conférait  des 
droits  qu'ils  ne  voulaient  pas  abandonner.  Ainsi,  beaucoup 
plus  tard,  en  1711,  le  duc  de  Lorraine  Léopold  ayant 
décrété  l'affranchissement  des  serfs  dans  son  duché, 
cetix-ci  présentèrent  une  requête  en  forme  au  duc  contre 
le  décret. 

Avant  celui  du  roi  de  France,  nous  voyons  les  serfs 
de  Pierrefonds  affranchis.  C'était  au  temps  de  Philippe  III 
le  Hardi.  Depuis  que  cela  eut  eu  lieu,  on  leur  défendit 
le  mariage  des  femmes  serves,  qui  les  eût  fait  retomber 
en  servage.  Qu'arriva-t-il  ?  Loin  de  garder  cette  défense, 
ils  s'empressèrent  de  la  violer,  afin  de  retrouver  leur 
ancienne  condition.  Dans  le  même  genre  toujours,  Gué- 
rard  nous  montre  des  serfs  affranchis  qui  se  redonnent  à 
l'Eglise  ;  c'était  à  l'abbaye  de  Saint-Père  de  Chartres. 

Aussi  bien,  si  Ton  remonte  aux  origines,  on  ne  trouve 
pas  seulement  dans  le  servage  l'amendement  d'un  état 
plus  ancien,  je  veux  dire  l'esclavage  heureusement  cor- 
rigé. Cela  peut-être  ferait  mal  comprendre  que  les  hommes 
aient  eu  dans  la  suite  tant  d'attachement  à  cet  état.  11 


172  LA    DIFFAMATION    DU    SERVAGE 

faut  savoir  que  nombre  d'entre  eux  y  étaient  entrés 
volontairement.  L^exemple  d'hommes  libres  qui  se  font 
serfs  est  extrêmement  fréquent  au  Moyen  Age.  Ces 
exemples  sont  cause  que  le  nombre  des  serfs,  qui  sans 
cela  eût  diminué,  augmente  au  contraire  dans  le  viii*  siècle. 

Il  faut  voir  le  tableau  de  ce  mouvement  dans  les  Trans- 
formations de  la  Royauté  de  Fustel  de  Coulanges,  au 
livre  IV,  chapitre  \i\\,  sous  ce  titre  :  «  Pourquoi  les 
classes  inférieures  ont  accepté  le  régime  féodal.  »  Beau- 
manoir  a  gardé  le  souvenir  de  quelque  partie  de  ces  ori- 
gines. «  Les  uns,  dit-il,  sont  venus  (en  servage)  parce 
qu'ils  se  vendaient  par  pauvreté  et  convoitise  d*avoir.  » 
Fustel  cite  vingt  exemples  où  la  volonté  est  d'accord  avec 
l'intérêt  pour  mettre  les  hommes  en  servage. 

Les  causes  de  cette  volonté  étaient  les  mêmes  qui  fai- 
saient établir  à  tous  les  degrés  le  régime  féodal  :  le  mor- 
cellement de  l'autorité,  l'insécurité  produite  parla  guerre, 
la  peur  de  l'invasion  normande.  Sans  l'engagement  que 
prenait  le  seigneur  de  les  défendre,  les  petits  ne  pouvaient 
éviter  de  périr  ;  un  pacte  avec  celui-ci  les  sauvait.  En 
échange  de  sa  protection,  ils  cultivaient  pour  lui  la  terre  : 
cet  engagement  direct  de  la  production  et  de  la  force 
l'une  envers  l'autre  eut  pour  elTet  de  sauver  la  société  de 
sa  propre  dissolution  et  des  coups  que  lui  portaient  les 
Barbares.  Le  château  protégea  le  labour,  qui  le  nourris- 
sait. Telle  est,  après  le  tableau  donné  plus  haut  de  la 
condition  elle-même,  la  justification  proprement  histori- 
que et  inattaquable  du  servage. 

«  Six  siècles  plus  tard,  dit  Fustel  de  Coulanges,  les 
hommes  n'avaient  que  haine  pour  ces  forteresses  sei- 
gneuriales. Au  moment  où  elles  s'élevèrent,  ils  ne  sen- 
tirent qu'amour  et  reconnaissance.  Elles  n'étaient  pas 
faites  contre  eux,  mais  pour  eux. 

«  Les  générations  modernes  ne  savent  plus  ce  que  c'est 


LA    DIFFAMATION    DU    SERVAGE  173 

que  le  danger.  Elles  ne  savent  plus  ce  que  c'est  que  de 
trembler  chaque  jour  pour  sa  moisson,  pour  son  pain  de 
Tannée,  pour  sa  chaumière,  pour  sa  vie,  pour  sa  femme 
et  pour  ses  enfants.  Elles  ne  savent  plus  ce  que  devient 
Tâme  sous  le  poids  d'une  telle  terreur,  et  quand  cette 
terreur  dure  quatre-vingts  ans  sans  trêve  ni  merci.  Elles 
ne  savent  plus  ce  que  c'est  que  le  besoin  d'être  sauvé.  » 

Sauvés,  ils  le  furent,  et  l'état  de  la  société  dès  le 
XIII®  siècle  en  est  la  preuve. 

A  cette  époque,  le  servage  allait  s'abolissant  partout. 
En  Normandie  on  ne  trouve  plus  un  seul  serf  depuis  la 
fin  du  XI"  siècle  (Delisle).  M.  Brutails  assure  n'en  ren- 
contrer nulle  part  dans  la  province  de  Roussillon.  En 
tous  lieux,  dès  le  xv'  siècle,  ce  fut  un  état  d'exception. 

On  peut  demander,  après  cette  histoire  terminée,  d'où 
vient  qu'il  a  été  si  facile  de  faire  prendre  le  change  à 
l'opinion,  de  faire  passer  sous  des  couleurs  si  noires  une 
si  bienfaisante  institution. 

N'en  dissimulons  pas  le  motif.  C'est  que  le  servage  fut 
une  sujétion.  Tout  ce  que  je  viens  de  dire  n'empêchera 
pas  qu'on  n'en  juge  défavorablement,  si  l'on  refuse  de 
le  juger  avec  d'autres  idées  que  celles  de  ce  temps-ci. 
Nous  nous  sommes  emplis  d'une  idée  de  la  liberté  que 
choque  la  condition  des  serfs.  Il  faut  abdiquer  cette  idée 
et  la  mettre  à  son  rang  d'opinion  éphémère,  particulière 
à  notre  époque,  si  nous  voulons  prendre  des  faits  de 
l'histoire  et  du  servage  l'impression  qui  convient. 

C'est  que  les  serfs  ni  personne  alors  n'avaient  cette 
idée  de  la  liberté.  Ils  la  subordonnaient  à  la  sécurité  ; 
ils  ne  la  concevaient  pas  en  soi,  dans  son  essence.  Les 
hommes  de  ce  temps  faisaient  peu  de  cas  d'une  faculté 
que  n'accompagnaient  pas  les  effets  :  liberté  sans  puis- 
sance ne  les  séduisait   point  ;  volontiers  ils  sacrifiaient 


174  LA  DIFFAMATION  DU  SERVAGE 

aux  droits  de  la  hiérarchie  les  libertés  dont  leur  propre 
faiblesse  leur  ôtait  l'usage.  La  sujétion  de  Thomme  à 
rhomme  n'offensait  en  eux  nul  sentiment  d'ég^alité  et  de 
justice  ;  ils  trouvaient  naturel  que  le  puissant  fût  maître 
et  que  le  faible  lui  obéît.  Même  ils  voyaient  dans  ce  sys- 
tème ce  qui  y  est,  à  savoir  un  accroissement  de  puis- 
sance, partant  de  liberté,  pour  le  faible.  Ils  sentaient  le 
proiit  d'être  serfs  et  sujets  ;  ils  ne  rougissaient  pas  de 
se  dire  tels. 

Plusieurs  en  rougissent  pour  eux  et  n'en  ont  pas 
moins  entrepris  de  prouver  que  le  servage  fut  accep- 
table. Dans  un  intérêt  d  apologie  de  TEglise,  qui  souf- 
frait cet  état,  aussi  bien  que  de  Tancien  régime,  ils  ont 
essayé  une  défense  à  laquelle  leur  pensée  intime  répugne. 
Catholiques  et  conservateurs,  pleins  d'idées  empruntées 
à  la  Révolution,  ils  n'ont  pas  aperçu  que  la  condition  du 
serf  est  une  des  épreuves  les  plus  fortes  des  doctrines 
de  liqéralisme.  Ces  doctrines  la  condamnent  invincible- 
ment. Sur  ce  point  il  n'est  pas  de  bonnes  intentions  qui 
tiennent.  Si  vous  admirez  le  4  Août,  si  vous  croyez  à 
la  liberté-principe,  si  vous  mettez  la  dignité  de  l'homme, 
le  prix  essentiel  de  sa  vie,  à  posséder  cette  liberté,  vous 
ne  ferez  point  accepter  l'institution  de  servage,  vous  ne 
l'accepterez  pas  vous-même,  vous  n'en  pourrez  ni  com- 
prendre ni  faire  comprendre  la  nature  :  ce  champ  de  l'his- 
toire vous  restera  fermé.  Et  les  apologies  que  vous  en 
entreprendrez  ne  paraîtront  aux  tenants  de  l'alTranchis- 
sement  des  hommes  que  ce  qu'elles  sont  :  un  simulacre 
de  défense  d'une  cause  perdue  chez  vous  et  un  débile 
plaidoyer  de  parti. 

Mais,  pour  passer  de  ce  plaidoyer  à  la  vraie  lumière 
de  l'histoire,  il  ne  faut  que  voir  de  quelle  manière  les 
hommes  portaient  cette  sujétion  et  quelle  confusion  se 
faisait  dans  l'esprit  des  peuples  entre  les  conditions  de 


LA  DIFFAMATION  DU  SERVAGE  175 

serf,  d^affranchi,  de  colon  et  de  vilain  libre.  C'était  comme 
l'échelle  continue  qui  du  servage  menait  à  la  liberté. 
Dans  un  temps  où  le  premier  de  ces  mots  eût  emporté 
le  discrédit  de  la  personne,  quelle  précaution  les  autres 
conditions  n'eussent-elles  pas  prise  pour  n'y  être  pas 
confondues!  C'est  tout  le  contraire  que  nous  voyons.  Il 
n'est  pas  jusqu'au  fameux  droit  de  poursuite,  exercé  de 
la  part  du  maître,  dont  on  ne  trouve,  au  milieu  de  ces 
conditions  voisines,  les  frontières  incertaines  et  chan- 
geantes. 

Aussi  bien,  ne  nous  étonnons  pas  que,  les  idées  venant 
à  changer,  ce  qui  fut  excellent  ait  pu  paraître  odieux. 
N'en  faisons  même  aucun  reproche  aux  hommes. 

Le  temps  vint  où  le  nom  de  servage  déplut,  où  la 
qualité  de  serf  passa  pour  dégradante.  L'amour-propre 
joua  dans  cette  affaire  son  rôle.  Il  tint  légitimement 
celui  que  Tesprit  révolutionnaire  fait  jouer  indûment  au 
droit  métaphysique.  Sous  l'empire  d'un  tel  sentiment, 
les  affranchissements  peu  à  peu  s'imposèrent.  Près  de 
ceux  qui  les  refusent  comme  onéreux,  paraissent  ceux 
que  le  nom  d'homme  libre  rend  fiers.  J'omets  les  cas, 
nombreux  sans  doute,  où  les  serfs  y  trouvaient  en  outre 
la  satisfaction  de  leur  intérêt. 

En  1368,  Enguerrand  de  Coucy  affranchit  les  hommes 
de  sa  baronnie,  parce  qu'ils  désertent.  En  136i,  Guil- 
laume Choiseul  se  plaint  que  des  paysans  de  condition 
servile  laissent  leurs  maisons  en  ruine,  pour  se  retirer 
dans  les  villes  franches.  L'institution  se  décrédite  peu  à 
peu.  La  diffamation  du  servage  se  présente  dès  le 
XIII'  siècle. 

J'ai  dit  que  Beaumanoir  en  fournit  un  exemple.  Un 
autre  fort  curieux  est  celui  du  moine  de  Mûri,  rapporté 
par  M.  Flach  et  par  Laboulaye.  Ce  moine  raconte  avec 
indignation,  d'après  quelques  documents  anciens,  l'his- 


176  LA    DIFFAMATION    DU    SERVAGE 

toire  de  paysans  foulés  par  un  seigneur.  Les  époques  ont 
si  bien  changé  que  la  morale  qu'il  en  tire  est  tout  à 
contresens.  Laboulaye  prétend  en  recueillir  un  argument 
contre  le  servage  ;  on  y  voit  simplement  Terreur  du 
chroniqueur.  Le  moine  de  Mûri  avoue  que  les  paysans 
eux-mêmes  avaient  demandé  à  être  protégés.  Là-dessus, 
dit-il,  le  seigneur  «  ordonne  qu'ils  servent  à  lui  comme 
s'ils  étaient  ses  domestiques.  Pœne  quasi  mansionarii  su^ 
essent,jussit  sibi  servir e  ».  Tels  sont  justement  les  effets 
ordinaires  d'une  pareille  demande  de  protection.  «  Il 
défendait,  ajoute  le  moine,  d'aller  couper  du  bois  dans 
sa  forêt  à  qui  ne  lui  donnait  pas  deux  poulets  par  an. 
Interdixit  illis  ne  ullus  infliger  et  ad  incidendam  silvam 
suam,  nisi  qui  sibi  daret  singulis  annis  duos  pullos,  » 
Voilà  ce  comble  d'exaction  !  voilà  ce  dont  la  pensée 
n'était  plus  supportée,  quand  écrit  le  moine  de  Mûri  1 
voilà  ce  qui  passe  alors  pour  un  témoin  de  scandale 
dans  le  passé  I  Pour  nous  qui  comprenons  mieux  que 
lui  le  sens  de  l'histoire,  nous  n'y  voyons  qu'un  fait  le 
plus  naturel  du  monde,  selon  les  idées  et  les  besoins  du 
temps. 

Nous  voyons  la  même  chose  dans  ce  mot  de  Beauma- 
noir  :  «  Les  autres  sont  venus  (en  servage)  parce  qu'ils 
n'ont  eu  pouvoir  d'eux  défendre  des  seigneurs,  qui  à  tort 
et  à  force  les  ont  attraits  à  servitude.  » 

Dans  cet  ordre  de  témoignages,  on  sait  que  le  plus 
frappant  vient  des  serfs  de  Saint-Claude  qui,  à  la  lin  du 
xviii»  siècle,  demandèrent  leur  affranchissement,  et  dont 
Voltaire  prit  la  défense.  Très  exactement  ce  qu'ils  vou- 
laient était  de  pouvoir  hypothéquer  sans  le  consente- 
ment de  l'abbaye  qui  les  tenait  en  vasselage.  On  sait 
quel  tapage  incroyable  fut  mené  à  cette  occasion,  et 
comment  le  préjugé  moderne  en  cette  matière  se  ratta- 
che à  cet  éclat  décisif. 


LA    DIFFAMATION    DU    SERVAGE  177 

Il  reste  à  dire  pourquoi  et  dans  quelle  intention  la  dé- 
votion affranchissait  les  serfs,  pourquoi  plusieurs  autres 
formules  du  temps  semblent  décrier  Tétat  de    servage. 

Les  chartes  d'affranchissement  sont  pleines  de  ré- 
flexions pieuses  et  de  formules  de  spiritualité.  De  bons 
catholiques  en  ont  pris  occasion  pour  voir  dans  ces  chartes 
l'effet  de  la  charité  ;  ils  ont  imaginé  que  celle-ci  faisait 
un  devoir  d'atTranchir  les  serfs.  Cette  supposition  ne 
s'accorde  pas  avec  ce  que  nous  venons  de  voir. 

La  vérité  e-t  que  ces  chartes  ne  mentionnent  jamais 
le  fait  comme  une  justice  rendue,  mais  comme  un  sacri- 
fice consommé.  L'une  parle  du  précepte  de  Jésus-Christ 
aux  chrétiens,  «  de  remettre  à  leurs  débiteurs  ce  qui  leur 
était  dû,  afin  de  pouvoir  eux-mêmes  attendre  du  souve- 
rain Juge  la  grâce  de  leurs  fautes  ».  Une  autre  s'exprime 
ainsi  :  «  Mû  par  la  crainte  des  tourments  éternels  à  la 
fois  et  par  l'amour  de  Dieu  tout-puissant  qui  a  dit  : 
Solve  fasciculos  depritnentes  et  omne  omis  disrumpe  »... 
Tout  ceci  ne  contient  rien  qui  ne  se  pût  dire  à  l'occa- 
sion de  quelque  acte  de  renoncement  que  ce  soit,  louable 
en  soi  et  à  l'égard  de  celui  qui  le  pratique,  non  imposé 
dans  soa  objet  et  par  l'intérêt  de  celui  qui  l'éprouve. 

Le  libéralisme  moderne  n'a  pas  moins  fait  d'état  de 
certaines  autres  formules.  Celle  de  la  charte  d'affran- 
chissement de  Louis  le  Hutin  est  célèbre.  «  Selon  le 
droit  de  nature,  dit  cette  charte,  chacun  doit  être  franc.  » 
On  a  vanté  là  dedans  une  anticipation  et  comme  la  pré- 
face des  Droits  de  l'homme.  Mais  une  pareille  interpré- 
tation n'est  l'effet  que  de  l'illusion  révolutionnaire,  qui 
confère  rétrospectivement  une  importance  à  ces  mots-là. 
Jamais  ceux  qui  les  ont  employés  n'eurent  l'intention 
d'y  mettre  ce  qu'on  croit.  Des  formules  de  ce  genre  se 
lisent  partout  ;  on  les  trouve  jusque  dans  le  code  Jus- 
tinien. 

DiMiBR.  Préjugés  12 


178  LA    DIFFA3IATI0N    DU    SERVAGE 

Le  mélange  de  la  religion  n'y  fait  rien,  et  Ton  ne  sera 
pas  plus  avancé  pour  avoir  cité  la  charte  de  Charles  de 
Valois  en  1311  :  «  Créature  humaine  qui  est  formée  à 
l'image  de  Dieu  doit  généralement  être  franche  de  droit 
naturel  »  ;  ou  le  mot  fameux  de  Beaumanoir  :  «  C'est 
grands  maux  quand  un  chrétien  est  de  serve  condition.  » 
Chez  ce  dernier,  c'est  le  préjugé  qui  parle  ;  chez  les 
autres,  il  s'agit  simplement  de  quelques  formules  proto- 
colaires, dont  il  convient  d'accompagner  l'octroi  de  la 
franchise  aux  serfs.  Faisant  à  ceux-ci  ce  présent,  on  y 
ajoute  cette  politesse.  Comme  il  s'agit  de  relever  la  con- 
dition d'un  homme,  on  ne  manque  pas  de  lui  faire  hon- 
neur de  sa  nature  et  de  sa  religion. 

En  dépit  de  tout  cela,  nous  constatons  que  ce  qui 
demeura  longtemps  de  serfs  non  affranchis  continua 
communément  d'estimer  sa  condition. 

Il  faut  avouer  qu'elle  avait  bien  changé  depuis  le 
Moyen  Age.  Les  droits  de  poursuite  et  de  formariage 
étaient  entièrement  abolis.  L'héritage  se  rachetait  pour 
un  bichet  de  seigle.  Un  bénédictin,  dom  Grappin,  dans 
un  mémoire  sur  la  Mainmorte,  présenté  en  1779  à  l'Aca- 
démie de  Besançon,  porte  au  sujet  du  servage  en  ce 
temps-là  cet  intéressant  témoignage  : 

Pourquoi  avons-nous  des  communautés  (c'est-à-dire  com- 
munes) entières  qui  ont  mieux  aimé  conserver  la  macule 
d'origine  que  d'acheter  au  prix  d'une  somme  modique  la 
liberté  qu'on  leur  offrait  ?  C'est  qu'elles  croient  trouver 
dans  le  sein  de  la  mainmorte  une  source  de  richesse,  comme 
elle  en  est  une  de  population  et  d'industrie  ;  c'est  que  la 
défense  d'aliéner  sans  l'aj^rément  du  seigneur  empêche  la 
dissipation  des  biens  :  c'est  qu'ils  ont  l'exemple  des  villages 
affranchis,  dont  les  habitants  ne  sont  plus  que  les  fermiers 
des  fonds  qu'autrefois  ils  possédaient  en  propre  ;  de  sorte 
qu'aujourd'hui,  dit  le  président  Bouhier,  presque  tous  les 
habitants  des  terres  sont  misérables  cl  les  villages  beaucoup 


•* 


LA   DIFFAMATION    DU    SERVAGE  179 

moins  peuplés  que  quand  ils  étaient  en  mainmorte.  Qu'on 
cesse  donc  de  peindre  sous  les  couleurs  de  la  barbarie  ou 
de  Tesclavag-e  ce  qui  dans  Torigine  fut  un  trait  d'humanité. 
Cette  vertu,  suivant  Dumoulin,  a  bien  fait  des  mainmor- 
tables,  et  d'abord  il  y  eut  dix  mille  Français  qui,  sous  Fran- 
çois I®'"  et  Henri  II,  trouvèrent  un  asile  au  comté  de  Bour- 
gogne avec  des  terres  qu'on  leur  abandonna  sous  la  condi- 
tion de  mainmorte.  Les  hommes  libres  se  crurent  heureux 
sans  doute  en  devenant  propriétaires,  malgré  la  réversion 
de  leurs  campagnes  en  cas  de  mort  sans  enfants  légitimes. 

Voilà  ce  qu'on  pouvait  écrire,  à  la  veille  de  la  Révo- 
lution, de  ce  qui  demeurait  en  France  de  restes  lointains 
du  servage.  On  voit  qu^à  travers  tant  d'années,  et  jusque 
dans  son  effacement,  l'institution  ne  déméritait  point.  Il 
n'y  a  pas  de  meilleure  réponse  à  faire  au  scandale  voltai- 
rien  des  serfs  de  Saint-Claude. 

Louis  XVI  abolit  en  1779  tout  ce  qui  subsistait  en  ce 
genre.  Les  historiens  conservateurs  et  autres  ont  fausse- 
ment dépeint  cet  événement  comme  le  terme  fatal  des 
conquêtes  que  faisait  l'esprit  de  liberté  en  marche  depuis 
le  XIV'  siècle. 

Dans  un  article  du  plus  grand  intérêt  *,  tout  imbu  des 
meilleures  doctrines  de  Le  Play,  dont  il  aura  été  le  dis- 
ciple le  plus  exact,  le  regretté  M.  Delaire  oppose  à  ce  point 
de  vue  des  considérations  définitives.  La  disparition  du 
servage,  dit-il,  n'a  été  «  ni  révolutionnaire  par  son  but  », 
ni  «  théorique  dans  son  origine  »  ;  elle  a  été  «  l'œuvre 
graduelle  du  temps  ».  A  mesure  que  la  féodalité  remplis- 
sait mieux  son  rôle  et  réglait  le  désordre,  à  mesure  la 
prospérité  des  classes  inférieures  s^établit.  De  cette  pros- 
périté vint  l'émancipation. 

«  En  tout  temps,  dit  M.  Delaire,  la  féodalité  sV.st  cons- 
tituée surtout  pour  les  besoins  des  faibles  et  des  petits, 

1.   La  Méthode  d'observation  dans  les  sciences  sociales.  —  Revue 
des  Deux  Mondes,  1"  juilllet  1S79. 


180  LA  DIFFAMATION  DU  SERVAGE 

qui  cherchaient  à  obtenir  en  échange  de  leurs  services 
la  protection  des  puissants  et  des  forts.  Tant  que  ceux- 
ci  eurent  des  forêts  et  d'autres  sols  à  défricher,  ils  eurent 
intérêt  à  s'attacher  les  rejetons  des  paysans  et  ne  crai- 
gnirent pas  de  lier  par  la  coutume  l'avenir  de  leur  propre 
famille  aux  générations  successives  de  leurs  tenanciers. 
Grâce  aux  établissements  nouveaux,  les  seigneurs 
voyaient  s'accroître  continûment  les  produits  de  leurs 
domaines,  et  les  paysans,  garantis  contre  les  éventualités 
fâcheuses,  trouvaient  d'amples  ressources  dans  la  culture 
de  leur  patrimoine  ou  la  jouissance  des  droits  d'usage. 

«  Cet  état  de  bien-être,  dont  l'érudition  moderne  re- 
trouve sans  cesse  de  nouveaux  témoignages,  s'est  partout 
altéré,  dès  que  le  sol  disponible  a  commencé  à  faire 
défaut.  Les  propriétaires,  loin  de  s'autoriser  de  la  tradi- 
tion pour  retenir  les  jeunes  ménages  au  sol  natal,  trou- 
vèrent profit  à  les  affranchir,  afin  de  se  soustraire  aux 
charges  d'assistance  que  la  coutume  imposait  et  que 
l'occupation  complète  du  territoire  rendait  plus  onéreuses. 
Là  fut  en  Occident  la  cause  spontanée  de  l'émancipation 
des  serfs  et  de  l'élévation  graduelle  des  populations 
rurales. 

«  Enfin  les  redevances  en  nature,  puis  en  argent, 
furent  substituées  à  la  corvée,  le  tout  racheté  sous  forme 
de  bail  à  cens,  c'est-à-dire  de  rente  perpétuelle.  » 

Ainsi,  la  disparition  même  du  servage  n'emporte 
aucun  décri  de  cette  institution.  C'est  qu'en  accord  d'une 
part  avec  les  circonstances,  elle  ne  renfermait  d'autre 
part  rien  ([ui  ne  convînt  aux  hommes  à  l'usage  desquels 
elle  était  faite.  Loin  de  choquer  en  eux  rien  d'essentiel, 
jamais  aucune  institution  peut-être  n'eut  autant  de  quoi 
les  rassurer.  C'est  avec  raison  que  Fustel  a  pu  dire  que 
de  tous  les  régimes  la  féodalité  est  celui  qui  eut  ses 
racines  «  au  plus  profond  de  la  nature  humaine  ». 


CHAPITRE    VIII 

LA    QUERELLE    DE    LA.    RENAISSANCE 
L  LES    ORIGINES  ;  LE    XVP    SIÈCLE 


Je  l'ai  dit  :  chaque  époque  de  Thistoire  de  France 
apporte  sa  récrimination  particulière.  Après  César, 
après  Hugues  Capet,  après  Philippe  le  Bel,  voici  venir 
le  reproche  qu'ion  fait  au  xvi'  siècle  et  à  ses  princes,  à 
François  I",  Père  des  arts  et  des  lettres,  d'avoir  causé 
leur  corruption. 

Ce  reproche  est  le  plus  général  qu'on  ait  fait.  Il  ne 
met  pas  seulement  en  cause  une  politique,  une  raison 
d'Etat,  il  se  plaint  d'une  transformation  de  tout  Fesprit 
national.  Car  où  cet  esprit  s'exprime-t-il  mieux  que  dans 
les  ouvrages  de  cet  ordre  ?  Aussi  bien,  n'omet-on  pas 
de  dire  que  l'effet  s'en  ressent  jusque  dans  l'exercice  de 
l'autorité  publique.  On  assure  que  depuis  ce  temps  les 
rapports  du  roi  et  du  peuple  ont  changé,  les  mêmes 
idées  qui  réformaient  les  lettres  ayant  corrompu  la 
royauté. 

Ce  qu'il  y  a  de  conservateurs  à  soutenir  ce  système 
ajoute  que  la  Révolution  est  sortie  de  la  Renaissance. 
Dans  son  Ancien  Régime,  Taine  entreprend  de  prouver 
que  celle-ci  venait  de  l'esprit  classique  ;  et  d'où  l'esprit 
classique  vient-il,  sinon  de  la  Renaissance? 

Cette  explication  a  fait  des  partisans;  pourtant  elle 
est  assez  particulière  pour  n'être  pas  jugée  fort  dange- 


18^         LA  QUERELLE  DE  LA  RENAISSANCE 

reuse.  L'accusation  de  paganisme  a  plus  d'apparence. 
Ce  paganisme  passe  pour  ouvrir  la  voie  aux  impiétés 
dont  la  Révolution  a  profité  ;  par  là  sont  condamnés  trois 
siècles  de  monarchie  française,  en  même  temps  qu'une 
égale  période  de  la  civilisation  nationale. 

La  renaissance  des  lettres  et  des  arts  est  l'effet  d'une 
imitation  des  modèles  de  Tantiquité,  dans  laquelle  l'Ita- 
lie avait  devancé  l'Europe.  Elle  passa  de  ce  pays  par 
contagion  en  France,  et  chez  toutes  les  autres  nations. 

Par  cette  imitation  furent  substituées,  dit-on,  d'une 
part,  aux  mœurs  traditionnelles  et  françaises,  celles  de  la 
Grèce  et  de  Rome  ;  d'autre  part,  au  sentiment,  à  l'ima- 
gination catholique  et  chrétienne,  le  sentiment,  l'ima- 
gination païenne.  De  ces  deux  points  sort  une  double 
revendication.  On  se  plaint  de  la  Renaissance  au  nom  de 
la  nation  offensée  ;  on  s'en  plaint  au  nom  de  la  religion 
trahie. 

L'effet  de  ces  deux  réclamations  unies  est  de  mettre 
les  catholiques  de  France  au  premier  rang  de  l'attaque 
contre  la  Renaissance.  Attaque  redoutable,  dans  laquelle 
le  zèle  religieux  se  voit  renforcé  par  le  sentiment  natio- 
nal. L'un,  avec  l'autre,  ne  saurait  inspirer  que  des  haines 
extrêmement  vives  et  une  horreur  violente  pour  une 
cause,  qu'il  importe  absolument  de  défendre.  Remarquez 
que  cette  opposition  s'alimente  à  des  sources  nécessaire- 
ment relevées  dans  l'ordre  de  l'esprit.  L'autorité  la  plus 
considérable  que  les  catholiques  français  reconnaissent  en 
ce  genre,  c'est  l'Ecole  des  chartes,  a  pesé  de  tout  son 
poids  contre  la  Renaissance.  Les  plus  catholiques  de  cette 
école  se  sont  employés  contre  elle  de  toutes  leurs  forces. 
M.  Sepet,  M.  Lecoy  de  la  Marche,  surtout  ^L  Léon  Gau- 
tier, se  sont  rendus  célèbres  par  là. 

Ils  se  rattachent  à  l'école  plus  ancienne  qui  fleurit 
vers  1830  à  l'ombre  du  catholicisme  romantique,  autour 


I.    LES    ORIGINES    .'    LE    XVI"    SIÈCLE  183 

des  Gerbet  et  des  Montalembert,  d'où  sortaient  contre 
l'école  classique  de  véritables  anathèmes,  contre  l'opuscule 
de  Didron  aîné  sur  le  Paganisme  dans  l'Art  chrétien,  La 
Renaissance  renégate  et  païenne,  la  Renaissance  immo- 
rale, la  Renaissance  blasphématoire  et  diabolique,  tel 
est  le  thème  éternel  de  cette  sorte  d'ouvrages -là. 

Il  faut  regarder  l'effet  de  cette  dénonciation.  G*est 
trois  siècles  de  notre  histoire  déconsidérés  dans  leur 
essence,  trois  siècles  d'histoire  déshonorés.  Je  dis  dés- 
honorés sans  exception,  car  on  ne  voit  au  cours  de  ces 
siècles  personne  tenir  une  voie  particulière  qui  le  rende 
innocent  de  ce  reproche.  Les  écrivains  sacrés,  des  prêtres, 
des  docteurs,  sont  entraînés  dans  l'anathème.  Bossuet  v 
roule  avec  Fénelon  et  Pascal.  En  second  lieu,  c'est  la 
Révolution  rendue  inévitable  depuis  trois  cents  ans 
bénéficiant  de  Tautorité  et  du  prestige  que  donnent  trois 
cents  ans  de  la  plus  brillante  culture  française.  Le  tort 
fait  par  ces  deux  articles  à  la  cause  conservatrice,  à  la 
restauration  nationale,  n'a  pas  besoin  d'être  expliqué.  Il 
est  du  genre  de  celui  dont  j'ai  parlé  dans  quelques  cha- 
pitres précédents. 

Ce  que  je  vois  ici  de  particulier,  c'est  le  pernicieux 
décri  dans  lequel  on  fait  tomber  la  période  du  plus 
magnifique  essor  qu'ait  connu  l'intelligence  française. 
Par  l'effet  de  cette  dénonciation,  des  sujets  de  gloire 
immortels,  d'incomparables  causes  d'enthousiasme  et 
d'orgueil  national  sont  rejetés.  Racine,  Bossuet,  Des- 
cartes, Philibert  Delorme,  Jean  Goujon,  Poussin,  ne  sont 
plus,  dans  la  logique  de  ce  système,  que  de  médiocres 
exemples  d'effort  trahi  et  de  talents  souillés.  Ils  ne  sont 
pas  de  la  vraie  lignée  française  ;  l'esprit  national  ne  s'ex- 
prime pas  en  eux.  Quelques  auteurs  n'ont  pas  craint  de 
mettre  en  avant,  parlant  des  arts  aux  siècles  antérieurs, 
le  nom  à' art  national,  afin  de  les  en  exclure.  Ils  n'ont 


184         LA  QUERELLE  DE  LA  RENAISSANCE 

pas  réfléchi  à  Tindignation  ressentie,  chez  tout  Français 
sensible  à  cet  ordre  de  choses,  en  voyant  renier  au  nom  de 
la  vraie  France  ces  grands  ouvrages  et  ces  grands  noms. 

Ceux  qui  seraient  tentés  de  fermer  les  yeux  là-dessus 
devront  en  vérifier  le  danger  de  deux  manières  :  en  pre- 
mier lieu  par  les  alliances  où  cette  attitude  les  engage, 
en  second  lieu  par  l'effet  ressenti  du  côté  des  troupes 
catholiques.  Tout  ce  que  le  siècle  a  compté  de  révolu- 
tionnaires depuis  la  période  romantique,  tous  les  enne- 
mis de  la  tradition  française  les  ont  soutenues  dans  ce 
combat.  Aujourd'hui  la  Sorbonne  huguenote  et  libérale 
n'a  pas  d'objet  plus  cher  de  ses  critiques  que  la  Renais- 
sance française.  C'est  un  fait  facile  à  vérifier.  Du  côté 
des  amis,  c'est  la  désaffection,  c'est  les  sources  d'enthou- 
siasme taries,  c'est  la  confiance  ôtée  par  cette  habitude 
prise  de  se  considérer  comme  trahi  sous  le  couvert  des 
plus  éclatantes  enseignes  de  la  religion  et  de  la  patrie. 
Si  le  siècle  de  Louis  XIV  et  de  Bossuet  est  maudit,  quel 
découragement  devant  l'avenir,  quelle  confusion  dans  le 
passé  ! 

Devant  l'affirmation  du  système  que  je  viens  de  dire, 
passons  donc  à  l'examen  des  faits. 

Et  d'abord,  convenons  qu'une  rupture  du  genre  de 
celle  qu'on  nous  dépeint,  source  d'une  dissidence  absolue 
entre  l'esprit  de  la  Renaissance  et  l'esprit  traditionnel 
français,  serait  difficile  à  justifier.  Car,  dans  un  âge  si 
avancé  de  l'histoire,  après  dix  siècles  de  vie  nationale 
distincte,  comment  admettre  un  tel  recommencement? 
Bon  pour  le  latinisme  apporté  par  César  aux  origines  de 
cette  histoire  même.  Il  ne  rencontrait  alors  rien  d'orga- 
nisé, et  ce  que  reçut  en  ce  genre  la  Gaule  de  la  conquête 
n'avait  à  supplanter  rien  de  défini.  Il  n'en  était  pas  de 
même  au  xv''  siècle. 


•'N 


I.    LES    ORIGINES   :    LE    XVl*    SIÈCLE  185 

Alors  on  ne  peut  nier  qu'un  art,  qu'une  littérature, 
que  des  traditions  nationales,  fussent  nés;  que,  de  noto- 
riété publique,  toutes  ces  choses  ne  fussent  parvenues 
en  un  point  avancé  de  leur  développement.  S'il  était 
vrai  que  le  mouvement  de  la  Renaissance  les  eût  con- 
trariées et  rompues,  je  sais  bien  ce  qu'il  y  aurait  à  faire, 
mais  le  tableau  d'un  antagonisme  des  deux  esprits  au 
moins  serait  vrai. 

Le  devoir  des  Français  serait  de  s'efforcer  de  réconci- 
lier dans  le  passé  des  sources  rivales  amalgamées  en  eux. 
Il  faudrait  éviter  les  attaques  passionnées,  dont  Teffet 
est  de  semer  la  discorde  sur  un  point  où  elle  est  mor- 
telle, de  mettre  la  guerre  au  sein  même  de  notre  être,  de 
dissoudre  par  cet  antagonisme  les  réalités  nationales. 
Mais  ce  qu'on  éviterait  de  remarquer,  ce  dont  on  n'ai- 
merait à  convenir  que  dans  le  cabinet  paisible  et  retiré 
de  la  science,  n'en  serait  pas  moins  une  vérité.  Vérité 
digne  d'étude  comme  toute  vérité,  capable  de  rendre,  d'un 
point  de  vue  supérieur  et  dans  les  régions  de  Thistoire 
pure,  les  services  qu'on  n'en  pourrait  tirer  pour  la  santé 
de  la  patrie.  Mais  il  en  est  ici  comme  en  plusieurs  ren- 
contres. La  querelle  qu'on  fait  à  la  Renaissance  ne  com- 
promet pas  seulement  le  salut  du  pays;  elle  répand  en 
outre  des  idées  fausses  touchant  l'histoire  des  peuples  et 
le  train  de  la  civilisation.  Ce  qu'elle  sème  n'est  pas  seu- 
lement le  dommage,  c'est  l'erreur. 

Il  ne  s'agit  donc  pas  pour  nous,  à  défaut  d'unité  de 
notre  histoire,  d'en  raccommoder  les  parties,  mais  de 
montrer  dans  ces  dissidences  prétendues  les  traits  de 
l'unité  véritable,  d'en  tirer  du  même  coup  l'honneur  de 
notre  pays  et  la  leçon  du  genre  humain. 

Deux  mots  suffiront  à  régler  ce  qui  regarde  la  poli- 
tique. Tout  ce  qu'on  a  dit  de  la  hauteur  nouvelle  alors 
des  façons  de  cour,  tout  ce  qu'on  a  conclu  de  la  couronne 


186  LA    QUERELLE    DE    LA    RENAISSANCE 

impériale  jointe  aux  devises  de  François  I",  des  compa- 
raisons faites  de  lui  avec  Alexandre  et  César,  appartient 
au  domaine  de  la  fantaisie  pure.  Pour  ces  comparaisons, 
elles  sont  de  tous  les  temps,  et  notre  roi  Philippe  II  déjà 
s'était  nommé  Auguste,  du  nom  d'un  empereur  romain. 
La  couronne  impériale  n'a  jamais  signifié  un  retour  de 
Tautorité  aux  traditions  de  TEmpire  romain,  mais  le  sou- 
venir des  compétitions  du  roi  de  France  et  de  Charles- 
Quint.  Celui  d'Angleterre,  par  bravade,  avait  pris  aussi 
cette  couronne.  Elle  n'en  marquait  de  sa  part  pas  davan- 
tage. 

On  parle  aussi  du  crédit  que  prit  alors  la  politique  de 
Machiavel.  Mais  on  en  parle  sans  bien  savoir  ce  qu'était 
Machiavel,  ni  ce  qu'était  cette  politique.  Ce  n'est  pas 
ici  le  lieu  d'analyser  le  livre  du  Prince  et  de  fournir  ce 
qui  se  doit  pour  sa  défense.  Qu'il  suffise  de  remarquer 
qu'avant  comme  depuis  lors,  pour  les  princes  d'avant  la 
Renaissance  comme  pour  ceux  qui  vécurent  ensuite  et 
de  tout  temps,  la  politique  fut  la  science  des  résultats. 
Il  y  a  une  politique  qu'on  peut  appeler  basse  et  une 
qu'on  peut  appeler  noble  et  généreuse,  il  n'en  est  pas 
qu'on  puisse  appeler  désintéressée  ;  de  sorte  que  repro- 
cher à  ce  temps  d'avoir  vu  naître  le  calcul  et  le  profit 
politiques,  c'est  ne  rien  lui  reprocher  du  tout. 

Tous  ces  points-là  seront  plus  ou  moins  traités  dans 
les  divers  chapitres  de  ce  livre.  Je  me  bornerai  dans 
celui-ci  aux  faits  de  l'ordre  intellectuel,  principal  objet 
de  la  Renaissance,  objet  de  grande  importance  dans  le 
siècle  où  nous  vivons. 

L'illusion  courante  au  sujet  de  la  Renaissance  est 
nourrie  du  contraste  que  fait  (pour  prendre  deux  exemples 
décidés)  Ronsard  avec  la  Chanson  de  Roland  ;  Ronsard 
et  le  sacrifice  du  bouc  à  Bacchus  fait  en  honneur  de  son 


I.    LES    ORIGINES  !   LE   XVI*    SIÈCLE  187 

ami  Jodelle,  rapporté  dans  tous  les  manuels  de  classe. 
On  oppose  les  fables  antiques  aux  histoires  de  nos  héros 
nationaux.  On  met  la  Sainte  Vierge  et  les  anges  en  con- 
traste avec  Vénus  et  Jupiter.  Notre  idée  des  lettres  au 
Moyen  Age  est  tout  empreinte  de  celles  que  laisse  la 
lecture  ou  du  moins  (car  combien  Tout  lue?)  l'analyse  de 
la  Chanson  de  Roland. 

Ce  poème  a  servi  partout  de  type  et  de  matière  à  ces 
revendications.  Ce  que  M.  Gautier  nomme  épopées  fran- 
çaises, et  dont  ce  poème  est  Texemple  le  plus  connu,  a 
porté  tout  le  poids  de  la  bataille.  C'est  contre  celles-ci 
que  M.  Brunetière,  dans  un  article  recueilli  depuis  aux 
Études  critiques  sur  riiistoire  de  la  Littérature  (t.  I"), 
a  mené  la  revanche  des  classiques. 

Cette  querelle  de  M.  Brunetière  avec  TEcole  des 
chartes  n'a  pas  abouti.  Elle  l'eût  pu  cependant,  s'il  en 
eût  appelé  à  l'histoire.  Mon  intention  justement  n'est  pas 
de  juger  le  mérite  de  ce  poème  ici,  mais  de  marquer  la 
mesure  dans  laquelle  on  a  le  droit  d'y  chercher  le  type 
et  le  modèle  de  la  littérature  du  Moyen  Age.  Cette  me- 
sure obtenue  suffît  à  mon  dessein  ;  d'autres  en  tireront 
peut-être  des  avertissements  pour  l'examen  littéraire  du 
poème. 

Dans  la  mesure  où  nous  pouvons  le  savoir,  il  n'y  eut 
pas  au  Moyen  Age  même  d'ouvrage  plus  ignoré  que  la 
Chanson  de  Roland.  La  découverte  en  est  toute  aux 
modernes  ;  personne  ne  l'avait  lue  avant  le  xix"  siècle. 
M.  Petit  de  Julleville,  dans  sa  préface  de  ce  poème, 
s'avise  de  railler  le  xviii',  en  remarquant  que,  si  l'on  eût 
demandé  à  Voltaire  ce  que  c'était  que  la  Chanson  de 
Roland,  cet  écrivain,  le  plus  cultivé  de  son  siècle,  eût 
répondu  quelque  sottise,  faute  d'en  avoir  jamais  ouï* 
parler. 

M.  Petit  de  Julleville  est  loin  de  soupçonner  que  le 


188         LA  QUERELLE  DE  LA  RENAISSANCE 


cas  eût  été  le  même  si  on  eût  interrogé  Jean  de  Meung 
ou  Nicolas  Oresme,  Froissart  ou  Brunet  Latin.  Pas  plus 
que  Louis  XIV,  Charles  V,  surnommé  cependant  le  Sage, 
c'est-à-dire  l'ami  des  livres,  ne  connaissait  la  Chanson 
de  Roland.  Un  professeur  de  rhétorique,  M.  Levrault, 
dont  ce  trait  ne  doit  pas  diminuer  la  juste  estime,  pro- 
posant dans  un  livre  d'auteurs  français  un  sujet  de  com- 
position aux  écoliers,  leur  représente  Dunois,  lors  du  siège 
d'Orléans,  se  faisant  chanter,  dans  un  château  de  Touraine, 
la  Chanson  de  Roland  par  le  jongleur.  Ce  trait  découvre 
parfaitement  l'erreur  qui  règne  dans  nos  classes. 

Il  n'y  avait  plus  de  jongleurs  au  temps  de  Dunois  ; 
y  en  eût-il  eu,  que  jamais  Dunois  ne  leur  eût  demandé 
un  poème  dont  il  ignorait  l'existence. 

Durant  quatre  siècles,  pas  un  auteur  n'a  écrit  le  nom 
de  ce  poème,  n'a  témoigné  qu'il  soupçonnât  son  exis- 
tence. On  n'en  trouve  de  mention  ni  chez  les  chroni- 
queurs, ni  chez  les  poètes,  ni  chez  les  orateurs,  ni  chez 
les  auteurs  latins,  ni  dans  les  romans,  ni  nulle  part. 
Depuis  la  fin  du  xiii'  siècle,  qu'on  se  mit  à  former  des 
bibliothèques,  la  Chanson  de  Roland  ne  figure  sur 
aucun  inventaire  de  celles-ci.  Au  Louvre,  la  tour  de  la 
Librairie  n'avait  pas  une  copie  de  la  Chanson  de  Roland. 
Elle  n'est  pas  moins  absente  de  chez  le  duc  de  Berry 
qu'elle  ne  le  fut  de  chez  le  duc  de  Lavallière.  Bibliophiles, 
érudits,  l'ignorent  autant  que  l'unanimité  des  écrivains. 
Aussi  n'a-t-on  de  la  Chanson  de  Roland  pas  un  seul 
manuscrit  d'amateur.  Jamais  on  ne  la  copia  avec  soin  et 
dépense,  jamais  on  n'en  fit  une  édition.  Elle  est  demeu- 
rée toujours  à  l'état  que  représente  un  manuscrit  au 
temps  des  livres  imprimés.  Nous  en  avons  le  texte  sur 
un  livret  de  poche,  (jue  le  jongleur  récitait. 

Mieux  encore,  en  cette  humble  sorte  on  ne  possède  le 
texte  qu'une  fois.  Toutes  les  copies  sont  des  remanie- 


i 


I.    LES    ORIGINES  .*  LE    XVI"    SIÈCLE  189 

ments,  preuve  que  ce  texte  ne  jouissait  d'aucun  renom, 
n'avait  aucune  autorité,  disparaissait  noyé  dans  la  masse 
indistincte  des  ouvrages  composés  sur  le  même  sujet. 
Nous  disons  la  Chanson  de  Roland  ;  aux  yeux  des  gens 
qui  connurent  quelque  sorte  de  poème  sur  ce  héros,  ce 
que  nous  appelons  de  ce  nom  n'a  jamais  représenté  un 
ouvrage  distinct  du  reste,  signalé  à  l'attention  publique. 
Pour  eux,  il  y  avait  un  Roland,  on  en  redisait  les  aventu- 
res ;  jamais  il  n'y  eut  une  «  Chanson  de  Roland  ».  Roland 
appartenait  au  folklore,  nullement  à  la  littérature. 

Je  vais  dire  maintenant  ce  qui  a  fait  naître  notre  illu- 
sion à  cet  égard. 

Dans  son  édition  des  Contes  de  Cantorbéry  de  Chaucer 
parue  en  1775,  Tyrwhitt  fît  le  premier,  à  propos  de  lit- 
térature, une  mention  de  la  Chanson  de  Roland.  Il  la 
citait  d'après  Du  Cange,  lequel  en  parle  dans  son  Glos- 
saire. A  l'article  «  Roland  »,  il  relève  quatre  mentions 
du  «  poème  de  Roncevaux  ».  Deux  de  ces  mentions  sont 
de  copistes  tardifs,  deux  sont  anciennes.  L'une  de  ces 
deux  dernières  est  de  Guillaume  de  Malmesbury,  l'autre 
de  Wace  le  trouvère.  On  connaît  les  vers  de  ce  dernier  ; 

Taillefer,  qui  moût  bien  cantait, 
Sur  un  cheval  qui  tôt  allait, 
Devant  le  duc  allait  cantant 
De  Charlemagne  et  de  Roland 
Et  d'Olivier  et  des  vassals 
Qui  moururent  en  Renchevais. 

11  s'agit  du  duc  de  Normandie,  dont  le  poète  raconte 
en  cet  endroit  la  victoire  à  Hastings. 

Il  est  remarquable  que  la  prose  de  Guillaume  de  Mal- 
mesbury rappelle  le  même  fait  dans  la  même  circonstance, 
et  à  peu  près  dans  les  mêmes  termes.  On  ne  peut  donc 
douter  que  l'un  ait  copié  l'autre,  ou  que  tous  deux  sui- 


190         LA  QUERELLE  DE  LA  RENAISSANCE 


vent  une  source  commune.  A  l'égard  de  l'autorité,  il  con- 
vient donc  de  compter  ces  deux  textes  pour  un  seul. 

Ainsi  on  ne  trouve  de  la  Chanson  de  Roland  que  cette 
seule  mention  en  cinq  siècles.  Seulement  il  est  arrivé  que 
cette  mention  a  multiplié  chez  les  auteurs.  Les  imita- 
tions et  les  copies  en  portent  déjà  le  nombre  à  quatre 
dans  Du  Gange.  Du  Gange,  puis  Tjrwhitt,  en  parlant  à 
leur  tour,  accrurent  l'importance  du  fait.  Comme  on  la  vit 
rapporter  autant  de  fois  à  titre  de  chanson  guerrière, 
chantée  devant  l'ennemi  à  la  bataille  d'Hastings,  on  s'ha- 
bitua à  dire  que  les  Français  de  jadis  avaient  chanté  ce 
poème  en  allant  au  combat. 

M.  de  Tressan,  dans  sa  Bibliothèque  des  Romans^ 
Paulmy  d' Argenson,  dans  ses  Mélanges  tirés  d'une  grande 
bibliothèque,  s'occupèrent,  d'après  Du  Gange,  de  la  Chan- 
son de  Roland.  Tressan  imagina,  sur  ce  seul  nom,  de  la 
refaire  dans  le  genre  de  ce  qu'elle  devait  avoir  été. 

On  ignore  assez  généralement  que  cette  fin  du  siècle 
de  Voltaire  vit  le  Moyen  Age  en  grande  vogue.  Le  style 
troubadour  en  est  né.  L'Arsenal  était  alors  le  lieu  d'où 
partaient  ces  inspirations.  La  bibliothèque  de  Paulmy 
d'Argenson  en  était  la  source  authentique.  De  là  vint  le 
Petit  Jean  de  Saintré  ;  de  là  sortit  aussi  l'ouvrage  de 
Legrand  d'x\ussy  sur  la  Vie  privée  des  Français.  D'au- 
tres écrivains,  dont  les  noms  sont  cités  aux  collections 
d'antiquités  de  la  Révolution  et  de  l'Empire,  continuèrent 
ces  recherches,  chargées  de  toutes  les  incertitudes  des 
commencements.  Telles  quelles  le  romantisme  les  reçut. 
C'est  d'elles  qu'allait  paraître  nourri  le  triste  Génie  du 
Christiaîiisnie. 

Roquefort,  auteur  d'un  Mémoire  sur  la  Poésie  fran- 
çaise au  XII'  et  au  XIII'  siècle^  rapporte  dans  cet  ou- 
vrage que,  le  matin  de  la  bataille  de  Poitiers,  Jean  le  Bon 
entendit  chanter  la  Chanson  de  Roland  par  les  soldats. 


I.    LES   ORIGINES  .*   LE   XVI*    SIÈCLE  191 

Le  roi  se  plaignit  là-dessus  qu^il  n'y  avait  plus  de  Rolands  ; 
on  osa  lui  répondre  que  cela  venait  de  ce  qu'il  n'y  avait 
plus  de  Charlemagnes. 

Roquefort  cite  son  autorité.  C'est  YHistoria  Scotoriim^ 
de  Boethius,  parue  en  1574.  Mais  il  est  de  fait  que  Boe- 
thius,  confronté  en  cet  endroit  (livre  XV,  p.  327),  ne 
parle  pas  de  la  Chanson  de  Roland.  Il  n'en  dit  mot,  et 
le  dialogue  qu'on  lui  emprunte  est  mis  par  cet  auteur 
non  sur  un  champ  de  bataille,  mais  à  Paris,  dans  le  con- 
seil du  roi.  «  Cinn  Parisios  veîiisset,  dit-il,  vocato  se- 
natu...  »  Et  le  propos  de  Jean  le  Bon  n'est  pas  de  Roland 
seul  ;  il  dit  :  «  des  Rolands  et  des  Gauvains,  Rolandos 
aiit  Gavinos  ». 

L'histoire  de  la  Chanson  de  Roland  chantée  sur  le 
champ  de  bataille  de  Poitiers  n'en  fut  pas  moins,  d'après 
Roquefort  qui  l'invente,  rapportée  par  Chateaubriand 
dans  ses  Etudes  historiques.  Ainsi,  non  autrement, 
s'acheva  la  légende  de  la  Chanson  de  Roland,  poème  na- 
tional, «  entonnée  »,  disait  M.  Gautier,  par  les  Français 
sur  tous  les  champs  de  bataille.  Au  fond  de  cette  légende, 
qu'y  a-t-il?  un  texte,  un  seul.  La  seule  mention  de  Tail- 
lefer,  qui  chanta  Roland  devant  l'armée  des  Français  à 
la  bataille  d'Hastings,  a  fait  cette  magnifique  fortune. 

Remarquez  maintenant  qu'on  ne  sait  pas  même  de 
quoi  ce  texte  fait  mention.  Chanter  Charlemagne,  Roland 
et  Olivier  ne  signifie  pas  nécessairement  chanter  sur  ces 
héros  divers  un  poème  de  longue  haleine  ou  des  parties 
d'un  tel  poème,  il  ne  signifie  nécessairement  rien  de 
pareil  à  ce  que  nous  appelons  «  la  Chanson  de  Roland  ». 
Dans  cette  incertitude,  une  chose  est  certaine,  c'est  que 
le  Roland  que  nous  recommandons  n'est  pas  celui  dont 
on  nous  parle  ici,  parce  que  le  Roland  que  nous  recom- 
mandons est  moins  ancien  que  la  bataille  d'Hastings. 
Ainsi  la  seule  mention  qui  puisse  être  présumée  d'un 


192         LA  QUERELLE  DE  LA  RENAISSANCE 

poème  de  Roland  durant  tout  le  Moyen  Age  ne  regarde 
pas  celui  que  nous  possédons.  Telles  sont  les  lettres  de 
noblesse  historique,  tel  le  débit,  tel  le  renom,  de  ce  qu'on 
a  appelé  1'  «  Iliade  de  la  France  ». 

Ce  poème  ne  porte  pas  de  nom  dans  le  manuscrit. 
Guillaume  de  Malmesbury  appelle  le  chant  de  Taillefer 
cantilena  Rolandi.  Du  Gange,  en  conséquence,  l'a  prise 
pour  une  ode.  De  ce  nom,  qui  désigne  une  chose  que 
nous  ne  connaissons  pas,  nous  nous  sommes  servis  pour 
en  nommer  une  autre  qu'il  ne  désigne  certainement  pas. 
Et  c'est  là  notre  chanson  de  Roland. 

Voici  la  conclusion  de  cette  longue  explication.  La 
gloire  que  nous  attribuons  au  poème  durant  le  Moyen 
Age  est  une  illusion,  et  ce  poème  n'est  pas  ce  que  dési- 
gne la  mention  qui  l'a  rendu  célèbre.  De  ces  deux  points 
il  suit  que  le  poème,  dans  son  texte,  n'est  désigné  par  rien 
à  l'attention  de  l'histoire,  beaucoup  d'autres  existant  sur 
le  môme  sujet  qui  méritent  tout  autant  le  nom  de  chan- 
son de  Roland  et  qu'on  eût  pu  prendre  à  sa  place  comme 
sujet  de  la  même  renommée.  On  a  pris  celui  d'Oxford 
parce  qu'il  est  le  plus  ancien,  ce  qui  n'est  une  raison  que 
faute  de  mieux. 

Qu'on  n'objecte  pas  que  ce  sont  là  des  vétilles.  Ges 
vétilles  découvrent  de  grandes  erreurs.  Pour  se  faire  une 
idée  de  l'esprit  au  Moyen  Age  et  de  la  condition  litté- 
raire du  temps,  il  a  plu  aux  modernes  de  fouiller  les 
bibliothèques  au  hasard  et  de  donner  arbitrairement  le 
pas  à  ce  qui  prend  justement  date  avant  l'époque  de  la 
culture  littéraire,  à  ce  qui  ne  fut  jamais  ///,  mais  seule- 
ment écouté,  et  qui  tomba  bientôt  dans  le  plus  pro- 
fond oubli.  Tel  est  le  Roland,  tel  est  tout  le  cvcle  de 
Gharlemagne,  tel  est  Auca^sjn  et  Nicole tte.  Là-dessus 
on  va  répétant  que  la  Renaissance  est  la  cause  de  cet 
oubli-là. 


I.   LES    ORIGINES   :  LE    Xvf  SIÈCLE  193 

La  Renaissance  peut-être,  mais  non  celle  qu'on  pré- 
tend ;  la  cause  de  cet  oubli  est  la  renaissance  du  xii'  siè- 
cle, dont  le  règne  de  Louis  VII  marque  l'époque  ;  épo- 
que où  pour  la  première  fois  écrivirent  en  langue  romane 
des  gens  qui  savaient  le  latin.  L'auteur  du  Roland  ne 
savait  pas  cette  langue.  Avec  Chrétien  de  Troyes  et 
Benoît  de  Sainte-Maure  commence  l'histoire  de  la  litté- 
rature. Ils  s'adressent  à  des  gens  instruits,  sont  instruits 
eux-mêmes,  tirent  leur  matière  des  livres.  Par  leurs 
soins,  Geoffroy  de  Monmouth  et  Guillaume  de  Malmes- 
bury,  auteurs  latins,  inspirent  le  cycle  d'Arthur  et  les 
poèmes  de  la  Table  ronde  ;  Dyctis  de  Crète  et  Darès,  le 
faux  Callisthène,  autres  auteurs  latins,  inspirent,  les  deux 
premiers,  le  roman  de  Troie,  le  troisième  les  poèmes 
d'Alexandre  le  Grand. 

Voilà  le  début  de  la  littérature  française  au  Moyen 
Age.  Ce  que  valent  ces  ouvrages  n'est  pas  ici  l'affaire. 
Ils  eurent  la  célébrité,  la  vogue,  le  retentissement  loin- 
tain. Eléonore  de  Poitiers,  la  comtesse  de  Champagne  sa 
fille,  femmes  instruites  ou  qui  prétendaient  l'être,  les 
patronnaient  à  leur  naissance  ;  leur  suffrage  l'imposait  à 
une  cour.  Tout  l'appareil,  toute  la  mise  en  train  des  suc- 
cès et  de  l'influence  d'un  livre,  choses  dont  le  préjugé 
romantique  fait  peu  de  cas,  mais  qui  n'en  sont  pas  moins 
nécessaires,  se  rencontrent  pour  ces  auteurs-là.  Du  Roland 
ni  du  reste  plus  de  question  alors.  Ils  ont  vécu  un  jour 
et  péri  tout  entiers,  avec  la  génération  de  seigneurs  sans 
lettres  qui  les  écoutèrent  de  la  bouche  des  jongleurs, 
dans  la  salle  de  leur  château. 

Cette  génération  vivait  plongée  dans  l'ignorance  ;  il 
n'y  avait  encore  de  lettres  que  chez  les  clercs.  Les  jon- 
gleurs étaient  à  la  mesure  des  laïcs.  Cette  profession  était 
si  vile  que  quelques-uns  n'étaient  que  des  espèces  de 
saltimbanques  :  on  en  voit  qui  font  le  saut  périlleux.  Dans 

DiMiER.  Préjugés  13 


194         LA  QUERELLE  DE  LA  RENAISSANCE 


les  Deux  Trouvères  rivaux^  voici  comment  l'auteur  fait 
parler  Tun  d'eux  : 

Je  soigne  les  chats  et  je  ventouse  les  bœufs,  je  fais  des 
freins  pour  les  vaches  et  des  coiffes  pour  les  chèvres,  je  fais 
des  gants  pour  les  chiens  et  des  hauberts  pour  les  lièvres,  etc. 

Leurs  mœurs  n'étaient  pas  quelque  chose  de  mieux. 
Parlant  de  ceux  qui  chantent  la  geste,  Thomas  de  Gol- 
ham,  à  la  fin  du  xiii*  siècle,  écrit  :  «  Possunt  sustineri 
laies  :  on  peut  tolérer  ces  jongleurs-là.  »  Un  peu  plus 
tard,  le  pape  Boniface  VIII  est  obligé  de  condamner  ceux 
qui  chantaient  l'Évangile  «  secundinn  marcas  argentin 
selon  les  marcs  d'argent  ». 

Tel  fut  ce  qu'on  doit  appeler  Tépoque  prélittpraire 
de  la  langue  française.  Mais  quant  à  celle  de  vraie  litté- 
rature, de  celle  qui  (avec  la  latine  dont  le  cours  se  pour- 
suivait) fut  réellement  celle  du  Moyen  Age,  je  le  demande, 
qu'en  a  renié  la  Renaissance  du  xvr  siècle  ?  Rien  du  tout. 
Le  souvenir  de  toutes  ces  choses  a  continué  au  contraire 
à  vivre  au  xvi®  siècle  et  dans  ceux  qui  suivirent.  Ce  que 
le  temps  avait  fait  oublier  peu  à  peu  n'avait  garde,  il 
est  vrai,  de  revivre  ;  ce  qui  avait  la  vogue  la  conserva. 

Tout  ce  qui  se  trouvait  dans  les  bibliothèques,  copié 
en  belle  gothique,  orné  d'enluminures,  tout  ce  qui  jouis- 
sait du  renom  que  cette  parure  comporte,  fut  imprimé 
par  la  Renaissance.  La  première  besogne  des  Aides  et 
des  Estiennes  ne  fut  (outre  les  auteurs  anciens)  que  d'im- 
primer les  auteurs  en  renom  chez  les  dernières  généra- 
tions ;  tant  on  fut  loin  de  les  mépriser,  quoique  souvent 
assez  méprisables. 

11  plaît  aux  modernes  d'ignorer  que  le  livre  le  plus 
choyé  du  Moyen  Age  ne  fut  aucune  chanson  de  geste, 
mais  bien  le  fameux  Roman  de  la  Rose.  Or  la  Renais- 
sance l'imprima,    le  commenta,  l'imita.    Marot  lit  une 


I.    LES   ORIGINES   :   LE    XVI*    SIÈCLE  193 

édition  de  ce  poème.  Il  rimita,  comme  Tavaient  imité 
Charles  d'Orléans  et  Villon.  Et  de  fait  l'ouvrage  est  digne 
de  cette  grande  estime,  principalement  la  partie  écrite 
par  Jean  de  Meung  au  commencement  du  xiv«  siècle.  Il 
n'y  a  pas  aujourd'hui  d'édition  du  Roman  de  la  Rose 
dans  le  commerce  ;  il  y  en  avait  une  au  temps  de  Louis  XV. 
Mieux  encore,  la  Renaissance  alla  rechercher  plusieurs 
des  livres  disparus  de  la  mémoire  des  hommes.  Biaise 
de  Vigenère  retrouva  le  manuscrit  de  Villehardouin  et 
l'imprima,  en  1601. 

Voilà  pour  le  dédain  que  professa  la  Renaissance  à 
regard  de  ce  qui  la  précéda.  Quant  à  la  séduction  des 
lettres  païennes,  qui  rompit  à  ce  qu'on  dit  la  tradition 
chez  elle,  il  y  avait  longtemps  que  cette  séduction  se  fai- 
sait sentir  et  grandissait. 

Dès  la  renaissance  du  xii^  siècle,  sous  Louis  VII, 
Chrétien  de  Troyes  traduisit  Ovide.  Au  point  de  vue 
moral  et  chétien,  cet  auteur  ne  passe  pas  pour  le  meil- 
leur de  tous  ;  on  voit  que  la  liberté  de  mœurs  à  cet  égard 
n'a  pas  attendu  le  xvf  siècle.  Elle  est  aussi  ancienne 
que  la  littérature  ;  le  Roman  de  la  Rose  est  tout  païen. 
Les  contemporains  s'en  plaignirent  :  Gerson  prêche  con- 
tre cet  ouvrage  dans  ses  3'  et  4®  dimanches  de  l'Avent; 
Christine  de  Pisan  en  parle  comme  d'un  livre  de  perdi- 
tion ;  il  n'en  date  pas  moins  du  plein  Moyen  Age  et  la 
première  partie  de  ce  roman  est  un  ouvrage  du  temps 
de  saint  Louis. 

Le  grand  nombre  de  livres  frivoles  et  amoureux  est  un 
des  traits  frappants  d'alors.  On  ne  trouve  dans  les  biblio- 
thèques que  papiers  d'amour,  demandes  et  réponses 
d'amour,  jugements  d'amour  en  rimes.  Un  chanoine, 
Jean  de  Saffres,  en  1365,  nie  possède  dans  la  sienne  * 
pour  ainsi  dire  que  des  romans. 

1,  Inventaire  dans  le  Bulletin  du  Bibliophile,  3"  série,  p.  473. 


196  LA    QUERELLE    DE    LA    RENAISSANCE 

Païens  ou  non,  on  sait  aussi  que  les  fabliaux  et  la  plu- 
part des  farces  débordaient  d'obscénités  dégoûtantes.  A 
la  fin  du  Moyen  Age,  les  Cent  Nouvelles  nouvelles  en 
présentent  comme  le  résumé.  Personne  ne  voudrait 
faire  comparaison  de  ces  contes  avec  ceux  que  la  Re- 
naissance vit  écrire  à  la  reine  de  Navarre  et  qui  gardent 
partout  l'honnêteté. 

Pour  la  culture  antique  en  général,  elle  était  aussi 
ancienne  que  la  France.  Notre  langue  est  latine  et  celle 
que  parlèrent  les  Romains  continuait  d'être  cultivée  avec 
honneur  dans  les  écoles.  Il  est  vrai  que  cette  culture 
ne  représente  pendant  quelque  temps  qu'une  sorte  de 
servage  intellectuel  nourri  de  traditions  seulement,  sans 
retour  sur  les  origines.  Mais  le  temps  vint  où  la  recher- 
che des  modèles  commença,  où  de  nouveau  on  s'appliqua 
aux  sources  d'un  art  suivi  jusque-là  par  routine. 

Ce  souci  se  déclare  dans  le  xiv^  siècle.  Il  n'est  que  juste 
de  faire  remonter  à  cette  époque  les  origines  de  la  Re- 
naissance. Qui  en  voudra  connaître  les  signes  n'aura  qu'à 
lire  le  catalogue  de  la  librairie  de  Charles  V. 

On  V  trouve  le  Timéc  de  Platon,  le  De  cœlo  et  mundo 
d'Aristote  traduit  par  Nicolas  Oresme,  les  Ethiques  en 
six  exemplaires,  un  livre  des  Secrets  d'Aristote  et  de 
Girard  d* Amiens,  Sénèque,  un  Boèce  de  la  Consolation, 
Macrobe,  le  Songe  de  Scipion,  un  Végèce  de  la  Cheva- 
lerie en  dix  exemplaires,  un  «  Livre  qui  traite  des  faits 
de  Jules  César  appelé  Suétone  »,  une  Conjuration  de 
Catilina,  deux  exemplaires  de  César,  un  Priscien,  Donat 
et  Catonnet, 

Dans  celle  du  duc  de  Berry,  on  trouve  :  trois  exem- 
plaire •>  de  Valère  Maxime,  un  Josèphe,  Tive-Live  en 
quatre  exemplaires,  Térence  en  deux,  les  Bucoliques  de 
Virgile,  les  Métamorphoses  d'Ovide  en  quatre  exemplai- 
res, VArt  d'aimer  du  même,  deux  exemplaires  de  Lucain. 


I.    LES    ORIGINES   :    LE  XVl'    SIÈCLE  197 

Il  est  donc  contraire  aux  faits  de  dire  qu'en  remet- 
tant la  culture  antique  en  honneur,  la  Renaissance  du 
XVI"  siècle  tourna  le  dos  au  Moyen  Age.  Au  contraire, 
elle  ne  faisait  que  poursuivre,  achever  et  parfaire  ce  que 
les  siècles  du  Moyen  Age  avaient  souhaité  et  préparé. 
Il  n'y  a  de  nouveauté  que  dans  Téclat  enfin  atteint  des 
résultats.  Les  intentions  demeurent  dans  la  ligne  du 
passé  et  dans  le  sens  de  la  tradition.  Ce  sont  là  des  évi- 
dences telles,  qu'on  ne  les  eût  jamais  méconnues  si  le 
soin  d^en  écrire  l'histoire  n'avait  été  trop  souvent  remis 
à  des  érudits  sans  jugement  et  dépourvus  de  toute  autre 
connaissance.  On  ne  songerait  pas  à  leur  reprocher  cela, 
à  ramasser  les  preuves  de  leur  culture  bornée,  si  les  pre- 
miers ils  n'avaient  prétendu  légiférer  à  cet  égard,  don- 
ner des  leçons  de  goût  et  renverser  les  rangs  de  mérite 
des  siècles  et  des  auteurs.  Un  érudit,  M.  Boucherie,  cité 
par  M.Langlois  dans  sa  Société  française  au  XIII^  siècle^ 
veut  faire  l'éloge  d'un  roman  fort  plat  de  ce  temps-là, 
qu'il  a  le  premier  publié.  «  C'est,  dit-il,  le  Paul  et  Vir- 
ginie  d'alors.  »  Paul  et  Virginie  à  ses  yeux  est  le  chef- 
d'œuvre  des  romans  du  xviii«  siècle.  Il  ignore  Prévost 
et  Marivaux. 

Ne  nous  flattons  pas  sur  la  littérature.  Elle  est  volon- 
tiers licencieuse.  Ce  qu'on  relève  de  traits  en  ce  genre 
à  la  Renaissance  ne  doit  pas  nous  faire  plus  mal  juger 
celle-ci  que  le  Moyen  Age  ou  toute  autre  époque,  aucune 
n'en  étant  exempte.  La  frivolité  aussi  est  de  tout  temps; 
elle  seule  fait  l'attrait  de  la  lecture  pour  le  plus  grand 
nombre  des  hommes.  Tout  cela  n'entame  pas  le  bon  re- 
nom du  MoycQ  Age  en  ce  qui  concerne  la  foi  religieuse  ; 
tout  cela  ne  doit  pas  plus  nous  faire  accuser  de  paga- 
nisme la  Renaissance.  Contemporaine  des  guerres  de  re- 
ligion, comment  ose-t-on  prétendre  que  le  zèle  à  cet 
égard  fut  diminué  par  la  Renaissance  ?  Jamais  on  ne  se 


198         LA  QUERELLE  DE  LA  RENAISSANCE 

battit  tant  pour  la  foi.  Et  quant  aux  poètes,  comment 
oublier  Tardeur  avec  laquelle  Ronsard  combattit  les  pro- 
testants ?  Le  sacrifice  du  bouc  à  Bacchus  n'est  qu'une 
plaisanterie  ;  maint  trait  mythologique  n'est  qu'une 
convention.  Rien  dans  les  lettres  de  cette  époque  ne 
montre  un  reniement  soit  de  la  religion,  soit  de  la 
France,  dont  il  ne  fallût  aussi  bien  accuser  les  siècles 
qui  précèdent.  C'est  ce  que  nous  nous  garderons  bien  de 
faire. 

A  la  Renaissance  comme  au  Moyen  Age,  rien  ne  doit 
paraître  plus  légitime  que  Témulation  de  l'antiquité. 
Seuls  songeront  à  s'en  plaindre  ceux  qui  n'ont  à  la 
bouche,  pour  juger  les  ouvrages  d'esprit,  que  les  mots 
de  sincérité  et  d'originalité,  ignorant  que  ces  ouvrages 
sont  fils  de  l'art  et  de  la  composition,  autant  que  de 
l'imitation  d'autrui.  Je  ne  passerai  pas  ici  sur  ce  ter- 
rain. C'est  celui  de  l'erreur  romantique,  à  laquelle  il  est 
sûr  que  tient  la  dénonciation  de  la  Renaissance.  On  re- 
proche à  celle-ci  le  respect  de  certaines  règles  et  le 
recours  à  l'imitation.  On  oppose  à  ces  traits  le  retour  à 
la  nature  et  l'autonomie  intellectuelle  des  races  ;  ce  sont 
les  principes  de  l'anarchie  en  tout  genre.  Ce  qu'il  suffira 
de  remarquer,  c'est  qu'on  se  trompe  quand  on  imagine 
que  le  Moyen  Age  fut  possédé  de  ces  principes-là.  L'école 
romantique  a  pensé  faire  de  lui  son  allié  dans  cette  que- 
relle. Il  est  tout  entier  de  l'autre  côté. 

11  est  vrai  qu'on  oppose  l'histoire  des  différents  arts  du 
dessin,  en  particulier  de  l'architecture.  Mais  cela  encore 
est  à  examiner. 

En  tenant  le  xiii«  siècle  pour  l'apogée  de  ces  arts  et 
pour  l'âge  d'or  du  Moyen  Age,  en  ne  voulant  plus  con- 
naître ensuite  qu'un  affaiblissement  progressif  des  ta- 
lents et  l'épuisement  de  la  force  créatrice  des  siècles,  il 


I.    LES    ORIGINES   .*    LE    XV!'    SIÈCLE  199 

est  sûr  que  nous  ne  laissons  de  sens  à  Tessor  de  la  Re- 
naissance que  celui  d'un  recommencement,  parti  du  point 
de  néant  où  aboutit  révolution  descendante  qui  précède. 
De  cette  opinion  sont  nées  les  folles  réponses  dont  quel- 
ques-uns ont  appuyé  une  apologie  de  la  Renaissance  ; 
assurant  que,  Tart  du  Moyen  Age  ayant  alors  fini  son 
temps,  il  fallait  bien  songer  à  le  remplacer. 

Mais  ces  épuisements  d'arts  ne  sont  qu'un  mot,  per- 
sonne n'ayant  jamais  pu  dire  jusqu'à  quel  point  des 
formes  et  des  principes  admis  sont  capables  de  trans- 
formation et  de  durée.  Ceux  dont  on  parle  furent  aban- 
donnés ;  on  remplaça  les  motifs  gothiques,  Y  «  ordre 
gothique  »,  dit  La  Bruyère,  par  les  ordres  romains  et  ]es 
motifs  du  même  genre  ;  quant  à  prétendre  que  ce  qu'on 
quittait  pour  eux  n'offrait  plus  de  ressource  aux  artistes 
et  que  les  principes  du  Moyen  Age  avaient  donné  tout 
ce  qu'ils  contenaient,  c'est  encore  une  de  ces  formules 
inventées  pour  dispenser  les  hommes  de  la  recherche 
des  causes  véritables. 

Il  est  facile  de  voir  que  cette  raison  ne  fut  pour  rien 
dans  les  préférences  des  artistes  et  que  tout  vint  du 
prestige  triomphant  des  modèles  de  l'antiquité.  Rien 
n'est  plus  aisé  que  d'aligner  des  périodes  sur  la  décadence 
de  l'art  au  xiv»  et  au  xv®  siècle  ;  il  est  plus  difficile  d'en 
marquer  les  effets  Ces  idées,  que  Viollet  le  Duc  fut  le 
premier  à  répandre  et  qui  n'ont  d'appui  que  son  nom, 
ont  bénéficié  du  crédit  que  prenait  celle  de  l'évolution 
animale  des  Etats,  des  sociétés  et  des  arts.  Ne  fallait-il 
pas  bien  que  l'art  gothique  fût  une  plante,  qu'elle  gran- 
dît, s'épanouît  et  mourût  ? 

Seulement  c'est  un  fait  que  rien  n'égale  la  vigueur  de 
cette  plante  dans  son  prétendu  déclin.  La  peinture  go- 
thique ne  fleurit  qu'à  partir  du  xiv®  siècle  ;  la  sculpture 
atteint  au  xv®  un  degré  d'excellence  qu'on  ne  lui  voit 


200  LA  QUERELLE  DE  LA  RENAISSANCE 

pas  avant  ;  il  en  est  de  même  de  l'ornement.  Reste  le 
système  d'architecture,  et  la  question  si  Tare  gothique, 
considéré  dans  son  tracé,  a  gagné  ou  perdu  au  cours  de 
ces  trois  siècles.  On  a  élevé  là-dessus  de  grands  débats 
et  allégué  des  principes  si  généraux  qu'on  en  tire  tout 
ce  qu'on  veut  en  fait  de  conclusions.  La  ligne  horizon- 
tale doit-elle  l'emporter  sur  la  verticale,  les  pleins  domi- 
neront-ils les  vides,  ou  les  vides  domineront-ils  les 
pleins  ? 

Ces  questions  sont  ici  d'autant  plus  vaines  que,  con- 
trairement à  celle  des  anciens,  l'architecture  du  Moyen 
Age  se  présente  à  nous  comme  affranchie  de  toute  règle 
qui  ne  se  confondrait  pas  avec  les  exigences  de  la  cons- 
truction. Elle  ne  connaît  pas  de  canon  des  proportions, 
ni  aucune  de  ces  règles  rigoureuses  auxquelles  s'assujet- 
tissent les  ordres,  sans  autre  objet  que  de  plaire  aux 
yeux.  Selon  ce  principe,  sur  quoi  s'appuierait-on  pour 
préférer  une  époque  à  l'autre,  je  dis  du  point  de  vue  de 
l'essentiel  des  formes  ?  Elles  sont  réglées  par  la  cons- 
truction, laquelle  ne  cessa  jamais  de  maintenir  ou  d'aug- 
menter ses  ressources.  A  ce  point  de  vue  donc,  tout  ce 
qui  se  pourrait  serait  de  regarder  le  dernier  style  comme 
le  meilleur.  Quant  à  l'exécution,  cela  n'est  pas  contes- 
table. 

Courajod,  dont  il  ne  s'agit  pas  d'accepter  toutes  les 
conclusions,  a  bien  connu  que  l'histoire  de  la  sculpture 
tournait  le  dos  à  la  décadence  imaginée  par  Viollet  le 
Duc.  Afin  de  n'en  suivre  pas  moins  les  idées  de  celui-ci, 
cet  auteur  a  inventé  de  ne  connaître  de  progrès  que 
dans  le  sens  du  naturalistney  et  de  maintenir  au 
xiir  siècle  le  prix  de  Vidéa/is?)îc.Ce  sont  là  de  pompeuses 
sornettes  et  le  recours  scolastique  d'un  homme  qui,  crai- 
gnant de  toucher  à  l'idole,  n'en  avait  pas  moins  des  yeux 
pour  voir. 


1.    LES    ORIGINES  .*   LE    XVl''   SIÈCLE  201 

Ainsi  la  veille  de  la  Renaissance  fait  voir  les  artistes 
gothiques  plus  habiles,  mieux  exercés,  plus  ouverts,  plus 
en  possession  de  leur  art  que  jamais.  Dans  ces  condi- 
tions, il  est  difficile  de  regarder  celle-ci  soit  comme  le 
recours  d^une  école  tombée  dans  l'épuisement,  soit 
comme  le  reniement  d'une  génération  aveuglée  sur  les 
principes  de  Fart.  Il  faut  la  prendre  pour  ce  qu'elle  est, 
pour  le  terme  d'un  progrès  naturel,  qui  faisait  recon- 
naître dans  l'antiquité  un  modèle  supérieur  à  tout  le 
reste  et  ralliait  de  ce  côté  les  suffrages. 

Cette  supériorité  n'emporte  nul  discrédit  de  Tart  du 
Moyen  Age  dans  son  ensemble.  La  renaissance  qui  se 
produisit  ne  fut  accompagnée  d'aucun  reniement,  d'au- 
cun anathème. 

Gela  est  évident  en  ce  qui  regarde  soit  la  peinture,  soit 
la  sculpture.  Vasari,  Van  Mander,  dans  leurs  livres  des 
Peintres,  ont  fait  l'éloge  des  gothiques,  du  même  air 
dont  ils  présentaient  celui  de  leurs  contemporains.  Les 
architectes  se  flattèrent  d'avoir  retrouvé  la  bonne  mé- 
thode de  bâtir  ;  on  ne  les  voit  pas  mépriser  cependant 
les  anciens  édifices  gothiques.  Dans  ses  Plus  Excellents 
Bâtiments  de  France,  Ducerceau  grave  et  décrit  avec 
éloge  les  châteaux  de  Vincennes  et  de  Goucy.  Ges  archi- 
tectes n'entreprirent  jamais  contre  les  anciens  maçons 
l'œuvre  de  diffamation  et  d'injures  que  Técole  roman- 
tique, par  exemple,  mena  contre  l'architecture  classique, 
et  dont  on  trouve  les  éclats  dans  la  Notre-Dame  de  Paris, 

N'oublions  pas  que  le  contact  de  l'antique  n'avait  ja- 
mais cessé  durant  tout  le  Moyen  Age.  L'architecture  de 
ces  temps-là,  soit  romane  soit  gothique,  a  ses  origines 
dans  la  latine.  Gourajod  veut  que  la  byzantine  ait  joué 
ce  rôle.  M.  Brutails  l'a  réfuté  là-dessus  *.  Prise  dans  le 

1.  L'Archéologie  du  Moyen  Age  et  ses  méthodes. 


202         LA  QUERELLE  DE  LA  RENAISSANCE 

point  de  vue  historique,  elle  en  est  une  transformation. 
A  mainte  reprise  avant  le  xiv^,  on  la  voit,  dans  cer- 
tains ornements,  dans  certaines  figures  sculptées,  rap- 
pelée à  ses  origines.  L'imitation  étroite  de  l'antique 
se  décèle  dans  ces  parties.  Depuis  le  xiv*  siècle  ces  ten- 
tatives s'ordonnent  et  forment  en  Italie  une  école  con- 
tinue. Les  autres  contrées,  plus  soumises  à  cet  égard  à 
rinfluence  de  la  peinture  flamande,  s'avancent  par  des 
voies  différentes. 

Toutes  arrivent  au  même  point,  où  la  perfection  de 
Tart,  autant  que  le  développement  de  l'esprit,  devait 
rallier  le  plus  naturellement  du  monde  les  artistes  à  la 
discipline  classique.  Ce  ralliement  eut  lieu  sans  fracas,  du 
consentement  universel.  Personne  ne  s'en  plaignit.  L'idée 
de  révolution,  dont  les  modernes  sont  prévenus  à  cet 
égard,  n'entra  dans  l'esprit  de  pas  un  contemporain. 

L'antique  parut  meilleur  et  plus  parfait.  On  se  sentait 
capable  de  le  suivre  avec  succès.  On  l'imita,  on  l'étudia, 
on  le  développa.  Ce  fut  la  renaissance  des  perfections 
défuntes,  une  floraison  de  ces  perfections  accompagnée  de 
fruits  nouveaux.  Ce  ne  fut  ni  une  révolution  ni  un  sac- 
cage, mais  l'aboutissement  d'un  progrès,  Taccomplisse- 
ment  d'un  vœu  tacite  ancien,  une  transformation  légi- 
time. 


CHAPITRE    IX 

LA  QUERELLE  DE  LA  RENAISSANCE 
IL  LES  SUITES  ;  LE  XVIP  SIÈCLE  ET  LE  XVIIP 


Nous  avons  vu  qu'on  reproche  au  xvi®  siècle  d'avoir 
adopté  le  paganisme.  Il  serait  difficile  de  répéter  ce  re- 
proche quand  il  s^agit  du  xvii\  Les  sentiments  de  reli- 
gion, la  fidélité  à  TEglise,  éclatent  dans  ce  siècle-là. 
Cependant,  à  son  endroit  même  on  ne  voit  pas  la  cri- 
tique désarmer.  Les  éléments  confus  dont  est  faite  la 
détestation  de  la  Renaissance  continuent  de  protester 
contre  l'esprit  de  ce  siècle. 

Dans  rembarras  d'arguer  d'une  impiété  réelle,  on 
assure  que  l'imagination  au  moins  de  ces  catholiques 
était  païenne.  On  accuse  ce  grand  siècle  français  d'avoir 
ignoré  ou  méprisé  nos  origines.  On  ajoute  enfin  que 
l'esprit  d'imitation  a  jeté  l'époque  dans  un  faux  goût, 
qu'il  était  réservé  au  xix"  siècle  de  corriger. 

Ce  dernier  reproche  est  la  suggestion  directe  du  ro- 
mantisme. Elle  fait  au  plus  grand  de  nos  siècles  litté- 
raires ce  sort  bizarre,  de  se  voir  pressé  d'une  part  entre 
les  revendications  imaginées  du  Moyen  Age  et  l'éloge 
moderne  et  révolutionnaire  de  la  nature  et  de  la  liberté. 

Je  ne  répéterai  pas  que  le  décri  de  ce  siècle  compose 
aux  conservateurs  qui  s'y  adonnent  une  position  fausse 
et  humiliée  ;  je  ne  rappellerai  pas  le  détriment  qui 
s'ensuit    jusque    dans    l'action    politique.  Un    suffisant 


204  LA  QUERELLE  DE  LA  RENAISSANCE 

développement  de  ce  point  de  vue  se  trouve  dans  les 
pages  qui  précèdent  ;  mais  il  faut  ajouter  un  point,  c'est 
que  la  cause  du  classicisme  français,  représentée  par  le 
xvii*  siècle,  attaquée  d'une  part  au  nom  de  l'instinct  de 
la  race,  de  l'autre  au  nom  de  la  liberté  à  laquelle  le  génie 
a  droit,  se  confond  avec  la  cause  de  la  civilisation. 

J'ai  démontré  au  chapitre  précédent  que  l'esprit  du 
Moyen  Age,  qui  contint  en  germe  la  Renaissance  et  qui 
en  fait  la  préparation,  ne  peut  fournir  d'argument  histo- 
rique aux  reproches  qu^on  oppose  à  celle-ci.  Je  veux 
faire  voir  maintenant,  contrairement  à  ce  qu'on  pense, 
que  les  siècles  issus  de  la  Renaissance  n'ont  jamais  mé- 
prisé ni  haï  le  Moyen  Age. 

La  critique  vit  à  cet  égard  sur  un  petit  nombre  de 
textes,  qui  paraissent  toujours  les  mêmes.  11  en  est  de 
ces  citations  comme  de  celles  que  la  Révolution  allègue 
contre  les  abus  de  l'ancien  régime.  Deux  sont  de  Boi- 
leau  : 

\'^illon  sut  le  premier,  dans  ces  siècles  grossiers, 
Débrouiller  l'art  confus  de  nos  vieux  romanciers... 

De  pèlerins,  dit-on,  une  troupe  grossière, 
En  public,  à  Paris,  y  monta  la  première... 

Telle  est  chez  Boileau  l'histoire  des  origines  de  la  poé- 
sie française  d'une  part,  du  théâtre  français  de  Tautre. 
Mais  à  l'allégation  de  ces  textes  il  ne  faut  répondre 
qu'une  chose,  c'est  que  Boileau  n'est  pas  tout  le  siècle. 

On  objecte  qu'il  en  est  l'oracle.  Pour  l'érudition,  pas 
du  tout. 

Une  confusion  chez  nous  engendre  de  grandes  erreurs  : 
c'est  celle  de  l'érudition  et  du  goût.  Elle  règne  dans  l'en- 
seignement des  classes  ;  on  la  proclame  dans  les  prin- 


II.    LES    SUITES   :    LE    XVIl'    SIÈCLE    ET    LE    XYlll"        205 

cipes,  on  la  pratique  dans  Tapplication.  On  proclame  en 
principe  que  le  goût  a  fait  son  temps  et  que  le  rappro- 
chement historique  doit  tenir  dans  l'éducation  la  place 
de  Tancienne  critique.  Mais  cela  n'est  pas  tout.  Gomme 
on  n'a  pu  changer  la  nature  des  choses  et  faire  que  l'en- 
seignement se  passe  d'une  autorité  intellectuelle,  par 
conséquent  de  jugements  imposés,  la  critique  littéraire 
dans  les  classes  renaît  sous  des  formes  un  peu  différentes. 
Gomme  par  le  passé,  on  loue  et  on  condamne,  on  cri- 
tique et  on  admire,  et  ces  décisions  ainsi  faites,  on 
oblige  les  écoliers  à  s'y  soumettre.  Le  prétendu  respect 
de  leur  liberté  d'esprit  n^empêche  pas  de  les  contraindre 
en  cela,  étant  entendu  qu^on  le  fait  au  nom  de  la  science, 
non  d^aucun  préjugé.  L'ancienne  contrainte  avait  paru 
odieuse,  parlant  au  nom  du  goût  et  de  ses  principes  ;  la 
moderne  devient  légitime,  s'exprimant  au  nom  de  l'his- 
toire. On  peut  même  assurer  que  les  décisions  du  goût 
connaissaient  des  procédés  et  une  tolérance  dont  les 
oracles  de  l'histoire  s'affranchissent.  Or  ces  jugements 
de  l'histoire  ne  sont  pas  autre  chose  que  plusieurs  pré- 
jugés que  renseignement  moderne  a  l'art  de  faire  passer 
sous  ce  nom.  Ges  préjugés  s'imposent  à  Técolier  avec  une 
raideur  sans  pareille. 

De  cette  confusion  suivent  d'autres  désordres.  Nos 
maîtres  de  rhétorique  ne  savent  pas  l'histoire,  je  dis 
rhistorique  de  la  littérature.  Ge  n'est  pas  leur  métier, 
ils  sont  professeurs  de  goût.  Ils  n'ont  lu  ou  ne  sont  obli- 
gés d'avoir  lu  que  les  meilleurs  auteurs  ;  ils  n'ont  de 
devoir  que  de  les  expliquer.  En  confondant  le  rappro- 
chement historique  avec  l'analyse  littéraire,  l'histoire  des 
lettres  avec  la  présentation  raisonnée  des  meilleurs  ou- 
vrages, en  substituant  l'un  à  l'autre,  on  a  fait  plus  que 
de  corrompre  l'enseignement,  on  a  brouillé  jusqu'aux 
méthodes,  les  maîtres  s'efforçant  de  suffire  à  Tune  avec 


206  LA    QUERELLE    DE    LA    RENAISSANCE 

les  propres  moyens  de  Tautre.  On  ne  saurait  faire  l'his- 
toire des  lettres  françaises  avec  un  choix  des  meilleurs 
livres  français.  Cependant  c'est  ce  que  nous  voyons  en- 
treprendre. L^histoire  des  lettres  sommée  de  se  consti- 
tuer avec  les  éléments  d'un  cours  de  poésie  et  d'élo- 
quence :  voilà  ce  que  montrent  nos  programmes.  On  voit 
de  cela  les  beaux  effets. 

Sous  le  nom  d'idées  d'un  temps,  le  collège  nous  pro- 
pose tout  autre  chose  que  ce  que  ce  temps  a  pensé.  Il  le 
propose  avec  toute  la  certitude  dont  j'ai  marqué  l'ou- 
trance. C'est  un  premier  effet  de  la  confusion  de  mé- 
thode ;  l'autre  est  que,  n'imaginant  pas  que  personne  ait 
jamais  fait  autrement,  on  s'en  va  requérir  la  connais- 
sance des  faits,  de  tous  les  auteurs  qui,  dans  le  passé, 
n'ont  professé  que  le  jugement  des  livres. 

On  demande  àBoileau  de  connaître  l'histoire  des  lettres. 
Boileau  n'a  pas  cette  connaissance.  On  se  fâche  de  ne  pas 
la  trouver  chez  lui.  Celui  qui  s'en  fâche,  ne  l'ayant  pas  lui- 
même,  ignore  les  auteurs  qui,  du  temps  de  Boileau,  ont  en 
effet  connu  ce  qu'il  ignora.  En  conséquence,  l'ignorance 
de  tout  le  siècle  passe  pour  un  fait  indiscutable.  Cepen- 
dant cette  ignorance  n'existe  que  dans  l'erreur  de  ceux 
qu'on  oblige  d'enseigner  ce  qu'ils  ne  peuvent  savoir. 

Ainsi,  de  la  méconnaissance  des  droits  du  goût  et  de 
l'enseignement  qu'il  inspire  sortent,  en  même  temps  que 
le  préjugé,  l'intolérance  et  l'ignorance. C'est  le  plus  beau 
résultat,  chez  les  jeunes  gens  de  France,  des  enseigne- 
ments de  la  classe  de  rhétorique. 

J'avoue  qu'assez  de  maîtres  corrigent  dans  la  pratique 
cet  effet  de  programmes  barbares,  et  que  la  discipline 
imposée  par  l'étude  des  auteurs  grecs  et  latins  a  pour 
effet  d'y  remédier  en  partie.  Mais  ces  maîtres  n'ont  pas 
l'approbation  des  chefs.  Une  fois  de  plus,  ici,  le  bon  sens 


II.    LES    SUITES  :    LE    XVIl*    SIÈCLE    ET    LE   XVIll'       207 

de  la  nation  lutte  avec  désavantage  contre  l'oppression 
des  sectes ^ 

Donc  rien  n'est  plus  fou  que  de  confondre  Laharpe  et 
Quintilien  avec  M.  Gaston  Paris.  L'objet  de  leur  étude, 
la  nature  de  leur  curiosité,  les  aptitudes  de  leur  juge- 
ment, sont  différents.  Boileau  appartient  au  premier 
genre.  Il  y  prime  dans  un  degré  presque  unique  d'excel- 
lence. Sur  la  matière  proprement  littéraire,  il  pense  par- 
tout profondément.  Le  jour  où  plusieurs  préjugés  tom- 
beront, ne.  doutons  pas  que  Y  Art  poétique  ne  voie  rajeunir 
avec  éclat  sa  gloire,  et  n'apparaisse  ce  qu'il  est,  c'est  à 
savoir  la  synthèse  la  plus  nette,  la  plus  ramassée,  la  plus 
puissante  qui  soit  de  toute  la  philosophie  de  l'art  d'écrire 
en  vers.  Mais,  en  ce  qui  concerne  l'histoire,  c'est  à  d'au- 
tres qu'il  faut  s'adresser. 

Quand  on  considère  que  l'opinion  a  pu  s'établir  de  nos 
jours  que  le  xvii*  siècle  a  manqué  de  curiosité  pour  nos 
origines,  et  que  cette  opinion  règne  dans  les  classes,  on 
ne  peut  peindre  son  étonnement.  A  quel  point  d'ignorance 
faut-il  que  les  sphères  instruites  soient  descendues?  Quoi  ! 
Du  Gange,  quoi  !  les  Bénédictins  n'ont  pas  été  à  cet  égard 
d'incomparables  curieux  !  Quoi  !  le  P.  Anselme,  dont 
VHistoire  généalogique  fait  l'étonnement  de  tous  les 
savants  modernes  ;  quoi  !  dom  Bouquet,  initiateur  admi- 
rable de  la  publication  des  Historiens  français,  sont  à  ce 
point  inconnus  de  ceux  qui  prétendent  savoir  !  Et  qu'est- 
ce  que  le  Glossaire  de  Du  Gange  ?  et  qu'est-ce  que  VHis- 
toire littéraire  de  la  France  ? 

Ge  goût  de  nos  origines  n'éclate  pas  moins  à  la  Renais- 


1.  M.  Le  Bidois  a  donné  dans  une  thèse  de  Sorbonne  un  exemple 
de  ce  que  peut  être,  ou  plutôt  continuer  d'être,  la  critique  littéraire, 
sous  ce  nom  :  La  Vie  dans  la.  tragédie  de  Racine.  Un  professeur  de 
Sorbonne  influent,  oracle  appointé  des  études,  appelle  cette  thèse  «  la 
thèse  à  ne  pas  faire  ». 


208         LA  QUERELLE  DE  LA  RENAISSANCE 

sance.  On  le  trouve  chez  Fauchet,  chez  Pasquier.  Celui- 
ci  dans  ses  Recherches  sur  la  France^le  premier  dans  les 
Origines  de  la  Langue  et  de  la  Poésie  française^  n'ont 
pas  à  cœur  un  autre  objet.  Il  est  plaisant,  quand  de 
pareils  travaux  signalent  une  époque,  d'entendre  mettre 
en  doute  son  goût  et  ses  aptitudes  en  ce  qui  regarde  les 
antiquités. 

Ceci  ne  concerne  que  Thistoire.  Du  côté  de  la  poésie 
même,  le  xvir  siècle  nous  présente  tout  autre  chose  que 
l'oubli  des  origines.  Molière  et  La  Fontaine  ont  puisé  aux 
restes  de  notre  ancienne  littérature.  Les  farces,  les  fabliaux, 
ne  leur  étaient  pas  inconnus.  Par  le  xvi-  siècle,  qu'ils  pra- 
tiquaient assidûment,  nombre  de  leurs  contemporains 
gardaient  quelque  contact  avec  le  Moyen  Age,  en  parti- 
culier avec  le  Roman  de  la  Rose,  dont  le  souvenir  vivait 
toujours.  On  imagine  à  peine  aujourd'hui  combien  les 
auteurs  du  xvi*  siècle  étaient  lus  alors.  Montaigne  fait, 
comme  auteur  dangereux,  l'objet  des  reproches  d'un  ser- 
mon de  Bossuet.  Amyot,  que,  malgré  tout  l'étalage  de 
l'érudition  d'à  présent,  personne  ne  lit  plus  aujourd'hui, 
Amvot,  dont  il  n'y  a  pas  seulement  aujourd  hui  une  édi- 
tion dans  le  commerce,  reçoit  de  Vaugelas,  dans  sa  pré- 
face aux  Remarques,  des  honneurs  extraordinaires,  et 
Racine  était  capable  de  traduire  cet  auteur  en  français 
moderne  à  livre  ouvert,  pour  le  divertissement  de 
Louis  XIV.  Il  est  à  peine  besoin  de  parler  du  renom  dont 
jouissait  Rabelais. 

Tout  cela  représente  précisément  le  contraire  d'un 
siècle  qui  n'eût  connu  que  lui  et  les  anciens,  tel  qu'on 
se  plaît  à  nous  le  représenter.  Il  est  certain  que  le  goût 
faisait  un  choix  et  que,  du  seul  point  de  vue  littéraire, 
on  donnait  peu  d'estime  aux  plus  anciens  auteurs. 

Je  n'ai  pas  à  présenter  ici  l'apologie  de  ces  exclusions. 
On  ne  peut  aucunement  douter  que  des  raisons  de  goût 


II.    LES    SUITES   :    LE  XVlT    SIÈCLE    ET    LE    XVIIl"        209 

les  aient  dictées.  Elles  ne  tiennent  rien  d^un  mépris  des 
anciens.  Le  mépris  de  Boileau  pour  «  nos  vieux  roman- 
ciers »  ne  signifie  pas  plus  le  dédain  du  Moyen  Age  que 
sa  condamnation  de  Ronsard  ne  signifie  [le  mépris  du 
temps  de  Henri  II.  Il  jugeait  des  ouvrages  en  soi,  comme 
un  connaisseur  fait  des  tableaux,  et  n'avait  point  d'égard 
à  des  liens  historiques  qui  ne  cadraient  point  à  son  des- 
sein. 

D'autres  textes  concernant  les  arts  au  Moyen  Age  ont 
eu  un  retentissement  plus  grand.  11  s'agit  de  ceux  dans 
lesquels  des  auteurs  comme  Fénelon  et  La  Bruyère  con- 
damnent, au  nom  du  goût,  l'architecture  gothique. 

Je  les  rappelle  ici  : 

Les  inventeurs  de  l'architecture  qu'on  nomme  gothique, 
dit  Fénelon,  et  qui  est,  dit-on,  celle  des  Arabes,  crurent 
sans  doute  avoir  surpassé  les  architectes  grecs.  Un  édifice 
grec  n'a  aucun  ornement  qui  ne  serve  qu'à  orner  l'ouvrage  ; 
les  pièces  nécessaires  pour  le  soutenir,  comme  les  colonnes 
et  la  corniche,  se  tournent  seulement  en  grâce  par  leurs  pro- 
portions ;  tout  est  simple,  tout  est  mesuré,  tout  est  borné  à 
l'usage  ;  on  n'y  voit  ni  hardiesse,  ni  caprice  qui  impose  aux 
yeux  ;  les  proportions  sont  si  justes  que  rien  ne  paraît  fort 
grand,  quoique  tout  le  soit  ;  tout  est  borné  à  contenter  la 
vraie  raison. 

Au  contraire,  l'architecture  gothique  élève  sur  des  piliers 
très  minces  une  voûte  immense  qui  monte  jusqu'aux  nues  ; 
on  croit  que  tout  va  tomber,  mais  tout  dure  pendant  bien 
des  siècles  ;  tout  est  plein  de  fenêtres,  de  roses  et  de  pointes  • 
la  pierre  semble  découpée  comme  du  carton  ;  tout  est  à  jour, 
tout  est  en  l'air. 

On  a  dû  faire,  dit  La  Bruyère,  du  style  ce  qu'on  a  fait  de 
l'architecture  ;  on  a  entièrement  abandonné  l'ordre  gothique, 
que  la  barbarie  avait  introduit  pour  les  palais  et  pour  les 
temples,  on  a  rappelé  le  dorique,  l'ionique  et  le  corinthien. 

DiMiBR.  Préjugés  14 


210         LA  QUERELLE  DE  LA  RENAISSANCE 


Ces  textes  ont  causé  l'indignation  de  ceux  que  blesse 
l'abandon  de  l'architecture  gothique  dans  les  quatre  der- 
niers siècles  de  notre  histoire.  Le  terme  de  barbare, 
qu'ils  contiennent,  a  paru  surtout  exorbitant.  J'ose  assurer 
pourtant  que  ce  qu'on  en  tire  à  la  honte  du  xvii*  siècle 
tient  moins  au  vrai  sens  de  ces  textes  qu'au  préjugé 
ordinaire  du  lecteur. 

Le  mot  de    barbare,  en  effet,  ne    signifie  pas  que  ces 
auteurs   refusent  toute   sorte   de   mérite    aux   ouvrages 
dont  il  s'agit.  La  preuve  en  est  dans  ces  citations  mêmes, 
puisqu'en  les  appelant  de  ce  nom  ils  ne  laissent  pas  de 
les  décrire  en  termes  d'une  singulière  propriété.  Fénelon 
n'omet  aucun  des  caractères  qui  servent,  chez  les  amis 
de  l'architecture  gothique,  à  vanter  cette  architecture. 
"L'immensité  des  voûtes  qui  montent  jusquaux  nues^ 
qui  ne  laissent  pas,  quoique  portées  sur  des  piliers  très 
minces^  de  durer  bien  des  siècles,  qu'est-ce  autre  chose 
que  le  mérite  reconnu  des  constructions  gothiques  ?  Il 
est  vrai  que  Fénelon  requiert  un  blâme  de  ce  mérite  au 
nom  du  goût,  dénonçant,  selon  l'expression  ingénieuse 
d'un  de  nos  amis  *,  dans  ce  système  «  un  paradoxe  de 
construction  ».  La  pierre  découpée  comme  du  cartoUy 
qu'est-ce  encore  chez  cet   auteur  que  l'équivalent  de  ce 
qui  s'entend  chaque  jour  en  façon  d'éloge,  dans  la  bouche 
de  chacun  :  «  C'est  comme  de  la  dentelle.  »  Autre  motif 
de  critique  chez  nos  auteurs,  il  est  vrai.  Aussi  ce  que  je 
prétends  tirer  d'eux  n'est-il  pas  un  éloge  de  cette  archi- 
tecture, mais  les  preuves  qu'en  la  critiquant  ils  ne  laissent 
pas  de    la    connaître,   de    l'examiner,  de  la  décrire  en 
termes  exacts,  qu'en  un  mot  ce  qu'ils  professent  à  l'égard 
de  cet  art  n'est  pas,  comme  on  va  le  répétant,  du  dédain. 
Le  dédain  n'examine  pas,  le  dédain  ne  se  sert  pas,  pour 

1.  M.  Louis  Aguettant. 


II.    LES    SUITES  :   LE    XVIl"    SIÈCLE   ET    LE   XVIIl'        211 

motiver  son  blâme,  des  mêmes  considérants,  donnés  dans 
les  mêmes  termes,  que  ceux  qui  professent  de  Testime. 

Or  justement  la  ressemblance  de  ces  termes  est  frap- 
pante. Toute  la  différence  des  jugements  tient  à  des  con- 
sidérations de  goût.  Fénelon,  La  Bruyère  et  leurs  contem- 
porains reprochent  à  l'art  gothique  de  manquer  de  goût  ; 
le  terme  de  barbare  chez  eux  ne  signifie  pas  autre  chose. 

Nous  le  trouvons  brutal  ;  c'est  qu'il  a  changé  de  sens 
dans  un  siècle  qui,  ayant  proclamé  l'indifférence  en 
matière  de  goût,  ne  peut  persister  à  désigner  par  là  que 
des  difformités  excessives.  Dans  un  temps  de  goût  châtié 
et  de  délicatesse  réglée,  tout  ce  qui  choquait  ces  règles 
et  cette  délicatesse  était  qualifié  de  barbare.  En  taxant 
de  barbare  Tarchitecture  gothique,  on  ne  voulait  dire 
autre  chose,  sinon  que  ces  règles  sont  inconnues  chez  elle. 

Je  trouve  de  ceci  un  témoignage  frappant  dans  quel- 
ques articles  du  P.  Avril,  jésuite  sécularisé  sous  le  nom 
de  l'abbé  Mai,  parus  dans  le  Journal  de  Trévoux,  puis 
réunis  sous  ce  titre  :  Temples  anciens  et  modernes^  en 
1771.  Voici  de  quel  ton  vigoureux  cet  auteur  prend  la 
défense  des  architectes  gothiques  contre  quelques  igno- 
rants détracteurs  qui  les  accusaient  de  ne  pas  savoir 
calculer  : 

Il  est  plus  que  probable,  dit  l'abbé  Mai,  que  dans  le  treizième 
et  le  quatorzième  siècle  les  architectes  d'Aile mag^ne  n'adres- 
saient point  à  ceux  de  Paris  des  problèmes  de  géométrie.  Je 
crois  aussi  sans  peine  qu'ils  n'employaient  pas  pour  calculer 
les  formules  algébriques  a  plus  j6égal  à  c.  Mais  quoi  !  était-ce 
donc  à  Taventure  que  ces  habiles  et  hardis  bâtisseurs  tenaient 
les  points  d'appui  de  leurs  arcs-boutants  plus  près  ou  plus 
loin  des  murs  qui  partaient  des  voûtes  ?  qu'ils  donnaient  ou 
ne  donnaient  pas  de  l'empattement  aux  bases  de  ces  points 
d'appui,  etc.  ?  De  pareilles  opérations  peuvent-elles  n'être 
pas  nécessairement  précédées  de  combinaisons  géométriques 
et  physiques  ?  On  en  découvre  de  si  belles  et  de  si  justes 


21:2         LA  QUERELLE  DE  LA  RENAISSANCE 


dans  nos  temples  gothiques,  que  je  ne  puis,  je  l'avoue,  sous- 
crire à  l'opinion  qui  refuse  à  leurs  architectes  la  science  du 
calcul  *. 

Après  une  si  fameuse  défense,  on  ne  songera  pas  à 
accuser  cet  auteur  de  mépris  pour  l'art  du  Moyen  Age. 
On  ne  prétendra  donc  pas  trouver  aucun  témoignage  de 
mépris  dans  ce  qui  suit,  que  je  tire  du  même  ouvrage  : 

Si  en  architecture  le  goût  consiste  dans  un  juste  rapport 
de  proportions  qui  réponde  à  l'idée  que  nous  avons  de  l'ordre 
dans  un  choix  et  une  distribution  d'ornements  imités  des 
beautés  riches  et  simples  de  la  nature,  il  est  certain  que  les 
architectes  en  gothique,  de  quelques  pays  qu'ils  aient  été, 
ont  eu  beaucoup  de  science  et  n'ont  point  eu  de  goût  '. 

Voilà  le  vrai  tableau  de  l'opinion  des  siècles  passés 
sur  cette  matière.  Encore  un  coup,  il  ne  saurait  empêcher 
ceux  qui  demandent  pour  nos  cathédrales  plus  d'hon- 
neur de  se  plaindre  d'un  dégoût  qu'ils  trouveront  injuste. 
Du  moins,  ce  dégoût  n'a-t-il  rien  d'injurieux,  et  on  ne 
saurait  prétendre  qu'il  accuse  une  hostilité  de  la  France 
des  derniers  siècles  contre  l'ancienne,  une  rupture  au  sein 
de  notre  histoire. 

Aussi  se  tromperait-on  fort  de  croire  que  des  livres 
destinés  au  gros  du  public,  les  guides  des  voyageurs  par 
exemple,  aient  instruit  le  procès  en  règle  des  monuments 
de  l'architecture  gothique.  Les  plus  fameux  échantillons 
de  celle-ci  continuaient  de  jouir  d'un  grand  crédit.  Le 
renom  des  flèches  d'Anvers  et  de  Strasbourg  est  bien 
antérieur  à  notre  siècle.  Il  est  de  l'époque  classique  et 
n'ajamaiscessé.  Voici  comment  un  petit  livre  de  ce  genre, 
le  plus  complet  et  le  plus  en  vogue  qu'il  y  ait  eu  au  x  viii'  siè- 

1.  P.  27-2. 
2    P.   153. 


II.    LES    SUITES  :   LE    XVIl*    SIÈCLE   ET    LE    XVIH'        213 

cle,  le  Voyage  de  Paris  de  Dargenville,  paru  en  1765, 
parle  de  Notre-Dame  de  Paris  : 

L'église  de  Notre-Dame,  quoique  d'une  architecture  gothi- 
que, a  quelque  chose  de  si  hardi  et  de  si  délicat  qu'elle  a 
toujours  été  regardée  comme  une  des  plus  belles  du  royaume. 

«  Hardi  et  délicat  »  :  Verlaine  n'eût  pas  autrement 
dit.  En  face  de  cela,  qu'on  mette  les  propos  de  nos  guides 
Joanne  sur  la  chapelle  de  Versailles,  ceux  de  Hugo,  dans 
le  chapitre  de  Ceci  tuera  cela^  sur  tous  nos  édifices  clas  - 
siques  :  alors  on  pourra  comparer  ce  qui  proprement 
constitue  le  dénigrement  du  passé  et  une  rupture  révo- 
lutionnaire avec  le  respect  des  renommées  acquises  et 
du  goût  traditionnel  jusque  dans  un  renouvellement  des 
principes. 

Je  ne  quitterai  pas  ce  point  sans  avouer  que  la  façon 
vive  et  impertinente  de  Voltaire  a  de  quoi  faire  prendre 
le  change  à  cet  égard.  Les  mots  de  barbarie  et  de  bar- 
bare,  appliqués  aux  ouvrages  de  l'esprit,  retentissent 
chez  lui  avec  une  violence  méprisante.  Cette  violence 
tient  au  travers  de  pédanterie  qui  fait  enfler  la  voix  à 
Voltaire  partout  où  la  littérature  et  les  arts  sont  en  cause. 
En  eux  se  résument  à  ses  yeux  les  premières  affaires  de 
l'Etat.  Le  mauvais  état  des  lettres  chez  un  peuple  le  lui 
fait  condamner  sans  partage.  Voltaire  avoue  dans  la  pré- 
face de  Y  Essai  sur  les  Mœurs,  que  seuls  comptent  aux 
regards  de  l'histoire  les  trois  ou  quatre  siècles  où  les  arts 
ont  jeté  le  plus  vif  éclat.  L'importance  donnée  à  ces 
matières  de  goût,  dans  un  temps  où  le  Moyen  Age  y  fut 
réputé  inférieur,  devait  faire  de  cette  époque  un  objet 
d'invectives  pour  un  auteur  de  cette  espèce.  Elles  ne  sont 
Teffet  d'aucun  mépris  redoublé  pour  les  ouvrages  de  l'art 
au  Moyen  Age,  mais  d'un  parti  pris  général  d'anathème 
contre  les  siècles  où  ces  ouvrages  ont  offensé  les  lois  du 


214         LA  QUERELLE  DE  LA  RENAISSANCE 

goût.  Mais  comme  cette  pédanterie  ne  se  trouve  que 
chez  Voltaire  et  chez  les  plus  badauds  du  temps,  qui 
crurent  distingué  de  l'imiter  en  cela,  on  ne  trouve  que 
chez  lui  ces  excès. 

Il  faut  maintenant  passer  à  ce  qu'il  y  a  de  général  dans 
le  reproche  qu'on  fait  à  nos  lettres  classiques  d'avoir 
dédaigné  l'héritage  national.  Ce  reproche  tient  à  un  pré- 
jugé qu'il  importe  absolument  de  combattre. 

On  veut  n'imaginer  de  notre  temps  les  œuvres  de  la 
littérature  et  des  beaux-arts  que  comme  une  production 
organique.  Elles  ne  seraient  l'œuvre  que  de  l'instinct. 
Prédestinées  dans  leur  caractère,  fatales  dans  leur  évo- 
lution, l'étude  que  la  critique  en  fait  imiterait  un  cha- 
pitre de  l'histoire  naturelle.  Comme  le  disait  autrefois 
l'un  de  nous,  au  sortir  d'une  leçon  de  Sorbonne  consa- 
crée à  l'éloge  de  la  Grèce  :  «  L'art  grec  est  une  sécré- 
tion. »  Cette  charge  burlesque  résumait  à  merveille  l'en- 
seignement que  nous  venions  d'entendre. 

Sécrétion  de  la  race,  prise  ici  comme  équivalent  delà 
nation.  Toutes  ces  idées  se  tiennent,  et  le  préjugé  n'a 
garde  d'exclure  la  volonté,  la  réflexion  et  l'ordre  de  la 
production  des  ouvrages  d'esprit,  pour  en  tolérer  la  pré- 
sence dans  la  source  dont  on  dit  qu'elles  émanent.  La 
race,  c'est  la  nation  débarrassée  de  ces  choses,  réduite 
au  résultat  de  ce  qu'on  croit  la  nature.  L'instinct  de 
nature,  voilà  l'art,  le  voilà  selon  nos  idées  modernes. 

Imaginez  de  ce  point  de  vue  les  critiques  qu'on  peut 
faire  de  notre  littérature.  Elle  n'est  pas  nationale.  Ce 
qui  lui  sert  d'aliment  vient  de  réflexion  et  d'artifice.  Les 
sujets  qu'elle  traite  sont  étrangers,  les  formes  qu'elle 
épouse  sont  apprises  ;  tous  ces  traits  sont  le  contraire  de 
ce  qu'on  attendrait  d'elle,  de  ce  qu'elle  n'aurait  pas  man- 
qué d'être,  si  la  nation,   non  des  lettrés,  le  peuple,  non 


II.    LES    SUITES  :  LE    XWlV    SIÈCLE    ET    LE    XYIIl"         215 

des  cercles  choisis,  en  avait  été  l'ouvrier.  Voilà  ce  qu'on 
dit,  entendant  sous  le  nom  de  peuple  tout  ce  qui  se  peut 
de  plus  étranger  à  la  culture,  à  l'application  réfléchie,  à 
la  production  réglée  et  volontaire  .  On  exprime  assez  sou- 
vent cette  idée  en  assurant  qu'il  faut  que  la  littérature 
sorte  des  entrailles  delà  nation  ou  du  peuple. 

Gela  est  au  mieux  ;  mais  cetie  littérature,  cette  poé- 
sie, cette  éloquence,  ces  arts  sortis  d'une  pareille  source, 
la  critique  est  encore  à  en  présenter  des  exemples.  On 
ne  l'a  vue  nulle  part,  en  aucun  temps.  Quelque  temps 
on  a  cru  la  trouver  dans  Homère.  Ne  sachant  rien  de  ce 
poète,  on  pouvait  tout  en  supposer.  Cette  supposition 
passait  pour  preuve,  preuve  unique  en  son  genre,  du  reste. 
A  la  fin,  ce  caractère  d'exception  a  fait  douter  que  les 
choses  eussent  été  ainsi.  On  s'est  avisé  que  la  bonne 
méthode  pour  inférer  ce  qu'on  ignorait  d'Homère  n'était 
pas  de  lui  prêter  ce  qu'on  n'a  vu  nulle  part.  On  com- 
mence à  changer  d'avis  à  cet  égard  ;  on  en  changera  de 
plus  en  plus.  De  plus  en  plus  on  s'en  tiendra  au  mot 
excellent  de  Tourguénief  ;  «  Le  sentiment  du  beau  et  de 
la  poésie  ne  peut  naître  et  se  développer  que  sous  l'in- 
fluence de  la  civilisation.  Ce  qu'on  appelle  œuvre  natio- 
nale et  spontanée  n'est  que  niaiserie,  s> 

Jamais  et  nulle  part  (c'est  un  fait  d'expérience)  la  lit- 
térature n'est  venue  de  ce  qu'on  appelle  le  peuple.  Jamais 
quoi  que  ce  soit  de  digne  d'attention  en  ce  genre  n'est 
venu  d'une  société  dépourvue  de  culture.  Il  faut  que  la 
critique  romantique  et  démocratique  en  prenne  son  parti. 
Ce  qu'elle  tire  du  principe  contraire  d'accusations  contre 
nos  lettres  classiques,  il  faut  qu'elle  renonce  à  l'appuyer 
sur  l'expérience. 

Conçues  et  cultivées  en  dehors  du  peuple,  dit-on,  elles 
ont  le  tort  pareil  de  ne  pas  s'adresser  au  peuple,  de  ne 
pas  pouvoir  être  comprises  de  lui.  Sainte-Beuve,  qui  à 


216         LA  QUERELLE  DE  LA  RENAISSANCE 

ses  débuts  a  écrit  de  grandes  sottises,  assurait  qu'en 
Allemagne,  le  dimanche,  «  une  servante  lit  Schiller  et 
Tentend  ».  Cela  n'est  certainement  pas,  à  l'égard  de  Ra- 
cine_,  le  cas  des  servantes  françaises. 

Mais  la  servante  qui  lit  Schiller  n'a  pas  encore  été 
découverte  en  Allemagne,  et  tout  ce  qu'il  v  a  de  tri- 
viale déclamation  chez  ce  poète  ne  lui  a  pas  valu  un  hon- 
neur qui  manque^aux  nôtres,  je  l'avoue.  Mais  quel  re- 
proche est-ce  qu'on  leur  fait  ?  S*imagine-t-on  que  le  com- 
mun des  Anglais  lit  Shakespeare  ? 

J'accorde  qu'un  auteur  adopté,  qui  devient  un  sym- 
bole de  l'esprit  de  la  nation,  et  qui  dans  l'ordre  intel- 
lectuel figure  un  pendant  au  drapeau,  est  pour  un  peuple 
un  bien  inestimable.  L'édition  illustrée  de  Shakespeare, 
qui,  sous  le  nom  d'édition  de  VEmpire,  figure  étalée  sur 
les  tables  des  derniers  pionniers  du  Kansas  et  au  milieu 
des  nègres  de  Boulouvayo,  représente  une  force  natio- 
nale. Mais  elle  ne  suppose  rien  de  ce  qu'on  imagine.  Per- 
sonne ne  lit  ce  Shakespeare-là  ;  on  ne  Ta  qu'en  signe 
profond  et  délicat  d'union  avec  la  métropole.  Pour  qu'un 
poète  ou  quelque  écrivain  tienne  cette  place,  il  n'est  pas 
nécessaire  que  le  peuple  l'ait  choisi  ;  il  suffît  que  l'opi- 
nion lettrée  le  lui  impose. 

Il  n'est  pas  davantage  nécessaire  que  cet  auteur  ait 
chanté  des  héros  nationaux.  Hamlet  ni  le  roi  Lear,  ni 
Othello,  ni  Macbeth  ne  sont  des  héros  nationaux  de  l'An- 
gleterre. Ce  ne  sont  pas  les  Henri  V  et  les  Henri  VI 
qui  ont  fait  le  renom  de  Shakespeare.  A  la  folie  de  croire 
que  le  peuple  fait  la  réputation  d'un  poète  on  joint  celle 
de  s'imaginer  que  le  peuple  ne  la  fait  qu'aux  récits  na- 
tionaux. Cela  n'est  pas  plus  conforme  aux  faits.  Là-des- 
sus on  fait  querelle  à  nos  poètes  classiques  de  n'avoir 
pas  suivi  l'exemple  des  chansons  de  geste,  épopées  na- 
tionales, dit  M.  Léon  Gautier. 


II.    LES    SUITES  ;   LE    XVIl*    SIÈCLE    ET    LE    XVITl'         217 

J'ai  remarqué  la  facilité  avec  laquelle  le  peuple  avait 
oublié  ces  épopées,  oublié  Roland  pour  Arthur,  qui  n'est 
aucune  sorte  de  héros  national  chez  les  Français,  qui  ne 
l'est  pas  même  chez  les  Bretons,  si,  ce  qui  paraît  pro- 
bable, sa  légende  ne  remonte  pas  plus  haut  que  Geoffroy 
de  Monmouth.  Le  peuple  de  France,  dis-je,  oublia  ses 
héros,  au  point  que  nous  trouvons  dans  la  bouche  du  roi 
Jean  (au  passage  précédemment  cité)  le  mélange  adul- 
tère de  ceux-ci  avec  ceux  de  la  Table  ronde,  dans  le 
rapprochement  de  Gauvain  et  de  Roland. 

«  Les  théoriciens  de  Tépopée,  dit  M.  Bréal  dans  le 
livre  intitulé  Pour  mieux  comprendre  Homère,  aiment  à 
la  mettre  en  rapport  avec  quelque  grand  événement  his- 
torique. Le  Râmayana  serait  un  souvenir  de  la  conquête 
de  Ceylan  par  la  race  brahmanique  ;  les  Finnois  auraient 
immortalisé  dans  leur  poème  la  mémoire  de  leur  lutte 
contre  les  Lapons,  et  ainsi  des  autres.  Mais  Thistorien, 
qui  s'applique  à  ne  point  substituer  sa  pensée  à  celle 
des  textes,  se  demande  s'il  peut  souscrire  à  cette  inter- 
prétation. »  Et  il  ajoute  que  V Iliade  elle-même  n'a  jamais 
rapporté  un  événement  national  des  Grecs. 

Que  faisait  en  effet  Troie  aux  Athéniens  ?  Leurs  héros 
étaient  Thésée  et  Erechthée.  Le  même  auteur  ajoute,  non 
sans  ironie  : 

«  Nous  reconnaissons  cependant  qu'il  y  a  quelque 
chose  de  vrai  dans  cette  association  qui  rattache  l'épo- 
pée à  un  grand  événement  historique.  Mais  cela  est  vrai 
seulement  de  l'épopée  savante,  »  Et  il  cite  Virgile  et 
V  Enéide. 

Ainsi  ce  qu'on  nous  présente  comme  devant  être  Toeu- 
vre  de  la  nature  et  l'effet  fatal  de  l'instinct  apparaît 
comme  celui  d'une  culture  raffinée  et  des  desseins  de  la 
politique  chez  le  plus  volontaire  des  peuples. 

Tout  cela  n'a  pas  empêché  que  les  Grecs  n'aient  adopté 


218         LA  QUERELLE  DE  LA  RENAISSANCE 

Homère,  comme  les  Anglais  ont  fait  Shakespeare.  Il  n'a 
tenu  qu'à  nous  de  les  imiter  en  adoptant  Racine  ou  La 
Fontaine.  Au  demeurant,  cette  adoption  était  faite,  tous 
les  Français  savaient  par  cœur  le  songe  d'Athalie  et  la 
mort  d'Hippolyte.  On  a  rompu  cette  unanimité  en  pro- 
posant de  nouveaux  poètes  «  nationaux  »,  Béranger 
d'abord,  Hugo  ensuite.  Ces  intrus  ont  chassé  Racine. 
Ils  Tout  chassé  d'une  place  que  Tun  a  perdue  sans  re- 
tour et  que  l'autre  se  montre  déjà  incapable  de  con- 
server. 

C'est  assez  sur  le  point  de  nationalité.  Celui  du  paga- 
nisme n'est  pas  plus  raisonnable. 

Ceux  qui  s'y  attachent  croient  reprendre  dans  la  my- 
thologie antique  un  attirail  arbitraire  de  la  poésie  clas- 
sique. Ils  s'imaginent  qu'il  n'a  tenu  qu'à  nos  auteurs  de 
s'en  passer.  Pour  en  concevoir  le  vrai,  je  leur  proposerai 
d'abord  une  remarque  empruntée  au  domaine  de  l'édu- 
cation. Dans  la  formation  d'un  jeune  esprit,  la  lecture 
de  cette  mythologie  a  d'autres  effets  encore  que  le  diver- 
tissement ;  elle  fournit  aux  enfants  la  clef  de  tout  le 
langage  figuré.  Les  figures  sont  un  des  obstacles  à  la 
lecture  des  enfants,  qui  les  saisissent  difficilement.  La 
mythologie,  par  l'habitude  qu'elle  donne  de  ses  person- 
nifications de  tout  dans  la  nature,  éléments,  sentiments, 
caractères,  professions,  fait  que  cette  difficulté  cesse. 
Dire  par  exemple  que  le  remords  poursuit  le  coupable, 
c'est  parler  de  façon  claire  pour  l'enfant  qui,  sachant 
que  les  Furies  personnifient  le  remords,  n'a  pas  de  peine 
à  concevoir  l'action  d'une  personne  chez  celui-ci. 

Cette  simple  remarque  contient  toute  la  vertu  de  la 
mythologie.  Elle  est  un  répertoire  de  métaphores  réglées, 
et,  s'il  est  vrai  que  dans  la  figure  consiste  toute  la  poé- 
sie, elle  est,  dis-je,  l'instrument  même  de  la  poésie  mis 
en  système.  Je  n'assure   pas  que  les  dieux  des  anciens 


II.    LES    SUITES  :    LE    XVII*    SIÈCLE    ET    LE    XVIIl'       219 


ne  sont  pas  autre  chose  que  des  métaphores,  des  allégo- 
ries réalisées,  mais,  en  étant  autre  chose,  ils  sont  cela  ; 
et  c'est  ce  qui  de  tout  temps,  et  chez  les  modernes  même, 
a  marqué  leur  place  en  poésie.  Quelqu'un  dira  :  Est-il 
vrai  ?  sans  la  mythologie  des  Grecs,  pas  de  poésie  ?  Je 
réponds  :  Grec  ou  non,  il  faut  au  poète  une  réserve,  un 
magasin  de  métaphores.  Les  Grecs  nous  la  fournissent. 
Si  cela  vous  offense,  inventez-en  une  autre  ;  mais  sou- 
venez-vous que  les  Grecs  y  ont  mis  quelques  siècles,  et 
qu'ils  ont  rencontré  pour  cela  des  facilités  qui  nous  man- 
quent. 

Voilà  ce  que  Boileau  exprime  parfaitement  dans  un 
passage  de  son  Art  poétique  qu'on  ne  saurait  trop  relire 
et  méditer  : 


Chaque  vertu  devient  une  divinité  : 

Minerve  est  la  prudence,  et  Vénus  la  beauté. 

Ce  n'est  plus  la  vapeur  qui  produit  le  tonnerre, 

C'est  Jupiter  armé  pour  effrayer  la  terre. 

Un  orage  terrible  aux  yeux  des  matelots, 

C'est  Neptune  en  courroux  qui  commande  les  flots. 

Echo  n'est  plus  un  son  qui  dans  l'air  retentisse, 

C'est  une  nymphe  en  pleurs  qui  se  plaint  de  Narcisse. 

Ainsi,  dans  cet  amas  de  nobles  fictions. 

Le  poète  s'égaie  en  mille  inventions, 

Orne,  élève,  agrandit,  embellit  toutes  choses 

Et  trouve  sous  sa  main  des  fleurs  toujours  écloses, 

Qu'Enée  et  ses  vaisseaux,  par  le  vent  écartés, 

Soient  aux  bords  phrygiens  d'un  orage  emportés. 

Ce  n'est  qu'une  aventure  ordinaire  et  commune, 

Qu'un  coup  peu  surprenant  des  traits  de  la  fortune  ; 

Mais  que  Junon,  constante  en  son  aversion. 

Poursuive  sur  les  flots  les  restes  d'ilion  ; 

Qu'Eole,  en  sa  faveur,  les  chassant  d'Italie, 

Ouvre  aux  vents  mutinés  les  prisons  d'Éolie  ; 

Que  Neptune  en  courroux,  s'élevant  sur  la  mer, 

D'un  mot  calme  les  flots,  mette  la  paix  dans  l'air. 


220         LA  QUERELLE  DE  LA  RENAISSANCE 

Délivre  ses  vaisseaux,  des  Syrtes  les  arrache, 
Voilà  ce  qui  surprend,  frappe,  saisit,  attache. 
Sans  tous  ces  ornements,  le  vers  tombe  en  langueur, 
La  poésie  est  morte  ou  rampe  sans  vigueur. 

On  a  beaucoup  critiqué  ce  passage.  Les  maîtres  ont 
enseigné  dans  les  classes  que  Boileau  n'avait  pas  com- 
pris la  nature  de  la  mythologie  antique.  Il  ne  sera  donc 
pas  inutile  de  requérir  ici  une  fois  de  plus  l'autorité  du 
livre  de  M.  Bréal  et  de  montrer  à  quelles  conclusions 
la  critique,  désabusée  d'un  siècle  d'impertinences,  est 
justement  en  train  de  revenir. 

«  On  a  remarqué,  dit  cet  auteur,  justement,  que  les 
dieux  sortis  de  l'imagination  populaire  seraient  bien 
étonnés  de  voir  l'existence  oisive  qu'on  mène  sur  l'Olympe 
homérique  Les  dieux  populaires  ont  à  gagner  leur  vie, 
ils  vont  à  la  chasse  et  à  la  pêche, ils  travaillent  à  la  terre 
ou  dans  les  mines...  »  L'Olympe  homérique  est  tout  le 
contraire,  partant,  visiblement,  l'effet  de  l'invention  des 
lettrés  et  des  poètes.  M.  Bréal  cite  au  contraire  Saturne, 
Cérès  (des  dieux  latins)  comme  issus  de  la  fantaisie  du 
peuple.  Il  continue  : 

«  A  côté  des  divinités  anciennes,  mises  en  quelque 
sorte  au  repos,  il  s'en  trouve  chez  Homère  de  nouvelles, 
produit  de  la  réflexion,  dont  le  nombre  peut  s'accroître 
à  toute  heure,  sous  l'impulsion  de  la  pensée  du  moment. 
Telles  sont  la  Justice,  0i;j.'ç,  les  Prières,  A-Tai,  les  Grâces, 
Xaplxsç,  la  Discorde,  Epiç.  »  Boileau  a  donc  toutes  les 
raisons  de  continuer  : 

C'est  donc  bien  vainement  que  nos  auteurs  déçus, 
Bannissant  de  leurs  vers  ces  ornements  reçus, 
Pensent  faire  agir  Dieu,  ses  saints  et  ses  prophètes 

Comme  des  dieux  éclos  du  cerveau  des  poêles 

De  la  foi  d'un  chrétien  les  mystères  terribles 
D'ornements  égayés  ne  sont  pas  susceptibles. 


II.    LES    suites:    le    XVII'    SIÈCLE    ET    LE    XVIll*        221 

M.  Léon  Gautier  s'écriait  :  Gomment  Dieu  ne  serait- 
il  pas  poétique?  Autrement  dit:  Q.iand  Thistoire  des 
faux  dieux  fournit  de  couleurs  la  poésie,  pourquoi  la 
vérité,  à  laquelle  en  tantque  vérité  ces  couleurs  manquent, 
n'en  fournirait-elle  pas  autant  ? 

On  a  pensé  convaincre  Boileau  par  les  effets  :  on  a 
tenté  l'entreprise  impossible  de  Tépopée  homérique  chré- 
tienne. Le  dessein  des  Martyrs,  chez  Ghateaubriand,  est 
pour  moitié  celui  de  contredire  Boileau.  Il  faut  voir  quels 
beaux  résultats  et  quelle  triomphante  démonstration 
offre,  par  exemple,  cette  description  du  Paradis,  au 
livre  III  de  ce  roman  épique  : 

Là  régnent  suspendues  des  galeries  de  saphirs  et  de  dias 
mant  faiblement  imitées  par  le  génie  de  l'homme  dans  le- 
jardins  de  Babylone  ;  là  s'élèvent  des  arcs  de  triomphe  for- 
més des  plus  brillantes  étoiles,  là  s'enchaînent  des  portiques 
de  soleils. 

Toute  cette  mascarade  fait  pitié.  Dans  ce  qui  suit,  le 
style  de  guide  Joanne  fait  rire  : 

Des  tabernacles  de  Marie  on  passe  au  sanctuaire  du  Sau- 
veur des  hommes  ;  il  est  assis  à  une  table  mystique...  Le 
Père  habite  au  fond  des  abîmes  de  la  vie.  Là  s'accomplit  le 
mystère  de  la  Trinité. 

Quel  mystère  ?  Les  trois  Personnes,  quelque  temps 
séparées,  se  réunissent.  «  Le  Saint-Esprit  remonte  pour 
s'unir.  »  Alors,  sans  doute  pour  avertir  les  profanes  de 
ne  pas  entrer,  «  un  triangle  de  feu  se  montre  sur  la  porte  »» 

On  conviendra  que  ces  inventions  dépassent  les  limites 
du  grotesque.  Pour  un  chrétien,  elles  vont  jusqu'à 
l'odieux,  et  l'on  ne  peut  s'empêcher  de  dire  avec  Boileau, 
qui  les  avait  prévues  : 

De  vos  fictions  le  mélange  coupable 

Même  à  ses  vérités  donne  l'air  de  la  fable. 


222         LA  QUERELLE  DE  LA  RENAISSANCE 

Voltaire  remarque  avec  finesse,  dans  l'improvisation 
de  ces  mythologies  chrétiennes,  un  inconvénient  d'un 
autre  genre.  Parlant  du  Paradis  perdu  :  «  Les  critiques 
les  plus  judicieux,  dit-il,  ont  regardé  comme  une  grande 
faute  contre  le  goût  la  peine  que  prend  Milton  de  peindre 
le  caractère  de  Raphaël,  de  Michel,  d'Abdiel,  d'Uriel, 
de  Moloch,  de  Nisroth  et  d'Astaroth  :  tous  êtres  imagi- 
naires dont  le  lecteur  ne  peut  se  former  aucune  idée  et 
auxquels  on  ne  peut  prendre  aucun  intérêt.  Homère,  en 
parlant  de  ses  dieux,  les  caractérisait  par  leurs  attributs 
qu'on  connaissait  ;  mais  un  lecteur  chrétien  a  envie  de 
rire  quand  on  entreprend  de  lui  faire  connaître  à  fond 
Nisroth,  Moloch  et  Abdiel.  » 

Aussi  bien  quittons  1  épopée.  Est-ce  que  les  poètes  du 
xvii^  siècle  ont  manqué  de  tirer  de  la  religion  le  sujet  de 
leurs  ouvrages  quand  l'occasion  paraissait  favorable  ? 
Corneille  n'a-t-il  pas  fait  Polyeucte^  Racine  Estker  et 
Athalie  ?  Ne  sont-ce  pas  trois  chefs-d'œuvre  de  notre 
ancien  théâtre,  à  compter  dans  la  douzaine  des  ouvrages 
de  tout  premier  rangqu'il  présente?  Trouvera-t-on  cette 
proportion  faible  ?  Et  qu'est-ce  que  les  Hymnes  du  Bré- 
viaire de  Racine,  ses  Cantiques  spirituels,  la  lyrique  de 
Rousseau,  et  ce  qu'on  trouve  d'odes  bibliques  chez  Mal- 
herbe, et  que  Lamartine,  en  ce  genre,  n'a  fait  que  con- 
tinuer ? 

A  l'égard  du  prétendu  faux  goût,  on  pourra  trouver 
que  le  siècle  de  Louis  XIV  se  défend  assez  bien  par  ses 
ouvrages.  Tout  ce  qu'on  reproche  au  système  dont  ils 
sont  issus  ne  les  empêche  pas  d'être  ;  par  là,  il  est  au 
moins  prouvé  que  ce  système  n'empêchait  pas  les  chefs- 
d'œuvre  de  se  produire.  On  réplique  qu'il  n'y  servait  de 
rien.  Mais  l'abandon  qu'on  en  a  fait  ne  nous  a  pas  mis 
en  train  de  revoir  les  pareils.  Ce  siècle  demeure  au-des- 
sus de  toute  comparaison  avec  les  suivants. 


11.    LES    SUITES   :    LE    XVIl'    SIÈCLE    ET    LE    XVIIl*        223 

J'ai  touché  dans  ce  qui  précède  l'apologie  de  Boileau, 
de  son  goût  et  de  ses  lumières.  Je  n'y  veux  ajouter  qu'un 
mot  d'admiration  pour  les  Réflexions  sur  Longin,  véri- 
table arsenal  de  remarques  et  d'analyses  capables  de 
trouver  place  dans  les  discussions  qu'on  regarde  quel- 
quefois comme  nouvelles,  et  de  les  résoudre  parfaite- 
ment. Puis  n'oublions  pas  que  de  séparer  Boileau  de  ses 
contemporains  les  plus  vantés  ne  se  peut,  de  l'aveu  de 
ses  contemporains  mêmes.  Molière  se  soumettait  chez  lui 
à  correction  :  nous  connaissons  des  vers  de  ses  comédies 
retouchés  de  la  main  même  de  Boileau,  et  La  Fontaine 
déclarait  Tadmiration  la  plus  vive  pour  des  périphrases 
dont  on  se  moque  : 

Et  nos  voisins,  frustrés  de  ces  tributs  serviles 
Que  payait  à  leur  art  le  luxe  de  nos  villes... 

Voilà  ce  qu'admirait  La  Fontaine,  ce  qu'il  eût  voulu 
avoir  fait.  Que  de  pareils  témoignages  nous  rendent  cir- 
conspects et  nous  fassent  douter  quelquefois  du  sérieux 
de  tant  de  critiques  superbes,  répandues  par  des  gens 
qui  se  vantaient  d'être  fous,  comme  le  dernier  mot  de  la 
raison. 

A  ce  faux  goût  dans  les  lettres  on  joint  naturelle- 
ment le  reproche  du  faux  goût  dans  les  arts.  L'architec- 
ture des  derniers  siècles  se  voit  décrier  de  deux  manières, 
par  la  comparaison  de  la  gothique,  triomphante  dans  nos 
cathédrales,  et  par  un  corps  de  principes  qu'on  prend  de 
nos  jours  pour  ceux  de  la  raison  et  qui  ne  sont  que  ceux 
d'un  système. 

Je  veux  parler  des  fameuses  règles  de  construction 
rationnelle  que  tous  les  gens  instruits  ont  maintenant  à 
la  bouche  :  comme  de  ne  pas  employer  des  colonnes  au 
devant  d'un  mur  parce  que  le  mur  suffît  à  porter  l'édi- 
fice et  rend  les  colonnes  inutiles,  de  rejeter  les  colonnes 


224         LA  QUERELLE  DE  LA  RENAISSANCE 

torses  comme  contraires  à  l'idée  de  la  stabilité,  de  ne 
disposer  pas  les  colonnes  par  couples  parce  qu'un  seul 
point  d'appui  suffît,  etc.  Ces  lieux  communs  de  la  cri- 
tique moderne  ont  un  tort,  c'est  d'oublier  que  Tart  étant 
feinte  d'une  part  et  ornement  de  l'autre,  il  ne  saurait 
imposer  des  règles  étroitement  calquées  sur  la  réalité, 
ni  mépriser  ce  qui  décore. 

La  Grammaire  des  Arts  du  dessin  de  Charles  Blanc 
a  répandu  ces  idées  dans  le  monde.  Lui-même  les  avait 
prises  de  Laugier,  jésuite  sécularisé,  qui  publia  en  1753 
un  Essai  sur  l'Architecture  et  mérite  d'être  dit  l'inven- 
teur du  système.  Tout  est  parti  de  ce  livre-là.  Une  fausse 
apparence  de  logique  en  a  poussé  les  conclusions  dans 
le  monde  *. 

Viollet  le  Duc  y  a  joint  la  loi  qui  prétend  régler  l'ar- 
chitecture sur  les  climats  auxquels  elle  est  destinée. 
Autre  fête  des  esprits  systématiques  et  vains.  L'histoire 
de  l'art  tout  entier  la  dément,  puisque  d'une  part  les 
barons  de  la  Croisade  portaient  l'architecture  des  cathé- 
drales en  Chypre,  et  que  de  l'autre  l'architecture  romaine 
a  triomphé  partout,  depuis  Tombouctou  jusqu'à  Uléa- 
borg,  les  commodités  qu'elle  présente  rendant  son  règne 
définitif. 

Joignez  la  symbolique  des  architectures,  dont  Charles 
Blanc  fait  tant  de  mystère,  en  vertu  de  laquelle  la  des- 
tination d'un  édifice  doit  se  rendre  sensible  dans  sa 
forme  et  dans  ses  façades.  Tout  n'est  pas  faux  dans  ce 
principe,  et  c'est  manquer  de  goût  que  d'orner  une 
église  dans  le  genre  d'une  maison  de  campagne  I  II  y  a 
des  édifices  qui  veulent  de  l'ornement  ;  d'autres  requièrent 
d'abord  la  majesté.  Mais,  je  le  demande,  quelle  ditfé- 
rence  s'agira-t-il  de  srarder  entre  un  hôtel  des  Monnaies 

1 .  V .  l'appendice  à  la  fin  de  lou  vrag .'. 


II.    LES    SUITES   :    LE    XVII*    SIÈCLE    ET    LE    XVIIl'        225 

et  une  bibliothèque  ?  Nos  architectes  s'y  mettent  Tesprit 
à  la  torture  et  enfantent  des  monstres.  C'est  que  cette 
remarque  du  goût  est  d'emploi  trop  restreint  pour  être 
utilisée  à  titre  de  principe. 

Revenant  là-dessus  aux  édifices  gothiques,  on  n'a  pas 
manqué  d'assurer  que  leur  style  était  seul  convenable 
quand  il  s'agit  de  bâtir  des  églises,  parce  que  seul  il 
exprime  le  sentiment  religieux  ;  de  sorte  que  tout  ce 
qui  se  bâtit  en  ce  genre  sous  Louis  XIV  et  depuis  la 
Renaissance  mérite  d'être  condamné. 

C'est  munis  d^un  pareil  principe  que  les  gens  ins- 
truits qui  vont  en  Italie  en  reviennent  aujourd'hui  avec 
la  condamnation  en  règle  de  tous  les  monuments  reli- 
gieux de  Rome  et  d'ailleurs,  à  commencer  par  Saint- 
Pierre  au  Vatican.  Mais  il  y  a  deux  choses  à  remarquer 
là-dessus.  C'est,  d'une  part,  que  cette  idée  est  toute 
récente,  que  les  architectes  gothiques  eux-mêmes  ne  l'ont 
pas  eue,  n'ont  pas  soupçonné  que  les  formes  qu'ils 
employaient  eussent  un  caractère  intrinsèquement  reli- 
gieux. La  preuve,  c'est  qu^'ils  ont  bâti  dans  le  même 
style  leurs  hôtels  de  ville,  leurs  Poids  publics  et  leurs 
hôtels  particuliers.  La  seconde  remarque,  c'est  que  per- 
sonne n'a  pu  dire  en  quoi  les  sentiments  religieux  trou- 
vaient dans  cette  architecture  une  convenance  exception- 
nelle. Car  on  ne  peut  regarder  comme  une  explication 
sérieuse  à  cet  égard,  que  les  flèches  des  cathédrales 
portent  la  prière  dans  le  ciel,  ni,  comme  dit  quelque 
part  Nisard,  que  les  colonnettes  s^y  dégagent  des  piliers 
comme  le  dogme  catholique  de  l'hérésie. 

La  majesté  des  cathédrales  convient  éminemment  à 
leur  usage  ;  elles  sont  en  fait  les  édifices  les  plus  gran- 
dioses que  la  France  possède  en  ce  genre  ;  mais  ni  cette 
convenance  n'est  exclusive  de  convenances  pareilles 
venant  d'un  autre  style,  ni  cette  prépondérance  de  fait 

DiMiBR.  Préjugés  15 


226         LA  QUERELLE  DE  LA  RENAISSANCE 

ne  doit  être  confondue  avec  une  nécessité  de  raison, 
G^est  parler  sans  réflexion  que  de  dire  que  Sainte-Marie- 
Majeure,  Saint-Pierre  au  Vatican,  le  Val-de-Grâce  ouïes 
Invalides  manquent  de  la  dignité  requise  pour  une  église. 

Tels  sont  les  divers  aspects  du  préjugé  qui  s'acharne 
depuis  un  siècle  au  discrédit  de  notre  art  classique.  Son 
seul  effet  n'est  pas  de  couper  la  France  en  deux  ;  avec 
le  mépris  de  quelques-uns  de  nos  plus  beaux  édifices,  il 
en  a  causé  l'abandon  et  plusieurs  fois  la  destruction.  Le 
dôme  des  Invalides  saccagé  pour  le  tombeau  de  Napo- 
léon ;  l'hôtel  de  la  Bibliothèque  privé  d'une  décoration 
dont  l'amateur  étranger  recueillait  avec  empressement 
les  débris  ;  Tadmirable  château  de  Maisons,  chef-d'œuvre 
unique  de  François  Mansart,  sur  le  point  d  être  démoli 
il  y  a  douze  ans,  sans  que  le  gros  du  public  instruit 
soupçonnât  l'importance  de  cette  ruine  :  voilà  de  dignes 
effets  du  même  aveuglement  qui  fait  décrier  la  mer- 
veille de  la  colonnade  du  Louvre  ;  voilà  les  résultats  de 
Terreur  dont  la  Renaissance  est  la  victime. 

J'y  ajouterai  le  discrédit  où  tomba  Versailles.  L'hon- 
neur à  présent  lui  est  revenu.  Pendant  plus  d'un  demi- 
siècle,  cet  ouvrage  magnifique  de  nos  rois,  unique  au 
monde,  lieu  de  choix,  vrai  séjour  de  la  fierté  nationale, 
où  le  Français  prend  de  la  grandeur  de  sa  patrie  une  idée 
incomparable,  a  servi  de  point  de  mire  à  ce  que  la  récri- 
mination révolutionnaire  a  pu  fournir  de  critiques  plus 
pédantes  et  de  plus  plates  épigrammes.  Qui  dira  ce 
qu'une  erreur  pareille  ôte  de  force  à  l'amour  éclairé  du 
pays,  ce  que  le  retour  à  de  justes  admirations  sera  capa- 
ble de  nous  rendre  à  cet  égard  ? 


CHAPITRE    X 

LA    REVENDICATION    DES    SECTES 
I.  LES    ALBIGEOIS 


En  même  temps  que  la  Renaissance,  l'ordre  des  temps 
amène  la  Réforme.  C^est  une  autre  matière  à  ces  réflexions. 
Mais  on  ne  peut  l'aborder  sans  retourner  d'abord  à  des 
faits  plus  anciens,  dont  l'histoire  ne  se  sépare  guère  de 
celle  du  protestantisme  ;  je  veux  parler  des  hérésies  du 
Moyen  Age,  première  semence  de  la  Réforme  et  comme 
ses  essais  avortés.  Parmi  ces  hérésies,  aucune  n'a  trou- 
blé le  monde  autant  que  celles  des  Albigeois  ;  aucune 
aussi  n'a  tenu  plus  de  place  dans  les  commentaires  des 
modernes. 

Chez  les  historiens  ennemis  de  notre  histoire,  cette 
hérésie  fait  le  sujet  des  premières  réclamations  formées 
au  nom  de  la  liberté  de  conscience  ;  un  autre  caractère 
rend  celles-ci  remarquables,  c'est  qu'elles  ont  pour  sup- 
port les  attaques  sauvages  dirigées  contre  l'Inquisition.  Je 
n'ai  donc  pu  me  dispenser  d'y  consacrer  tout  ce  chapitre. 

Les  troubles  religieux  que  présente  le  Moyen  Age 
imitent  à  Tavance  la  Réforme.  Les  Réformés  n'ont  pas 
manqué  de  tirer  parti  de  cette  circonstance  pour  se  com- 
poser des  ancêtres.  Jean  Huss,  Wiclef,  Valdo,  Pierre  de 
Bruis,  Arnauld  de  Bresse,  ont  ce  rang  dans  leurs  com- 
mentaires. Au  yeux  des  révolutionnaires,  la  mémoire  de 
ces  hérétiques  en  profite  ;  la  cause  de  la  Révolution,  rat- 
tachée premièrement  à  celle  de  la  Réforme,  rejoint  jusque 


^28  LA    REVENDICATION    DES    SECTES 

dans  ces  temps  lointains  le  parti  de  ces  premiers  rebelles. 
De  ces  causes  différentes,  il  était  naturel  que  nos  enne- 
mis ne  fissent  qu'une  seule  cause,  celle  de  toutes  les 
menées  anarchiques  contre  les  pouvoirs  légitimes. 

Dans  l'ordre  religieux,  ces  menées  épousent  une  forme 
de  fanatisme  hypocrite  qui  les  distingue  éminemment. 
Ce  trait  fera  le  lien  des  trois  chapitres  de  ce  livre  qui 
seront  consacrés  aux  sectes  proprement  dites.  Il  n'a  pas 
rebuté  les  tenants  de  la  libre  pensée  républicaine,  décla- 
rés cependant  contre  tous  les  fanatismes.  C'est  qu'ils 
n'ont  pu  se  dispenser  de  recevoir  dans  leur  alliance  tout 
ce  qui  se  déclare  en  révolte  contre  le  gouvernement 
moral  des  hommes.  Ce  gouvernement  a  chez  eux  le  nom 
de  tyrannie  des  consciences  ;  l'important  est  de  s'unir  con- 
tre une  telle  tyrannie.  Aussi  bien,  pour  l'anéantir,  rien  ne 
saurait  valoir  la  ruine  de  la  société  spirituelle.  Celle-ci 
n'exerce  le  contrôle  des  consciences  que  dans  l'intérêt 
des  consciences  mêmes  ;  elle  ne  tire  d'aucune  raison 
d  État  le  droit  proclamé  par  elle  de  régler  et  de  contrain- 
dre les  individus.  Voilà  le  scandale  de  la  Révolution,  qui 
consent  que  l'usage  de  la  force  réduise,  non  pas  amé- 
liore les  personnes,  et  aux  yeux  de  laquelle  le  bien  de 
l'individu  ne  sera  jamais  que  la  liberté. 

Ainsi  le  renversement  de  l'Eglise  importe  d'abord  à 
la  Révolution.  Dans  ce  dessein,  comment  ne  verrait-elle 
pas  que  la  haine  des  sectes  chrétiennes  en  France  la  sert 
plus  que  ne  la  contrarie  un  reste  de  formes  ecclésiasti- 
ques qu'elles  gardent  ?  De  là  vient  qu'elle  ne  leur  mar- 
chande, ni  dans  le  présent  sa  protection,  ni  dans  le  passé 
ses  avocats. 

Ceux-ci,  issus  de  l'armée  delà  Révolution,  manquent 
aux  Albigeois  moins  qu'à  d'autres.  Je  rappellerai  pour 
commencer  l'ordre  des  faits  dont  il  s'agit. 


I.    LES    ALBIGEOIS  229 


La  croisade  des  Albigeois  dura  de  1208  à  1229.  Elle 
fut  terminée  par  le  traité  de  Meaux.  Elle  eut  pour  cause 
rhérésie  que  propageaient  dans  le  midi  de  la  France  les 
comtes  de  Toulouse,  dont  la  puissance  était  une  des  pre- 
mières du  temps.  Le  pape  Innocent  III  commença  de  la 
combattre  au  moyen  de  la  prédication.  Il  excommunia 
Raymond  VI.  A  cette  attaque,  soutenue  jusque-là  des 
armes  spirituelles  seulement,  l'hérésie,  dont  on  plaint  le 
sort  chez  nous,  répondit  tout  de  suite  par  la  violence. 
Le  légat  fut  assassiné.  11  s'appelait  Pierre  de  Castelnau 
(les  écrivains  du  Nord  écrivent  Ghâteauneuf)  ;  ce  fut  là- 
dessus  que  la  croisade  commença. 

Elle  fut  conduite  par  Simon  de  Montfort,  un  des  plus 
grands  capitaines  de  guerre  qu^on  ait  vus,  surnommé  le 
Macchabée  de  son  siècle.  Ayant  réduit  le  comte  de  Tou- 
louse à  prendre  le  parti  de  la  croisade,  ce  comte  et  lui 
menèrent  la  guerre  de  concert  contre  les  vassaux  du 
comté.  Béziers  fut  prise  et  mise  à  sac.  Mais  le  comte  se 
retourna  et  osa  livrer  contre  les  croisés  la  fameuse  ba- 
taille de  Muret.  Il  la  perdit  et  Toulouse  fut  conquise. 
Le  concile  de  Latran,  convoqué  pour  régler  Thérésie,  fut 
réuni  en  1215. 

De  nouveaux  retours  signalèrent  la  campagne.  Tou- 
louse reprise  fut  rassiégée  ;  Simon  de  Montfort  fut  tué 
devant  ses  murs  ;  enfin  le  roi  de  France  intervint.  On 
convint  qu'Alphonse  de  Poitiers,  frère  de  saint  Louis  et 
gendre  de  Raymond  VII,  tiendrait  le  fief  à  la  place  de 
ce  dernier.  Ce  traité,  négocié  par  Blanche  de  Gastille, 
assura  le  midi  de  la  France  à  la  couronne. 

Un  pasteur.  Napoléon  Peyrat,  a  composé  en  huit  volu- 
mes une  histoire  fanatique  de  ces  événements.  On  ju- 
gera du  ton  par  ceci,  dont  la  citation  importe  à  mon 
dessein  : 


LA    REVENDICATION    DES    SECTES 


Les  Albigeois,  écrit  Napoléon  Peyrat,  sont  les  derniers 
Aquitains.  Leur  histoire  renferme  une  épopée  et  un  marty- 
rologe patriotique  et  religieux.  L'épopée,  c'est  la  guerre  ro- 
mane, la  triple  défense  du  ciel,  du  sol  et  de  la  cité  :  du  ter- 
ritoire contre  la  croisade,  de  Tindépendance  nationale  contre 
la  monarchie  capétienne,  de  la  liberté  religieuse  et  de  l'af- 
franchissement de  l'esprit  humain  contre  la  théocratie  romaine. 

Guerre  autrement  auguste  et  sainte  que  celle  qui  remuait 
alors  l'Occident  ;  car,  tandis  que  l'Europe  se  précipitait  sur 
l'Asie  pour  la  délivrance  de  Jérusalem  et  du  tombeau  du 
Christ,  l'Aquitaine  combattait  pour  le  céleste  Amour,  le  Verbe 
éternel,  la  Cité  de  Dieu...  Le  Catharisme  expirant  vit  tom- 
ber des  nuées  du  ciel  la  grande  théocratie  romaine,  chassée 
de  Rome,  exilée  d'Italie,  captive  dans  Avignon  par  un  minis- 
tre albigeois  dans  une  cité  albigeoise.  Ses  regards,  en  s'étei- 
gnant,  purent  entrevoir  dans  les  ombres  de  l'avenir,  à  la  lueur 
des  bûchers  de  Huss  et  de  Savonarole,  les  fêtes  colossales  et 
vengeresses  de  Luther  et  des  réformateurs  du  xvi*  siècle. 

J'ai  déjà  noté  chez  ces  aut^eurs  le  ton  de  déclamation 
grossière. 

Je  laisse  la  question  nationale,  qui,  dans  l'esprit  de 
celui-ci,  n'est  qu'un  prétexte.  Je  raisonne  en  supposant 
qu'on  ne  voit  point  de  griefs  contre  le  fait  d'une  France 
réalisée  telle  que  nous  la  possédons.  Laissons  ceux  à  qui 
il  peut  plaire  de  se  mettre  en  dehors  de  ce  point  de  vue. 
Ils  pourront  aussi  bien  regarder  comme  funeste  l'inter- 
vention de  Jeanne  d'Arc  qui  sépara  la  France  de  l'An- 
gleterre, que  regretter  la  réunion  de  l'Aquitaine  et  du 
Languedoc  à  la  monarchie  capétienne.  L'un  comme 
l'autre  ne  se  peut  pas  faire  qu'en  reniant  la  communauté 
nationale.  En  conséquence,  toute  question  de  race  ou  de 
langue  soulevée  à  propos  de  la  guerre  des  AJbigeois  ne 
saurait  trouver  sa  place  ici. 

Reste  à  l'examiner  comme  question  religieuse,  sans 
omettre  pourtant  de  remarquer  que  le  triomphe  de  l'Eglise 
dans  la  circonstance  ne  se  trouve  pas  séparé  de  l'intérêt 


I.    LES    ALBIGEOIS  231 


de  la  France  et  que  Thérésie  vaincue  a  préparé  la  domi- 
nation capétienne.  En  défendant  la  cause  de  TEglise, 
nous  aurons  donc  plus  que  Tavantage  de  défendre  une 
cause  inséparable  de  celle  de  la  France  dans  son  ensemble; 
nous  défendrons  la  France  et  l'Eglise  en  même  temps,  et 
nous  nous  réjouirons  de  voir  qu'une  plume  huguenote 
n'a  pu  gronder  contre  l'Inquisition  sans  insulter  dans  la 
même  page  Tunité  nationale  française. 

C'est  en  effet  le  préjugé  courant,  que  l'établissement 
de  l'Inquisition  est  contemporain  de  la  croisade  des  Albi,- 
geois.  On  y  joint  cette  opinion  que  saint  Dominique,  qui 
fonda,  comme  on  sait,  l'ordre  des  Frères  prêcheurs  à 
Toulouse  en  1215,  en  fut  le  premier  inquisiteur.  Ni  l'un 
ni  Tautre  n'est  vrai.  L'Inquisition  ne  paraît  qu'en  1231, 
et  saint  Dominique  n'y  eut  pas  de  part.  Il  est  vrai  que 
son  œuvre  de  prédication  s'exerça  chez  les  hérétiques 
que  Simon  de  Montfort  combattait  ;  ainsi  Taspostolat  de 
ce  saint  a  pour  alliée  Tépée  de  la  croisade  ;  mais  il  va 
sans  pouvoir  coercitif  d'Eglise  et  ne  tient  pas  plus  en 
soi  de  la  force  que  l'action  de  Bourdaloue  chez  les  pro- 
testants n'a  participé  des  dragonnades. 

La  vérité  est  que  Toulouse  devint  bientôt  un  des  prin- 
cipaux sièges  de  ITnquisition.  Au  commencement  du 
XIV'  siècle,  ce  tribunal  y  était  présidé  par  le  célèbre  Ber- 
nard Gui.  Il  est  vrai  encore  que  l'Inquisition  n*eut  pas 
d'autre  objet,  dès  ses  commencements,  que  la  destruction 
active  de  l'hérésie.  Tels  sont  les  termes  dans  lesquels  l'his- 
toire de  l'Inquisition  est  liée  à  celle  des  Albigeois;  et  c'est 
assez  pour  que  l'une  dépende  de  l'autre,  pour  qu'on  ne 
puisse  faire  l'éloge  de  la  croisade  sans  l'apologie  de  l'In- 
quisition. 

Plus  d'un  s'est  essayé  dans  cette  apologie,  avec  profit 
pour  la  connaissance  des  faits  ;  mais  peu  d'auteurs  ont 
instruit  le  lecteur  de  ce  qu'il  cherche  dans  une  pareille 


232  LA    REVENDICATION    DES    SECTFS 

étude.  Cela  tient  à  ce  que  peu  d'historiens  ont  abordé 
cette  étude  avec  un  esprit  libre.  Le  préjugé  courant  les 
dominait  eux-mêmes  ;  ils  ont  manqué  des  principes  fixes 
qui,  dans  la  presse  des  faits  d'apparence  incertaine  et 
quelquefois  contraire,  et  de  plus  toujours  incomplets, 
permettent  de  conserver  au  passé  sa  figure,  obscurcie 
par  les  idées  modernes.  A  plusieurs  de  ces  apologistes 
il  a  paru  que  Tlnquisition  ne  méritait  qu'un  plaidoyer 
timide  en  faveur  des  intentions  des  hommes  et  à  la 
charge  des  préjugés  du  temps,  une  rectification  partielle 
des  griefs,  la  revision  de  vingt  procès  de  détail.  Mais  rien 
n'importe  moins  que  ces  revisions-là,  puisque  d'une  part 
le  lecteur  reste  en  doute  si  toutes  lui  passent  devant  les 
yeux,  et  que  de  Tautre  ce  qu'il  souhaite  de  savoir  n'est 
pas  s'il  se  commit  des  abus,  mais  si  l'institution  était 
légitime.  C'est  perdre  son  temps  d'entreprendre  de  prou- 
ver qu'une  institution  de  tyrannie  a  été  pratiquée  avec 
modération  ;  la  chose  n'étant  ni  vraisemblable  en  soi,  ni 
utile  dans  ses  conclusions.  Il  n'est  pas  vraisemblable 
qu'un  tribunal  de  sang  ait  pris  soin  de  ménager  ses  vic- 
times, et  les  gens  raisonnables  n'ont  garde  de  moins 
haïr  un  régime  détestable,  parce  qu'il  a  fait  moins  de 
mal  qu'on  n'aurait  cru.  Inversement,  des  abus  de  fait 
ne  sauraient  suffire  à  décrier  une  institution  légitime. 
Les  meilleures  des  institutions  traînent  avec  elles  de 
grands  abus  ;  ceux  qui  ignorent  cela  savent  peu  de 
chose.  Vingts  récits  de  maux  particuliers  causés  par 
rin(|uisition  n'entament  pas  l'estime  qu'on  doit  avoir 
pour  elle  ;  cent  anecdotes  morales  à  son  sujet  n'avancent 
pas  son  éloge  d'un  pas. 

Ces  réflexions  sont  indispensables  à  qui  veut  apprécier 
l'intérêt  du  livre  que  feu  M^'""  Douais,  de  son  vivant 
évêque  de  Beauvais,  a  publié  sous  ce  simple  titre  :  L'Jn- 
quisitioii.  On  ne  saurait  voir  d'étude  mieux  conduite  de 


1.    LES    ALBIGEOIS  233 


Tessence  de  cette  institution,  saisie  dans  ses  origines, 
et  dont  l'exacte  détermination  emporte  toutes  les  consé- 
quences importantes.  J'ajoute  qu^il  n'existe  pas  d'apologie 
plus  solide  de  ce  fameux  tribunal. 

Il  faut  de  toute  nécessité  qu'un  lecteur  moderne  se 
mette  en  tête  ce  que  signifie  en  soi,  ce  que  représente, 
dans  Tordre  des  faits,  le  nom  d'hérésie.  Car  c'est  là-des- 
sus que  roule  tout  le  débat. 

A  ce  seul  nom,  que  répondent  nos  préjugés  ?  que  le 
blâme  qu'il  exprime  doit  être  corrigé,  parce  qu'une  pro- 
pagande hérétique  est  une  œuvre  de  persuasion  et  que 
les  justes  lois  ne  réprouvent  que  la  contrainte.  Tel  est 
le  fond  du  préjugé  moderne  ;  il  n'est  pas  difficile  de  faire 
voir  qu'il  est  absurde. 

Il  n'est  pas  vrai  que  les  justes  lois  n'aient  à  préve- 
nir que  la  contrainte.  D'une  part,  il  y  a  des  contraintes 
qu'elles  ont  raison  d'encourager  ;  en  revanche,  maint 
abus  se  commet  au  moyen  de  la  seule  persuasion,  qu'elles 
ont  pour  devoir  d'empêcher.  Ces  abus  relèvent  de  la 
violence,  bien  qu'aucun  coup  ne  soit  donné  ni  reçu,  et 
que  le  corps  ne  soit  point  touché.  L'esprit  tout  seul  agit, 
au  moyen  du  mensonge,  du  sophisme,  de  l'ascendant 
volé.  Je  demande  si,  parce  que  ces  moyens  ne  tombent 
pas  dans  le  domaine  des  sens,  il  faudra  que  les  méchants 
en  disposent  à  leur  aise.  Quoi  1  les  faibles  d'esprit,  les 
ignorants,  les  simples,  les  timides  (et  chacun  sait  à  quel 
point  le  genre  humain  participe,  dans  toutes  ses  classes, 
de  ces  raisons  d'être  protégé)  seront  livrés  sans  défense 
à  l'audace  du  mensonge,  aux  prestiges  de  l'hypocrisie,  à 
la  séduction  du  fanatisme  î  La  justice  consistera  à  ne 
point  empêcher  cela,  à  éviter  scrupuleusement  l'ombre 
d'une  surveillance,  le  soupçon  d'un  contrôle  !  Le  pro- 
grès d'une  société  se  marquera  dans  le  degré  de  liberté 


234  LA    REVENDICATION    DES   SECTES 

laissée  aux   abus  des  pouvoirs  d'esprit  de  se  produire  ! 

Des  écrivains  ont  le  front  de  nous  présenter  cela 
comme  le  parti  de  Thumanité.  Mais  ce  n'est  que  le  parti 
de  leur  propre  licence,  de  leur  propre  impunité  :  licence 
de  tromper  et  de  corrompre,  licence  d'en  imposer  par 
le  prestige  de  plume  exercé  sans  condition,  sans  même 
(remarquez  ceci)  que  le  talent  soit  requis  pour  en  fon- 
derie droit.  Car  combien  d'ânes  exercent  l'ascendant  des 
docteurs  !  combien  de  goujats  celui  des  âmes  sensibles  ! 
Rien  n'intéresse  moins  le  genre  humain  que  cette  cause- 
là.  Cependant  ils  ont  eu  l'art  de  jeter  le  peuple  dans 
leur  parti  et  de  faire  croire  partout  que  la  cause  du  peu- 
ple et  la  leur  étaient  en  effet  solidaires.  Comment  cela  ? 
C'est  que  premièrement  (comme  ils  disent)  le  peuple  est 
esclave,  en  second  lieu  que  le  verbe ^  selon  les  termes  de 
la  fable  convenue  qu'ils  répandent,  affranchit  :  ainsi  le 
verbe  est  l'allié  du  peuple.  Chacun  sait  quel  verbe,  et 
quelle  littérature  !  et  dans  quel  style  ils  font  leur  propre 
éloge  !  Tout  ce  qu'on  entasse  là-dessus  fait  pitié.  La  vé- 
rité est  qu'il  en  est  du  discours  imprimé  comme  de  la 
langue.  Il  lïest  rien  de  meilleur,  dit  Esope,  ni  de  pire. 
Ceux  qui  ne  voient  dans  la  presse  que  du  bien  sont  les 
plus  grossiers  des  barbares. 

Notre  siècle  s'excuse  encore  sur  la  grande  différence 
qu'il  y  a  entre  le  délit  de  pensée  et  le  crime  de  fait.  Mais 
il  n'est  pas  besoin  de  beaucoup  réfléchir  pour  voir  que 
cela  est  plus  misérable  encore.  Est-ce  que  les  faits  se 
commettent  sans  penser  ?  est-ce  que  les  pensées  ne  con- 
duisent pas  aux  faits  ?  Il  est  vrai  que  le  métier  de  pen- 
ser et  celui  d'exécuter  échoient  à  des  hommes  différents, 
de  sorte  que  les  écrivains  échappent  au  châtiment  quand 
on  ne  punit  que  l'exécution.  Les  écrivains  justement 
mènent  les  autres  ;  seuls  sont  punis  ceux  qui  les  écoutent  : 
c'est  la  moralité  du  système. 


I.    LES    ALBIGEOIS  235 


L^'Inquisition  repose  sur  les  principes  contraires.  Les 
hommes  de  ce  temps-là  n'avaient  point  lu  Rousseau,  ils 
ignoraient  la  Déclaration  des  Droits  de  l'homme.  Ils 
n'avaient  de  science  que  celle  des  anciens,  jointe  à  celle 
qui  s^'acquiert  dans  le  monde.  Ils  croyaient  le  délit  de 
pensée  punissable  ;  ils  évitaient,  en  le  punissant,  d'avoir 
à  en  punir  les  effets  certains. 

L'idée  que  nous  nous  faisons  aujourd'hui  de  ces  effets 
est  une  autre  source  d'erreur,  quand  il  s'agit  des  hérésies. 

Accoutumés  que  nous  sommes  à  voir  vivre  paisible- 
ment ceux  qui  les  professent  aujourd'hui,  à  voir,  dis-je, 
l'hérésie   non  seulement  affecter  une  forme  de  vie  hon- 
nête,   mais  se  rendre  la  source,   chez  ceux  qui  la  pra- 
tiquent, de  plusieurs   des  fruits  excellents  qu'assure  la 
soumission    aux    disciplines    morales    maintenues    par 
quelque   Eglise,  nous  avons  peine  à  croire  que  le  salut 
social  ait  exigé  qu'on  les  persécutât.  Aussi  le  cas  de  ces 
descendants  diffère-t-il  extrêmement  de  celui  de  leurs 
ancêtres.  Quelques  germes  d'anarchie  que  contiennent 
leurs  doctrines,  quelques  détestables  réveils  même  qu'on 
puisse  en  craindre  dans  l'atmosphère  de  nos  troubles 
civils,  il  n'en  est  pas  moins  vrai  que  la  longue  habitude 
et  les  adaptations  qui  s'ensuivent  ont  pour  effet  de  rendre 
leur  présence  supportable  au  sein  des  pays  mêmes  dont 
ils  renient  l'histoire .  Oui,  même  au  sein  de  la  France, 
qui  de  tous  ceux  d'Europe  leur  est  le  plus  hostile  et  le 
plus  étranger,  rien  n'empêche  que  les  protestants  ne  vé- 
cussent paisiblement,  avec  profit  pour  la  nation,  sous  un 
régime  dont  la  stabilité  ôterait  aux  partis  l'envie  de  se 
produire.  Mais  il  n'en  est  pas  de  même  à  l'origine. 

Alors  le  fanatisme  des  sectes  étale  toute  sa  verdeur 
et  sa  férocité,  l'espoir  de  se  rendre  les  maîtresses  les 
conduit  à  tous  les  excès  ;  la  rage  contre  ce  qui  les  re- 
jette comme  nouveautés  fait  d'elles  des  ennemies  publi- 


236  LA    REVENDICATION    DES    SECTES 

ques  ;  l'ivresse  des  liens  qu'elles  brisent  engendre  en  un 
moment  des  corruptions  pires  que  toutes  celles  dont  leur 
révolte  s'autorise.  La  hiérarchie,  les  mœurs,  l'ordre  pu- 
blic sont  à  la  fois  en  butte  à  leurs  violences.  Toutes  les 
répressions  alors  se  rendent  légitimes,  quand  elles 
émanent  de  ceux  qui  ont  charge  d'y  pourvoir  conformé- 
ment à  leur  fonction. 

En  un  siècle  comme  celui  dont  nous  faisons  l'histoire, 
au  sein  d'une  société  jouissant  de  l'unité  doctrinale  abso- 
lue, les  dissidences  religieuses  ne  se  distinguaient  pas 
de  la  rébellion  civile.  A  ce  sujet  Ms"*  Douais  dit  fort  bien  : 
«  Les  hérétiques  du  treizième  siècle,  dont  l'Inquisition 
connaîtra,  sont  des  gens  qui  se  sentent  les  coudes;  qui, 
groupés  et  formant  une  sorte  d'association  internationale, 
sont  armés  pour  la  lutte  religieuse  sans  doute,  mais 
sociale  aussi,  car  pour  personne  en  ce  temps-là  religion 
ne  se  sépare  de  la  politique  ^  »  Positivement  l'hérétique 
en  ce  temps-là  rompt  autant  qu'il  est  en  lui  ce  qu'on 
appelle  le  pacte  social.  11  cherche  des  conditions  d'exis- 
tence morale  que  la  société  ne  saurait  assurer,  et  dont 
elle-même  a  tout  à  craindre.  Le  même  auteur,  parlant 
du  but  que  l'Inquisition  se  propose  en  ramenant  l'héré- 
tique à  l'unité  de  foi,  appelle  excellemment  ce  but  : 
«  mettre  la  vie  de  cet  homme  en  harmonie  avec  la  vie 
sociale  elle-même  ».  Et  il  ajoute  ce  mot  chargé  de  sens  : 
«  car  ce  n'est  pas  seulement  d'une  loi  qu'il  s'agit  ». 

Depuis  la  fin  de  l'arianisme,  aucune  secte  ne  s'était 
élevée  en  Occident.  Gela  ne  remontait  pas  moins  qu'au 
sixième  siècle.  Le  premier  signe  des  troubles  nouveaux 
fut  ressenti  en  1017,  lors  de  l'affaire  dont  les  auteurs 
ont  parlé  sous  le  nom  des  fanatiques  cf  Orléans. 

1.  Ouv.  cit.,  p.  148. 


I.    LES    ALBIGEOIS  237 


Deux  chanoines,  Etienne  (nommé  chez  les  uns  Héri- 
bert)et  Lisoïus,  habitants  de  cette  ville,  furent  attirés  à 
des  croyances  nouvelles  par  une  femme  venue  d'Italie. 
La  secte  naissante  fut  dénoncée,  et  les  chanoines  livrés 
au  feu.  Gela  se  passait  sous  le  roi  Robert.  Ces  hérétiques 
niaient  le  Sauveur  de  chair;  ils  rejetaient  l'Eucharistie; 
ils  condamnaient  aussi  l'invocation  des  saints. 

Bientôt  des  symptômes  du  même  genre  se  firent  sentir 
en  d'autres  lieux.  Je  ne  retiens  ici  que  la  France.  A  Tou- 
louse et  dans  le  Périgord,  des  commencements  d'hérésie 
parurent.  Dans  tout  ce  qu'on  en  pouvait  saisir  on  reconnut 
le  manichéisme.  Je  rappelle  que  cette  hérésie,  glorieuse- 
ment combattue  par  saint  Augustin,  consistait  dans  un 
mélange  des  dogmes  chrétiens  et  de  plusieurs  croyances 
des  Persans,  sectateurs  de  Zoroastre.  Ces  hérétiques  ad- 
mettaient deux  principes,  Tun  du  mal,  l'autre  du  bien, 
entre  lesquels  l'égalité  régnait.  On  ne  peut  assigner  de 
façon  certaine  la  route  que  cette  hérésie  suivit  vers  POc- 
cident.  Pierre  de  Bruis  et  son  disciple  Henri  furent  ceux 
qui  la  propagèrent  dans  l'Albigeois.  En  peu  de  temps  un 
prosélytisme  opiniâtre  leur  donna  de  nombreux  disciples. 
Cette  secte  prit  de  son  premier  auteur  le  nom  de  Pétro- 
busiens  ;  on  les  nommait  aussi  Patarins  ou  Cathares,  ce 
dernier  signifiant  la  pureté  qu'ils  s'attribuaient  à  l'exclu- 
sion des  autres  hommes.  Ils  se  tenaient  aussi  pour  puri- 
ficateurs, et  se  nommaient  pour  cela  Catharistes, 

Leur  pratique  consistait  dans  une  grande  ostentation 
de  pauvreté  et  dans  la  prétention  de  renouveler  le  pur 
esprit  de  l'Évangile  au  sein  de  l'Eglise.  Ne  pas  jurer  leur 
était  un  devoir  rigoureux  et  ils  n'admettaient  pas  qu'on 
eût  le  droit  de  punir. 

Ces  singularités  de  morale,  effet  de  la  vanité  de  réforme 
dont  sont  possédées  toutes  les  sectes,  allaient  avec  des 
idées  extravagantes  sur  la  discipline.  Le  péché  des  prê- 


238  LA    REVENDICATION    DES    SECTES 

très  avait  selon  eux  Teffet  de  rendre  les  sacrements  nuls 
entre  leurs  mains;  au  contraire, ils  étaient  valides  admi- 
nistrés par  un  laïc,  pourvu  qu'il  fût  en  état  de  grâce. 
Enfin  le  grand  fond  de  cette  secte  était  la  réprobation 
de  la  chair,  regardée  chez  elle  comme  l'œuvre  du  diable, 
représentant  le  mauvais  principe.  Cette  réprobation  avait 
d'étranges  effets.  Elle  condamnait  premièrement  les  Ca- 
thares à  l'abstinence  absolue  des  viandes  ;  de  plus,  elle 
leur  interdisait  le  mariage,  coaime  source  de  procréation 
de  chair. 

Il  est  vrai  que  cette  seule  procréation  rendait  le  ma- 
riage condamnable.  Aussi  de  honteux  écarts  de  mœurs, 
qui  n'avaient  pas  cette  conséquence,  étaient-ils  tolérés 
chez  eux. 

Cet  amalgame  de  prescriptions  futiles,  de  parade  or- 
gueilleuse et  de  relâchement  secret,  qui  compose  la  ligure 
de  tous  les  hérétiques,  régnait  au  plus  haut  degré  chez 
ceux-là.  11  faut  en  voir  la  description  dans  V Histoire  des 
Variatiojis  de  Bossuet.  Le  tableau  qu'il  donne  peut  ser- 
vir à  nous  garder  des  séductions  qu'exerce  dans  tous  les 
temps  l'appel  au  fanatisme  de  la  canaille  chez  les  char- 
latans de  dévotion. 

Voici  comme  Enervin,  cité  dans  cette  histoire,  fait 
parler  les  Albigeois  s'adressant  au   peuple  catholique  : 

Vous  autres,  disaient  ces  hérétiques,  vous  joignez  maison 
à  maison  et  champ  à  champ.  Les  plus  parfaits  dentre  vous, 
comme  les  moines  et  les  chanoines  réguliers,  s'ils  ne  possè- 
dent point  de  biens  propres,  les  ont  du  moins  en  commun. 
Nous,  qui  sommes  les  pauvres  de  Jésus-Christ,  sans  rej>os, 
sans  domicile  certain,  nous  errons  de  ville  en  ville,  comme 
des  brebis  au  milieu  des  loups,  et  nous  souffrons  persécution 
comme  les  apôtres  et  les  martyrs  *. 

1,  Histoire  des  VaLviations,  liv.  XI.  chap.  5?>. 


I 


I.    LES   ALBIGEOIS  239 


Ce  genre  de  propos  a  de  quoi  ravir  tout  ce  qui  n'aime 
et  ne  recherche  dans  le  zèle  religieux  qu'un  moyen  de 
s'élever  au-dessus  des  autres  hommes.  Il  enchante  en 
particuliertous  les  écrivains  protestants.  Napoléon  Peyrat 
va  là-dessus  jusqu'à  féliciter  les  Albigeois  de  leurs  mœurs. 
Il  faut  pour  ce  dernier  point  un  peu  plus  que  deTaudace. 

Un  autre  point  qui  plus  que  tout  le  reste  découvre  le 
caractère  de  secte,  c'est  le  secret  qu'on  recommandait 
chez  eux.  Ne  pas  se  laisser  connaître  ;  agir  au  sein  de 
l'Église  ;  y  rester  pour  mieux  y  répandre  leurs  principes  ; 
en  public  et  parlant  devant  plusieurs  personnes,  ne  dire 
que  des  choses  en  apparence  permises  ;  enfin,  pour  le 
succès  de  la  cause,  s'adresser  surtout  aux  ignorants  :  tel 
est  le  total  de  leur  pratique. 

C'est  pourquoi,  dit  admirablement  Bossuet,  Ecbert  les  ap- 
pelait des  hommes  obscurs,  des  gens  qui  ne  prêchaient  pas, 
mais  qui  parlaient  à  l'oreille,  qui  se  cachaient  dans  des  coins 
et  qui  murmuraient  plutôt  en  secret,  qu'ils  n'expliquaient 
leur  doctrine.  C'était  un  des  attraits  de  la  secte  :  on  trou- 
vait je  ne  sais  quelle  douceur  dans  ce  secret  impénétrable 
qu'on  y  observait,  et,  comme  disait  le  Sag-e,  les  eaux  qu'on 
buvait  furtivement  paraissaient  plus  agréables.  Saint  Bernard , 
qui  connaissait  bien  ces  hérétiques,  y  remarque  ce  caractère 
particulier,  qu'au  lieu  que  les  autres  hérétiques,  poussés  par 
l'esprit  d'orgueil,  ne  cherchaient  qu'à  se  faire  connaître, 
ceux-ci,  au  contraire,  ne  travaillaient  qu'à  se  cacher.  Les  au- 
tres voulaient  vaincre;  ceux-ci,  plus  malins,  ne  voulaient  que 
nuire  et  se  coulaient  sous  l'herbe  pour  inspirer  plus  sûrement 
leur  venin  par  une  secrète  morsure.  C'est  que  leur  erreur 
découverte  était  à  demi  vaincue  par  sa  propre  absurdité . 
C'est  pourquoi  ils  s'attaquaient  à  des  ignorants,  à  des  gens 
de  métier,  à  des  femmelettes,  à  des  paysans,  et  ne  leur  re- 
commandaient rien  tant  que  ce  secret  mystérieux  *. 

Il  faut  lire  là-dessus  tout  le  livre  XI  de  V Histoire  des 
Variations.  Les  preuves  de  ce  que  l'auteur  y  avance  des 

1.  Bossuet,  ouv.  cit.,  liv.  XI,  chap.  32. 


240  LA    REVENDICATION    DES    SECTES 

Albigeois  sont  le  témoignage  universel  et  les  déposi- 
tions du  concile  de  Lombez,  en  1176. 

Rien  ne  montre  mieux  quelle  violence  une  simple  ac- 
tion de  bouche  et  de  séduction  est  capable  d'exercer  sur 
l'esprit  des  hommes.  Ce  qu'on  pourrait  appeler  le  sophisme 
du  libéralisme  bavard,  parce  qu'il  ne  semble  avoir 
d'objet  que  d'autoriser  chez  les  libéraux  Tintempérance 
de  la  parole,  n'est  nulle  part  convaincu  si  bien  d'absur- 
dité. 

Les  prosélytes  recrutés  soigneusement  dans  une  classe 
dépourvue  de  défense  intellectuelle,  sous  le  plausible 
prétexte  d'une  sainte  humilité  qui  n'a  de  goût  qu'au  com- 
merce des  petits  ;  ces  prosélytes  gardés  contre  tout  aver- 
tissement par  la  prévention  où  on  les  jette  qu'ils  dépas- 
sent tout  le  reste  en  pureté  d'intention  et  en  pieux 
dessein  de  réformer  le  monde  ;  l'avertissement  même 
conjuré  par  la  réticence  des  professions  publiques  où 
l'on  ne  met  qu'en  termes  ambigus  ce  qui  ruine  la  religion 
dans  le  secret  des  âmes  ;  une  indépendance  affichée  à 
l'égard  de  l'autorité  dans  les  entretiens  particuliers  ;  une 
alTectation  de  soumission  publique;  des  élancements  de 
dévotion  multipliés  à  proportion  que  la  doctrine  paraît 
plus  incertaine  ;  une  réserve  cauteleuse  dans  l'aveu  des 
principes  ;  l'équivoque  renouvelée  partout  où  l'autorité 
se  relâche  ;  un  emploi  hardi  du  mensonge  quand  on 
espère  l'impunité  :  ce  sont  des  armes  de  la  blessure  des- 
quelles on  ne  saurait  garder  I3  troupeau  que  par  les 
sanctions  de  l'autorité.  Les  paroles  y  sont  impuissantes, 
quand  bien  même  l'hérésie  se  vanterait  de  n'user  elle- 
même  que  de  paroles  ;  car  tout  ce  qu'elle  met  en  œuvre 
en  ce  genre  ne  tend  qu'à  étouffer  la  contradiction  et  à 
rendre  les  justes  reproches  inutiles.  Il  y  faut  le  glaive 
des  anathèmes.  Les  Albigeois  devaient  l'éprouver  bien- 
tôt. 


I.    LES    ALBIGEOIS  241 


Ce  qu'on  a  lu  plus  haut  fait  comprendre  pourquoi  les 
rois  y  ajoutèrent  la  guerre.  Gardons  de  nous  en  étonner. 
On  ne  peut  contester  que  les  puissances  de  chair  aient 
charge  de  ce  qu'il  y  a  de  plus  essentiel  au  moins  dans  la 
morale. 

Ce  souci  n'est  commandé  aux  princes  par  aucun  sen- 
timent de  piété  individuelle  ;  il  se  confond  chez  eux  avec 
le  soin  de  l'Etat.  Ce  qu'ils  ont  joint  de  dévotion  privée 
dans  la  répression  de  Thérésie  n'est  pas  ce  qui  les  justi- 
fie, mais  leur  fonction  de  chefs  d'un  ordre  public  lié  à  la 
défense  de  lEglise.  L'emploi  de  la  force  entrait  dans 
cette  fonction  ;  ils  encouragèrent  la  croisade  ;  la  répres- 
sion proprement  dite  était  l'attribution  de  l'Eglise  ;  elle 
décréta  1  Inquisition. 

Un  des  reproches  qu'on  fait  à  ce  tribunal  est  de  forcer 
les  conversions.  On  s'imagine  que  son  but  propre  est  de 
ramener  les  hommes  à  la  foi  ;  on  le  croit  dirigé  à  l'ac- 
tion spirituelle,  on  le  prend  pour  un  complément  de  pré- 
dication chez  les  Gentils.  Une  preuve  que  cette  pensée 
règne  chez  nos  censeurs,  c'est  qu'ils  lui  reprochent  de 
manquer  ce  but  en  contraignant  les  volontés.  Les  conver- 
sions ainsi  obtenues  ne  sont  pas  sincères,  disent-ils.  En 
vérité,  ce  n'est  pas  de  cela  qu'il  s'agit  :  il  s'agit  de  l'or- 
dre général,  auquel  la  société  a  le  droit  de  soumettre 
l'homme  par  la  contrainte. 

Parlant  de  l'abjuration  légale,  M»^  Douais  avoue  que 
«  dans  plus  d'un  cas  le  condamné  ne  déclara  renoncer 
à  l'hérésie  que  pour  se  soustraire  à  des  poursuites  en- 
nuyeuses ».  Avec  une  justesse  parfaite,  l'éminent  prélat 
ajoute  : 

Ce  n'était  point  de  l'hypocrisie^  car  la  poursuite  était  légale, 
ses  conséquences  ne  pouvaient  avoir  qu'une  portée  légale  : 
tout  le  monde  l'entendait  ainsi.  A  ce  compte,  il  faudrait  dire 
que  toute  contrainte  engendre  l'hypocrisie  ou  la  feinte,  et 

DiMiER.  Préjugés  16 


242  LA    REVENDICATION    DES    SECTES 

dès  lors  écarter  la  répression  comme  immorale,  sous  le  pré- 
texte qu'elle  détourne  l'homme  de  la  voie  dans  laquelle  il 
s'était  librement  engagé*. 

La  condamnation  dont  il  s'agit  et  ses  sanctions  de 
toute  espèce  sont,  répétons-le,  d'ordre  public.  Peut-être 
conviendrait-il  de  reconnaître  enfin  que  cet  ordre  existe 
réellement,  qu'il  existe  une  cause  des  peuples,  que  les 
chefs  responsables  ont  pour  mission  de  protéger  et  de 
défendre.  Il  est,  dis-je,  pour  l'Eglise  une  défense  du 
troupeau  ;  d'autres,  dit  M^^  Douais,  «  n'ont  voulu  voir 
que  le  droit  du  coupable  *  ». 

Apparemment  ce  droit,  de  quelque  manière  qu'on  le 
prenne,  ne  saurait  aller  jusqu'à  lui  assurer  la  libre  séduc- 
tion des  hommes  et  la  propagande  d'anarchie.  L'Inqui- 
sition ne  poursuit  pas  autre  chose.  Ce  qu'un  homme 
pense  en  son  particulier  n'est  pas  ce  qu'elle  incrimine  ; 
les  manifestations  de  cette  pensée,  les  efforts  tentés  pour 
la  répandre,  voilà  ce  qu'elle  punit  et  empêche.  Que  si 
Ton  objecte  que  ces  manifestations,  cette  propagande 
doivent  être  permises  si  l'on  admet  la  liberté  des  opi- 
nions, d'accord.  C'est  se  moquer  en  effet  que  de  dire 
qu'on  laisse  libre  une  religion  à  laquelle  on  défend  de 
se  manifester  et  de  se  répandre.  Mais  aussi  la  liberté  de 
conscience  n'est-elle  la  matière  d'aucun  droit.  La  permis- 
sion donnée,  selon  les  cas,  à  quelques  sectes  de  subsis- 
ter n'engage  nullement  un  principe. 

Ainsi,  quand  je  remarque  que  l'hérétique  réclame  plus 
que  le  droit  de  penser,  ce  n'est  pas  que  je  prétende  que 
ce  droit  doive  suffire  à  la  liberté,  c'est  que  je  veux  pré- 
venir une  objection  ;  objection  ridicule  tirée  de  la  liberté 
intrinsèque  de  la  pensée  et  de  sa  nature  impondérable. 

1.  Ouvr.  cit.,  p.   162. 

2.  Môme  ouv.,  p.  178. 


I.    LES    ALBIGEOIS  243 


A  cette  objection  je  réponds  que  la  pensée  ne  s'exerce 
jamais  seule, qu'elle  a  poursuite  inévitable  les  démons- 
trations et  les  paroles.  Or  il  n'y  a  rien  d'intrinsèquement 
libre  dans  ces  manifestations-là. 

Ce  qui  vaut  aux  sectes  la  liberté  ne  saurait  être  aucune 
prérogative  de  nature,  mais  le  seul  fait  qu'elles  ont  cessé 
de  faire  scandale.  Nul  danger  pour  l'ordre  public,  nul 
dommage  pour  personne  n'étant  plus  à  craindre  d'elles, 
il  est  naturel  qu'on  leur  permette  d'exister  ;  souvent  il 
serait  fâcheux  de  l'interdire  :  c'est  là  tout  le  fondement 
de  la  liberté  de  conscience. 

Ainsi  le  droit  des  autorités  sociales,  tant  séculières 
qu'ecclésiastiques,  à  poursuivre  et  à  réprimer  l'hérésie 
ne  peut  être  sérieusement  contesté. 

On  ne  laisse  pas  d'y  trouver  de  l'odieux,  à  cause  de 
la  peine  de  mort  que  cette  poursuite  entraîne.  Cependant 
l'application  de  cette  peine  fait  partie  de  la  souveraineté, 
on  ne  peut  en  dépouiller  les  princes.  «  Oui,  dit-on  ;  mais 
ici,  elle  est  aux  mains  de  l'Eglise.  »  Or  point  du  tout,  et 
c'est  encore  un  point  sur  lequel  l'ignorance  de  nos  con- 
temporains aura  besoin  d'être  éclaircie. 

Chacun  connaît  la  réponse  ordinaire.  L'Inquisition  ne 
prononçait  pas  la  peine  :  elle  livrait  le  coupable  au  bras 
séculier.  On  prend  ces  mots  pour  une  mauvaise  défaite, 
pour  une  distinction  sans  portée.  C'est  qu'on  néglige, 
d'une  part  de  rechercher  ce  qu'ils  veulent  dire,  de  l'autre 
d'en  remarquer  les  effets. 

L'Inquisition  ne  requérait  point  la  mort.  Il  lui  était 
interdit  de  prononcer  cette  peine.  Cette  interdiction  tenait 
à  la  nature  même  et  au  fond  de  l'institution,  qujil  importe 
de  définir. 

L'Inquisition  consiste  précisément  dans  une  déléga- 
tion papale,  délégation  permanente,  d'un  juge  enquê- 
teur dans  les  diocèses  ;  elle  est  l'effet  de  l'intervention 


24 i  LA    REVENDICATION    DES    SECTES 

directe  du  pouvoir  suprême  de  l'Eglise  sur  tous  les  points 
de  la  Chrétienté.  Or  cette  intervention  ne  fut  pas  inventée 
afin  de  défendre  l'Eglise  contre  l'hérésie,  ce  soin  n'étant 
que  trop  volontiers  pris  en  ce  temps-là  par  les  princes; 
elle  vint  de  la  nécessité  pour  l'Eglise  de  rester  maîtresse 
de  ce  qui  la  regarde  dans  un  crime  d'hérésie,  de  ramener 
à  elle  et  de  retenir  la  connaissance  théologi(jue  des  cau- 
ses. Tel  fut  l'objet  de  cette  institution.  Ses  ennemis  ont 
dit  :  «  Les  prêtres  mirent  en  système  l'oppression  des 
consciences  et  la  guerre  sanglante  contre  la  liberté  »  ;  ses 
défenseurs  :  «  Dans  ces  temps  difficiles,  il  fallait  bien  que 
l'Église  avisât  :  ne  chicanons  pas  le  choix  des  remèdes 
quand  il  s'agit  d'un  si  grand  mal  »  :  les  uns  ne  parlent 
pas  mieux  que  les  autres,  et  l'apologie  ne  vaut  pas  mieux 
que  la  critique. 

Ce  qu'il  faut  dire,  c'est  que  l'Eglise  fît  en  ceci  son 
métier  de  pouvoir  spirituel.  Elle  remplit  le  devoir  rigou- 
reux de  sa  charge,  dans  un  temps  où  la  répression  de 
l'hérésie  ne  faisait  question  pour  personne,  et  où  partant 
le  pouvoir  séculier  ne  pouvait  manquer  d'y  pourvoir  ; 
toute  répression  d'un  danger  public  revenant  naturelle- 
ment aux  princes. 

De  tout  temps,  dans  l'ordre  théologique,  l'évêque  a 
connu  de  l'hérésie.  11  n'est  institué  que  pour  cela.  Il  en  a 
connu,  dis-je,  pour  la  combattre.  Le  pullulement  des 
sectes  au  onzième  siècle  obligea  de  rechercher  contre  elles 
d'autres  défenses  que  celles  des  peines  ecclésiastiques. 
Ce  ne  furent  pas  les  prêtres  qui  sentirent  cette  nécessité, 
mais  tout  le  monde  :  les  princes  comme  l'Eglise,  et  la 
foule  comme  les  princes. 

Un  fait  notable  de  ces  temps-là  consiste  dans  les 
colères  que  le  peuple  ressentait  à  l'endroit  des  hérétiques. 
Ces  novateurs  étaient  en  horreur  aux  foules;  en  plusieurs 
circonstances  elles-mêmes  en  firent  justice.  Ce  que  nous 


I.    LES    ALBIGEOIS  245 


appelons  le  lynch  se  pratiquait  contre  eux.  Notre  presse 
quotidienne  affiche  pour  les  faits  de  lynch  un  mélange 
d'horreur  et  de  vénération  :  il  ne  tiendra  qu'à  nous  de 
transporter  à  celui  des  hérétiques  cette  crainte  respec- 
tueuse. 

L^'Eglise  demanda  aide  ;  les  princes  prirent  le  bûcher, 
ils  décrétèrent  cette  peine  de  leur  autorité.  L'empereur 
Frédéric  II  l'inscrit  dans  sa  constitution  de  1224,  en  ces 
termes  :  «  auctoritate  nostra  ignis  judicio  concreman- 
dus».  En  1184,  la  diète  de  Vérone  avait  décidé  de  rendre 
à  la  justice  civile  le  jugement  des  hérétiques:  ce  fut  la 
justice  civile  qui  décida  de  leur  châtiment. 

Peut-être  on  se  moquera  de  la  correction  que  j'apporte. 
Ceux  qui  n'ont  à  la  bouche  que  le  mot  de  cruauté  diront 
qu'il  importe  peu  que  cette  cruauté  soit  Tœuvre  des 
princes  ou  des  évêques,  quand  Tobjet  de  la  répression  ne 
change  pas,  la  mort  étant  toujours  la  sanction  de  Théré- 
sie;  car  c'est  là  ce  qu'ils  jugent  inadmissible.  Je  réponds 
à  ceux-là  :  Instruisez-vous.  Instruisez-vous  de  ce  qu'était 
l'hérésie,  partant  des  sanctions  qu'elle  méritait,  en  voyant 
quels  pouvoirs  s'en  attribuaient  la  répression,  se  l'attri- 
buaient, dis-je,  par  des  actes  si  formels.  C'étaient  les 
pouvoirs  civils  ;  il  faut  donc  croire  que  le  crime  d'hérésie 
apparaissait  alors  comme  un  désordre  autant  politique 
que  religieux.  Rejeter  cette  conclusion,  c'est  refuser 
d'écouter  l'histoire,  la  réformer  sur  les  idées  qu'on  a,  et 
qu'on  déclare  seules  valables  pour  tous  les  temps  et  pour 
tous  les  lieux. 

Venant  d'intention  politique,  la  rigueur  ne  saurait  plus 
passer  pour  abus  du  zèle  religieux;  le  caractère  d'odieux 
qu'on  y  attache  disparaît  ;  tout  ce  qu'on  en  peut  dire 
n'est  plus  qu'une  opinion  sur  la  sévérité  des  peines  de 
ces  temps-là,  sévérité  dont  on  peut  croire  au  reste  que 
ces  temps  pouvaient  juger  mieux  que  nous. 


246  LA    REVENDICATION    DES    SECTES 

Car,  quant  à  l'attribuer  au  zèle  privé  et  à  la  dévotion 
des  rois,  c'est  oublier  que  nombre  de  princes  de  ce  temps 
ont  étalé  fort  peu  de  dévotion,  quoique  traitant  Thérésie 
avec  la  même  rigueur.  Plusieurs  n'ont  été  que  des  poli- 
tiques seulement;  d'autres  allaient  jusqu'à  Timpiété.  Les 
démêlés  de  Frédéric  II  avec  le  pape  Grégoire  IX  emplis- 
sent précisément  cette  partie  de  l'histoire.  D'autres  ont 
été  les  plus  modérés  des  hommes.  Ces  différents  carac- 
tères de  princes  sont  la  preuve  la  plus  éclatante  que  la 
répression  de  Thérésie  ne  venait  d'aucun  de  leurs  senti- 
ments particuliers,  mais  tenait  à  leur  fonction  de  princes 
chrétiens,  chargés  de  Tordre  delà  Chrétienté. 

Quant  à  l'horreur  que  le  bûcher  nous  inspire,  elle  tient 
à  ce  qu'on  ne  considère  pas  ce  qu'était  l'échafaud  dans 
un  temps  où  il  fallait  parfois  jusqu'à  dix  et  quinze 
coups  de  hache  pour  abattre  une  tête.  Le  feu  était-il  plus 
affreux  ?  Il  ne  paraît  pas  que  l'intention  des  hommes  se 
soit  réglée  sur  cette  opinion  ;  nulle  part  on  ne  voit 
que  le  dessein  ait  été  de  raffiner  le  supplice  des  héré- 
tiques. On  les  vouait  au  bûcher  en  témoignagne  du  fait 
d'hérésie,  comme  d'autres  étaient  condamnés  à  la  potence 
pour  vol. 

Cette  situation  définie  et  comprise,  quelle  part  voit-on 
qu'y  prit  l'Eglise,  en  quoi  a  consisté  son  intervention  ? 
En  ceci,  qu'elle  a  dit  aux  princes  :  «  Punissez,  mais  pas 
avant  que  je  vous  rende  le  coupable.  Un  accusé  d'héré- 
sie m'appartient.  Seule  la  sentence  ecclésiastique  peut 
tirer  l'hérétique  de  ma  juridiction.  » 

C'est  donc  pour  protéger  que  l'Église  intervint,  non 
pour  protéger  les  coupables,  pour  réclamer  avec  atten- 
drissement et  larmes  le  relâchement  des  lois  nécessaires 
en  leur  faveur.  L'Église  n'a  jamais  joué  ce  rôle,  qui  plaît 
à  l'imagination  mélodramatique  des  modernes  ;  elle  n'a 
fait  de  la  pitié  le  fondement  d'aucune  règle  de  sa  morale 


I.    LES    ALBIGEOIS  247 


ni  d'aucune  de  ses  institutions,  n'ignorant  pas  que  la 
vraie  miséricorde  défend  d'affaiblir  la  justice  ;  TEglise 
intervint  pour  défendre  les  droits  de  l'accusé  d'hérésie 
à  n'être  jugé  que  par  ses  juges  à  elle^  seuls  éclairés, 
seuls  compétents,  seuls  garants  de  l'équité  des  sentences 
en  ce  genre.  Ces  droits  sont  les  droits  de  l'Eglise  même  ; 
ils  sont  le  bien  de  tous  les  fidèles.  Par  eux  se  trouve 
empêché  que  le  bras  séculier  ne  s'empare  des  personnes 
sous  prétexte  d'hérésie  et  ne  les  condamne  à  sa  fantai- 
sie. Non  qu'on  ôte  au  bras  séculier  le  châtiment  du 
crime  ;  mais  il  ne  saurait  en  connaître.  Aux  juges 
d'Église  de  décider  si  celui  qu'on  accuse  est  coupable  ; 
à  eux  le  droit  de  le  renvoyer  absous,  et  par  là  de  le 
soustraire  à  toute  recherche  du  prince.  Celui-ci  n'a  de 
droit  que  si  l'Eglise  condamne  ;  seule  la  condamnation 
dont  l'Eglise  dispose  peut  le  livrer  au  bras  séculier. 

Voilà  le  sens  de  cette  expression.  Ce  qu'elle  exprime 
n'est  pas  la  vindicte  de  l'Église  déléguée  par  elle  à 
l'État,  mais  le  droit  de  celui-ci  succédant  à  son  droit 
dans  une  affaire  dont  elle  a  la  règle.  Il  n'a  donc  rien  que 
d'humain,  que  de  raisonnable,  que  de  conforme  à  la 
nature  des  choses.  On  le  trouvera,  quant  aux  faits,  par- 
faitement établi  au  chapitre  v  de  la  première  partie  du 
livre  de  M^^'  Douais. 

Quant  à  dire  qu'en  fait  remettre  au  bras  séculier  un 
hérétique  condamné,  c'était  l'envoyer  à  la  mort,  cela 
même  n'est  pas  vrai.  Le  bras  séculier  ne  tuait  pas  néces- 
sairement. C'est  un  point  qu'on  ignore  généralement. 
Nous  n'avons  pas  conservé  de  collections  des  sentences 
de  l'Inquisition  :  à  cause  de  cela  la  preuve  directe 
échappe  ;  mais  une  preuve  indirecte  y  supplée  en  par- 
tie, c'est  les  traces  subsistantes  de  l'administration  des 
incoiirs,  ou  biens  provenant  d'hérétiques  confisqués.  Le 
fait  même  des  incours  atteste  que  la  mort  était_,  en  beau- 


248  LA    REVENDICATION   DES    SECTES 

coup  de  cas,  remplacée  par  la  confiscation  ;  dans  ce  que 
nous  lisons  de  cette  administration,  se  trouvent  même 
des  plaintes  causées  par  les  lenteurs  que  Tlnquisition 
mettait  à  prononcer  cette  peine. 

A  l'égard  de  Tlnquisition,  tout  s'est  confondu  dans 
l'imagination  moderne.  Aux  critiques  qu'on  élève  contre 
les  condamnations  se  mêle  la  question  de  la  torture. 
Elle  ne  regarde  pas  l'Inquisition,  c'était  la  procédure 
commune  et  le  moyen  en  usage  dans  tous  les  tribunaux 
pour  recueillir  les  témoignages.  Bien  loin  qu'elle  fût  le 
propre  des  tribunaux  d'Eglise,  David  d'Augsbourg  la 
nomme,  de  son  nom  propre,  «  judicium  secuUire,  la 
procédure  civile  »  ^  Eymeric  l'inquisiteur  est  si  éloigné 
d'en  réclamer  l'invention  pour  ces  tribunaux,  qu'il 
écrit  *  :  «  Quœstiones  sunt  fallaces  et  inefficaces.  La 
question  est  trompeuse  et  inefficace.  » 

On  l'employa  pourtant,  faute  de  mieux,  et  parce  qu'il 
n'y  avait  pas  de  jugement  qui  fût  en  mesure  de  s'en 
passer  alors.  Un  autre  trait  qu'on  reproche  à  cette  pro- 
cédure, c'est  le  témoignage  clandestin,  les  témoins 
n*étant  pas  confrontés  ;  c'est  aussi  la  suppression  de 
l'avocat. 

Ces  dispositions  nous  choquent  extrêmement,  parce 
qu'elles  diffèrent  de  celles  que  nous  voyons  en  vigueur 
aujourd'hui  ;  au  contraire,  le  secret  de  l'instruction  ne 
nous  choque  pas,  parce  qu'il  est  encore  pratiqué.  Cepen- 
dant le  secret  de  l'instruction  n'a  rien  en  soi  de  ni  plus 
ni  moins  équitable  que  le  secret  du  témoignage.  Celui- 
ci  tient  dans  la  circonstance  à  des  nécessités  évidentes  ; 
sans  ce  secret,  un  tribunal  connaissant  de  matières  telles 
que  celles  de  l'Inquisition  n'aurait  jamais  pu  faire  sa 
charge  ;  la  crainte  des  vengeances  de   secte  eût  infailli- 

1.  M''  Douais,  ouv.  cit.,  p.  171. 

2.  Même  ouv.,  p.  176. 


I.    LES    ALBIGEOIS  249 


blement  fermé  la  bouche  à  tout  ce  qu'il  y  aurait  eu  de 
témoins  des  pratiques  des  hérétiques. 

Nous  tenons  aussi  beaucoup  à  Tavocat.  Le  refuser  en 
matière  civile  ou  criminelle,  de  nos  jours,  serait  le  fait 
d'un  tyran.  Il  n'en  était  pas  de  même  dans  le  cas  de 
l'Inquisition.  Un  examen  théologique  a  peu  à  faire  des 
services  qu^il  rend  ;  on  y  juge  des  paroles  ou  des  actes 
rituels  ;  ni  l'un  ni  l'autre  ne  laisse  de  place  au  caprice 
de  l'interprétation  ;  en  pareil  cas,  les  lumières  des  juges 
font  tout.  Ajoutez  qu'en  matière  d'hérésie  personne 
n'eût  souffert  alors  ce  que  nous  appelons  «  plaider  cou- 
pable ».  C'est  le  grand  fort  des  avocats  ;  il  eût  désho- 
noré ceux-là,  ou  plutôt  il  eût  fait  de  ces  avocats  eux- 
mêmes  de  nouveaux  accusés  de  l'Inquisition. 

Voici  maintenant  la  revanche  de  cette  institution.  Les 
différences  de  ce  temps  au  nôtre  ne  sont  pas  toutes  du 
même  côté  ;  d'autres  dispositions  faisaient  à  l'accusé  des 
avantages  que  nous  ne  connaissons  plus.  Premièrement, 
il  n'y  avait  pas  de  prison  préventive.  Cela  paraîtra  in- 
croyable aux  modernes  ;  cela  est  certain  pourtant.  En 
second  lieu,  les  témoins  étaient  récusables  ;  ils  l'étaient 
quoique  secrets.  L'accusé  donnait  d'avance  les  noms  de 
ceux  qu'il  récusait,  et  les  juges  observaient  fidèlement 
cette  exclusion.  La  récusation  allait  si  loin  qu'on  pou- 
vait récuser  même  l'inquisiteur,  et  il  y  a  de  cela  plus 
d'un  exemple. 

Enfin  n'oublions  pas  que  ce  tribunal  d'Eglise  ne  man- 
quait jamais  d'user  d'un  droit  refusé  au  tribunal  civil, 
celui  de  remettre  la  peine  aux  accusés  repentants. 

Résumons  cette  importante  matière.  Toute  l'apologie 
nécessaire  de  l'Inquisition  tient  en  deux  termes. 

Admet-on  qu'un  pouvoir  connaisse  du  délit  de  pensée, 
je  dis   de  pensée   exprimée,   de  prédication,  admet-on 


250  LA    REVENDICATION    DES    SECTES 

qu'il  n'y  ait  en  cela  de  tolérance  commandée  que  dans 
le  cas  où  cette  pensée  ne  cause  aucun  dommage  ?  Voilà 
la  part  du  pouvoir  civil. 

Ce  point  admis,  est-ce  dureté  ou  douceur,  est-ce  ri- 
gueur ou  miséricorde,  que  le  pouvoir  spirituel  inter- 
vienne, ou  trouve-t-on  qu'il  vaudrait  mieux  que  le  tem- 
porel réglât  tout  ?  Voilà  la  part  de  TEglise. 

Conclusion.  Cette  intervention  admise,  n'est-il  pas 
dans  Tordre  que  la  coercition  dernière  reste  à  l'Etat, 
l'exhortation  préalable  à  TEglise  ?  L'institution  dont 
nous  parlons  fut  cela. 

«  L'organisme  de  Tlnquisition,  dit  M?^  Douais,  un, 
logique  et  fort,  dans  les  circonstances  d'où  elle  sortit, 
avec  le  but  qui  lui  fut  assigné  et  grâce  aux  moyens  de 
justice  dont  il  disposa,  fut  en  lui-même  puissant  au  point 
de  réduire  l'hérétique,  sage  et  respectueux  de  la  justice 
sociale  de  l'époque,  et  assez  armé  pour  écarter  le  pouvoir 
séculier  du  domaine  spirituel  réservé  à  l'Eglise  '.  » 

Des  catholiques,  qui  se  croient  permis  de  faire  ici  la 
leçon  à  l'Eglise,  ont  bien  osé  répéter  qu'une  telle  insti- 
tution ne  devait  servir  et  n'a  servi  à  rien.  Nos  adver- 
saires ne  sont  pas  de  cet  avis. 

Une  fois  de  plus,  dit  Charles  Molinier,  parlant  des  effets 
de  l'Inquisition,  une  fois  de  plus  a  été  prouvé  ce  fait,  qu'il 
nous  faut  bien  admettre  malgré  toutes  nos  répugnances-, 
parce  que  l'histoire  en  fournit  trop  d^exemples  irrécusables  : 
c'est  que  la  violence  employée  avec  système  peut  avoir  rai- 
son des  idées,  et  que  la  force  de  résistance  départie  aux  idées 
contre  la  violence  n'est  pas  sans  limite. 

Aveu  précieux  dans  la  bouche  de  l'école  qui  professe 
le  messianisme  révolutionnaire  de  l'Idée  par  une  majus- 
cule. Quant  à  nous,  qui  n'avons  de   répugnance  à  pas 

1.  Ouv.cit.,  p.  273. 


I.    LES   ALBIGEOIS  251 


une  seule  des  vérités  de  l'histoire,  nous  trouverons  dans 
celle-ci  matière  à  nous  féliciter  positivement  ;  nous  nous 
féliciterons,  dis-je,  de  ce  que  l'action  redoutable  des 
idées  n'échappe  pas  aux  pouvoirs  légitimes  ;  nous  nous 
féliciterons  de  ce  que  Tobéissance  imposée  aux  hommes 
par  l'autorité  ne  soit  pas  ravalée  au  niveau  de  celle  des 
corps,  mais,  s'étendant  jusqu'à  Fesprit,  obtienne,  avec 
rhommage  des  actes,  Tassentiment  des  volontés. 


CHAPITRE    XI 

LA    REVENDICATION    DES    SECTES 
II.    LES    PROTESTANTS 


Ce  sujet  en  soi  est  immense.  Je  le  restreindrai  à  la 
défense  de  la  tradition  française  contre  les  attaques  qui 
s*en  inspirent. 

Dans  ces  attaques,  dans  l'assaut  tour  à  tour  caute- 
leux et  sauvage  qu'inspire  contre  l'ancien  régime  l'inté- 
rêt du  protestantisme,  se  résume  presque  entièrement 
la  cause  tapageuse  et  pédante,  la  cause  brutale  et  chica- 
nière de  la  liberté  de  conscience. 

J'ai  réfuté  le  principe  de  cette  cause  dans  le  précédent 
chapitre  des  Albigeois.  Il  importe  d'ajouter  ici  que  la 
Réforme,  qu'on  ose  défendre  au  nom  de  la  liberté  de 
conscience,  n'en  a  pas  admis  le  principe.  Elle  ne  l'a  pas 
admis  plus  que  nous.  De  cela  pris  en  soi  je  n'ai  garde 
de  la  reprendre  ;  mais  je  demande  comment  ses  parti- 
sans modernes  ont  le  front  de  le  reprendre  chez  nous, 
de  poser  la  Réforme  en  victime  d'un  principe  qu'elle 
admit  elle-même  :  celui  d'un  contrôle  des  princes  sur 
les  consciences.  Il  y  a  là  un  excès  d'audace  de  la  part 
des  protestants  modernes,  et  de  mensonge  du  côté  des 
révolutionnaires,  qu'il  importe  de  dénoncer  sans  re- 
lâche. 

Je  n'ai  pas  besoin,  écrivait  Bossuet,  de  m'expliquer  sur  la 
quesLion  de  savoir  si  les  princes  chrétiens  sont  en  droit  de 


II.   LES   PROTESTANTS  253 


se  servir  de  la  puissance  du  g-laive  contre  leurs  sujets  enne- 
mis de  l'Eglise  et  de  la  saine  doctrine,  puisque  en  ce  point 
les  protestants  sont  d'accord  avec  nous.  Luther  et  Calvin  ont 
fait  des  livres  exprès  pour  établir  sur  ce  point  le  devoir  du 
magistrat.  Calvin  en  vint  à  la  pratique  contre  Servet  et  contre 
Valentin  Gentil.  Mélanchthon  en  approuva  la  conduite  par 
une  lettre  qu'il  écrivit  sur  le  sujet. 

La  discipline  de  nos  réformés  permet  aussi  le  recours  au 
bras  séculier  en  certains  cas,  et  on  trouve  parmi  les  articles 
de  la  discipline  de  l'Église  de  Genève,  que  les  ministres 
doivent  déférer  au  magistrat  les  incorrigibles  qui  méprisent 
les  peines  spirituelles,  et  en  particulier  ceux  qui  enseignent 
de  nouveaux  dogmes  sans  distinction  ^ 

On  trouvera  dans  l'ouvrage  de  Bossuet  ses  autorites  au 
chapitre  56  de  son  X^  livre.  Au  nombre  de  ces  auto- 
rités est  le  ministre  Jurieu,  son  contemporain  et  adver- 
saire, ce  qui  prouve  que  sous  Louis  XIV  les  protestants 
tenaient  encore  pour  ce  principe. 

L'histoire  de  la  Réforme  prouve  qu'il  est  juste.  Elle  véri- 
fie avec  éclat  la  nécessité  de  retenir  et  de  gouverner  les 
consciences  en  offrant  le  tableau  à  jamais  exécrable  des 
désordres  causés  par  une  révolte  menée  contre  ce  gou- 
vernement. Dans  rhistoire  de  l'Inquisition,  la  suppres- 
sion des  sectes  ôte  l'occasion  de  faire  cette  vérification. 
C'est  le  faible  avantage  d'un  grand  mal,  que  la  réussite 
partielle  de  la  Réforme  ait  laissé  au  contraire  à  cet  égard 
une  source  d'instructions  toujours  prête. 

Le  préjugé  étouffe  ces  instructions,  il  est  vrai.  Il  a 
gagné  là  dedans  de  renverser  les  rôles.  Dans  le  procès 
de  l'Eglise  contre  la  Réforme,  nous  assistons  à  ce  scan- 
dale de  voir,  par  un  effet  de  l'adresse  et  des  pratiques 
de  l'adversaire,  l'Eglise  paraître  en  accusée.  C'est  sa 
ligure  devant  l'opinion  ;  c'est  la  posture  où  on  la  réduit, 
malgré  le  témoignage  qu'ajoutent  en  faveur  de  son  droit 

1.  Histoire  des  Variations,  liv.  X,  ch.  56. 


254  LA    REVENDICATION    DES    SECTES 

les  démonstrations  de  Thistoire.  Ce  qui  suit  pourra  ser- 
vir à  faire  cesser  ce  scandale,  en  découvrant  les  causes 
qui  ont  fait  prendre  le  change  à  Topinion  à  cet  égard. 

Deux  points  remués  à  satiété  ont  procuré  à  la  Réforme 
cet  avantage  :  le  massacre  de  la  Saint-Barthélemv,  la 
révocation  de  l'édit  de  Nantes,  C'est  à  éclaircir  ces  deux 
points  que  sera  consacré  ce  chapitre. 

Le  massacre  de  la  Saint-Barthélémy,  survenu  en  1372, 
fait  le  point  aigu  des  guerres  qui  suivirent  l'introduction 
de  la  Réforme  en  France.  On  ne  peut  Texaminer  qu'avec 
celles-ci. 

Une  erreur  d'ordre  général,  adoptée  par  des  auteurs 
de  partis  différents,  c'est  de  rejeter  l'horreur  de  ces 
guerres  sur  les  passions  politiques.  Des  ennemis  de  la 
religion  ont  suivi  ce  parti,  afin  de  montrer  dans  les  chefs 
catholiques  autant  d'ambitieux  hypocrites  ;  des  auteurs 
catholiques  y  ont  vu  l'avantage  de  décharger  le  zèle  reli- 
gieux des  accusations  qu'il  encourt.  La  vérité  est  que 
cette  décharge  ne  s'opère  que  par  un  jeu  d'esprit,  et  qu'on 
pourrait  aussi  bien  démontrer,  par  exemple,  que  les 
attaques  de  l'impiété  ne  sont  pas  dirigées  contre  la  reli- 
gion, mais  contre  son  masque. 

Nous  ne  doutons  pas  du  tout  que  l'intérêt  politique 
se  soit  servi  des  guerres  de  religion.  Mais  où  voit-on 
qu'un  partage  d'intérêt  ôte  aux  événements  leur  carac- 
tère? L'ambition  de  dominer  les  hommes  se  trouve  chez 
les  docteurs  de  la  Réforme  eux-mêmes  :  dirons-nous  pour 
cela  que  ces  docteurs,  que  Luther,  que  Calvin,  n'étaient 
que  des  politiques,  masqués  de  l'intérêt  du  ciel?  Certai- 
nement non,  car  l'ambition  chez  eux  était  d'ordre  reli- 
gieux ;  c'est  à  l'autorité  religieuse  qu'elle  tendait.  C'est 
le  préjugé  de  quelques  personnes  de  croire  que  toute  cor- 
ruption du   sentiment  religieux,  toute  déviation  du  zèle 


II.    LES   PROTESTANTS  255 

dévot,  qui  le  tourne  au  mal,  a  pour  effet  doter  à  ce  zèle  le 
caractère  proprement  religieux.  Ce  caractère  au  contraire 
demeure,  non  il  est  vrai  à  l'objet  de  ce  zèle,  qui  n'est 
plus  Dieu,  mais  aux  parties  de  Tâme  qu'il  intéresse.  De 
là  vient  que  la  satire  que  l'on  fait  du  faux  zèle  tend  à 
décréditer  le  vrai  et  que  la  vogue  du  Tartufe  est  le  décri 
de  rÉglise. 

Nos  anciens,  en  nommant  fanatisme  cette  corruption 
de  la  dévotion,  parlaient  mieux  que  les  modernes,  qui 
disent  cléricalisme.  Ce  dernier  mot  n'est  bon  que  pour 
les  ignorants  auxquels  l'impiété  contemporaine  s'adresse  ; 
il  ne  signifie  réellement  rien.  Fanatisme  est  un  caractère, 
une  espèce  authentique  offerte   à    Tétude  de   ceux  qui 
s'adonnent  à  la  science  des  mœurs.  Les  passions  reli- 
gieuses affranchies  de    toute  règle,  mises  au   service  du 
sens  propre,  en  composent  la  définition.  Voltaire  a  feint 
qu'on  pouvait  l'appliquer  aux  catholiques  ;  mais  il  ne  le 
ménageait  aussi  ni  aux  huguenots  ni  aux  convulsion- 
nairesdeSaint-Médard.  C'est  proprement  aux  sectes  qu'il 
convient  ;  la  Réforme  du  seizième  siècle  est  son  œuvre. 
Je  n'aurai  donc    garde  de  contester  le  zèle  religieux 
aux  protestants.  Il  est  ardent,  il  est  extrême,  il  est  abo- 
minable aussi.  A  défaut  de  ce  zèle,  qui  les  aurait  soule- 
vés ?  En  Allemagne,  le  mouvement  dont  profitèrent  les 
princes  était  parti  des   docteurs;  en  France,  il   a  fallu 
trente  ans  pour  que  cette  cause  revêtît  le  caractère  d'un 
complot  des  nobles  contre  le  roi.  En  y  mêlant  leurs  inté- 
rêts, on  ne  voit  pas  même  que  les  princes  d'Allemagne 
y  aient  épargné  la  dévotion.  Frédéric  le  Sage,  Philippe 
le  Magnanime,   étaient   des    princes    dévots,    et    même 
superstitieux.  Le  pauvre  roi  de  Navarre  Antoine,  menant 
après  soi,  aux  yeux  de  la  cour  de  Fontainebleau,  son 
fameux  ministre  David,  donne  une  idée  toute  différente 
de  celle  d'une  passion  politique  masquée. 


256  LA    REVENDICATION    DES    SECTES 

D'autre  part,  pourquoi  marchander  aux  catholiques 
l'honneur  des  sentiments  qui  les  animaient?  Devant  l'of- 
fensive des  protestants,  leur  colère  était  légitime.  Ils 
défendaient  contre  eux  des  croyances  séculaires,  trou- 
blées sous  le  plus  hypocrite  des  prétextes  :  la  réforme  des 
mœurs  par  le  relâchement  des  lois,  la  réforme  de  la  dis- 
cipline par  la  révolte  ;  ils  défendaient  le  roi  et  la  France, 
bouleversée  dans  ses  fondements  par  de  détestables  éva- 
dés deTÉglise,  soutenus  de  l'applaudissement  de  quelques 
femmes  curieuses  et  de  quelques  cuistres  présomptueux. 
Nous  avons  vu  de  nos  jours,  dans  les  querelles  soulevées 
par  Taffaire  Dreyfus,  ce  que  produit  cette  alliance.  Quel 
zèle  plus  louable  que  celui  de  la  combattre  ?  A  ce  zèle, 
quand  le  parti  eut  perdu  toute  mesure,  se  joignit,  il  est 
vrai,  l'esprit  de  représailles.  Mais  les  représailles  sont 
légitimes  à  la  guerre,  et  on  ne  distingue  pas  en  quoi  l'es- 
prit de  représailles,  distinct  des  motifs  de  religion,  en 
pourrait  déshonorer  la  cause.  Cette  guerre  permise  et 
nécessaire,  pouvait-elle  exister  sans  cela?  C'est  un  abus 
de  nous  présenter  ici  une  espèce  de  balance  égale  entre 
les  excès  des  deux  partis.  L'un  de  ces  partis  était  la 
France.  Avec  la  vérité  religieuse,  il  avait  le  droit  histo- 
rique ;  j'ajoute,  il  comptait  dans  ses  rangs,  parmi  ses 
capitaines,  quelques-uns  des  plus  nobles  caractères  qu'on 
ait  vus. 

Je  n'assure  pas  que  la  Réforme  n'ait  pas  eu  dans  ses 
partisans  quelques  semblables  caractères,  ni  que  ses 
adversaires  n'ont  pas  commis  d'excès.  Ce  point  n'im- 
porte pas  ici.  Le  véritable  excès,  c'est  la  cause  même 
des  Réformés,  et  les  grands  caractères  n'ont  de  prix 
pour  un  Français  que  dans  les  rangs  des  catholiques  tjui 
participèrent  à  cette  guerre. 

De  bonne  heure  les  huguenots  apparurent  comme  des 
conjurés  contre  l'État,  comme  des  ennemis  publics.    La 


II.    LES    PROTESTANTS  257 

dissidence  religieuse  eût  suffi  à  leur  donner  ce  caractère  ; 
ce  que  j'ai  dit  des  Albigeois  s'applique  à  eux.  Toute  la 
différence  est  qu'en  un  temps  où  plus  d'Etats  se  parta- 
geaient l'Europe  et  où  moins  d'unité  régnait  en  chacun 
d'eux,  les  Albigeois  devaient  davantage  paraître  comme 
des  ennemis  de  la  Chrétienté  ;  dans  la  France  de  Fran- 
çois l",  c'est  un  danger  proprement  national  que  repré- 
sentent les  huguenots. 

Ils  le  représentent  en  principe  ;  ils  le  firent  sentir  dans 
les  effets.  Il  ne  fallut  pas  beaucoup  d'actes  de  leur  part 
pour  que  le  peuple  connût  que,  chez  ces  novateurs,  l'in- 
térêt de  secte  primait  tout  autre  intérêt.  Dans  l'embar- 
ras d'en  rapporter  le  détail  et  pour  l'avantage  du  rac- 
courci qui  convient  à  cette  étude,  je  m'en  tiendrai  à  deux 
faits  principaux.  Ces  faits  ne  survinrent  qu'assez  avant 
dans  le  siècle,  après  qu'une  longue  suite  d'événements 
en  eut  préparé  l'affreux  éclat. 

Sous  François  l*%les  lettrés  et  une  partie  de  la  noblesse 
avaient  donné  dans  la  Réforme.  Le  roi  en  sentait  le  dan- 
ger ;  mais  les  pratiques  habiles  du  parti  paralysaient  sa 
résistance  par  mille  liens  jetés  autour  de  lui.  D'autre 
part,  l'alliance  inévitable  avec  les  Réformés  d'Allemagne 
contre  la  puissance  de  Charles -Quint  ajoutait  à  ces 
embarras.  Une  demi-tolérance  s'ensuivait  pour  la  secte, 
qu'on  ne  croyait  pas  si  dangereuse  alors.  Cet  avantage 
l'enhardit  :  les  Réformés  commencèrent  à  s'adonner  à  ces 
violences,  dont  le  pillage  des  églises  était  la  plus  sensi- 
ble. Ces  attentats  demeuraient  anonymes  ;  des  hommes 
obscurs  les  renouvelaient  dans  le  secret  ;  on  en  saisit 
plusieurs,  qu'on  condamna  à  mort.  Par  l'organe  de  ses 
chefs  reconnus,  le  parti,  qui  sentait  sa  faiblesse,  multi- 
pliait les  déclarations  d'obéissance.  François  1"  était 
redouté  ;  la  crainte  qu'inspirait  la  monarchie  se  conserva 

DiMiER.  Préjugés  17 


258  LA    REVENDICATION    DES    SECTES 

SOUS  son  successeur,  mais  elle  ne  devait  pas  passer  le 
règne  de  Henri  II. 

Alors  des  rois  enfants  et  le  royaume  en  régence  allu- 
mèrent des  espoirs  soudains.  Se  faire  admettre  et  vivre 
en  paix  sous  un  régime  de  liberté,  n'était  nullement  ce 
que  les  protestants  demandaient.  Ce  rêve  idyllique  est 
le  fait  des  modernes  ;  ils  s'accorde  aux  idées  modernes 
de  la  liberté  de  conscience  ;  eux  ne  voulaient  point  cette 
liberté  :  leur  vraie  pensée,  conforme  à  celle  du  temps, 
ne  tendait  qu'à  s'emparer  de  la  France  et  à  imposer  la 
Réforme.  Les  circonstances  semblaient  propices  ;  ils  ten- 
tèrent Je  coup  de  main  d'Amboise. 

Cette  célèbre  conjuration,  par  où  s'ouvre  l'histoire  des 
guerres  civiles  en  France,  constitue  aux  yeux  de  l'histoire 
impartiale  la  provocation  la  plus  éclatante,  l'attentat  le 
plus  audacieux  qu'on  ait  vu.  Ils  s'agissait,  pour  les  chefs 
réformés,  de  se  saisir  de  la  personne  du  roi,  et,  le  tenant 
entre  leurs  mains,  de  disposer  sous  son  nom  du  royaume. 
Ils  coloraient  cette  impudence  du  prétexte  de  soustraire 
la  couronne  à  l'influence  des  Guises,  le  fait  avéré  de  cette 
influence  ôtant,  selon  eux,  le  devoir  d'obéir  ;  celle  du 
prince  de  Condé,  qu'ils  voulaient  établir,  et  dont  la  reli- 
gion différait  de  celle  du  roi  et  de  ses  sujets,  devait  avoir 
pour  effet  de  rétablir  ce  devoir.  La  Renaudie,  fameux 
par  ce  coup,  tenta  l'enlèvement,  qui  échoua.  Les  conju- 
rés furent  pris  :  ce  qu'on  osa  arrêter  fut  livré  au  supplice. 

Qu'on  se  figure  l'indignation,  la  colère,  l'ardeur  de 
représailles  qui  s'éleva  par  tout  le  royaume  à  la  nouvelle 
du  risque  couru  et  du  coup  d'insolente  audace  qui  venait 
d'y  exposer  le  pays.  La  secte  était  haïe  ;  on  ne  la  redoutait 
que  peu,  à  cause  de  la  place  médiocre  qu'elle  tenait  en 
France;  du  jour  au  lendemain  on  apprenait  qu'elle  avait 
failli  s'établir  et  dominer  tous  les  sujets  du  roi.  Ce  ris- 
que parut  aussi  exorbitant  qu'affreux.  Pour  le  comprendre, 


II.    LES    PROTESTANTS  259 

il  faut  imaginer,  dans  le  xviii*  siècle,  avant  la  moin- 
dre annonce  de  troubles,  au  milieu  de  la  paix  publi- 
que, les  loges  maçonniques  s'emparant  de  Louis  XVI 
(s'il  eût  été  mineur)  et  consommant  la  Révolution  par  un 
coup  d'Etat.  Qu'on  imagine  ce  qu^'eût  été  l'opinion  à  la 
nouvelle  d'un  pareil  coup  manqué  ;  tel  fut  à  peu  près 
l'effet  produit  par  la  conjuration  d'Amboise. 

Les  Réformés  alléguaient  le  supplice  d'Anne  Dubourg, 
qu'il  s'agissait  pour  eux  de  venger.  Pour  venger  un  reli- 
gionnaire  coupable,  ils  s'en  prenaient  à  tout  TEtat.  ^lais 
cette  vengeance  plus  générale  n'empêchait  pas  les  parti- 
culières ;  au  président  Minard,  qui  le  jugeait,  Anne 
Dubourg  prédit  sa  mort  prochaine.  «  Il  est  aisé  de  pro- 
phétiser, dit  Bossuet,  quand  on  a  de  tels  anges  pour  exé- 
cuteurs. »  Le  président  Minard  fut  assassiné  le  jour 
même.  Dès  ce  moment  on  comprend  que  les  protestants 
français  se  soient  trouvés  au  ban  de  la  nation. 

Je  viens  maintenant  au  second  fait,  qui,  dans  la  poli- 
tique générale  du  parti,  joue  le  rôle  de  Vaction  directe 
dans  la  propagande  anarchiste. 

Il  faut  savoir  ce  qu'étaient  les  Guises,  la  situation  que 
leur  composait,  aux  yeux  du  peuple  comme  des  grands, 
le  double  éclat  d'une  fortune  prodigieuse  et  de  vertus 
incontestées.  Qu'on  ajoute  le  prestige  de  la  retraite  que 
menait  dans  Joinville  la  vieille  Antoinette  de  Bourbon 
leur  mère,  formant  ses  filles  d  honneur  à  la  modestie  et 
à  la  piété;  le  grand  esprit,  les  talents,  la  magnificence 
du  cardinal  de  Lorraine  ;  le  renom  de  bravoure  et  de 
grand  caractère  de  celui  qu'on  appela  M.  de  Guise  le 
Grand  :  on  pourra  alors  prendre  l'idée  des  échos  qu'éveilla 
la  nouvelle  de  son  assassinat  dans  toute  la  France. 
C'était,  en  même  temps  que  la  mort  d'un  héros,  une 
insulte  à  la  France  catholique,  qu'il  personnifiait  dans 
l'effacement  de  la  cour,  et  une  menace  pour  Tordre  public. 


260  LA    REVENDICATION    DES    SECTES 

Personne  n'eut  de  doute  sur  la  part  qu  y  avaient  prise 
les  chefs  huguenots;  tout  le  parti  en  porta  la  haine.  Ils 
alléguaient  le  massacre  de  Vassj,  où  il  est  vrai  que  les 
hommes  du  duc  de  Guise  avaient  eu  part,  mais  dont  lui- 
même  ne  fut  pas  cause.  Puis,  quelle  comparaison  pou- 
vait-on faire  d'une  échauffourée  de  guerre  civile  et  de  ce 
détestable  attentat? 

Mais  tous  ces  Réformés  haïssaient  le  duc  de  Guise.  Ils 
professaient  à  son  égard  le  sentiment  que  les  hommes  de 
désordre  et  d'émeute  ont  de  tout  temps  porté  à  ceux 
qu'ils  craignent.  Bossuet  a  relevé  les  aveux  enveloppés 
de  la  complicité  de  tous  ces  gens.  Il  est  plaisant  de  voir 
Théodore  de  Bèze,  la  gloire  la  plus  pure  du  parti,  au  pre- 
mier rang  des  confidences  que  les  chefs  du  parti  avaient 
reçues  du  crime  qu'on  méditait. 

Ce  ministre,  ministre  du  saint  Evangile,  avouait 
«  avoir  infinies  fois  désiré  et  prié  Dieu,  ou  qu'il  changeât 
le  cœur  du  duc  de  Guise,  ce  que  toutefois  il  lïa  jamais 
pu  espérer^  ou  qu'il  en  délivrât  le  royaume  :  de  quoi  il 
appelle  à  témoin  tous  ceux  qui  ont  ouï  ses  prédications 
et  ses  prières  ^  ». 

II  ajoute  qu"  «  il  ne  nommait  pas  ce  seigneur  de  Guise 
en  public  ».  Cela  n'était  pas  nécessaire  en  effet.  Après 
de  pareils  encouragements,  venus  d'un  tel  lieu,  il  ne  faut 
pas  s'étonner  si  Poltrot  fit  le  projet  de  tuer  cet  ennemi 
de  la  religion,  s'il  se  sentit,  dit  Bèze,  «  ému  d'un  secret 
mouvement  »,  c'est-à-dire  d'une  secrète  inspiration.  En- 
tendez que  cette  inspiration  vient  de  Dieu.  Rien,  en  effet, 
ne  tient  plus  du  caractère  de  dévote  entreprise  que  le 
récit  que  donne  Bèze  de  cet  assassinat. 

Près  d'exécuter  ce  dessein,  «  il  priait  Dieu,  dit  ce  doc- 
teur ",  très  ardemment  qu'il  lui  fît  la  grâce  de  lui  chan- 

1.  Bossuet,  ouv.  cit.,  liv.  X,  chap.  54. 

2.  Même  ouv.,  pass.  cit. 


II.    LES    PROTESTANTS  261 


ger  son  vouloir,  si  ce  qu'il  voulait  faire  lui  était  désa- 
gréable ;  ou  bien  qu'il  lui  donnât  constance  et  assez  de 
force  pour  tuer  ce  tyran,  et  par  ce  moyen  délivrer 
Orléans  de  destruction,  et  tout  le  royaume  de  si  malheu- 
reuse tyrannie  ». 

Voilà  les  pensées  qu'agitait  cet  assassin.  Voilà  l'usage 
qu'il  fait  de  Dieu  et  de  la  piété  ;  voilà  ce  qu'approuve 
toute  la  secte,  par  Torgane  du  plus  vénéré  et  du  plus 
illustre  de  ses  docteurs. 

Après  Bèze,  Coligny  :  autre  renom  de  pureté.  On  verra 
au  livre  P'de  Bossuet  sa  conduite,  et  comment  il  approuva 
le  crime,  en  évitant  d'en  encourir  la  honte  devant  l'opi- 
nion. Après  la  conjuration  d'Ambroise,  crime  d'Etat, 
après  cet  assassinat,  action  de  brigand,  tout  devait 
paraître  permis  contre  le  parti  huguenot;  tout  devait 
sembler  bon,  pourvu  qu'on  en  purgeât  le  pays. 

La  justification  de  la  Saint-Barthélémy  n'a  rien  à 
demander  au  genre  de  plaidoyer  qu'inspirent  les  mas- 
sacres de  Septembre  aux  avocats  de  la  Révolution.  Ceux- 
ci  nous  représentent  ces  massacres  comme  des  faits 
excentriques  et  miraculeux  qui,  suspendant  les  lois  ordi- 
naires de  Thistoire,  commandent  à  celle-ci  un  silence 
effaré  ou  des  divagations  d'illuminé.  Nous  ne  parlerons 
pas  ainsi  de  la  Saint-Barthélémy.  En  effet,  quelle  que 
soit  la  violence  de  cet  événement,  il  faut  y  tenir  compte 
de  quatre  choses  :  qu'il  eut  lieu  sur  l'ordre  du  roi,  en 
sorte  qu'il  est  naturel  d'y  rechercher  la  défense  de  la 
monarchie  ;  qu'il  fut  obéi  avec  empressement  par  les 
foules,  qu'ainsi  on  ne  peut  méconnaître  que  cet  acte  était 
conforme  à  l'opinion;  que  la  cour  ne  s'y  résolut  qu'après 
de  longues  hésitations,  preuve  que  ceux  qui  l'ordonnèrent 
n'étaient  pas  étrangers  aux  sentiments  de  l'humanité  ; 
qu'enfin,  adouci  en  je  ne  sais  combien  de  cas  sur  tous 
les  points  du  territoire  par  le  secours  que  des  catholiques 


262  LA    REVENDICATION    DES    SECTES 

portèrent  aux  huguenots  poursuivis,  il  est  certain  que 
ces  sentiments  ne  manquaient  pas  plus  au  peuple  qu'au 
roi.  Chez  un  historien  véridique,  la  Saint-Barthélémy  ne 
saurait  donc  compter  ni  pour  un  effet  spontané  de  la 
sauvagerie  des  multitudes,  ni  pour  un  acte  de  froide 
cruauté  du  pouvoir,  ni  pour  une  pratique  de  cour  hon- 
nie de  la  nation  entière  et  en  horreur  au  genre  humain. 
Ajoutez  qu'au  fort  des  guerres  civiles  où  cet  événement 
prend  place,  entre  deux  des  batailles  sanglantes  dont 
elles  désolaient  le  royaume,  la  mort  de  tant  de  gens  à  la 
fois,  dont  le  plus  grand  nombre  portaient  les  armes,  ne 
saurait  causer  le  surcroît  d'horreur  dont  on  éblouit  les 
ignorants. 

La  situation  de  la  couronne  avait  de  bonne  heure  vu 
croître  ses  difficultés.  Les  Guises,  dont  la  cause  s'était 
identifiée  un  temps  avec  celle  du  roi  et  de  la  nation,  se 
formèrent  bientôt  en  parti.  En  se  défendant  contre  les 
protestants,  il  fallut  que  le  roi  leur  tînt  tête.  On  sait 
quelles  ambitions  déclara  le  Balafré,  devenu  chef  de  la 
maison.  Du  temps  du  duc  François  déjà  couraient  les 
généalogies  qui,  faisant  descendre  ces  princes  de  Gharle- 
magne,  les  mettaient  sur  le  chemin  du  trône.  Dès  le 
mariage  du  même  duc,  en  1549,  on  les  voit  affecter  le 
nom  et  les  armes  de  la  maison  d'Anjou,  dont  ils  descen- 
daient par  Yolande,  fille  du  roi  René.  Ce  nom  les  intro- 
duisait dans  la  maison  de  France.  C'est  pour  le  leur  ôter 
que  Catherine  en  fit  Tapanage  de  son  fils  Henri,  depuis 
Henri  HL  On  attribuait  à  François  1"  la  prévoyance  de 
ces  intrigues,  témoin  le  quatrain  suivant  : 

Le  feu  roi  devina  ce  point, 
Que  ceux  de  la  maison  de  Guise 
Mettraient  ses  enfants  en  pourpoint 
Et  son  pauvre  peuple  en  chemise. 


II.    LES    PROTESTANTS  203 

C'est  en  1550  déjà  que  Ronsard,  s'adressant  au  car- 
dinal de  Lorraine,  disait  : 

Et  ne  veuille  point  apprendre 
A  te  faire  un  nouveau  Dieu. 

En  face  d'ambitions  déclarées,  qui  ne  visaient  à  rien 
moins  qu'à  supplanter  son  fils,  la  reine  mère  eut  à  re- 
douter que  trop  d'offensive  contre  les  protestants  ne  la 
rendît  prisonnière  des  Guises.  Ce  fut  la  raison  politique 
des  avantages  que  les  religionnaires  reçurent  d'elle  à  plu- 
sieurs reprises.  L'édit  de  janvier  1562,  la  paix  d'Am- 
boise  ensuite,  puis  celle  de  Lonjumeau,  enfin  celle  de 
Saint-Germain  en  1570,  eurent  pour  effet  de  les  fortifier 
sans  mesure.  Cette  dernière  accordait  l'amnistie,  le  culte 
dans  deux  villes  par  province,  l'accession  à  toutes  les 
charges  de  l'Etat,  le  droit  de  récusation  des  juges,  la 
restitution  de  tous  les  biens,  enfin  quatre  places  de  sû- 
reté :  la  Charité,  Cognac,  Montauban,  la  Rochelle. 

Ne  perdons  pas  notre  temps  à  plaindre  la  politique 
qui  conduisait  à  cela,  s'il  est  sûr  (comme  on  n'en  peut 
douter)  que  les  conjonctures  n'en  souffraient  pas  de  meil- 
leure. Catherine  de  Médicis  ne  pouvait  espérer  de  pren- 
dre la  tête  des  catholiques  ;  le  long  crédit  qu'y  avait  la 
famille  rivale  l'en  écartait  absolument.  Par  l'effet  du 
malheur  des  temps,  les  forces  que  la  haine  de  l'ennemi 
public  avait  rassemblées  de  ce  côté  risquaient  de  perdre 
le  trône  et  la  France.  Ces  oscillations  des  intérêts  n'ont 
rien  dont  un  historien  s'étonne  ;  ce  qui  rend  exception- 
nelles celles-ci,  c'est  que  la  monarchie  fut  obligée  de  les 
suivre,  sans  pouvoir  d'abord  s'en  rendre  la  maîtresse, 
tant  était  grand  l'excès  de  puissance  des  partis.  Il  fallut 
un  temps  que  la  monarchie  se  fît  parti  elle-même  et  sau- 
vât à  ce  prix  l'avenir. 


1 


264  LA    REVENDICATION    DES   SECTES 

L'événement  de  la  Saint-Barthélémy  est  le  résultat 
de  cette  nécessité.  La  monarchie,  dans  cette  circonstance, 
emprunte  pour  régner  l'arme  des  partis.  Mise  au  point, 
par  l'effet  de  la  paix  de  Saint-Germain,  de  tout  redouter 
des  protestants,  qui  croyaient  à  peine  à  tant  de  fortune, 
Catherine  n'avait  de  moyen  de  s'en  affranchir  qu'un 
coup  de  force.  Les  armes  ordinaires  des  princes  ne  suffi- 
saient pas  à  ses  besoins.  Tout  le  scandale  de  l'événement 
tient  dans  le  caractère  mêlé  de  cette  situation.  Car  on  ne 
saurait  refuser  au  roi  le  droit  de  châtier  des  rebelles  ;  la 
manière  dont  cela  fut  fait  ici  fait  seule  l'énormité  du 
cas.  L'exécution  en  masse  et  sans  distinction  d'un  si 
grand  nombre  d'hommes  et  de  tout  un  parti  accuse  d'af- 
freux temps  de  trouble  et  de  révolution  ;  seulement  il 
ne  dépendait  de  personne  de  faire  face  à  ces  temps  sans 
une  action  de  ce  genre.  Ce  que  la  politique  y  voit  de 
maux  n'avait  d'auteur  que  les  circonstances  ;  il  n'avait 
de  cause  et  d'auteur  véritable,  si  l'on  remonte  aux  ori- 
gines, que  la  rébellion  même  des  protestants. 

L'opinion  n'y  fut  pas  trompée.  Malgré  tout  ce  qui,  à 
la  cour,  dans  l'Eglise  et  dans  tous  les  rangs  de  la  nation, 
s'effrayait  de  tant  de  sang  versé,  cette  répression  fut 
approuvée.  La  France  y  vit  un  juste  retour  des  choses, 
et  le  châtiment  exemplaire  d'un  crime  public  sans  pré- 
cédent. 

J'ajoute  que  le  résultat  qu'on  recherchait  fut  atteint. 
Le  parti  de  la  Réforme  ne  s'en  releva  jamais.  Ainsi  ce 
que  tout  Français  doit  à  la  défaite  de  ce  parti,  tout  le 
bienfait  que  chacun  de  nous  en  retire,  tient  à  la  Saint- 
Barthélémy.  Ce  bienfait  est  inestimable. 

Pour  mieux  l'apprécier,  un  retour  sur  la  nature  du 
protestantisme  est  nécessaire. 

Quant  à  la  matière  théologique,  elle  est  tout  entière 


II.    LES    PROTESTANTS  265 


dans  Bossuet.  Je  ne  Tanaljserai  point  ici,  mais  j'en 
redirai  quelques  caractères  extérieurs.  L^'ignorance  cou- 
rante touchant  ces  matières  fait  qu'on  ne  soupçonne  pas 
seulement  le  ton  amer  des  controverses  qui  mirent  la 
Réforme  dans  le  monde.  Le  vrai  personnage  de  Luther 
n'est  pas  connu  de  ses  sectateurs. 

Il  faut  voir  Timpudence  inouïe  avec  laquelle  discourait 
ce  docteur,  et  quel  air  de  révolution  était  porté  par  lui 
jusque  dans  ces  exercices  '  ; 

Un  âne  sait  qu'il  est  âne,  une  pierre  sait  qu'elle  est  pierre, 
et  ces  ânes  de  papelins  ne  savent  pas  qu'ils  sont  des  ânes.  . 

Le  pape  ne  peut  pas  me  tenir  pour  un  âne,  il  sait  bien  que 
par  la  bonté  de  Dieu  et  par  sa  grâce  particulière  je  suis  plus 
savant  dans  les  Ecritures  que  lui  et  tous  ses  ânes... 

Si  j'étais  le  maître  de  lEmpire,  je  ferais  un  paquet  du 
pape  et  des  cardinaux  pour  les  jeter  ensemble  dans  ce  petit 
fossé  de  la  mer  de  Toscane.  Ce  bain  les  guérirait,  j'y  engage 
ma  parole  et  j'en  donne  Jésus-Christ  pour  caution... 

Le  pape  est  si  plein  de  diables,  qu'il  en  crache,  qu'il  en 
mouche,  qu'il  en... 

La  suite  des  derniers  mots  ne  se  laisse  pas  transcrire. 
C'est  ainsi  que  Luther  parlait  du  pape  et  de  TEglise. 

On  n'évite  pas,  en  lisant  cela,  d'admirer  la  profondeur 
d'erreur  de  nos  conservateurs  français,  dédaignant 
(comme  ils  disent)  l'insulte  de  l'adversaire  et  croyant  de 
bonne  foi  que  la  grossièreté  des  termes  fait  tort  à  celui 
qui  l'emploie,  condamne  du  moins  les  révolutionnaires 
à  la  réprobation  publique.  A  des  hommes  qui  se  croient 
si  sages,  il  ne  faut  que  représenter  ces  faits  :  un  tiers 
de  l'Europe  devenu  protestant  ;  la  religion  nouvelle  par- 

1.  Chez  Bossuet,  Histoire  des  Variations,  liv.  I",  chap.  33. 


266  LA    REVENDICATION    DES    SECTES 

venant  à  se  donner  un  air  respectable  ;  ses  ministres,  ses 
rites,  ses  consistoires,  ses  missions,  lui  composant  une 
figure  dans  le  monde  ;  le  nom  de  ses  fondateurs  élevé  en 
un  degré  de  vénération  extrême,  les  bulles  de  Luther 
gravées  en  bronze  sur  les  portes  de  Wittenberg,  sa 
statue  dressée  sur  une  place  de  Dresde,  en  face  de 
l'église  catholique  de  la  Cour  :  tant  et  de  si  grands 
effets,  auxquels  ne  manque  pas  même  le  pieux  respect 
des  foules  unies  dans  la  prière  ;  et  à  la  base  de  tout 
cela,  les  sales,  les  dégoûtantes  injures  qu'on  vient  de 
lire.  N'est-ce  pas  de  quoi  entretenir  nos  dédains,  et 
nous  assurer  de  la  supériorité  que  donne  en  politique  le 
ton  d'homme  bien  élevé  ? 

Le  pape,  dit  encore  Luther,  est  un  loup  possédé  du  malin 
■«sprit.  11  faut  s'assembler  de  tous  les  villages  et  de  tous  les 
bourgs  contre  lui.  11  ne  faut  attendre  ni  la  sentence  du  juge, 
ni  rautorité  du  Concile  ;  n'importe  que  les  rois  et  les  Césars 
fassent  la  guerre  pour  lui,  celui  qui  fait  la  guerre  sous  un 
voleur  la  fait  à  son  dam  K 

Pour  achever  l'odieux  du  personnage,  il  faudrait 
joindre  tous  les  passages  où  le  plus  plat  et  le  plus  gros- 
sier orgueil  de  sa  personne  et  de  ses  talents  déborde  ; 
montrer  les  traits  de  cette  arrogance  qui  le  faisait  se  don- 
ner pour  titre  à  lui-même  et  de  sa  propre  investiture,  celui 
d'Ecclésiaste  de  Wittenberg,  assurant  que  «  très  certai- 
nement Jésus-Christ  le  nommait  ainsi  et  le  tenait  pour 
Ecclésiaste  »  *. 

Tous  les  docteurs  de  la  Réforme  ont  jeté  quelques 
éclats  de  cette  vanité  bouffonne  ;  Calvin,  second  en 
importance,  égale  Luther  à  cet  égard. 


1.  Bossuet,  ouv  cit.,  liv.  I",  chap.  25. 

2.  Bossuet,  liv.  cit.,  chap.  27. 


II.    LES    PROTEST A^'TS  267 

Toute  la  France,  écrit  ce  réformateur,  connaît  ma  foi 
irréprochable,  mon  intégrité,  ma  patience,  ma  vigilance,  ma 
modération  et  mes  travaux  assidus  pour  le  service  de 
l'Église  '. 

Ailleurs  il  vante  «  sa  frugalité,  ses  continuels  travaux, 
sa  confiance  dans  les  périls,  sa  vigilance  à  faire  sa  charge, 
son  application  infinie  à  étendre  le  règne  de  Jésus- 
Christ,  son  intégrité  à  défendre  la  doctrine  de  piété,  et 
la  sérieuse  occupation  de  toute  sa  vie  dans  la  médita- 
tion des  choses  célestes  »  \ 

Et  là-dessus,  l'ouvrage  étant  de  polémique  : 

M'entends-tu,  chien  ?  m'entends-tu  bien,  frénétique  ? 
m'entends-tu  bien,  grosse  bête  ^  ? 

Enfin  il  ajoute  qu'il  est  bien  aise  ^  que  les  injures 
dont  on  l'accable  demeurent  sans  réponse  ». 

Au  surplus  je  concède  que  ce  ton  d'injure  ne  tient  pas 
uniquement  aux  passions  de  ces  docteurs.  Il  était  dans 
les  mœurs  du  temps  ;  les  théologiens  se  le  permettaient. 
Mais  enfin  le  commun  de  ceux-ci  ne  se  donnait  pas  mis- 
sion de  réformer  TEglise,  et  le  moins  qu^on  pût  attendre 
d'hommes  qui  représentaient  le  succès  de  leur  parole 
comme  un  miracle  de  Dieu  aurait  été  qu'ils  la  respec- 
tassent. 

Par  le  ton  des  prêcheurs,  qu'on  juge  celui  des  fidèles. 
«  Je  les  voyais  sortir,  dit  Erasme,  de  leur  prêche  avec 
un  air  farouche  et  des  regards  menaçants,  comme  gens 
qui  venaient  d'ouïr  des  invectives  sanglantes  et  des  dis- 


1.  Même  ouv.,  liv.  IX,  chap.  78. 

2.  Même  pass. 

3.  Même  liv.,  chap.  82. 


268  LA    REVENDICATION    DES    SECTES 


cours  séditieux.  »  Bossuet  ajoute  :  «  Aussi  voyait-on  ce 
peuple  évangélique  toujours  prêt  à  prendre  les  armes  et 
aussi  propre  à  combattre  qu^à  discuter  *.  » 

Comme  il  arrive,  un  grand  désordre  des  mœurs 
accompagnait  ces  grands  écarts.  Ne  cessons  pas  de  re- 
dire que  l'affectation  du  zèle,  cause  de  la  violence  des 
invectives,  n'est  pas  moins  source  de  relâchement.  Dans 
un  si  court  espace  je  ne  saurais  faire  le  compte  de  ce 
que  la  Réforme  nous  présente  en  ce  genre  ;  aussi  bien, 
des  traits  particuliers  en  pareille  matière  servent  peu. 
Ce  qui  est  de  conséquence,  ce  qu'il  importe  d'extraire, 
c'est  la  fameuse  histoire  de  la  bigamie  de  Philippe  le 
Magnanime,  landgrave  de  Hesse,  grand  protecteur  de 
Luther. 

Cette  bigamie  fut  formellement  approuvée  de  Luther 
et  des  autres  docteurs  du  parti,  non  pas  en  paroles  seu- 
lement, mais  par  un  acte  écrit  et  motivé,  revêtu  de  leurs 
signatures,  que  le  prince  exigea,  craignant  (ainsi  qu'il 
s'en  explique)  d'aller  en  enfer  faute  de  cela.  En  posses- 
sion d'une  femme  légitime,  il  en  désirait  une  seconde,  et 
prétendit  que  sa  religion  lui  permît  de  l'avoir  en  ma- 
riage. Emancipée  du  pape  de  Rome,  TÉglise  de  Witten- 
berg  ne  l'était  pas  des  princes  d'Allemagne  ;  il  fallut  en 
passer  par  où  celui-là  voulait. 

Lorsque  je  m'expose,  écrit-il  à  Bucer  dans  l'Instruction 
qui  détermina  les  docteurs,  lorsque  je  m'expose,  dit  le 
landj^rave,  à  la  guerre  pour  la  cause  de  l'Évangile,  je  pense 
que  j'irais  au  diable,  si  j'étais  tué  par  quelque  coup  d'épée 
ou  de  mousquet.  Je  vois  qu'avec  la  femme  que  j'ai,  ni  je  ne 
puis,  ni  je  ne  veux  changer  de  vie,  dont  je  prends  Dieu  à 
témoin  :  de  sorte  que  je  ne  trouve  aucun  moyen  d'en  sortir 
que  par  les  remèdes  que  Dieu  a  permis  à  l'ancien  peuple, 
c'est-à-dire  la  polygamie. 

1.  Ouv.  cit.,  liv.  !•%  chap.  34. 


II.    LES    PROTESTANTS  200 

Je  recommande  la  dernière  réflexion,  et  cet  effet  im- 
prévu de  la  lecture  de  l'Ancien  Testament,  recommandée 
par  Luther,  sur  la  réforme  des  mœurs. 

C'est  pourquoi,  continue  ce  protestant  fidèle,  je  demande 
à  Luther,  à  Mélanchthon  et  à  Bucer  même,  qu'ils  me  donnent 
témoignag-e  que  je  la  puis  embrasser. 

A  l'autorité  des  Saints  Livres,  jugeant  que  d'autres 
moyens  de  persuasion  ne  seraient  pas  joints  sans  avan- 
tage, il  ajoute  : 

Qu'ils  m'accordent  donc  au  nom  de  Dieu  ce  que  je  leur 
demande,  afin  que  je  puisse  plus  gaiement  vivre  et  mourir 
pour  la  cause  de  l'Évangile  et  en  entreprendre  plus  volon- 
tiers la  défense,  et  je  ferai  de  mon  côté  tout  ce  qu'ils  m'or- 
donneront selon  la  raison,  soit  qu'ils  me  demandent  le  bien 
des  monastères  ou  d'autres  choses  semblables  ^ 

L'honnêteté  de  tout  cela  n'est-elle  pas  admirable  1 
Notez  que  cela  se  passe  au  nom  de  TÉvangile,  de  réfor- 
mateurs à  réformés,  et  dans  les  rangs  les  plus  illustres 
d'une  secte  qui  brisait  avec  Rome  dans  le  pur  intérêt  de 
la  doctrine  et  des  mœurs. 

Luther  consentit.  Il  accorda  le  papier,  dont  la  forme 
n'est  pas  moins  remarquable  que  le  fond  : 

Nous  avons  appris  de  Bucer  et  lu  dans  l'Instruction  que 
Votre  Altesse  lui  a  donnée  les  peines  d'esprit  et  les  inquié- 
tudes de  conscience  où  Elle  est  présentement;  et  quoiqu'il 
nous  ait  paru  très  difficile  de  répondre  sitôt  aux  doutes  qu'EUe 
propose,  nous  n'avons  pas  voulu  laisser  partir  sans  réponse 
le  même  Bucer,  qui  était  pressé  de  retourner  vers  Votre 
Altesse. 

1.  Bossuet,  ouv.  cité,  liv.   VI,  chap.   3  et  4. 


270  LA    REVENDICATION    DES    SECTES 


La  mise  en  demeure,  en  effet,  ne  souffrait  pas  plus  de 
retard  que  d^excuse. 

Votre  Altesse,  continue  ce  document,  n'ignore  pas  com- 
bien notre  Église,  pauvre,  misérable,  petite  et  abandonnée,  a 
besoin  de  princes  régents  vertueux  qui  la  protègent  ;  et  nous 
ne  doutons  point  que  Dieu  ne  lui  en  laisse  toujours  quelques- 
uns,  quoiqu'il  menace  de  temps  en  temps  de  l'en  priver  et 
qu'il  la  mette  à  l'épreuve  par  de  différentes  tentations. 

La  tentation  de  résister  au  landgrave  et  de  lui  inter- 
dire la  bigamie  était  heureusement  conjurée.  Les  docteurs 
déjouaient  cette  embûche  du  malin.  La  suite  comporte 
en  premier  lieu  des  considérations  de  grande  dévotion 
et  toutes  les  réserves  de  principe  possibles,  puis  des 
exhortations  morales  où  il  est  dit  que  «  la  peine  du 
déluge  est  attribuée  aux  adultères  »  ;  enfin  des  plaintes 
contre  le  siècle,  dépourvu  (à  ce  que  disent  ces  docteurs) 
de  toute  indulgence  envers  les  ministre  du  saint  Évan- 
gile :  «  C'est  maintenant  la  coutume  du  siècle  de  rejeter 
sur  les  prédicateurs  de  TEvangile  toute  la  faute  des 
actions  où  ils  ont  eu  tant  soit  peu  de  part,  lorsque  Ton 
y  trouve  à  redire.  »  Là-dessus  et  pour  montrer  combien 
une  telle  apparence  est  injuste,  ils  ajoutent  : 

Mais  enfin{ce  mais  enfin  dit  tout),  si  Votre  Altesse  est  entiè- 
rement résolue  d'épouser  une  seconde  femme,  nous  jugeons 
qu'EUe  doit  le  faire  secrètement,  c'est-à-dire  qu'il  n'y  ait 
que  la  personne  qu'Elle  épousera  et  peu  d'autres  personnes 
fidèles  qui  le  sachent,  en  les  obligeant  au  secret  50ns  ie  sceau 
de  la  confession.  Il  n'y  a  point  ici  à  craindre  de  contradic- 
tion ni  de  scandale  considérable,  car  il  n'est  point  extraor- 
dinaire aux  princes  (menacés  tout  cî  ihcure  pour  ce  fait  du 
déluge)  de  nourrir  des  concubines,  et,  quand  le  menu  peuple 
s'en  scandalisera,  les  plus  éclairés  se  douteront  de  la  vérité  ; 
et  les  personnes  prudentes  aimeront  toujours  mieux  cette 
vie  modérée  que  l'adultère   et  les  autres   actions  brutales. 


II.    LES    PROTESTANTS  271 

L'on  ne  doit  pas  se  soucier  beaucoup  de  ce  qui  s'en  dira 
(admirable  trait  de  tartufe) y  pourvu  que  la  conscience  aille 
bien  *. 

Enfin,  et  terminant  de  si  édifiants  propos,  la  dispense 
et  autorisation  : 

«  Votre  Altesse  a  donc,  dans  cet  écrit,  non  seulement 
y  approbation  de  nous  tous  en  cas  de  nécessité,  etc.  » 
Signé  :  Martin  Luther,  Philippe  Mélanchthon,  Martin 
Bucer,  Antoine  Gorvin,  Adam,  Jean  Leningue,  Juste 
Vintferte,  Denis  Melanther. 

Ce  monument  de  honte,  dont  l'ombre  seulement,  chez 
nous,  ferait  le  sujet  de  tous  les  brocards  et  de  toutes  les 
insultes  des  sectes,  demeure,  tombant  sur  la  Réforme, 
providentiellement  ignoré  de  tout  le  monde.  Longtemps 
il  resta  secret  dans  les  archives  de  la  maison  de  Hesse. 
Enfin  le  prince  Ernest,  qui  se  fit  catholique,  le  révéla  à 
quelques  personnes.  L'électeur  palatin  Charles-Louis  le 
publia  en  1679,  sous  ce  titre  :  Considérations  conscien- 
cieuses sur  le  mariage,  avec  un  Eclaircissement  des 
questions  agitées  jusquà  présent  touchant  r adultère, 
la  séparation  et  la  polygamie.  Après  le  document  obtenu, 
le  mariage  fut  célébré  dans  les  formes. 

Il  y  a  quatre  ans,  l'université  de  Marbourg,  fondation 
de  Philippe  le  Magnanime,  fêtant  un  de  ses  anniversaires, 
mit  au  jour,  sous  forme  de  cartes  postales,  un  portrait 
populaire  de  ce  prince,  avec  un  huitain  à  sa  louange,  qui 
ne  contenait  que  de  pieux  propos.  La  pièce  commençait 
en  ces  termes  : 

Dem  Worte  Gottes  schuf  er  Bahn. 
Il  a  frayé  la  voie  à  la  parole  de  Dieu. 

Tel  est  un  premier  trait  du  culte  qu'on  rend  à  ce 
prince.  Que  ceux  qui  seront  curieux  de  traits  d'un  autre 

J.  Ouv.  cit.,  append,  au  liv.  VI. 


272  LA    REVENDICATION    DES    SECTES 

genre  cherchent  la  vie  du  personnage  au  Dictionnaire  de 
Moréri.  L'article  émane  d'un  protestant.  On  y  verra  en 
fin  de  récit  la  remarquable  excuse  de  sa  grande  intempé- 
rance. Jointe  au  huitain  dévot,  elle  fait  un  bon  exemple 
de  la  manière  dont  la  Réforme  compose  l'apologie  de 
ses  fondateurs. 

J'ai  à  peine  besoin  de  dire  que  tout  ceci  ne  tend  pas 
à  déconsidérer  la  vie  que  les  protestants  en  général 
pratiquent  autour  de  nous.  Sans  doute  la  religion  qu'ils 
pratiquent  est  pour  eux  la  source  du  bien  moral  en  plus 
d'un  genre.  L'ordre  qui  finit  par  s'établir,  avec  la  paix, 
dans  les  Eglises  a  puissamment  servi  ce  résultat.  Mais, 
avant  que  fussent  calmés  les  affreux  éclats  des  débuts 
et  pansées  tant  de  plaies  qu'ils  avaient  faites,  quels  déchi- 
rements, quelles  convulsions! 

Il  est  fort  bien  d'arguer  en  faveur  de  la  Réforme  de  la 
tranquillité  et  des  mœurs  qui  régnent  maintenant  de  ce 
côté,  des  idées  conservatrices  même  dont,  en  Angleterre, 
en  Hollande,  en  Suède  et  dans  quelques  cercles  de  l'Al- 
lemagne, nous  les  voyons  s'accommoder.  Mais  cet  état 
ne  doit  pas  faire  oublier  celui  où  la  secte  jeta  d'abord 
l'Europe. 

En  Allemagne,  la  révolte  des  Paysans,  la  guerre  des 
Anabaptistes,  Jean  de  Leyde  et  la  prise  de  Munster,  sont 
autant  d'événements  sanglants,  dont  le  souvenir  fait  honte 
à  la  Réforme.  Tout  se  termina  par  la  guerre  de  Trente 
ans  et  par  une  ruine  si  profonde  que  le  pays  ne  devait 
pas  s'en  relever  en  deux  siècles.  En  Angleterre,  c'est  le 
règne  d'Henri  VIH,  celui  d'Elisabeth,  le  supplice  de  Ma- 
rie Stuart  ;  dans  les  Pays-Bas,  c'est  l'affreuse  guerre  des 
Gueux.  Tout  cela  compose  un  livre  d'horreur  et  de  sang, 
où,  soit  bourreaux  soit  victimes,  les  protestants  ne 
peuvent  renier  le  rôle  de  cause. 


II.    LES    PROTESTANTS  273 

Mais  ce  qui  est  plus  frappant  encore,  ce  sont  les  effets 
de  la  Réforme  dans  le  siècle  suivant.  On  nous  objecte 
que  le  sort  des  sociétés  ne  saurait  se  modifier  sans  de 
grandes  secousses  et  sans  beaucoup  de  sang  versé.  Mais 
comment  expliquer  que  ces  secousses  se  reproduisent  au 
bout  d'un  siècle  ?  Le  venin  de  Thérésie  travaille  les  pro- 
fondeurs des  Etats  dont  elle  s'est  emparée.  Dans  les  pays 
dont  elle  est  maîtresse,  les  révolutions  recommencent.  En 
Angleterre,  c'est  celle  de  1640  et  le  supplice  de  Char- 
les I"  ;  en  Hollande,  c'est  la  guerre  civile  entre  Maurice 
de  Nassau  et  Barnevelt,  plus  tard  le  massacre  de  Jean 
de  Witt,  son  remplacement  par  le  stathoudérat.  Contes- 
ter que  ces  troubles  eussent  la  religion  pour  cause,  ce 
serait  mentir  à  l'histoire.  L'élévation  de  Gromwell  vient 
du  puritanisme,  et  le  supplice  de  Barnevelt  en  1519  est 
l'effet  du  fameux  synode  de  Dordrecht, 

11  n'y  a  peut-être  pas  de  plus  grande  preuve  du  carac- 
tère profondément  révolutionnaire  de  la  Réforme.  Bos- 
suet  l'a  bien  déduit  dans  son  oraison  funèbre  de  la  reine 
d'Angleterre.  Malherbe  le  sentait  dans  la  chair  de  la 
France  quand  il  écrivait  ces  vers  d'airain  ; 

Par  qui  sont  aujourd'hui  tant  de  villes  désertes, 
Tant  de  grands  bâtiments  en  masures  changés, 
Et  de  tant  de  débris  les  campagnes  couvertes 
Que  par  ces  enragés?... 

Fais  choir  en  sacrifice  au  démon  de  la  France 
Les  fronts  trop  élevés  de  ces  âmes  d'enfer, 
Et  n'épargne  contre  eux,  pour  notre  délivrance, 
Ni  le  feu  ni  le  fer. 

Quelques-uns  ont  osé  là-dessus  taxer  Malherbe  d'in- 
tolérance. Il  serait  pourtant  bien  difficile  de  contester  ce 
qu'il  allègue. 

Cet  aperçu  général  sur  le  siècle  nous  permet  mainte- 
nant d'aborder  la  révocation  de  l'édit  de  Nantes. 

Di.MiEn.  Préjugés  JS 


274  LA    REVENDICATION    DES    SECTES 


On  se  trompe  au  sujet  de  cet  événement,  parce  qu'on 
se  méprend  communément  sur  le  sens  de  Tédit  lui-même. 
Cet  édit  était  inévitable  de  la  part  d'un  roi  comme 
Henri  IV,  qui  avait  été  protestant.  Le  dessein  qui  le  lit 
accorder  tenait  à  cette  circonstance  ;  jamais  l'édit  ne  fut 
regardé  en  France  comme  une  constitution  du  royaume  ; 
c'était,  aux  yeux  de  tous,  un  état  temporaire,  qu'atteste 
assez  l'octroi  de  faveurs  exceptionnelles,  comme  celles 
des  assemblées  triennales,  des  chambres  mi-parties  dans 
chaque  Parlement,  enfin  des  places  de  sûreté. 

Louis  XIV  ne  devait  donc  absolument  pas  se  croire 
obligé  de  garder  ces  mesures.  Nous  savons  que  d'autre 
part  il  tenait  à  rétablir  Tunité  de  religion  chez  ses  sujets. 
Dans  ses  Eclaircissements  sur  les  causes  de  la  Révoca- 
tion de  l'édit  de  Nantes^  parus  en  1793,  Rulhière  cite  de 
ce  dessein  un  témoignage  tiré  du  testament  de  ce  mo- 
narque ; 

«  Sur  ces  connaissances  générales,  dit  le  roi,  j'ai  cru  que  le 
meilleur  moyen  pour  réduire  peu  à  peu  les  huguenots  de 
mon  royaume  était  de  ne  les  point  presser  du  tout  par  au- 
cune rigueur  nouvelle  contre  eux,  de  faire  observer  ce  qu'ils 
avaient  obtenu  sous  les  règnes  précédents,  mais  aussi  de  ne 
leur  accorder  rien  de  plus  *.  » 

Rulhière  en  conclut  que  la  révocation  de  l'édit  se  fit 
malgré  l'intention  de  Louis  XIV  et  contre  sa  volonté  ; 
mais  cette  conclusion  ne  saurait  être  admise,  car,  à  mieux 
lire  ce  texte,  on  y  trouve  quelque  chose  de  plus  fort  que 
le  moyen  prévu  par  le  roi,  c'est  sa  volonté  arrêtée  de 
prendre  le  meilleur  moyen  pour  réduire  les  huguenots, 
partant  d'y  réussir  à  tout  prix. 

On  imagine  entre  l'édit  de  Nantes  et  sa  révocation  une 

1.  Ouv.  cit.,  p.  loi. 


II.    LES  PROTESTANTS  273 


période  d'un  siècle,  durant  laquelle  il  ne  fut  pas  touché 
au  régime  des  protestants  en  France  ;  à  cet  état  aurait 
succédé  la  suppression  violente  de  ce  régime  :  cela  en- 
core n'est  pas  exact.  Au  temps  de  Richelieu  première- 
ment, et  surtout  depuis  la  majorité  de  Louis  XIV,  plu- 
sieurs dispositions  qu'on  prit  à  l'égard  des  protestants 
avaient  changé  leur  situation. 

La  première  fut  la  loi  des  Relaps,  en  1661,  qui  défen- 
dait sous  les  peines  les  plus  sévères  le  retour  d'un  con- 
verti à  la  Religion  ;  la  seconde,  en  1667,  fut  la  loi  contre 
l'Émigration,  par  où  fut  interdit  aux  sujets  protestants 
du  roi  d'émigrer  sans  sa  permission.  Toutes  ces  précau- 
tions étaient  prises  en  vue  de  l'obligation  de  rentrer 
dans  rÉglise,  qu'on  pensait  imposer  à  la  fin.  On  pressait 
de  toute  part  les  conversions;  de  grandes  [)rédications 
avaient  lieu  dans  ce  but  ;  pour  joindre  quelque  prestige 
de  force  aux  moyens  ordonnés  à  la  seule  persuasion,  on 
faisait  paraître  dans  les  villages  huguenots  du  Gévaudan 
et  du  Nîmois  ces  régiments  de  dragons  dont  le  passage 
fait  dans  Thistoire  ennemie  tant  de  tapage  sous  le  nom 
de  dragonnades.  On  donnait  aussi  de  l'argent,  pensant 
que  tant  de  moyens  unis  dispenseraient  de  contrainte 
matérielle.  A  la  fin,  les  pasteurs  furent  chassés  ;  ce  fut 
la  dernière  étape  de  cet  effort  :  la  révocation  de  l'édit  de 
Nantes,  en  1685,  ne  consiste  précisément  qu'en  cela. 

Un  lecteur  moderne  se  fera,  je  crois,  un  tableau  assez 
exact  de  toute  cette  entreprise  en  la  comparant  à  celle 
que  la  République  a  menée  en  France  contre  le  Concor- 
dat de  1801.  Ce  concordat  pris  pour  l'équivalent  à  l'égard 
de  rÉglise  catholique  de  ce  que  l'édit  de  Nantes  fut 
pour  les  protestants  ;  l'avènement  de  la  République 
représentant  celui  de  Louis  XIV  ;  les  diverses  lois  de 
persécution  édictées  par  ce  régime  imitant  les  mesures 
préparatoires  à  la  révocation  de  l'édit  ;  enfin  la  loi  de 


276  LA    REVENDICATION    DES    SECTES 

séparation  équivalant  à  cette  révocation  :  tels  sont  les 
points  de  cette  comparaison.  Ils  peuvent  nous  servir  à 
comprendre  et  de  plus  à  justifier,  quand  on  y  regarde 
de  près,  l'entreprise  de  Louis  XIV. 

Qu'on  ne  s'étonne  pas  de  cette  assertion.  Nos  conser- 
vateurs croient  faire  merveille  en  reprochant  au  présent 
régime  ce  qu'ils  trouvent  de  ressemblances  entre  lui  et 
Tancien.  Tout  au  contraire,  quand  [ces  ressemblances 
existent,  elles  font  l'éloge  de  l'esprit  politique  pratique 
du  vieux  parti  républicain.  Dans  une  mauvaise  cause, 
ce  parti  a  su  prendre  les  moyens  de  rendre  son  autorité 
durable  et  de  déjouer  la  contradiction.  S'il  réussit  ainsi 
à  garder  le  pouvoir,  sachez  en  reconnaître  la  cause  dans 
le  soin  qu'il  eut  d'observer  quelques-unes  des  lois  éter- 
nelles du  gouvernement  des  hommes. 

Entrons  donc  dans  les  raisons  dont  on  se  sert  de  nos 
jours  pour  justifier  ce  parti,  et  que  les  organes  républi- 
cains répandent,  pour  comprendre  celles  de  Louis  XIV. 

Il  ne  faut  pas  dire,  il  ne  faut  pas  croire,  que  toutes 
ces  raisons  sont  mauvaises.  L'indignité  de  la  République, 
dans  la  guerre  qu'elle  fait  à  l'Église,  ne  consiste  ni  dans 
les  violences,  qu'elle  s'applique  très  attentivement  à 
éviter  ou  à  réduire  ;  ni  dans  la  volonté,  considérée  en  soi, 
de  faire  Tunité  entre  les  citoyens  ;  ni  dans  la  persuasion 
que  la  base  de  cette  unité  réside  dans  les  sentiments  et 
dans  les  croyances  des  hommes.  Tout  cela  est  raison- 
nable, et  ceux  qui  le  contestent  ne  font  que  montrer 
par  là  un  esprit  d'anarchie  plus  extrême  que  celui  même 
des  républicains.  Non,  linjustice  de  la  République  dans 
ses  rapports  avec  l'Eglise  est  autre.  Elle  consiste  dans 
trois  points  que  voici  : 

1"  Dans  un  temps  où  la  tolérance  est  devenue  une  loi 
des  circonstances,  cette  injustice  consiste  à  méconnaître 
les   faits  qui  l'imposent,  qui  l'imposent  même  à  la    mo- 


II.    LES    PROTESTANTS  277 


narchie  catholique,  qui  partant  l'imposent  bien  davan- 
tage à  ceux  qui  se  vantent  d'en  remontrer  à  cet  égard  à  la 
monarchie  ; 

2"  A  confondre  dans  les  mêmes  organes  le  pouvoir 
politique  et  le  pouvoir  spirituel  qui  leur  sert  d'allié,  je 
veux  dire  la  libre  pensée  maçonnique  ;  renseignement 
de  cette  dernière  est  remis  en  apparence  à  des  organes 
spéciaux,  mais  ces  organes  sont  rattachés  en  fait,  par 
des  liens  d'étroite  obéissance,  à  l'appareil  de  la  puis- 
sance civile  ;  l'instituteur,  qui  représente  le  principal 
de  ces  organes,  est  à  la  nomination  du  préfet  ;  l'instruc- 
tion publique  tout  entière,  synthèse  de  ce  pouvoir  spi- 
rituel, est  un  département  d'Etat  ; 

3^  A  faire  l'unité  de  la  France  au  profit  d'une  secte  ; 
secte  anarchique,  nuisible  à  l'Etat  français. 

Telles  sont  les  causes  qui,  du  point  de  vue  de  l'ordre 
public,  condamnent  l'offensive  de  la  République.  J'ajoute 
qu'elle  n'est  pas  libre  de  se  corriger  là-dessus,  son 
caractère  de  secte  l'empêchant  de  s'en  remettre  aux  pra- 
tiques qui  suffisaient  à  défendre  un  gouvernement  natio- 
nal. La  confusion  des  deux  pouvoirs  est  l'essence  de 
notre  République,  et  la  tolérance  la  tuerait. 

Aucun  de  ces  trois  reproches  ne  tombe  sur  Louis  XIV. 
En  effet,  l'unité  qu'il  recherchait  était  au  profit  de  la 
France,  et  les  pouvoirs  religieux  étaient  indépendants. 

Ils  l'étaient  à  ce  point  que,  dans  la  révocation  de 
l'édit,  le  sentiment  des  pouvoirs  religieux  se  manifesta 
au  contraire  de  celui  du  roi.  On  eût  aimé,  du  côté  du 
clergé,  que  l'entreprise  continuât  d'être  confiée  à  la  pré- 
dication :  cette  préférence  est  naturelle  aux  pouvoirs 
spirituels  ;  une  lettre  souvent  citée  de  Fénelon  nous  rend 
témoins  des  plaintes  qu'on  fit  à  ce  sujet.  Elle  contient 
en  même  temps  la  preuve  que  ces  plaintes  étaient  injustes. 
Fénelon  remarque  la  manière  imparfaite  dont  cette  action 


278  LA    REVENDICATION    DES    SECTES 

spirituelle  était  conduite,  il  critique  l'insuffisance  des 
docteurs  ;  cependant  on  avait  fait  en  ce  genre  tout  ce 
qu'on  pouvait  :  la  conclusion  à  tirer  de  ce  qu'il  dit,  c'est 
que  les  moyens  d'assurer  les  résultats  par  la  seule  pré- 
dication manquaient.  Aussi  longtemps  que  l'art  de  réus- 
sir consistera  dans  l'emploi  des  moyens  qu'on  possède, 
non  dans  le  regret  de  ceux  qu'on  n'a  pas,  la  conduite 
que  tint  Louis  XIV  méritera  d'être  approuvée. 

Le  rétablissement  de  l'unité  était  un  projet  arrêté. 
Quand  il  eut  donné  à  la  persuasion  ce  qu'il  était  en 
mesure  de  donner,  il  termina  par  la  contrainte. 

Cette  contrainte  eut  sans  doute  des  effets  dont  la 
pitié  peut  s'émouvoir  ;  en  soi,  on  ne  saurait  prétendre 
qu'elle  ait  choqué  aucim  droit  essentiel.  Les  protestants 
ne  pouvaient  s'en  étonner.  Tout  le  long  du  siècle  écoulé, 
leur  situation  de  secte  tolérée  par  faveur  ne  fut  con- 
testée par  personne  ;  les  grandes  diminutions  qu'ils 
subirent  dans  leur  nombre  par  l'effet  de  conversions 
dont  plusieurs  sont  illustres  n'avaient  fait  que  mettre 
cette  situation  dans  une  plus  grande  évidence.  On  ne 
pouvait  s'étonner  que  cette  tolérance  cessât  ;  l'avantage 
de  l'unité  rétablie  fut  unanimement  apprécié. 

Le  tapage  des  revendications  postérieures  nous  fait 
imaginer  qu'il  y  eut  alors  une  grande  réprobation  ;  mais 
l'histoire  n'enregistre  rien  de  pareil  :  toute  la  France  fut 
avec  le  roi.  11  en  est  de  même  du  dommage  de  nos  arts, 
dont  nos  manuels  de  classe  rapportent  mensongèrement 
que  l'émigration  des  protestants  fut  cause. 

A  vrai  dire,  on  s'étonne  que  des  partisans  si  chauds 
de  la  cause  internationale,  qui  devraient  se  féliciter  que 
nos  arts,  portés  à  l'étranger,  aient  instruit  le  genre 
humain,  se  retrouvent  nationalistes  quand  il  s'agit  de 
critiquer  Louis  XIV.  Quant  à  la  France,  jamais  les  arts 
n'y  fleurirent  plus  précisément  qu'à  cette  époque  ;  dans 


II.    LES    PROTESTA^'TS  279 

ceux  qui  touchent  à  l'industrie  et  dont  on  allègue  le  dom- 
mage, la  fin  du  règne  de  Louis  XIV  et  la  Régence  sont 
signalées  par  un  éclat  plus  brillant  que  jamais.  C'est  en 
ce  temps-là  que,  parle  moyen  du  meuble  et  de  Téquipage, 
le  goût  français  gagna  cet  empire  sur  toute  l'Europe  dont 
le  spectacle  admirable  emplit  le  xviii®  siècle. 

Le  nombre  des  émigrés  huguenots  n'a  jamais  été  éta- 
bli ;  chacun  le  fixe  à  sa  fantaisije  ;  mais  on  peut  assurer 
que  la  perte  qu'il  représente  ne  composa  jamais  pour  le 
pays  ce  malheur  unique  dont  on  nous  parle.  La  France 
n'en  ressentit  nul  dommage  qu'on  puisse  prouver,  dont 
on  puisse  même  dire  la  nature.  Tout  le  détriment  vient 
du  décri  que  les  nations  ennemies  s'empressèrent  de  jeter 
sur  la  France  à  ce  propos. 

L'effet  produit  fut  quelque  chose  de  pareil  à  celui  du 
procès  Dreyfus.  Mais  il  n'y  avait  en  ce  temps-là  personne 
pour  épouser  en  France  la  cause  de  l'étranger,  et  l'hon- 
neur national  était  aux  mains  du  roi. 


CHAPITRE  XII 

LA    REVENDICATION    DES    SECTES 
III.   LES  JANSÉNISTES 


La  destinée  de  ces  hérésies  offre  de  grandes  différences. 
Celle  des  Albigeois  fut  détruite  ;  la  réforme  protestante 
eut  pour  effet  de  rompre  l'unité  de  l'ancienne  Chrétienté 
et  d'ouvrir  pour  l'Europe  une  ère  pleine  de  périls  nou- 
veaux ;  le  propre  du  jansénisme  fut  de  mettre  la  guerre 
civile  au  sein  de  la  société  française. 

Ce  résultat  vient  de  ce  que  ces  hérétiques  repoussèrent 
la  séparation,  à  laquelle  leur  obstination  devait  les  ré- 
duire. En  enseignant  ce  que  l'Eglise  défend,  ils  affec- 
tèrent de  demeurer  dans  l'Eglise  ;  pas  un  instant  ils  ne 
cessèrent  de  chercher  dans  les  rèsrles  de  Tobéissance 
même  un  abri  pour  leur  rébellion.  Ils  ont  donné  le  pre- 
mier exemple  d'une  hérésie  qui  refuse  le  schisme,  afin 
de  ne  se  point  affaiblir  :  premier  essai  d'une  politique 
destinée  à  renaître  de  nos  jours  au  profit  de  doctrines 
plus  audacieuses  encore. 

Les  effets  d'un  jeu  si  perfide  furent  de  rendre  quel- 
ques points  de  doctrine  douteux  parmi  les  catholiques, 
et  de  décrier  un  ordre  religieux  dont  Thonneur  n'impor- 
tait pas  moins  à  la  catholicité  qu'à  la  France. 

Je  voudrais  appuyer  sur  ce  point  et  montrer  quels 
soutiens  de  la  cause  nationale  les  jésuites  représentent 
aux  yeux  de  tout  Français  chez  qui  l'histoire  n'est  pas 


1 


m.    LES    JANSÉNISTES  281 

victime  du  préjugé.  Et  d'abord,  nul  ne  met  en  doute  que 
la  suppression  de  cette  compagnie  a  rendu  les  voies  plus 
faciles  au  triomphe  de  la  Révolution.  Qui  peut  dire  quelles 
ressources  morales  ils  eussent  fournies  pour  la  combattre? 
Les  services  rendus  en  leur  temps  contre  la  Réforme  en 
sont  le  gage.  La  défaite  de  la  Réforme  est  aux  trois 
quarts  l'ouvrage  des  compagnons  de  saint  Ignace;  il  les 
avait  rassemblés  dans  ce  but  ;  il  semble  que  personne 
plus  qu'eux  ne  dût  être  armé  pour  aider  à  la  résistance 
contre  cette  attaque  nouvelle.  D'autre  part,  comment 
oublier  Tœuvre  que  les  missionnaires  jésuites  avaient 
accomplie  dans  le  monde  au  profit  de  notre  pays  ? 

Cette  œuvre  est  un  des  étonnements  de  l'histoire.  A 
la  lin  du  règne  de  Louis  XIV,  la  Chine  était  devenue  la 
conquête  de  ces  pères.  L^'ascendant  qu'ils  y  avaient  pris 
mérite  de  causer  d'autant  plus  d'étonnement  que  le  pro- 
grès de  nos  missions  modernes  paraît  plus  borné  dans 
ces  contrées.  Nous   les  tenons  pour  impénétrables  ;  les 
jésuites  y  avaient  pénétré.  La  conversion  des  peuples  au 
christianisme  avançait  rapidement  ;   Tempereur,  nommé 
Can-tchi,  n'avait  pour  conseillers  que  des  jésuites  fran- 
çais. Leurs  achitectes,  célèbres  dans  toute  TEurope,  avaient 
bâti  son  palais  d'Eté  ;  leurs  astronomes  avaient  aménagé 
son  observatoire  de  Pékin.  Par  l'entremise  de  ces  reli- 
gieux Louis  XIV  et  cet  empereur  échangeaient  des  com- 
pliments et  des  cadeaux.  L'influence  française  allait  de 
pair  avec  le  progrès  delà  religion.  C'était  le  gage  certain, 
pour  l'avenir,  d'une  chrétienté  d'Extrême-Orient  et  d'une 
vsphère  de  domination  française,  dont  le  présent  est  loin 
de  nous  offrir  l'équivalent.  On  sait  comment  la  querelle 
des  cérémonies  funèbres  anéantit  tout  cet  espoir.  Par  un 
effet  des  pratiques  de  leurs  ennemis,  les  jésuites  furent  . 
chassés  de  Chine  :   l'Eglise  et  la  France    perdirent  en- 
semble ces  merveilleuses  avances  d'avenir. 


282  LA    BEVENDICATION    DES    SECTES 

Contre  l'hérésie  janséniste  la  cause  de  ces  pères  ne 
fait  qu'une  avec  celle  de  Thonneur  français.  Cette  héré- 
sie ne  leur  porte  pas  dans  1  histoire  un  seul  coup  que  ne 
ressente  la  mémoire  de  notre  plus  grand  roi. 

Ce  que  Louis  XIV  encourt  de  reproches  à  cet  égard 
est  une  matière  des  classes  de  rhétorique  ;  nos  profes- 
seurs de  littérature  se  sont  passionnés  pour  Port-Royal. 
Cette  mode,  à  laquelle  on  n'aperçoit  de  cause,  outre  le 
prestige  à.es  Provinciales^  que  le  préjugé  révolutionnaire, 
ami  des  révoltés  en  tout  genre,  est  générale  dans  l'Uni- 
versité. M.  Gazier,  professeur  en  Sorbonne,  en  est  de  nos 
jours  le  représentant.  Même  la  revendication  janséniste 
a  pris  de  nouvelles  forces  dans  ces  dernières  années  ;  les 
ruines  de  Port-Royal  des  Champs,  soigneusement  entre- 
tenues, enrichies  d'un  musée,  ont  vu  tripler  le  nombre 
des  visiteurs  ;  on  y  a  dressé  des  bustes  et  fêté  des  anni* 
versaires  ;  on  y  organise  la  revanche  du  passé  et  la  con- 
fusion de  l'ancien  régime;  on  y  mène  des  écoles  en  façon 
de  pèlerinage.  A  Theure  qu'il  est,  ces  ruines  perdues 
dans  la  verdure,  où  des  reliques  choisies  avec  discrétion 
réveillent  doucement  le  souvenir  des  solitaires,  figurent 
assez  bien  ce  que  serait  un  monument  d'Etienne  Dolet 
à  l'usage  des  sphères  intellectuelles. 

Sous  une  forme  plus  riante  et  moins  grossière,  des 
gens  de  lettres,  des  professeurs,  de  nouveaux  bacheliers, 
viennent  y  participer  aux  mêmes  dispositions  hostiles 
à  l'égard  de  l'autorité,  aux  mêmes  rancunes  contre  notre 
histoire.  Ce  sont  les  sentiments  qu'éveillent  les  souve- 
nirs du  jansénisme,  parfaitement  conformes  à  ce  qu'il 
fut. 

Ses  origines  tiennent  toutes  en  deux  points  :  la  com- 
plicité de  Jansénius  et  de  Saint-Cyran,  ligués  sur  le  ter- 
rain de  la  théologie,  en  faveur  de  la  doctrine  ;  le  fana- 


III.    LES    JANSÉNISTES  283 

tisme  mis  par  les  Arnauld  à  combattre  sous  ce  couvert 
l'esprit  de  la  monarchie  française. 

La  doctrine  arrêtée  du  côté  des  docteurs  venait  des 
erreurs  sur  la  grâce  qu'on  vit  professer  à  Louvain,  au 
temps  le  plus  troublé  de  la  Réforme,  par  le  célèbre  théo- 
logien Baïus,  et  qui  furent  condamnées  en  1567  ;  l'esprit 
des  Arnauld  venait  du  rôle  que  joua,  au  milieu  des  guerres 
civiles  de  France,  le  parti  dit  des  politiques.  Il  ne  faut 
pas  confondre  ce  parti  avec  celui  qui  doit  s'appeler  royal, 
et  qui,  liant  son  action  à  celle  de  la  reine  mère,  n'eut 
jamais  d'autre  politique  que  le  salut  de  la  monarchie. 
Des  deux  côtés  donc,  du  côté  de  Baïus  comme  du  côté 
des  Arnauld,  se  rendent  évidentes  les  attaches  du  jan- 
sénisme avec  la  réforme  protestante  ;  il  en  est  propre- 
ment un  legs. 

On  ne  sait  pas  le  temps  précis  auquel  commencèrent 
les  relations  de  Jansénius  avec  Saint-Gvran.  Peut-être  ce 
fut  à  Louvain,  où  ce  dernier  étudia.  Ces  relations  conti- 
nuèrent à  Bayonne,  patrie  de  Saint-Gyran,  où  ce  dernier 
avait  attiré  son  maître,  et  où  tous  deux  vécurent  quelque 
temps  étroitement  rapprochés  et  travaillant  ensemble, 
entre  1613  et  1617.  Une  correspondance  assidue  s'ensui- 
vit de  leurs  relations,  entre  1622  et  1624. 

On  saisit  dans  cette  correspondance  des  traits  d'une 
extrême  conséquence  et  le  vrai  portrait  du  jansénisme, 
Sainte-Beuve  en  a  contesté  l'importance,  mais  l'esprit 
de  parti  l'aveuglait  :  le  caractère  de  conjuration  y  éclate. 
Les  jésuites  avaient  bien  compris  le  parti  qui  s'en  pou- 
vait tirer  ;  un  des  leurs,  le  P.  Pinthereau,  ayant  décou- 
vert cette  correspondance,  la  publia  sous  le  nom  de  M.  de 
Préville.  On  s'étonne  en  la  lisant  qu'elle  n'ait  pas  pesé 
davantage  dans  le  jugement  qu'on  fît  depuis  du  jansé- 
nisme ;  mais  c'est  un  fait  que  dans  toute  cette  querelle 
la  Compagnie  se  montra  toujours  ou  malhabile  ou  indif- 


284  LA    REVENDICATION    DES    SECTES 

férente  à  se  défendre  elle-même.  Elle  opéra  la  destruc- 
tion de  la  secte,  sans  parvenir  à  saisir  l'opinion  par 
quelques-uns  de  ces  traits  vigoureux  qui  fixent  les  esprits 
sans  retour  ;  victorieuse  de  Thérésie,  elle  ne  retira  point 
de  gloire  de  cette  victoire.  Ceux  qui  l'ont  accusée  de 
chercher  son  intérêt  sont  bien  obhgés  de  convenir  qu'elle 
en  laissa  échapper  les  moyens  ;  en  possession  de  plusieurs 
armes  décisives,  on  ne  l'en  voit  frapper  aucun  coup  ca- 
pable de  la  dégager  elle-même,  en  même  temps  que  la 
cause  qu'elle  servait. 

Jansénius  et  Saint-Cyran  ne  méditaient  rien  moins  que 
la  revanche  du  baïanisme.  Ils  la  méditaient  formellement, 
ils  discutaient  les  moyens  de  l'assurer  ;  Jansénius,  qu'on 
priait  de  réfuter  Dominis,  archevêque  de  Spalato,  nou- 
vellement condamné  pour  le  livre  de  Republica  Chrishaiia^ 
écrit  qu'il  «  abhorre  »  de  le  faire  ;  le  synode  protestant 
de  Dordrecht,  tenu  à  cette  époque  contre  les  remon- 
trants, il  dit  qu'il  l'approuve  «  presque  entièrement  ». 

Dans  un  mémoire  du  P.  de  Montézon  inséré  par  Sainte- 
Beuve  à  la  suite  de  son  Port-Royal,  ce  jésuite,  en  grand 
désaccord  avec  l'historien,  cite  les  témoignages  suivants 
de  saint  Vincent  de  Paul.  On  sait  que  ce  saint  connut 
fort  Saint-Cyran,  et  en  général  les  atTaires  et  les  gens  du 
jansénisme  à  ses  débuts  : 

Une  des  raisons,  dit-il,  que  j'ai  de  condamner  les  opinions 
nouvelles,  c'est  la  connaissance  que  j'ai  eue  du  dessein  de 
l'auteur  de  ces  opinions  (Saint-Cyran)  d'anéantir  l'état  pré- 
sent de  rÉ^dise  et  de  la  remettre  en  son  pouvoir.  Il  me  dit 
un  jour  que  le  dessein  de  Dieu  était  de  ruiner  l'Ej^lise  pré- 
sente, et  que  ceux  qui  s'employaient  pour  la  soutenir  fai- 
saient contre  son  dessein. 

Ces  propos  d'hérétiques  sont  curieux  à  noter.  On  y 
voit  un  remarquable  exemple  du  zèle  dévot  dont  s'arme 


III.    LES  JANSÉNISTES  285 


cette  sorte  de  gens  contre  Tobjet  authentique  et  reconnu 
de  la  dévotion  des  fidèles.  Ce  que  voici  ne  paraîtra  pas 
d^une  application  moins  générale  ;  il  est  encore  plus 
important  : 

...  Et  comme  je  lui  eus  dit,  continue  le  saint,  que  c'était 
pour  l'ordinaire  les  raisons  que  prenaient  les  hérésiarques 
comme  Calvin,  il  me  repartit  que  Calvin  n'avait  pas  mal  fait 
en  tout  ce  qu'il  avait  entrepris,  mais  qu'il  s'était  mal  défendu  : 
Bene  sensii.,  maie  loculus  est. 

En  somme,  et  tous  adoucissements  ôtés,  le  plan  n'était 
pas  autre  chose  que  de  recommencer  la  Réforme,  et  de 
ne  pas  la  manquer  cette  fois. 

Les  catholiques  répondaient  à  cela  qu'il  y  avait  deux 
manières  d'entendre  la  réforme  :  celle  de  Luther  et  de 
Calvin,  que  FEglise  ne  donne  pas  licence  de  regretter  ; 
celle  qu'elle  approuve  et  encourage,  et  que  le  concile  de 
Trente  avait  faite.  Mais  Toeuvre  du  concile  de  Trente 
déplaisait  à  Saint-Cjran  ;  il  refusait  d'y  voir  le  vrai 
esprit  de  salut.  Trois  siècles  avant  ceux  qui  de  nos  jours 
dénoncent  une  tactique  des  anciens  partis  dans  la  dé- 
fense des  intérêts  de  l'Eglise,  il  taxait  de  mélange  adul- 
tère les  revendications  essentielles  de  celle-ci  et  ce  qu'il 
y  eut  jamais  de  plus  coafornie  à  sa  discipline  tradition- 
nelle. Au  P.  Gibieuf  et  à  Tabbé  de  Prières,  il  répondait 
que  le  concile  de  Trente  fut  «  une  assemblée  politique  ». 

Quant  aux  moyens  d'assurer  le  complot,  assez  de  pas- 
sages de  la  correspondance  susdite  nous  font  voir  où  on 
les  cherchait. 

Le  couvent  de...,  dit  cette  correspondance,  est  autant  pas- 
sionné pour  les  menées  de  Sulpice  (Jansénius)  que  les  Carmes 
pour  les  religieuses.  C'est  ce  qui  me  fait  voir  que  telles  gens 
sont  étranges  quand  ils  épousent  quelque  alTaire  :  et  je  juge 


286  LA    REVENDICATION    DES  SECTES 

par  là  que  ce  ne  serait  pas  peu  de  chose  si  Fi\moi{VAugusti- 
nus)  fût  secondé  par  quelque  compagnie  semblable,  car  étant 
embarqués  ils  passent  toutes  les  bornes  pro  et  contra. 

On  cherchait  un  ordre  religieux  qui  se  chargeât  d'épou- 
ser la  cause  et  qui  la  poussât  dans  le  monde.  A  ces 
manœuvres  il  ne  faut  pas  omettre  de  joindre  Tintrépidité 
ordinaire  chez  tous  les  sectaires  à  pratiquer  le  mensonge 
ésotérique. 

J'ai  ouï  dire  à  M.  de  Saint-Cyran,  disait  encore  saint  Vin- 
cent de  Paul,  que  s'il  avait  dit  dans  une  chambre  des  vérités 
à  des  personnes  qui  en  seraient  capables  *  et  qu'il  passât 
dans  une  autre  où  il  s'en  trouverait  d'autres  qui  ne  le  seraient 
pas,  il  leur  dirait  tout  le  contraire. 

Il  s^adressa  premièrement  au  cardinal  de  BéruUe,  qui 
venait  d'introduire  l'Oratoire  en  France  ;  puis  à  saint 
Vincent  de  Paul,  cherchant  dans  la  congrégation  de 
Saint-Lazare  l'aide  que  l'Oratoire  lui  refusait.  Dans  les 
deux  cas  il  fut  rebuté.  L'embarras  où  ces  refus  le  mirent 
le  fit  se  rabattre  sur  les  Arnauld  et  sur  la  communauté 
de  femmes  dont  leur  influence  disposait.  Ce  n*est  pas 
qu'il  dissimulât  qu'un  couvent  de  femmes  le  servirait 
bien  moins  ;  mais  il  fallut  s'en  contenter. 

Les  relations  de  Saint-Cvran  et  de  la  mère  Angélique 
datent  de  1620,  temps  où  Port-Royal,  dont  elle  était 
abbesse,  s'étant  transporté  à  Paris,  les  solitaires  com- 
mencèrent à  occuper  la  maison  des  champs. 

C'est  dans  ce  même  temps  qu'une  autre  fille  de  la 
famille  Arnauld,  la  mère  Agnès,  attirait  Tatlention 
publicjue  par  l'incident  devenu  fameux  de  l'institut  du 
Saint-Sacrement.  C'était  une  société  de  dévotion,  que  la 
fameuse  duchesse  de  Longueville,  fatiguée  des  intrigues 

1.  Capables  de  les  comprendre. 


III.    LES   JANSÉNISTES  287 

et  de  la  galanterie,  avait  imaginé  de  former.  Cette  ori- 
gine inspirait  peu  de  respect  ;  la  dévotion  cependant  y 
faisait  étalage  et  les  complicités  de  parti  devaient  y 
attirer  les  Arnauld.  A  Tusage  de  la  société  nouvelle, 
la  mère  Agnès  composa  un  chapelet ^  qu'on  se  passa 
parmi  les  dames.  Les  prières  en  étaient  conçues  en  ter- 
mes indiscrets  et  dangereux  ;  les  Jésuites  l'attaquèrent, 
et  Rome  le  supprima. 

Le  parti,  battu  de  ce  côté,  chercha  d'un  autre  côté  sa 
revanche.  Les  Jésuites  soutenaient  alors  une  querelle  en 
Angleterre  contre  les  prétentions  de  l'ordinaire  dans  ce 
pays  ;  Smith,  le  vicaire  apostolique,  leur  j  contestait 
plusieurs  droits.  Saint-Cyran  prit  cette  occasion  de 
publier  le  livre  du  Petrus  Aurelius  (1631),  dans  lequel 
il  affectait  de  défendre  la  hiérarchie.  Sainte-Beuve,  mal- 
gré sa  complaisance,  relève  discrètement  ce  qu'avait  de 
ridicule  une  intervention  de  ce  genre  de  la  part  d'un 
adversaire  des  ingérences  romaines  ;  il  voudrait  voir, 
dit-il,  en  Angleterre  un  Saint-Gyran  «  plus  gallican  »\ 

Tels  furent  les  premiers  engagements  qui  mirent  aux 
prises  la  secte  et  les  jésuites.  Ils  provoquaient  de  nom- 
breux commentaires  ;  aucun  livre  n'avait  encore  paru  où 
le  parti  découvrît  sa  doctrine  ;  on  ne  pouvait  le  saisir 
nulle  part  ;  la  condamnation  d'une  prière  ne  pouvait 
abattre  ses  partisans  :  rien  n'empêchait  ses  directions  de 
courir  dans  la  société  avec  le  masque  de  la  vraie  piété. 
Aux  yeux  de  la  foule  frivole,  l'ostentation  en  ce  genre 
le  soutenait.  Mais  le  pouvoir  politique  veillait  ;  aucune 
proposition  formelle  n'était  requise  pour  attirer  l'atten- 
tion du  roi  :  il  suffisait  de  raaritation  de  fait. 

Cette  agitation  vint  à  son  comble  depuis  que  Saint- 
Gyran  eut  été  choisi  comme  directeur  spirituel  de  Port- 

1.  Histoire  de  Port-Royal,  t.  1«%  p.  318. 


288  LA    REVENDICATION    DES    SECTES 

Royal,  en  1635  :  alors  son  action  sur  les  consciences 
commença  de  fomenter  une  façon  de  guerre  civile.  Les 
nouveautés  que  le  renom  de  piété  des  religieuses  contri- 
buait à  répandre  portaient  partout  cet  air  d'ascendant 
hautain  et  ce  ferment  de  discorde  habituels  au  prosély- 
tisme sectaire. 

Ce  directeur  avait  imaginé  de  signaler  sa  grande 
rigueur  en  ne  donnant  l'absolution  qu'après  la  pénitence 
sacramentelle  accomplie.  Gela  fît  merveille  aux  yeux  de 
religieuses  dont  ce  fait  manifestait  Texceptionnelle  vertu; 
des  gens  qui  ne  rêvaient  que  Thonneur  d'être  saints 
afTectèrent  aussi  de  louer  cela.  Cependant  cette  fantaisie 
blessait  les  usages  reçus  dans  l'Eglise;  elle  attestait  chez 
Saint-Cyran  des  trésors  d'arbitraire  despotique  et  d'imper- 
tinence. Richelieu,  ministre  alors,  mit  un  terme  à  ces 
fameuses  pratiques  :  Saint-Cyran  fut  arrêté  et  conduit 
au  bois  de  Viiicennes,  en  1038.  Les  paroles  prononcées 
à  cette  occasion  par  le  ministre  méritent  d'être  rappor- 
tées : 

«  Si  l'on  avait,  dit-il,  enfermé  Luther  et  Calvin  quand 
ils  commencèrent  à  dogmatiser,  on  aurait  épargné  aux 
États  bien  des  troubles.  » 

Saint-Cyran  sortit  de  prison  en  16i3.  Pendant  qu*il  y 
était,  parut  VAugustinus^  l'année  1641  ;  c'était  le  grand 
ouvrage  annoncé,  le  livre  qui,  contenant  l'essence  de  la 
doctrine,  était  depuis  longtemps  promis  comme  une  mer- 
veille. Jansénius  en  était  l'auteur;  il  en  attendait  de  grands 
effets  ;  mais,  par  une  décision  dont  on  ne  saurait  trop 
admirer  la  prudence,  il  avait  résolu  que  ce  livre  ne  paraî- 
trait qu'après  sa  mort.  Celle-ci,  survenue  en  1640,  déter- 
mina cet  événement. Le  résultat  ne  se  fit  point  attendre; 
YAugustinus,  déféré  à  Rome,  fut  condamné  en  164^. 

Qui  voudra  voir  un  comble  d'outrecuidance  risible  chez 
les  gens   que   choquait  cette  condamnation    devra  lire, 


TII.     LES    JANSÉNISTES  289 

dans  les  Mémoires  de  Laacelot,  Teffet   qu'elle   fît   sur 
Saint-Cjran. 

M.  de  Saint-Gyran,  dit  ce  fidèle  disciple,  ayant  peine  à 
digérer  ce  procédé  de  la  cour  de  Roma,  qu'il  savait  fort  bien 
distinguer  de  l'Église  romaine,  ne  put  retenir  son  zèle  pour 
la  vérité,  et  il  dit  par  un  certain  mouvement  (inspiration) 
intérieur  qui  ne  semblait  venir  que  de  Dieu  :  Ils  en  font  trop, 
il  faudra  leur  montrer  leur  devoir. 

On  remarquera,  je  pense,  cette  inspiration  intérieure, 
parente  di  celle  qui,  selon  Bèze,  poussa  Poltrot  contre 
le  duc  de  Guise.  Il  ne  faut  rien  moins  que  des  inspira- 
tions de  cette  sorte,  «  qui  ne  semblent  venir  que  de 
Dieu  »,  pour  autoriser  tantôt  l'assassinat,  tantôt  la  ré- 
volte contre  l'Eglise. 

Le  P.  de  Montézon  cite  les  paroles  violentes  échappées 
dans  cette  occasion  à  l'ange  de  douceur  qui  s'incarnait 
dans  la  mère  Angélique.  Cette  prompte  condamnation 
poussait  la  secte  à  bout  ;  dès  ce  moment,  le  jansénisme 
découvert  ne  put  plus  que  prolonger  des  intrigues  :  il 
avait  cessé  d'être  une  conspiration. 

J'en  ferai  voir  trois  caractères  :  le  caractère  théologi- 
que, le  caractère  politique  et  le  caractère  de  politique 
religieuse. 

J'ai  dit,  et  Ton  sait  du  reste,  que  le  premier  rattachait 
le  jansénisme  à  la  fameuse  question  de  la  grâce  ;  mais, 
dans  une  étude  comme  celle-ci,  un  caractère  surtout 
mérite  l'attention,  c'est  celui  de  la  réforme  de  l'Eglise. 
On  a  vu  qu'elle  faisait  le  prétexte  du  parti  ;  mais  le  sens 
qu'il  donnait  à  ce  mot  de  réforme  était  suspect,  et  il 
fallait  le  dissimuler.  Saint  Vincent  de  Paul  pourtant  en 
eut  la  confidence  :  on  l'avait  cru  longtemps  capable  d'être 

DiMiBR.  Préjugés  1',» 


290  LA    REVENDICATION    DES    SECTES 

séduit  ;  aussi    n'est-il   rien  de    plus   précieux    que    son 
témoignage  à  cet  égard  : 

Je  vous  confesse,  lui  disait  Saint-Cyran,  que  Dieu  m'a 
donné  et  me  donne  de  grandes  lumières  :  il  m'a  fait  con- 
naître qu'il  n'y  a  plus  d'Église,  et  cela  depuis  cinq  ou  six 
cents  ans.  Auparavant  l'Eglise  était  comme  un  grand  fleuve 
qui  avait  des  eaux  claires  ;  mais  maintenant,  ce  qui  nous 
semble  l'Église,  ce  n'est  plus  que  bourbe.  Le  lit  de  cette 
belle  rivière  est  encore  le  même,  mais  ce  ne  sont  plus  les 
mêmes  eaux. 

Il  disait  encore  : 

Ce  sont  eux,  ce  sont  les  premiers  scolasliques,  et  saint 
Thomas  lui-même,  qui  ont  ravagé  la  vraie  théologie. 

Ainsi  le  messager  de  la  réforme  nouvelle  se  présentait 
en  docteur  inspiré,  investi  d'une  mission  divine,  pour 
réparer  six  cents  ans  d'erreur.  On  ne  peut  douter  de  la 
véracité  de  saint  Vincent  de  Paul  dans  un  rapport  aussi 
précis,  que  personne  aussi  bien  ne  s'aviserait  d'inventer. 
Ces  témoignages  du  saint  sont  au  nombre  des  choses 
qui  ont  le  plus  embarrassé  la  secte  ;  ils  la  condamnent 
en  termes  formels  : 

Sachez,  écrit  saint  Vincent  de  Paul,  que  cette  nouvelle 
erreur  du  jansénisme  est  une  des  plus  dangereuses  qui  aient 
jamais  troublé  l'Église  ;  et  je  suis  très  particulièrement 
obligé  de  bénir  Dieu  et  de  le  remercier  de  ce  qu'il  n'a  pas 
permis  que  les  premiers  et  les  plus  considérables  d'entre 
ceux  qui  professent  cette  doctrine,  que  j'ai  connus  et  qui 
étaient  mes  amis,  aient  pu  me  persuader  de  leurs  sentiments- 

Ne  pouvant  espérer  de  rendre  suspect  le  caractère 
d'un  tel  homme,  ces  dévots  zélés  affectaient  de  ne  voir 
dans  les  jugements  de  saint  Vincent  de  Paul  que  Peffet 
des  intrigues  ennemies  sur  un  esprit  peu  éclairé.  C'est 


III.    LES    JANSÉNISTES  291 

ainsi  que  la  mère  Angélique,  dissimulant  mal  son  aigreur, 
écrivait  : 

M.  Vincent  décrie  Port-Royal  plus  doucement  à  la  vérité 
que  les  Jésuites,  mais  par  un  zèle  sans  science  il  désire  au- 
tant sa  ruine  que  les  autres  par  une  malice  toute  franche  *. 

Getce  expression  de  zèle  sans  science  ne  fait-elle  pitié 
ici? 

Le  caractère  du  docteur  ne  se  déclare  pas  moins  dans 
la  manière  dont  il  lisait  TEcriture.  Il  est  visible  qu'il 
n'y  cherchait  que  des  textes  capables  de  contredire  au 
sens  traditionnel  et  d'en  imposer  aux  simples  sous  cou- 
leur d'un  retour  prétendu  à  la  doctrine  originale.  «  J'ai 
trouvé  aujourd'hui  un  passage,  dit-il,  que  je  ne  donne- 
rais pas  pour  dix  mille  écus.  »  On  n'imaginerait  pas  Bos- 
suet,  saint  Augustin  ou  saint  Bernard  parlant  ainsi.  Du 
reste,  il  prétendait  si  fort  être  inspiré,  qu'il  osait  réprou- 
ver tout  haut  ceux  qui  parlent  sans  inspiration  : 

Il  n'y  a  rien  de  plus  dangereux,  dit-il,  que  de  parler  de 
Dieu  par  mémoire  plutôt  que  par  mouvement  (inspiration) 
du  cœur. 

Le  grand  bon  sens  de  Sainte-Beuve  ne  se  tient  pas  de 
répondre  :  «  Saint-Gyran  ne  pensait  en  disant  cela  qu'à 
une  espèce  de  danger,  et  oubliait  cet  autre  écueil  non 
moindre,  d'une  inspiration  trop  aisément  présumée  '.  » 
L'auteur  de  Port-Royal  parle  avec  ménagement.  Rien 
ne  doit  nous  empêcher  de  dire  que  cette  prétention  d'être 
inspiré  dégénérait  en  comédie.  En  même  temps  que  la 
plus  ridicule,  cette  sorte  d'ostentation  est  la  plus  odieuse. 

«  Je  regarde  Dieu,  osait  dire  ce  prophète  dans  des 
espèces  de  classes  qu'il  faisait,  pour  savoir  ce  qu'il  est 

1.  Crétineau-Joly,  Histoire  des  Jésuites,  tome  IV,  p.  28. 

2.  Ouv.  cit.,  liv.  II,  chap.  6. 


292  LA    REVENDICATION    DES    SECTES 

plus  à  propos  que  je  vous  dise.  »  Le  P.  Rapin  caracté- 
rise rimpertinente  folie  de  cette  affectation  quand  il 
écrit  :  «  N'est-ce  pas  le  moyen  de  suivre  son  pur  ca- 
price ?  » 

Le  même  degré  d'orgueil  se  trouve  chez  les  disciples, 
exprimé  sous  des  formes  plus  ingénues  encore.  Cette 
ingénuité  n'empêche  pas  un  fonds  d'hypocrisie  de  percer. 
Je  ne  pense  pas  qu'en  ce  genre  il  y  ait  beaucoup  de  mor- 
ceaux qui  l'emportent  sur  celui-ci  ;  il  est  de  Lemaître  à 
Singlin,  tous  deux  notables  jansénistes  : 

On  n'a  point  ouï  dire,  peut-être  depuis  un  siècle,  qu'un 
homme,  au  lieu  et  en  Tétat  où  j'étais,  dans  la  corruption  du 
Palais,  dans  la  fleur  de  mon  âge,  dans  les  avantages  de  la 
naissance  et  dans  la  vanité  de  l'éloquence,  lorsque  sa  répu- 
tation était  la  plus  établie,  ses  biens  les  plus  grands,  sa  pro- 
fession plus  honorable,  sa  fortune  plus  avancée  et  ses  espé- 
rances plus  légitimes,  ait  laissé  tout  d'un  coup  tous  ces  biens, 
ait  brisé  toutes  ces  chaînes,  se  soit  rendu  pauvre,  au  lieu 
qu'il  travaillait  à  acquérir  des  richesses  ;  qu'il  soit  entré  dans 
les  austérités,  au  lieu  qu'il  était  dans  les  délices  ;  qu'il  ait 
embrassé  la  solitude,  au  lieu  qu'il  était  assiégé  de  personnes 
et  d'affaires  ;  qu'il  se  soit  condamné  à  un  labeur  éternel,  au 
lieu  qu  il  parlait  avec  assez  (V applaudissement.  Cependant, 
quoique  ce  miracle  soit  plus  grand  et  plus  rare  que  celui  de 
rendre  la  vue  aux  aveugles  et  la  parole  aux  muets,  notre 
siècle  est  si  peu  spirituel  que  l'on  a  seulement  considéré 
comme  une  chose  extraordinaire  ce  qu'oa  devait  révérer 
comme  une  chose  sainte. 

Telle  est  l'opinion  modeste  que  ces  gens  avaient  d'eux- 
mêmes  et  des  spectacles  qu'ils  offraient  au  monde. 
N'allez  pas  cependant  les  condamner,  car  ils  en  rappor- 
tent tout  à  Dieu.  Dieu  et  leurs  prétentions  sont  si  bien 
joints  là  dedans,  qu'on  ne  saurait  toucher  à  l'un  sans 
toucher  à  l'autre  ;  et  il  n'y  a  pas  un  seul  coup  adressé  à 
M.  Lemaître  qui  ne  passât  pour  sacrilège. 


Il 


III.    LES    JANSÉNISTES  ,  293 

Dans  une  des  deux  célèbres  lettres,  chefs-d'œuvre  de 
raillerie  fine  et  d'éloquence,  que  Racine  écrivit  contre 
Port-Royal,  cet  auteur  avait  relevé  Thumilité  pompeuse 
des  confessions  publiques  du  même  Lemaître.  «  Et  votre 
Monsieur  Lemaître,  disait-il, 

...  il  avoue  dans  une  lettre  qu'i7  a  été  dans  le  dérèglement ^ 
et  qu'il  s'est  retiré  chez  vous  pour  pleurer  ses  crimes.  Gom- 
ment donc  avez-vous  souffert  qu'il  ait  fait  tant  de  livres  sur 
la  matière  de  la  grâce? Ho,  ho,  direz-vous,il  a  fait  auparavant 
une  longue  et  sérieuse  pénitence.  Il  a  été  deux  ans  entiers 
à  bêcher  le  jardin,  à  faucher  les  prés,  à  laver  les  vaisselles. 

La  réponse  fut  vive  et  même  furieuse.  Pour  n'avoir 
pas  relevé  Tartufe  à  genoux,  pour  avoir  pris  le  jansé- 
niste au  mot  sur  des  crimes  qu'il  ne  feignait  d'avouer 
que  pour  qu'ion  le  portât  aux  nues,  Racine  fut  traité 
d'indigne. 

Vous  accusez  M.  Lemaître,  ripostait  Port-Royal  par  la 
plume  de  Dubois,  vous  abusez  indignement  de  son  humilité 
qui  lui  a  fait  dire  qu'il  avait  été  dans  le  dérèglement,  et  vous 
ne  prenez  pas  garde  que  ce  qu'il  appelle  dérèglement,  c'est 
ce  que  vous  appelez  souverain  bien. 

Quelle  pitié  1  et  quelle  honte  de  voir  que  des  profes- 
seurs continuent  d'enseigner  aux  enfants  l'admiration  de 
ces  gens-là  1  Et  de  qui  donc  parle  le  moraliste  ^  quand 
il  écrit  que  «  l'humilité  n'est  souvent  qu'une  feinte  sou- 
mission dont  on  se  sert  pour  soumettre  les  autres  »  ? 

J'ai  annoncé  dans  le  jansénisme  un  côté  de  conspira- 
tion politique.  G^est  un  point  qu'on  passe  sous  silence, 
et  qui  n'en  est  pas  moins  certain.  11  étonnera  moins,  si 
l'on  songe  que  Jansénius  était  en  son  particulier  l'auteur 
d'un  livre,  Mars  Gallicus,  dans  lequel  les  rois  de  France, 

1.  La  Rochefoucauld. 


294  LA    REVENDICATION    DES    SECTES 

presque    sans   exception,    depuis    les    origines    jusqu'à 
Louis  XIII,  étaient  Tobjet  de  son  invective. 

Contemporaine  des  troubles  de  la  Fronde,  la  querelle 
du  jansénisme  y  fut  mêlée.  Les  personnages  portés  au 
premier  rang  de  ces  troubles  n'avaient  pas  peut-être 
tout  ce  qu'il  eût  fallu  pour  figurer  entre  de  pieux  soli- 
taires et  de  saintes  filles  dans  l'arène  des  guerres  civiles  ; 
mais  l'esprit  de  parti  les  unissait,  et  Ton  vit  se  sceller 
sans  difficulté  ce  que  Grétineau-Joly  appelle,  avec  ime 
savoureuse  précision,  «  l'alliance  entre  le  vice  ambitieux 
et  la  vertu  turbulente  ». 

M"'  de  Longueville,  le  cardinal  de  Retz,  devinrent 
l'objet  des  prédilections  de  Port-Royal.  On  les  aida  d'ar- 
gent et  d'influence.  Au  coadjuteur  en  exil  on  envoyait 
de  quoi  subsister,  et  ce  n'est  pas  un  des  traits  les  moins 
plaisants  de  l'histoire,  que  de  voir  Retz  soutenir  une 
existence  pleine  de  galanteries  avec  l'argent  fourni  par 
la  mère  Angélique. 

Plus  tard,  les  papiers  saisis  chez  le  P.  Quesnel  dé- 
couvrirent un  complot  contre  le  roi.  Une  pratique  des 
plus  audacieuses  de  la  secte  était  la  prétention  d'être 
comptée  comme  une  puissance  et  de  se  faire  comprendre 
dans  la  trêve  de  vingt  ans  que  le  comte  d'Avaux,  depuis 
1084,  était  chargé  par  Louis  XIV  de  négocier  en  Hol- 
lande. On  découvrit  alors  la  preuve  du  fait.  Le  P.  Ques- 
nel fut  arrêté  en  1703.  Ce  fut  à  l'égard  du  parti  le 
commencement  des  dernières  rigueurs. 

Ces  pratiques  politiques  étaient  la  conséquence  des 
mesures  que  toutes  les  hérésies  ont  dû  prendre  pour 
s'établir,  en  un  temps  où  le  spirituel  des  sociétés  était 
réglé  rigoureusement.  Elles  sont  liées  au  plan  que  les 
jansénistes  suivaient  à  l'égard  des  compagnies  disposant 
d'une  influence  dans  l'Église. 

Au  témoignage  de   saint  'Vincent  de  Paul,  écrivant  à 


III.    LES    JANSÉNISTES  295 


l'abbé  d'Orgnes  et  cité  par  Collet  son  biographe  \  Saint- 
Gyran  avait  avoué  à  M.  de  Pravigny,  secrétaire  d'Etat, 
que  les  jansénistes  «  ne  s'étaient  proposé  que  de  décré- 
diter les  jésuites  sur  le  dogme  et  sur  Tadministration 
des  sacrements,  et  que  dans  Taffaire  présente  il  ne  s'agit 
ni  de  Molina  ni  de  la  science  moyenne  ».  C'est  ici  que 
la  part  des  Arnauld  dans  cette  histoire  se  fait  sentir. 

Ils  étaient  fils  du  vieil  Arnauld,  autrefois  signalé  par 
son  Plaidoyer  pour  l'Université  contre  les  Jésuites.  Ce 
plaidoyer  remontait  aux  anciennes  querelles  qui  agitèrent 
le  règne  de  Henri  IV  et  qui  finirent  par  le  bannissement 
de  la  Compagnie,  après  le  régicide  de  Jean  Ghâtel.  On 
avait  accusé  les  jésuites  de  ce  crime,  à  cause  d'une  jus- 
tification théologique  du  tyrannicide  que  leur  P.  Mariana 
avait  écrite.  Cette  absurdité  était  allée  si  loin,  les  ennemis 
des  jésuites  avaient  été  si  puissants,  qu'un  monument 
de  pierre  où  le  fait  se  trouvait  inscrit  avait  été  érigé  dans 
la  cour  du  Palais.  Ce  monument  fut  ôté  bientôt,  et  les 
jésuites  rappelés  par  le  roi.  Les  auteurs  du  méfait  avaient 
poussé  de  grands  cris,  entre  lesquels  prit  place  un  autre 
écrit  du  vieil  Arnauld,  un  mémoire  présenté  au  roi  en 
1602  pour  empêcher  le  retour  de  ces  pères. 

Tels  étaient  l'origine  des  Arnauld  et  les  exemples 
qu'ils  tenaient  de  famille.  Les  attaques  contre  la  Compa- 
gnie de  Jésus  devaient  nécessairement  concentrer  à  la 
fin  tout  l'effort  des  jansénistes.  Le  pouvoir  politique  for- 
tement constitué,  l'Eglise  bientôt  mise  en  défense,  décou- 
rageaient leurs  espérances  ;  ni  l'offensive  sur  le  dogme, 
ni  les  pratiques  des  guerres  civiles  ne  pouvaient  les  rete- 
nir longtemps.  Les  haines  héritées  de  la  Réforme  et  des 
tiers  partis  qu'elle  inspira,  les  intérêts  de  l'hérésie  nou- 
velle, que  les  jésuites  eurent  l'honneur  de  dénoncer  les 

1.  Grétineau-Joly,  Histoire  des  Jésuites,  tome  IV,  p.  21. 


296  LA    REVENDICATION    DES    SECTES 

premiers,  se  liguaient  contre  cette  compagnie.  Ainsi  le 
dessein  que  la  secte  fut  obligée  de  suivre,  et  où  il  lui 
fallut  se  renfermer  enfin,  était  conforme  à  son  principe. 
Par  là  s^expliquent  l'ardeur  et  la  constance  qu'ils  mirent 
à  le  poursuivre  et  à  la  décrier. 

J'ai  dit  que  YAiigustinus  fut  condamné  en  1642.  Un 
pape  d'une  haute  intelligence,  ami  particulier  de  la  France, 
Urbain  VIII,  fut  l'instrument  de  cette  condamnation. 
Moins  d'un  an  après,  en  1643,  mourut  Saint-Cyran, 
emportant  au  tombeau  le  regret  deux  fois  amer  de  ses 
desseins  avortés  et  de  ses  rancunes  inassouvies.  Alors 
vivait  à  la  cour  une  princesse  de  la  maison  de  Rohan, 
que  ses  parentés  protestantes  pouvaient  désigner  à  la 
secte  comme  une  adepte  à  conquérir  ;  c'était  M*"'  de  Gué- 
mené.  Elle  inclinait  à  prendre  un  janséniste  pour  son 
directeur  de  conscience  ;  le  P.  de  Sesmaisons  *,  jésuite, 
l'en  détourna  par  une  lettre  qui  fut  rendue  publique.  Ce 
fut  le  signal  de  la  guerre. 

Le  grand  Arnauld  entra  en  scène,  et  publia  la  Fré- 
quente Communion.  C'était,  comme  on  sait,  une  con- 
damnation de  la  communion  fréquente,  que  les  jésuites 
recommandaient.  Le  livre  parut  avec  l'approbation  de 
quinze  prélats.  Tout  le  parti  en  fit  un  bruit  énorme  et, 
remis  en  posture  par  ce  détour  habile,  n'eut  plus  à  la 
bouche  que  la  morale  dangereuse  de  ceux  qui  avaient 
fait  condamner  Jansénius. 

Il  est  vrai,  la  Fréquente  Communion  enseignait  une 
pratique  différente  de  celle  que  recommande  l'Eglise  ; 
mais  on  pouvait  trouver  là-dessus  tant  d'équivoques,  que 
la  condamnation  était  comme  impossible.  Les  adhésions 
d'évêques  faisaient  merveille  ;  jointes  à  l'ostentation  de 
dévotion  du  livre,  elles  intimidaient  la  critique  et  recueil- 

1.  Grand-oncle  des  deux  généraux  de  Sesmaisons  et  du  P.  de  Ses- 
maisons, jésuite,  mort  l'année  dernière. 


m.    LES    JANSÉNISTES  297 

laient  l'approbation  des  simples.  Comment  tant  de  paro- 
les pieuses  eussent-elles  couvert  des  intentions  répréhen- 
sibles  ?  Il  faut  savoir  aussi  de  quelle  manière  quelques 
approbations  d'évêques  avaient  été  obtenues. 

J'ai  répondu  à  la  reine  (Anne  d'Autriche),  écrivait  saint  Vin- 
cent de  Paul,  qu'il  était  vrai  que  Më^  de  N.  avait  signé  les 
livres  de  Jansénius  et  de  la  Fréquente  Communion,  mais 
c'était  sans  les  lire,  n'en  ayant  pas  eu  le  loisir...  A  quoi  Sa 
Majesté  a  répliqué  en  demandant  si  l'on  pouvait  signer  les 
livres  sans  les  voir.  Je  lui  ai  dit  que  feu  Mg^  de  N.  avait 
signé  le  livre  de  la  Fréquente  Communion  sans  l'avoir  lu  *. 

Pendant  dix  ans,  depuis  1643,  que  parut  le  livre  du 
grand  Arnauld,  la  diffamation  des  jésuites  se  poursuivit. 
Sous  le  couvert  de  cette  diversion,  le  jansénisme  faisait 
des  adeptes.  A  la  déclaration  publique,  qu^ils  n'osaient 
faire,  suppléaient  mille  dissidences  avouées,  qui,  pour  se 
rendre  insaisissables  à  des  condamnations  formelles,  n'en 
opéraient  pas  moins  Phérésie  dans  les  âmes.  Le  moment 
parut  venu  de  frapper  un  nouveau  coup  ;  de  nouveau  on 
visa  la  tête  ;  cinq  propositions  furent  extraites  de  Pou- 
vrage  de  Jansénius  et  firent  l'objet  d'une  condamnation. 
Ce  furent  les  bulles  d'Innocent  X,  parues  en  1653. 

Nous  sommes  à  l'époque  qu'on  peut  appeler  classique 
et  littéraire  du  jansénisme,  à  celle  dont  on  fait  l'histoire 
devant  les  écoliers. 

Le  parti  s'empressa  de  déclarer  que  les  bulles  ne  le 
touchaient  point  ;  qu'avec  le  pape,  avec  tous  les  fidèles, 
ceux  qu'on  voulait  flétrir  du  nom  de  jansénistes  con- 
damnaient les  cinq  propositions  ;  que  tout  le  fait  de  ces 
jansénistes  n'était  que  de  combattre  la  morale  relâchée 
des  jésuites  et  de  déconseiller  la  fréquente  communion. 

1.  Grétineau-Joly,  ouv.  cit.,  tome  IV,  p.  25. 


238  LA    REVENDICATION    DES    SECTES 

G  était  au  mieux  ;  mais  un  parti  ne  peut  tenir,  s'il  aban- 
donne son  chef  et  s'il  renonce  à  son  nom.  Aussi,  laissant 
aller  une  forme  de  sa  doctrine,  qu'il  comptait  bien  rat- 
traper sous  une  autre,  n'eut-il  garde  de  souffrir  que  Jan- 
sénius  fût  atteint.  Ils  condamnaient,  disaient-ils,  les  cinq 
propositions,  mais  elles  n'étaient  pas  dans  Jansénius. 

Et  en  effet  elles  n'y  étaient  pas.  Elles  n'y  étaient  pas 
dans  les  termes  :  aucun  passage  de  cet  auteur  pris  à  part 
n'en  offre  un  équivalent  absolu.  Si  le  contraire  eût  été, 
si  les  propositions  avaient  été  formellement  extraites,  on 
n'eût  pas  manqué  d'alléguer  que  leur  sens  dans  l'original 
était  autre  que  celui  qu'elles  prenaient  isolées  :  on  eût 
crié  aux  textes  tronqués.  Sous  une  forme  précisément 
contraire,  on  eût  élevé  la  même  querelle. 

L'autorité  fait  ce  qu'elle  veut  à  cet  égard.  Pourtant, 
s'il  faut  choisir,  avouons  que^rien  ne  paraît  si  équitable 
que  le  procédé  qu'on  suivit  en  cette  occasion  ;  le  contenu 
d'un  livre  étant  ordinairement  mieux  présenté  dans  un 
résumé  fait  exprès  que  dans  quelques  phrases  textuelle- 
ment rapportées.  11  est  vrai  qu'on  se  prive  ainsi  de  la 
force  qu'apportent  les  confrontations  de  textes  ;  mais 
cela  est  de  nulle  importance  quand  l'autorité  qui  con- 
damne dispose  aussi  du  droit  d'interpréter. 

C'est  justement  le  droit  de  l'Eglise,  qu'elle  n'a  jamais 
admis  qu'on  contestât.  Condamnant  les  cinq  propositions, 
elle  les  condamnait  dans  Jansénius  ;  tout  l'effort  du  so- 
phisme se  heurtait  à  cela. 

Les  jansénistes  disaient  qu'ils  n'étaient  point  touchés. 
Nous  avons  vu  de  nos  jours  renouveler  cette  attitude  à 
propos  d'autres  condamnations  ;  en  même  temps  nous 
avons  eu  le  spectacle  de  l'agitation  qui  s'y  joint.  Celle- 
là  fut  extraordinaire  ;  toute  la  France  en  ressentit  l'effet. 
Le  grand  Arnauld  crut  devoir  prendre  l'offensive  ;  il  vou- 
lut voir  jusqu'où  pourraient  aller  ceux  qui,  reniant  les 


m.    LES    JANSÉNISTES  299 


cinq  propositions,  continuaient  d'avouer  Jansénius.  La 
Lettre  au  duc  et  pair  fut  écrite  en  1656,  dans  ce  but.  La 
Sorbonne  s^empressa  de  condamner  cette  lettre.  Venant 
après  les  bulles  du  pape  contre  le  docteur,  cette  con- 
damnation d'un  essai  de  revanche,  essuvée  dans  Paris 
par  les  sectateurs  mêmes,  éiait  im  coup  aussi  cuisant 
que  funeste  ;  on  voyait  perdre  tout  ce  qu'avait  gagné  le 
succès  de  la  Fréquente  Communion  ;  la  cause,  ruinée 
depuis  longtemps  en  principe,  allait  succomber  devant 
l'opinion.  C'est  à  regagner  ce  point  que  servirent  les 
Provinciales  ;  elles  parurent  en  feuilles  cette  année  et  la 
suivante. 

Quelque  empire  que  prennent  naturellement  sur  les 
hommes  les  traits  d'une  satire  audacieuse  et  l'ostenta- 
tion de  la  vertu,  quelque  charme  qu'ajoutent  à  ces  avan- 
tages un  dialogue  finement  observé,  une  mise  en  scène 
naturelle  et  plaisante,  une  dialectique  subtile  et  passion- 
née, une  expression  brillante,  un  tour  rapide  où  les  liai- 
sons s'accusent  par  le  sens  des  noms  et  des  verbes  et 
tiennent  lieu  de  l'exposition  logique,  un  art  de  compo- 
ser qui  tient  du  prodige  par  les  gradations  savantes,  les 
repos  agréables,  les  traits  soudains,  la  juste  mesure,  le 
lien  d'unité  parfaite,  une  éloquence  enfin  dans  le  ton  élevé 
et  grave  ;  quelque  débit,  dis-je,  que  de  si  grands  mérites 
aient  valu  au  livre  de  Pascal,  monument  reconnu  de  notre 
langue,  cependant  il  faut  avouer  que  le  fond  n'en  aurait 
jamais  subsisté  sans  la  complicité  des  doctrines  d'anar- 
chie, liguées,  depuis  l'apparition  du  livre,  contre  toute 
espèce  d'autorité. 

Les  étudiants  de  ma  génération  ont  entendu  M.  Lar- 
roumet  convenir  en  Sorbonne  du  caractère  odieux  de 
plusieurs  doctrines  de  Pascal  sur  la  direction  des  cons- 
ciences. C'est  l'impression  ressentie  de  tout  homme  sim- 


300  LA    FFVENDICATION    DES    SECTES 

plement  raisonnable  à  la  lecture  des  Provinciales.  La 
doctrine  de  Pascal  est  inhumaine  et  folle.  Sur  les  condi- 
tions du  péché,  sur  la  réconciliation,  sur  les  dispenses, 
ses  théories  sont  l'effet  d'une  gageure,  qui  jette  sur  le 
livre  entier  le  discrédit  du  charlatanisme,  de  l'hypocrisie 
et  du  mensonge. 

Nous  voulons,  dit  le  jésuite  mis  en  scène  dans  ce  livre, 
que  Dieu  donne  des  grâces  actuelles  à  tous  les  hommes  à 
chaque  tentation,  parce  que  nous  soutenons  que,  si  l'on 
n'avait  pas  à  chaque  tentation  la  grâce  actuelle  pour  n'y  point 
pécher,  quelque  péché  que  l'on  commît,  il  ne  pourrait  jamais 
être  imputé. 

Pascal  peint  cela  sous  les  traits  les  plus  noirs.  Mais, 
parmi  ses  lecteurs  d'aujourd'hui,  qui  ne  se  moquera  de 
son  indignation  ?  Car  les  théologiens  ne  trouvent  rien  à 
reprendre  là  dedans  ;  et  quant  à  ceux  qui,  n'étant  pas 
théologiens,  seraient  sujets  à  se  laisser  séduire,  ils  ne 
seront  pas  séduits  par  l'opinion  de  Pascal. 

Etonné .^  reprend  l'auteur  des  Lettres^  d^un  tel  discours., 
selon  lequel  tous  les  péchés  de  surprise  et  ceux  qu'on  com- 
met dans  un  entier  oubli  de  Dieu  ne  pourraient  être  impu- 
tés... 

Laissons  les  distinctions  ;  à  prendre  Tensemble  des  cho- 
ses, précisément  tel  qu'on  nous  le  propose,  ce  Montalte, 
qui  s'étonne,  n*est-il  pas  étonnant  ?  Ce  qu'il  veut  nous 
faire  croire  est  qu'on  pèche  sans  le  savoir  ;  contester  cela 
lui~Bemble  exorbitant. 

Ailleurs  il  s'agit  d'opinions  que  le  chrétien  est  en  droit 
d'avoir,  qui  lui  sont  permises  selon  l'Eglise.  Le  confes- 
seur qui  le  juge  en  a  d'autres,  permises  aussi,  et  qui  lui 
sont  particulières,  comme  au  pénitent  les  premières. 
Survient  un  cas  où  le  confesseur  réprouve,  en  vertu  de 


m.    LES    JANSÉNISTES  301 

ropinion  qu'il  a,  la  conduite  du  pénitent.  En  dépit  de 
cette  réprobation,  il  faut  bien  que  le  confesseur  s'abstienne 
de  condamner  le  pénitent. 

Quand  le  pénitent,  dit  le  P.  Bauny,  suit  une  opinion  pro- 
bable, le  confesseur  le  doit  absoudre,  quoique  son  opinion 
soit  contraire  à  celle  du  pénitent.  Refuser  Tabsolution  à  un 
pénitent  qui  agit  selon  une  opinion  probable  (c'est-à-dire 
permise)  est  un  péché  qui  de  sa  nature  est  mortel. 

Quoi  de  plus  juste  ?  Le  confesseur  ne  juge  qu'au  nom 
de  rÉglise  ;  dans  l'exercice  de  son  ministère  il  n'a  droit 
de  condamner  que  ce  qu'elle  condamne.  Cependant  Mon- 
talte  s'écrie  :  «  Voilà  qui  est  bien  prudemment  ordonné  ! 
Je  croyais  que  vous  ne  saviez  qu'ôter  les  péchés,  je  ne 
savais  pas  que  vous  en  sussiez  introduire.  »  Quand  on  a 
compris  le  fond  de  la  querelle,  cette  ironie  fait  pitié,  et 
l'on  trouve  le  jésuite  fort  sage,  qui  répond  ;  «  Vous  ne 
parlez  pas  proprement  ;  nous  n'introduisons  pas  les  pé- 
chés, nous  ne  faisons  que  les  remarquer.   » 

Autre  critique,  à  propos  de  rechutes  : 

Il  y  a  des  auteurs,  dit  encore  le  P.  Bauny,  qui  disent 
qu'on  doit  refuser  l'absolution  à  ceux  qui  retombent  souvent 
dans  les  mêmes  péchés,  et  principalement  lorsqu'après  les 
avoir  plusieurs  fois  absous,  il  n'en  paraît  aucun  amendement. 
Mais  la  seule  véritable  opinion  est  qu'il  ne  faut  point  leur 
refuser  l'absolution. 

Nouvel  étonnement  du  compère,  qui  demande  finement 
«  si  cette  assurance  d'avoir  toujours  l'absolution  »  ne 
portera  pas  les  pécheurs  à  pécher.  L'inconvénient  ne  peut 
être  contesté,  je  l'avoue.  Cependant,  Montalte,  quel 
remède?  Votre  question  s'étend  plus  loin  que  la  rechute, 
elle  s'étend  à  tout  usage  du  sacrement.  Le  pardon  pro- 
mis  encourage  à   pécher  :  ne  le  promettez-vous  à  per- 


302  LA    REVENDICATION    DES    SECTES 

sonne  ?  Montalte  dit  :  «  Que  ces  maximes-là  attireront 
de  gens  à  vos  confessionnaux  ! —  Vous  ne  sauriez  croire 
combien  il  en  vient,  dit  le  jésuite  ;  nous  sommes  acca- 
blés sous  la  foule  de  nos  pénitents  :  pœnitentiinn  nu- 
méro obruimur.  »  L'ironie  est  plaisante,  mais  que  fait- 
elle  à  la  chose  ? 

De  pareils  traits  déconsidèrent  plus  qu'un  livre  ;  ils 
déshonorent  la  thèse  elle-même.  Ce  qui  paraît  la  soutenir 
n'est  pas  plus  solide. 

Celui  qui  ne  peut  dormir  sans  souper  est-il  obligé  de  jeû- 
ner? Nullement.  N'êtes-vous  pas  content? —  Non,  pas  tout 
à  fait,  lui  dis-je,  car  je  peux  bien  supporter  le  jeûne  en  faisant 
collation  le  matin  et  en  soupaiit  le  soir.  —  \'oyez  donc  la 
suite,  me  dit-il.  Personne  n'est  obligé  à  changer  l'ordre  de 
ses  repas. 

Voilà  un  des  forts  de  Tauteur.  Or,  réservant  le  point 
de  savoir  si  cette  casuistique  n'est  pas  en  soi  une  chose 
parfaitement  nécessaire,  je  conviens  que  sa  petitesse  a 
quelque  chose  de  ridicule.  Mais  petitesse,  ridicule,  défaut 
de  vue,  n'est  pas  crime.  Le  relâchement  n'est  ici  que  dans 
l'imagination  de  l'auteur.  Avoir  des  raisons  valables  de 
ne  pas  changer  ses  repas  et  de  ne  pas  pouvoir  jeûner  le 
soir,  qui  doute  que  cela  ne  compose  une  dispense  légi- 
time? Peut-être  on  répondra  qu'il  convenait  de  laisser  à 
la  pratique  le  soin  d'ordonner  cette  dispense.  Après  tout, 
c'est  un  fait  que  le  casuiste  n'a  pas  écrit  son  livre  à  l'usage 
des  premiers  lecteurs  venus,  mais  à  l'usage  des  directeurs 
de  conscience. 

En  quelles  occasions  un  religieux  peul-il  quitter  son  habit 
sans  encourir  l'excommunication?  S'il  le  quitte  pour  une 
cause  honteuse,  comme  pour  aller  filouter,  le  devant  bientôt 
reprendre. 


i 


m.    LES    JANSÉNISTES  303 

Le  sens  évident,  que  développe  la  suite,  est  celui-ci  : 
Le  péché  étant  de  dérober,  aucun  péché  de  surcroît  ne 
s^'y  ajoute,  pour  le  religieux,  du  fait  de  son  habit  quitté. 
On  peut  trouver  qu^en  cas  pareil  la  question  est  sans 
importance  ;  on  peut  prétendre  qu'il  faut  être  peu  sen- 
sible à  rhorreur  du  larcin  lui-même  pour  agiter  à  ce  pro- 
pos si  peu  de  chose  qu'un  changement  d'habit  ;  cette 
disproportion  peut  faire  rire,  elle  peut  expliquer  ime 
moquerie  ;  une  invective  est  de  trop.  Ce  qui  est  de  trop 
encore  est  de  donner  à  croire  que  le  larcin  et  l'habit  ôté, 
présentés  ensemble  par  le  casuiste,  bénéficient  de  son 
indulgence.  «  J'avais  peine  à  croire  cela  »,  dit  le  prête- 
nom  de  Pascal.  Peine  à  croire  quoi  ?  Et  qu'est-ce  que 
signifie  cette  mise  en  scène,  sinon  un  dessein  formé  d'abu- 
ser de  la  confiance  ou  de  la  distraction  du  lecteur. 

Un  autre  abus  est  le  tour  que  donne  Pascal  à  de  sim- 
ples fautes  de  goût  chez  les  casuistes.  Ce  mauvais  goût 
s'échappe  en  traits  ridicules,  qui  sont  cependant  fort 
innocents.  Tel  celui-ci  du  P.  Cellot,  dans  son  titre  de  la 
Hiérarchie  : 

La  pluralité  des  messes,  dit  le  jésuite,  apporte  tant  de 
gloire  à  Dieu  et  tant  d'utilité  aux  âmes,  que  j'oserais  dire, 
avec  notre  P.  Cellot  dans  son  titre  de  la  Hiérarchie^  qu'il 
n'y  aurait  pas  trop  de  prêtres  «  quand  non  seulement  tous 
les  hommes  et  les  femmes,  si  cela  se  pouvait,  mais  que  les 
corps  insensibles  et  les  bêtes  brutes  même,  hruta  animalia^ 
seraient  changés  en  prêtres  pour  célébrer  la  messe  ». 

Rien  n'est  si  absurde  que  cette  invention,  je  Tavoue, 
rien  n'est  si  ridicule  que  le  contentement  marqué  par 
Pauteur  qui  l'a  trouvée  ;  mais  elle  n'excite  rien  qui  res- 
semble à  rindignation,  et  Podieux  qu'on  essaye  de  jeter 
sur  ce  morceau  est  parfaitement  immérité. 

Il  faut  en  dire  autant  de  toutes  ces  coquetteries  de  dévo- 


304  LA    REVENDICATION    DES    SECTES 

tion,  de  toutes  ces  mignardises  niaises,  que  Pascal  cite 
en  foule  au  chapitre  de  la  dévotion  aisée  : 

Cœur  pour  cœur,  ce  serait  bien  ce  qu'il  faut  (en  échange 
de  nous  à  la  Sainte  Vierg^e)  ;  mais  le  vôtre  est  un  peu  trop 
attaché  et  tient  un  peu  trop  aux  créatures.  Ce  qui  fait  que 
je  n'ose  vous  inviter  à  offrir  aujourd'hui  ce  petit  esclave  que 
vous  appelez  votre  cœur. 

Ainsi  parle  le  P.  Barry.  Cela  nous  fait  voir  dans  le 
P.  Barry  un  précieux  peu  agréable,  fâcheux  échantillon 
d'un  style  mis  à  la  mode  par  les  imitateurs  intempérants 
de  saint  François  de  Sales  ;  mais  cela  ne  saurait  montrer 
dans  le  P.  Barry  un  monstre  acharné  à  la  ruine  de  la 
morale. 

C'est  pourtant  de  ces  trois  éléments  qu'est  composée 
toute  cette  fameuse  attaque.  Tantôt  l'auteur  a  tort,  tan- 
tôt il  n'a  raison  que  contre  la  pédanterie  du  casuiste,  tan- 
tôt il  ne  fait  que  triompher  d'un  mauvais  goût  de  l'écri- 
vain. Le  reste  ne  consiste   qu'en   quelques   erreurs  fort 
rares,  renfermées  dans  quelques  personnes  et  qui  ne  sau- 
raient avoir  de  conséquence.  Elles  n'en  sauraient  avoir, 
pour  deux  raisons  :  l'une  c'est  que  tous  les  casuistes  que 
Pascal  cite  ne  sont  pas  jésuites  ;  de  sorte  que  leurs  tra- 
vers ne  sauraient  passer  que  pour  ceux  de  la  casuistique 
elle-même,  non  de  la   Compagnie  de  Jésus  ;  la  seconde 
est  que  plusieurs  suppositions,  qui  fournissent  dans  ce 
livre  le  commentaire  au  reste,  sont  l'invention  de  Pascal. 
D'abord  il   invente  l'engagement  que  prendrait,  à  ce 
qu'il  dit,  la  Compagnie    entière   au  livre  qu'un  de   ses 
membres  publie  ;   il  invente   également  le   partage  des 
directeurs  sévères  et  des  directeurs  larges,  mis  en  avant 
selon  les  cas,  afin  de  ne  rebuter  personne.  La  première 
invention  repose  tout  entière  sur  les  autorisations  d'im- 
primer requises,  pour  chaque  ouvrage  écrit  par  un  jésuite, 


III.   LES    JANSÉNISTES  305 

des  autorités  de  la  Compagnie.  Cela  marque  une  solida- 
rité, mais  non  pas  plus  étroite  que  celle  qui  lie  entre  eux, 
par  une  pratique  pareille,  les  membres  de  tous  les  autres 
ordres.  En  certains  cas,  il  faut  bien  admettre  que  cette 
solidarité  ne  laisse  pas  d'être  assez  lâche.  En  feignant 
qu'elle  engage,  dans  ce  que  chacun  écrit,  les  jésuites  plus 
que  les  autres,  Pascal  ne  suivait  que  sa  fantaisie.  Le 
second  point  n'a  pas  de  fondement  du  tout,  et  tout  ce 
qu'il  en  tire  n'est  qu'en  l'air. 

On  sait  quel  fut  l'effet  considérable  des  Provinciales 
sur  l'opinion.  Elles  rendirent  au  parti  battu  quelques-uns 
des  avantages  de  la  victoire.  Tout  accablé  qu'il  était  en 
principe,  elles  lui  donnaient  un  aspect  redoutable;  le  faux 
ascendant  que  lui  prêtaient  ces  Lettres  prenait  corps  dans 
l'imagination  ;  tous  les  tenants  de  Port-Royal  passèrent 
pour  gens  considérables.  Même  à  Rome  on  les  ménagea  ; 
on  ferma  les  yeux  sur  la  duplicité  qui,  en  même  temps 
qu'ils  souscrivaient  la  condamnation  de  l'hérésie,  leur 
faisait  nier  qu'ils  l'eussent  professée.  On  fît  signer  à  tous 
les  adhérents  un  formulaire  qui  réprouvait  les  cinq  propo- 
sitions. C'était  exiger  le  point  de  droit,  réservant,  comme 
on  disait,  le  point  de  fait.  Cet  arrangement  s'appela  la 
paix  de  Clément  IX. 

Elle  cessa  quand,  sur  la  fin  du  siècle,  fut  rédigé  le 
fameux  Cas  de  conscience  des  quarante  docteurs^  et  que 
parurent  les  Réflexions  morales  sur  le  Nouveau  Testa- 
ment du  P.  Quesnel.  Ces  ouvrages  remirent  tout  en  ques- 
tion. En  même  temps,  le  caractère  politique  de  l'agitation 
se  découvrait  avec  éclat.  Louis  XIV  était  résolu  à  ne  plus 
rien  souffrir  de  ce  côté.  De  1709  à  1710,  il  dispersa  le 
Port-Royal  de  Paris  et  rasa  le  Port-Royal  des  Champs. 
La  fameuse  bulle  Unigenitus  fut  lancée  en  1713.  Ce  fut 
la  fin  de  l'existence  visible  et  officielle  du  jansénisme. 

Il  continua  de  s'agiter  sous  le  masque.  Plusieurs  er- 

Dimier.  Préjugés  20 


306  LA    REVENDICATION    DES    SECTES 

reurs,  qu'il  avait  semées,  se  perpétuèrent  parmi  les  fidèles 
et  dans  le  clergé  jusqu'à  la  Révolution.  A  de  très  rares 
exceptions  près,  il  n'existe  plus  maintenant  en  France 
que  chez  des  libres  penseurs  et  à  l'état  de  sympathie 
historique. 

Nos  maîtres  de  rhétorique  composent  un  grand  cha- 
pitre de  l'influence  de  Port-Royal  sur  la  littérature  fran- 
çaise. Il  est  de  fait  que  Racine  y  fut  élevé  et  que  Pascal 
en  prit  la  défense.  Mais  ni  l'un  ni  l'autre  ne  figure  dans 
l'histoire  comme  partie  de  leur  société.  Pascal  différait 
d'eux  par  beaucoup  de  ses  idées,  et  Racine  écrivit  contre 
eux,  sous  forme  de  lettres,  les  plus  piquantes  satires  qu'ils 
aient  essuyées.  Ni  l'un  ni  l'autre  ne  tient  d'eux  pour  le 
style.  Ceci  avoué,  il  faut  reconnaître  que  l'influence  de 
Port-Royal  se  réduit  à  rien  ou  à  peu  de  chose. 

Ni  le  grand  Arnauld,  ni  Lemaître,  ni  Singlin,  ni  Lan- 
celot,  ni  Lenain  de  Tillemont,  encore  moins  Dubois,  ni 
Barbier  d'Aucour  n'ont  laissé  d'ouvrage  en  renom,  ni 
servi  de  modèles  à  personne. 

Le  nom  de  cette  école  est  médiocrité.  Seul  Nicole  fut 
lu  et  prisé.  11  n'en  est  pas  tout  à  fait  indigne.  Il  y  a  delà 
sagesse  dans  ses  Essais  de  Morale  et  quelques  pages  heu- 
reuses dans  sa  Logique.  Hors  de  là,  leur  renom  d'hellé- 
nistes est  ce  qui  leur  mérite  encore  le  plus  d'éloges.  Rien, 
après  tout,  n'a  eu  tant  de  lecteurs  que  leur  Jardin  des 
Racines  grecques  ;  on  a  tort  de  le  négliger  maintenant  ; 
j'incline  à  le  regarder  comme  leur  plus  bel  ouvrage. 

Quant  au  tour  de  sévérité  qu'on  assure  qu'ils  donnè- 
rent à  la  morale  du  temps,  et  qu'on  prétend  relever  jus- 
que chez  Bourdaloue,  ce  tour  n'est  pas  autre  chose  que 
l'attitude  nécessaire  de  tous  les  moralistes  et  de  tous  les 
prédicateurs.  On  ne  propose  pas  de  réforme  aux  foules 
qui  ne  soit  sévère  ;  les  mesures  et  les  adoucissements  ne 


m.   LES    JANSÉNISTES  307 

viennent  que  dans  les  cas  particuliers  et  en  face  des  per- 
sonnes. Ainsi  M"""  Gornuel  disait  de  Bourdaloue  :  «  Le 
P.  Bourdaloue  surfait  dans  la  chaire,  mais  dans  le  confes- 
sionnal il  donne  à  bon  compte.  »  Sainte-Beuve  dit  à 
propos  de  cela  :  «  Ce  sont  là  des  mots  spirituels  qui  ne 
prouvent  rien.  »  11  me  semble,  au  contraire,  qu^ils  expri- 
ment la  vérité  et  la  nécessité  des  choses.  En  croyant  sai- 
sir Toeuvre  du  jansénisme  par  là,  j'ai  peur  qu'on  ne  sai- 
sisse encore  qu'une  ombre. 

Au  demeurant,  dans  les  lettres  comme  ailleurs,  le  plus 
important  du  jansénisme  vient  des  Provinciales  et  y  re- 
tourne. Le  mal  que  ce  livre  fît  aux  jésuites  est  une  chose 
qui  dure  encore,  comme  celui  que  Tartufe  fît  à  TÉglise. 
Aussi  bienTattaque  des  Provinciales  ne  pouvait-elle  évi- 
ter de  nuire  à  la  cause  de  la  religion  elle-même  :  entre 
les  mains  de  ses  ennemis,  ce  livre  fait  pendant  à  Tartufe, 
quoique  d'un  effet  moins  populaire. 

Les  jésuites  y  ont  répondu  avec  beaucoup  de  perti- 
nence. Le  P.Nouet  fît  paraître  dans  le  temps  des  ripos- 
tes ;  mais  c'est  surtout  le  livre  du  P.  Daniel  qu'il  faut 
recommander  à  cet  égard.  Ses  Entretiens  de  Cléandre  et 
dEiidoxe  sont  le  meilleur  guide  qu'on  puisse  trouver 
pour  une  reconnaissance  exacte,  tantôt  du  fond  de  cha- 
que question,  tantôt  de  la  polémique  elle-même,  brouillés 
par  Tesprit  de  parti. 


CHAPITRE   XIII 


LA     CRITIQUE     DES    ANCIENS    IMPOTS 


Les  préjugés  dont  il  reste  à  parler  sont  dirigés  prin- 
cipalement contre  les  derniers  siècles  de  la  monarchie 
française.  Ce  sont  ceux  qui  servent  plus  ordinairement 
à  justifier  la  Révolution. 

Rien  n'en  fait  mieux  sentir  l'importance,  par  exemple, 
que  de  les  voir  former  la  partie  principale  du  livre  de 
V Ancien  Régime  de  Taine.Ce  probe  esprit,  ce  lucide  his- 
torien donnait  asile  à  ces  préjugés  comme  tout  le  monde. 
Il  ne  fallut  rien  moins  que  le  spectacle  de  la  Révolution 
en  exercice  pour  le  faire  douter  des  reproches  écrits  chez 
lui  sous  la  dictée  de  la  Révolution  en  promesse. 

Quant  aux  critiques  qu'on  fait  de  l'impôt,  j'en  parlerai 
autrement  que  de  toutes  celles  qu'on  a  vues  jusqu'ici. 
C'est  qu'en  effet  la  fiscalité  moderne  doit  être  regardée 
comme  supérieure  à  l'ancienne,  et  ce  qui  suit  en  contien- 
dra la  preuve. 

Dans  cette  question  cependant  veulent  être  distingués 
des  considérants  importants,  que  le  commun  des  écono- 
mistes omet.  L'omission  de  ces  considérants  leur  sert 
à  noircir  l'ancien  fisc,  représenté  chez  eux  comme  un  com- 
ble de  désordre.  La  dîme,  les  corvées,  la  gabelle,  l'em- 
prunt, les  traitants,  l'altération  des  monnaies  composent 
le  portrait  qu'ils  en  font,  et  qu'ils  opposent  à  l'ordre  par- 
fait de  nos  budgets.  Là-dessus  on  ne  manque  guère  d'ajou- 
ter, en  forme  de  conclusion   souveraine,  que  la  vieille 


LA    CRITIQUE   DES    ANCIENS    IMPÔTS  309 


monarchie  a  péri  par  ses  finances  ;  quelques-uns    disent 
«  s^est  effondrée  ». 

La  grossièreté  du  terme  suffit  à  faire  sentir  Fimper- 
tinence  de  la  pensée.  On  peut  répondre  tout  de  suite  à 
cette  conclusion,  que  les  finances  de  la  Restauration  ont 
été  ce  qu^on  a  vu  de  plus  irréprochable,  et  que  cela  n'a 
pas  empêché  la  Restauration  de  «  s'effondrer  »,  sous  le 
même  effort  des  mêmes  entrepreneurs  de  Feffondrement 
national. 

Une  institution  comme  la  monarchie  française  ne 
périt  pas  comme  une  maison  de  banque.  C'est  se  moquer 
de  prétendre  qu'une  royauté  de  dix  siècles  a  pu  recevoir 
la  mort  d'une  mauvaise  gestion  financière,  qui  durait 
depuis  aussi  longtemps  qu'elle,  qui  en  dix  siècles  ne 
l'avait  pas  tuée,  et  qui,  loin  d'empirer  quand  ce  dénoue- 
ment survint,  allait,  de  l'aveu  universel,  en  s'améliorant 
tous  les  jours. 

Oserai-je  ajouter  que,  de  quelque  manière  qu'on  ex- 
plique ce  point  d'histoire,  assez  d'hommes  illustres  ont 
laissé  dans  notre  pays  la  réputation  de  financiers  habiles 
pour  que  la  critique  qu'on  oppose  à  nos  anciennes 
finances  soit  mitigée.  Charles  V,  Charles  VII,  Louis  XI, 
Louis  XII,  Sully,  Colbert,  le  cardinal  Fleury,  sont  autant 
de  preuves  que  quelque  science  des  finances  a  précédé 
dans  notre  pays  la  fiscalité  moderne.  Ajoutez  les  talents 
qu'il  a  bien  fallu  déployer  pour  venir  à  bout  de  tant  de 
guerres  coûteuses,  pour  encourager  magnifiquement  l'art 
et  l'industrie  nationale,  pour  mener  parfois  les  deux 
ensemble  et  de  front.  Catherine  de  Médicis  bâtissait  en 
pleine  détresse  des  guerres  civiles.  Louis  XIV  sut  mener 
à  terme  la  grandiose  entreprise  de  Versailles. 

On  répond  à  cela,  tantôt  que  ces  princes  vivaient 
d'expédients,  tantôt  qu'ils  pressuraient  les  peuples.  Mais 
on  pourrait  soutenir  que  les  expédients  étaient  justement 


310  LA    CRITIQUE    DES    ANCIENS    IMPÔTS 

Vart  de  ces  temps-là  ;  et  quant  à  pressurer  les  peuples, 
à  qui  fera-t-on  croire  qu'une  nation  soit  capable  de  durer 
et  de  prospérer  à  ce  prix  ?  La  réponse  à  ceci  est  dans  le 
fait  de  Texistence,  de  la  durée  et  de  la  puissance  de  Tan- 
cienne  France,  qui,  malgré  ce  qu'on  allègue,  suppose 
nécessairement  de  l'ordre  dans  les  finances. 

Cependant,  comment  nier  plusieurs  faits  de  cette  his- 
toire ? 

L'altération  des  monnaies  est  certaine.  Elle  dura  de- 
puis Philippe  le  Bel  jusqu'au  cardinal  Fleury.  Durant 
cinq  siècles,  entre  plusieurs  moyens  de  suffire  aux  dé- 
penses publiques,  la  monarchie  française  connut  et  pra- 
tiqua celui  qui  consiste  à  remettre  en  cours  pour  leur 
valeur  ancienne  des  monnaies  refondues  dont  on  rédui- 
sait le  titre. 

Le  recours  aux  traitants  n'est  pas  plus  contestable. 
Le  roi  empruntait  à  usure  ;  d'avides  marchands  d'argent 
étaient  indispensables  à  l'entretien  de  son  trésor.  C'é- 
taient des  juifs,  ou  de  ces  Italiens  qui  faisaient  nommer 
Lombards  tous  ces  prêteurs.  Scipion  Sardini  prêtait  à 
Catherine  ;  les  traitants  de  Louis  XIV  sont  demeurés 
célèbres  ;  l'histoire  de  la  fortune  et  de  la  ruine  de  finan- 
ciers comme  Bourvarlais  emplit  de  son  tapage  tout  le 
dix-septième  siècle. 

Ces  pratiques  ont  pour  vivant  commentaire  les  em- 
barras financiers  qu'on  voit  se  déclarer  à  des  époques 
diverses  :  pour  ne  compter  dans  les  temps  modernes 
que  quelques-uns  des  principaux,  ceux  de  1575,  de  1645, 
de  1709,  de  1770.  Embarras  signalés  par  des  désordres 
et  des  irrégularités  de  tout  genre  :  paiements  de  rentes 
ajournés,  consolidations,  pensions  supprimées  ou  réduites, 
emprunts  obligatoires  ;  auxquels  répond  le  redoublement 
d'impôts,  avec  l'état  de  violence  et  d'agitation  qui  s'en- 
suit. 


LA    CRITIQUE   DES    ANCIENS   IMPÔTS  311 

L'objet  de  ce  chapitre  est  de  fournir  la  vraie  philoso- 
phie de  ces  faits. 

Et  d'abord  remarquons  que  les  anciens  impôts  n'ont 
causé  de  ces  agitations,  ne  motivent  dans  la  postérité  la 
réclamation  dont  on  parle,  que  par  intervalles  seulement, 
non  pas  d'une  manière  continue.  Ce  désordre  ne  se  voit 
que  dans  des  temps  de  détresse:  détresse  publique, dont 
les  causes  tiennent  à  des  circonstances  exceptionnelles. 
Tantôt  c'est  la  guerre  étrangère,  et  tantôt  la  guerre 
civile,  quelquefois  les  famines,  inévitables  alors.  Le  fait 
est  facile  à  vérifier  ;  les  conséquences  en  sont  remar- 
quables. 

Car  en  réalité,  qu'est-ce  que  de  mauvaises  finances  ? 
Celles  dont  l'effet  est  de  doubler  les  impôts  sans  cause 
notable,  particulièrement  sans  aucune  de  celles  qui 
tiennent  à  la  guerre.  Il  en  est  des  Etats  comme  des  par- 
ticuliers. Mauvais  économe  n'est  pas  celui  que  les  em- 
barras d'argent  travaillent  en  temps  de  dépenses  excep- 
tionnelles, mais  celui  qui  manque  d'argent  dans  le 
cours  ordinaire  des  choses,  parce  qu'il  est  incapable 
déménager  ses  ressources.  Le  degré  d'embarras  où  l'on 
tombe  est  moins  ce  qu'il  faut  considérer  que  les  circons- 
tances dans  lesquelles  on  y  tombe.  Ce  degré  d'embarras 
peut  venir  de  quelques  causes  générales,  que  la  sagesse 
même  n'a  pu  vaincre.  Ainsi  la  République  est  mauvaise 
financière,  les  impôts  grandissant  toujours  sans  qu'on 
en  puisse  donner  de  raison,  ni  dire  quelles  circonstances 
nouvelles  entraînent  cet  accroissement  de  charges.  Au 
contraire,  les  finances  compromises  de  François  P',  de 
Catherine  de  Médicis,  de  Desmarets  à  la  fin  du  règne  de 
Louis  XIV,  de  l'abbé  Terray  vont  avec  les  embarras 
de  l'Etat  ;  elles  sont  l'effet  de  maux  qui  s'étendaient  à 
tout. 


312  LA   CRITIQUE    DES   ANCIENS    IMPÔTS 

Tout  le  monde  subit  la  gêne  de  ces  temps-là,  le  roi  en 
son  privé  comme  la  France,  les  puissants  comme  les 
faibles,  les  riches  comme  les  pauvres.  C'est  en  pareil  cas 
qu'on  a  vu  les  rois  de  France  porter  leur  argenterie  à  la 
Monnaie.  C'est  à  de  pareilles  détresses  que  nous  devons 
la  perte  de  cette  fameuse  vaisselle  d'argent  de  Louis  XIV, 
meubles,  bassins,  caisses  d'oranger,  dont  la  tapisserie 
des  Maisons  royales  nous  conserve  les  magnifiques  ima- 
ges. Au  contraire,  la  paix  rétablie  avait  pour  effet  de 
remettre  tout  en  ordre  chez  les  particuliers  comme  chez 
le  roi. 

C'est  ce  qu'on  vit  après  le  traité  des  Pyrénées,  sous 
l'administration  de  Colbert,  entre  100:2  et  1071.  Les 
finances  alors  furent  parfaites  et,  quant  aux  résultats, 
propres  à  contenter  les  plus  difficiles. 

Ainsi  en  fut-il  sous  le  cardinal  Fleury,  dans  les  vingt- 
deux  ans  qui  vont  de  1720  à  1748.  Cette  période  est  la 
plus  prospère  à  cet  égard  que  l'ancien  régime  ait  con- 
nue. Des  signes  non  équivoques  l'attestent.  Tous  les  six 
ans  chaque  adjudication  des  Fermes  marquait  une  plus- 
value  nouvelle.  En  ce  temps-là  se  place  la  longue  surin- 
tendance du  contrôleur  Orry,  maintenue  près  de  quinze 
ans.  Alors  se  rend  sensible  l'essor  de  l'industrie  ;  le  bien- 
être  des  villes  grandit,  comme  la  richesse  dans  les  cam- 
pagnes. En  vingt  endroits,  dans  nos  campagnes,  nous 
rencontrons  des  fermes  de  ce  temps-là.  La  bâtisse  en  est 
admirable,  tout  y  rappelle  l'aisance  des  anciens  maîtres. 
Je  laisse  le  style,  qui  les  met  bien  au-dessus  de  ce  qu'on 
voit  construire  aujourd'hui. 

Nous  avons  peine  à  imaginer  les  ressources  qui  se 
trouvaient  alors  dans  les  petites  villes  et  même  dans  des 
villages,  ressources  depuis  concentrées  en  quelques  points 
de  la  France,  et  dont  la  dispersion  composait  un  état 
de  choses  infiniment  digne  d'être  regretté.  Par  exemple, 


LA    CRITIQUE    DES  ANCIENS    IMPÔTS  313 

le  château  d'Arnouville  près  de  Gonesse,  qui  fut  bâti  par 
les  Machault,  possédait  une  grille  de  fer  orné,  depuis 
transportée  aux  Vaux-de-Gernay,  qui  est  un  chef-d^œuvre 
de  Tart.  Voici  ce  qu'on  lit  dans  d'anciennes  descrip- 
tions : 

Cette  grille,  composée  par  M.  Contant,  a  été  exécutée  par 
Nesle,  serrurier  établi  à  Arnouville,  homme  supérieur  en  son 
genre. 

Qu'on  se  figure  ce  serrurier  artiste  établi  dans  ce  vil- 
lage des  environs  de  Paris,  et  qu'on  mesure  sur  un  tel 
détail  le  degré  de  développement  de  ces  temps-là. 

Durant  les  périodes  dont  je  parle, on  ne  voit  pas  d'em- 
barras chez  le  prince,  aucune  plainte  ne  s'élève  dans  le 
peuple.  Ce  qu'on  allègue  de  détresse  n'est  qu'en  cer- 
tains moments.  Notre  erreur  l'étend  à  tout  l'ancien  ré- 
gime ;  nous  prenons  les  plaintes  d'une  année  pour  la 
doléance  des  siècles. 

Divisons  les  reproches,  comme  il  est  légitime. 
Louis  XIV,  dit-on,  a  fait  des  guerres  ruineuses  :  c'est 
un  reproche  à  sa  politique,  ce  n'est  pas  un  reproche  à  ses 
finances.  Les  ministres,  ajoute-t-on,  ont  dilapidé  ;  mais 
il  n'y  a  pas  d'exemple  que  cette  dilapidation  ait  causé  le 
mauvais  état  des  choses.  Elle  ne  nuit  pas  dans  la  pros- 
périté, et  la  détresse  d'argent  n'en  est  jamais  l'effet. 
De  tout  ceci  je  conclus  que  le  nom  de  mauvaises  finances 
n'est  pas  applicable  au  passé.  Toute  condamnation  géné- 
rale, qui  tend  à  représenter  le  désordre  installé  dans  le 
trésor  royal  et  le  défaut  d'économie  publique  comme 
l'état  constant  de  l'ancienne  France,  est  contredit  par  ce 
peu  de  réflexions. 

Cependant  ce  n'est  pas  sans  raison  qu'on  remarque 
d'anciennes  imperfections    à  cet  égard.   Qu'est-ce  donc 


314  LA    CRITIQUE    DES    ANCIENS    IMPÔTS 

qu'on  peut  reprendre   dans  les  finances  d'alors  ?  Leur 
instabilité. 

Elle  est  manifeste.  Ce  qu'on  vient  de  lire  la  confirme. 
Prospères  en  temps  de  prospérité,  les  finances  de  l'an- 
cien régime  sont  sujettes  à  tomber,  en  cas  de  malheurs 
publics,  sous  le  poids  de  dépenses  extraordinaires.  C'est 
un  inconvénient  que  notre  siècle  évite,  et  qu'il  convient 
de  considérer. 

On  trouvera  que  cette  instabilité  n'était  l'effet  d'au- 
cune mauvaise  gestion  particulière,  mais  de  l'instabilité 
générale  des  fortunes.  Quant  à  celle-ci,  les  signes  s'en 
manifestent  de  mille  manières.  Il  faudrait  n'avoir  jamais 
rien  lu  pour  ignorer  dans  quelles  conditions  irrégulières 
on  jouissait  jadis  d'une  grande  fortune.  Les  revenus  ne 
pouvaient  s'assurer.  Riche  une  année,  on  était  pauvre 
l'autre.  De  là  venait  pour  les  particuliers  la  nécessité  des 
expédients  ;  de  là  tant  d'entreprises  que  l'on  ne  pouvait 
achever,  tant  de  bâtiments  laissés  en  cours  d'exécution. 

Le  défaut  de  grande  industrie,  l'état  naissant  du  cré- 
dit, causaient  cela  ;  la  mobilité  des  capitaux,  dont  béné- 
ficient les  modernes,  n'était  pas  soupçonnée  alors.  Tout 
le  bien  était  en  terre,  sur  laquelle  les  saisons  ont  une 
influence  souveraine  ;  l'état  des  récoltes  réglait  tout  : 
l'inclémence  d'un  été  troublait  la  recette  publique,  un 
hiver  excessif  ruinait  le  pays.  On  sait  quel  fut  l'effet  de 
celui  de  1710. 

Un  économiste  éminent,  M.  Stourm,  paraît  oublier 
cela  quand,  faisant  le  procès  de  ce  temps-là  et  rappor- 
tant le  peu  d'exactitude  avec  lequel  fut  payé  l'emprunt 
de  1709,  il  écrit  ; 

Une  fois  l'emprunt  réalisé,  les  excuses  ne  manquèrent  pas 
pour  ajourner  réchéance  promise  :  déficit  imprévu  dans  la 
rentrée  des  impôts,  rigueur  d'un  hiver  exceptionnel,  conti- 
nuation de  la  guerre. 


LA    CRITIQUE    DES    ANCIENS    IMPÔTS  315 

N'est-il  pas  étonnant  d^'entendre  appeler  excuses  des 
causes  aussi  certaines  que  les  circonstances  dont  il  s'agit? 
Un  hiver  durant  lequel  on  raconte  que  la  mer  gela  sur 
nos  côtes  fait  cependant  un  contretemps  que  toute  la 
sagesse  de  M.  Léon  Say  eût  été  impuissante  à  conjurer 
alors.  Il  y  a  du  ridicule  dans  ce  reproche  des  modernes, 
et  dans  cette  fatuité  qui  les  fait  s'affranchir  en  idée  de 
la  sujétion  des  éléments. 

Ce  que  l'ancien  régime  en  pareil  cas  faisait  mal,  per- 
sonne n'aurait  pu  le  mieux  faire.  Ces  effets  tenaient  à 
des  causes  que  l'initiative  d'aucun  homme,  le  jeu  d'au- 
cune institution  ne  pouvait  changer.  Une  fiscalité  cer- 
taine et  permanente  était  alors  parfaitement  impossible. 

Tout  Fart  consistait  en  ce  temps-là  à  amasser  un  trésor 
pour  le  besoin.  Le  salut  de  l'État  était  le  même  que  celui 
d'un  journalier,  qu'une  maladie  ruine.  On  ne  dira  jamais 
assez  à  quel  point  les  écrivains  spéciaux  en  ces  matières, 
ignorants  du  point  de  vue  de  l'histoire  générale,  tout 
renfermés  dans  les  rubriques  d^une  dogmatique  intolé- 
rance, ont  parlé  faussement  du  passé. 

Il  est  superflu,  écrit  l'un  d'eux  (repoussant  les  doctrines 
d'un  financier  d'alors),  il  est  superflu  de  réfuter  de  pareils 
sophismes.  Même  en  1709,  ce  tableau  ne  pouvait  illusionner 
qu'un  ministre  aveuglé  par  les  nécessités  du  moment. 

Je  demande  à  quoi  l'auteur  prétend  qu'un  ministre 
ait  égard,  sinon  aux  nécessités  du  moment.  Il  dit  «  aveu- 
glé »  :  c'est  fort  bien,  et  on  ne  peut  défendre  Vaveugle- 
ment.  Cependant  il  faudrait  se  convaincre  que  la  situa- 
tion d^un  écrivain  qui,  au  nom  d'un  système,  juge  l'his- 
toire tranquillement,  sans  autre  risque  pour  lui  que  d'être 
sifflé,  n'a  que  peu  de  rapport  avec  celui  d'un  ministre 
qui,  voyant  se  vider  ses  coffres,  n'a  que  le  moment  pour 
les  remplir.  Les  nécessités  qu'il  éprouve  n'ont  pour  effet 


316  LA    CRITIQUE    DES    ANCIENS    IMPÔTS 

ni  de  l'éclairer,  ni  de  Taveugler  ;  elles  commandent,  et 
c'est  bien  assez.  La  réflexion  et  la  lumière  sont  bienve- 
nues en  d'autres  temps. 

Tel  est  le  tableau  d'ensemble  qu'il  faut  se  représenter, 
si  l'on  veut  comprendre  de  quelle  sorte  l'ancien  régime 
vécut  en  matière  d'impôts.  Il  faut  entrer  maintenant 
dans  quelque  détail. 

Je  rappelle  que  les  impôts  d'alors  étaient  la  taille,  la 
capitation,  et  les  dixièmes  ou  vingtièmes,  comme  impôts 
personnels  et  de  répartition,  c'est-à-dire  réglés  pour  cha- 
cun sur  les  sommes  qu'il  faut  obtenir  ;  impôts  person- 
nel, dis-je,  l'impôt  réel  étant  à  peu  près  impossible  alors, 
à  cause  de  la  difficulté  d'estimer  ce  que  chacun  possé- 
dait. C'était,  en  second  lieu,  la  gabelle  et  les  aides, 
impôts  indirects  et  de  quotité,  c'est-à-dire  fixés  en  eux- 
mêmes. 

Ce  qui  fait  que  dans  les  temps  difficiles  on  les  sup- 
portait malaisément,  c'est  que  les  premiers  étaient  irré- 
guliers et  que  les  autres  étaient  fort  chers.  Ceux-ci 
étaient  atTermés  par  l'Etat.  On  sait  que  cette  ferme  fut 
l'institution  de  Colbert  ;  il  institua  quarante  fermiers 
généraux,  dont  l'engagement  était  renouvelé  tous  les  six 
ans.  Le  système  n'allait  pas  sans  abus  ;  mais  on  n'y  pou- 
vait remédier,  faute  de  l'outillage  obéissant  que  les  Etats 
modernes  possèdent  dans  leurs  administrations.  Ce  que 
nous  appelons  de  ce  nom  n'existait  pas  et  on  ne  pouvait 
songer  à  les  créer. 

La  Ferme  en  tenait  la  place  au  mieux  dans  les  levées 
d'impôts  indirects.  Pour  les  autres  impôts,  on  se  servait 
de  collecteurs  choisis  dans  chaque  endroit,  à  qui  revenait 
le  soin  de  recueillir  l'impôt  au  nom  du  roi.  Cette  insti- 
tution de  la  collecte  entraînait  des  inconvénients  qu'on 
imagine;  mais  tout  moyen  manquait  de  la  remplacer.  Un 


LA    CRITIQUE    DES    ANCIENS    IMPÔTS  317 


receveur  rassemblait  dans  ses  mains  Targent  levé  par 
les  collecteurs.  Pour  établir  quelque  contrôle  effectif  de 
la  gestion  de  ce  dernier,  on  inventa  de  faire  se  succéder 
dans  une  charge  trois  receveurs,  dont  le  premier  rentrait 
en  fonction  au  bout  de  trois  ans  ;  on  les  nomma  rece- 
veurs triennaux  ;  la  gestion  de  Tun  servait  de  contrôle  à 
celle  de  l'autre.  Pour  les  receveurs  généraux,  le  système 
fut  d'en  mettre  deux  dans  la  même  charge,  et  par  chaque 
généralité. 

Tous  ces  efforts  attestent  assez  les  embarras  qui 
tenaient  à  l'état  de  choses,  et  que  seul  un  certain  pro- 
grès des  choses  pouvait  changer.  Les  vices  de  la  levée 
s'ajoutaient,  en  temps  de  crise,  à  l'impopularité  de  Tim- 
pôt. 

Tout  ceci  fait  comprendre  pourquoi,  dans  ces  temps- 
là,  la  monarchie  ne  put  éviter  les  expédients. 

En  1711,  elle  souffrit  que  le  clergé  rachetât  4.000.000 
de  capitation  annuelle,  pour  une  somme  de  24.000.000. 
C'était,  disent  nos  économistes  avec  pompe,  emprunter 
à  seize  pour  cent.  Mais  ils  oublient  d'ajouter  une 
remarque  ;  c'est  que  les  traitants  prêtaient  à  vingt-cinq. 

En  1713,  une  réduction  de  deux  cinquièmes  des  rentes 
sur  l'Hôtel  de  Ville  eut  lieu.  Faillite  officielle^  disent 
nos  économistes.  Je  leur  demanderai  si  les  conversions 
de  rente  que  nous  subissons  à  présent  ont  un  effet  diffé- 
rent de  cette  «  faillite  ».  Ils  allégueront  qu'elles  sont  plus 
régulières.  Je  l'avoue.  J'avoue  que  cette  régularité  est  un 
avantage  des  modernes  ;  mais  quant  à  l'injustice,  elle 
n'est  ni  pire  ni  moindre  d'un  côté  que  de  l'autre,  et  les 
gros  mots  sont  de  trop. 

Aussi  bien,  ne  croyons  pas  que  ces  expédients  aient 
contenté  l'ancienne  monarchie,  et  qu'elle  n'ait  rien  fait 
pour  y  parer.  Il  faudrait  au  surplus  entrer  dans  tout  le 
détail,  il  faudrait  demander  si  un  certain  nombre  de  faits 


318  LA    CRITIQUE    DES    ANCIENS    IMPÔTS 

qu'où  nous  dépeint  sous  les  couleurs  les  plus  noires 
n'avaient  pas  quelques  avantages,  dont  on  eut  Tart  de 
profiter. 

Melon  Véconomisie,  dont  Y  Essai  politique  sur  le  Com- 
merce est  un  des  livres  les  plus  intéressants  qui  existent 
sur  la  matière,  garantit  sérieusement  que  l'altération 
des  monnaies  a  des  avantages.  Elle  favorise,  dit-il,  le 
débiteur  en  lui  donnant  le  moyen  de  se  libérer  avec  une 
moindre  quantité  de  métal.  Un  érudit  des  plus  conscien- 
cieux, M.  Gallerj,  dans  Y  Histoire  du  Pouvoir  royal  d'im- 
poser, justifie  en  termes  parfaitement  mesurés  la  fisca- 
lité de  Philippe  le  Bel.  11  démontre  que  les  chroniqueurs 
dont  le  témoignage  sert  à  décrier  ce  roi,  Guillaume  de 
Nangis,  Girard  de  Frachet,  ainsi  que  les  Chroniques  de 
Saint-Denis,  ont  été  mal  interprétés. 

Du  côté  des  traitants,  on  sait  avec  quelle  énergie  la 
monarchie  se  défendait.  Il  n'y  a  peut-être  pas  de  spec- 
tacle plus  curieux,  dans  l'histoire,  que  celui  de  ces 
Chambres  ardentes  où  la  couronne,  par  un  ordre  extraor- 
dinaire que  l'évidence  de  ses  droits  légitimitait  à  tous 
les  yeux,  rétablissait  ses  finances  aux  dépens  de  ceux 
qui  les  avaient  pillées  ;  vraie  revanche  djes  pouvoirs 
nationaux  sur  les  puissances  d'argent,  non  moins  propre 
à  manifester  la  haute  dignité  de  ceux-là  qu'à  corriger 
l'abus  qu'on  ne  pouvait  ôter.  M.  Drumont  a  loué  mainte 
fois  cette  procédure  ;  mais  il  a  eu  tort  de  l'interpréter 
comme  une  poursuite  exercée  contre  la  spéculation  : 
c'est  proprement  de  la  part  du  roi  une  reprise  de  ce  qui 
lui  appartenait. 

Pour  mettre  dans  tout  son  jour  cette  question  des 
impôts  et  rendre  à  l'ancien  fisc  ce  qui  lui  revient  d'apo- 
logie à  cet  égard,  rien  ne  vaudra  de  mettre  en  face  de  ce 
fisc  ce  que  les  écrivains  réformateurs  ont  opposé  en  fait 
de  réformes.  Rien  ne  peut  mieux  servir  à  apprécier  le 


LA    CRITIQUE    DES   AXCIEiNS   IMPÔTS  319 

bien  contenu  dans  ce  régime  imparfait  que  l'examen  des 
récriminations  qu'il  soulevait. 

Les  plus  anciennes  en  date  sont  exprimées  dans  le 
livre  de  la  Dime  royale^  ouvrage  célèbre  de  Vauban,  com- 
posé en  1698  et  remis  au  roi  en  1707. 

C'était  un  très  grand  homme  de  guerre  ;  ses  théories 
de  finances  n'ajoutent  rien  à  sa  gloire.  On  les  a  vantées 
cependant,  mais  par  opposition  seulement  à  Louis  XIV, 
puisque  les  plus  empressés  à  l'en  louer  ne  laissent  pas 
d'avouer  quelles  sont  mauvaises.  11  y  a  là-dessus  des 
mots  qu'on  ne  peut  trop  admirer. 

Quoique  ce  projet  (le  projet  de  Vauban)  dit  Léon  Say,  fût 
impraticable^  il  n'en  fait  pas  moins  le  plus  grand  honneur  à 
rhomme  de  génie  qui  en  est  Fauteur. 

Quoique  ce  mot,  dirai-je,  justifie  à  naerveille  le  soin 
que  prit  Louis  XIV  de  faire  taire  Vauban,  il  n'en  met  pas 
moins  dans  tout  son  jour  l'inexprimable  frivolité  d'esprit 
d'un  grand  pontife  de  la  finance.  En  cette  matière  la  plus 
rigoureuse  de  toutes,  vantée  même  à  ce  titre  par  ceux 
qui  la  professent,  louer  un  réformateur  d'avoir  fait  un 
projet  que  l'on  déclare  impraticable^  le  louer  de  cela 
quand  on  prétend  pour  soi-même  à  l'honneur  de  réformer 
les  erreurs  en  ce  genre,  de  redresser  les  torts  et  de  gou- 
verner l'Etat,  je  demande  de  quel  nom  cette  folie-là  se 
nomme. 

Tout  ce  que  cette  science  compte  d'autorités  se  réunit 
contre  l'impôt  unique  ;  il  est  traité  d'utopie  partout  ; 
cependant  il  fait  le  fond  du  livre  de  la  Dîme  royale.  De 
ce  livre  il  passa  bientôt  à  l'école  célèbre  des  physio- 
crates. 

On  sait  quel  empire  elle  avait  pris  à  la  veille  de  la 
Révolution.    Quesnay,    Gournay    Turgot,    et    plus    tard 


320  LA    CRITIQUE    DES    ANCIENS    IMPÔTS 

Dupont  de  Nemours,  en  sont  les  représentants  fameux. 
On  en  dédia  les  doctrines  à  Louis  XV.  Quesnay,  qui, 
comme  médecin  de  M"*  de  Pompadour,  avait  son  loge- 
ment à  Versailles,  eut  l'honneur  de  voir  tirer  par  le  roi 
la  première  épreuve  de  son  Tableau  économique.  Cette 
école  publiait  un  journal,  les  Ephémérides  du  Citoi/en, 
plus  tard  remplacé  par  les  Nouvel/es  Ephémérides,  que 
dirigea  l'abbé  Bandeau. 

J'ai  dit  que  leur  principe  était  Timpôt  unique.  On  en 
chargeait  la  terre,  et,  dans  le  revenu  de  celle-ci,  ce  qu'on 
appelle  le  produit  net.  Ainsi  établi,  croyait-on.  sur  la 
source  de  toute  production,  on  tenait  pour  certain  que 
tout  le  monde  le  supporterait,  par  un  effet  du  soin  que 
prendrait  le  producteur  de  s'en  payer  sur  le  genre  humain. 
Dans  ce  système,  en  somme,  le  laboureur  compte  pour 
fermier  de  Timpôt,  désigné  tel  par  la  nature.  Cette  som- 
bre extravagance  fît  une  fortune  immense.  Elle  ne  trou- 
vait pas  de  contradicteurs,  les  tenants  du  système  ayant 
fait  en  sorte  d'occuper  toutes  les  avenues  de  la  publicité. 
Ils  encoururent  pourtant  le  satire  de  Voltaire,  dans  son 
roman  de  Y  Homme  aux  quarante  écus. 

Tels  sont  les  remèdes  que  l'invention  des  gens  de 
lettres  proposait  aux  abus  de  l'ancienne  fiscalité.  Il  n'est 
pas  pour  celle-ci  de  meilleure  excuse. 

La  Révolution  ne  fut  au  propre  qu'une  continuation 
de  ces  folies.  Exécutée  par  des  bêtes  féroces,  selon  le  mot 
de  Rivarol,  on  sait  assez  que  les  gens  d'esprit  en  furent 
auteurs.  A  cet  égard  comme  à  plusieurs  autres,  elle  offre 
le  tableau  de  livres  mis  en  action.  C'est  donc  un  abus  de 
prétendre  qu'en  présence  des  inconvénients  que  j'ai 
rapportés  tout  à  l'heure,  elle  ait  le  moins  du  monde  traité 
le  mal. 

Ce  traitement  ne  fut  jamais  son  fait.  Il  s'est  achevé 
depuis  la  Révolution  ;  il  était  commencé  avant  elle.  Ce 


LA    CRITIQUE    DES    ANCIENS    IMPOTS  321 

qu'elle  inventa  ne  fît  qu^en  troubler  le  cours,  soit  en  le 
contrariant  en  effet,  soit  en  le  compliquant  d^imbéciles 
chimères. 

Longtemps  avant  1789,  ces  questions  de  finances 
étaient  traitées  par  des  hommes  de  la  profession,  qui 
consignaient  leur  expérience  dans  les  livres.  Melon,  ci- 
dessus  nommé,  Forbonnais,  Dutot,  furent  en  possession 
sur  cette  matière  de  lumières  que  ne  connurent  jamais 
les  physiocrates.  Avec  ce  mouvement  des  auteurs  allait 
un  progrès  de  réformes.  Un  édit  du  cardinal  Fleury 
assura  en  1726  la  fixité  des  monnaies,  que  les  circons- 
tances rendaient  enfin  possible.  Cet  édit  l'eût  assurée  pour 
toujours,  sans  la  Révolution,  qui  au  bout  de  soixante- 
cinq  ans,  en  1791,  rompit  précisément  cet  ordre,  qu'on 
nous  fait  croire  qu'elle  établit. 

Necker,  pour  notre  malheur  à  demi  phvsiocrate,  mais 
financier  de  profession,  décréta  avantageusement  une 
fixité  de  la  taille,  qu^on  ne  put  plus  changer  sans  que 
(comme  c'était  le  cas  pour  les  autres  impôts)  le  Parlement 
eût  donné  son  avis.  Cela  fut  en  1780.  En  1787 ,  l'assemblée 
des  Notables  réunie  par  Louis  XVI  formula  le  principe 
de  l'impôt  mobilier,  fixé  d'après  l'habitation  de  chacun  ; 
principe  excellent  dont  aucune  théorie  n'avait  préparé 
l'invention  et  qui  ne  vint  que  des  conseils  de  Texpé- 
rience,  dirigeant  Teffort  naturel  en  vue  de  Tamendement 
des  choses. 

Les  amis  de  la  Révolution,  attachés  en  histoire  au 
fatalisme  évolutionniste,  ne  manquent  pas  de  voir  dans 
ces  elTets  la  Révolution  elle-même  et  son  souffle,  qui 
commençait  d'emporter  la  société.  Cependant  il  est  sûr 
que  ces  réformes  furent  accomplies  selon  le  mode  et  les 
procédés  de  l'ancien  régime  ;  il  n'est  pas  moins  sûr  que 
la  Révolution  en  exercice  fît  tout  le  contraire. 

DiMiER.  Préjugés  21 


322  LA    CRITIQUE    DES    ANCIENS    IMPÔTS 

L'œuvre  de  celle-ci  fut  de  brouiller  tout,  sous  l'empire, 
d'une  part,  de  la  physiocratie,  de  Tautre,  de  la  philoso- 
phie nouvelle  des  Droits  de  Thomme. 

Léon  Say  ose  assurer  que  la  physiocratie  n'eut  pas  de 
part  à  la  Révolution.  C'est  une  fantaisie  de  cet  auteur.  Il 
ne  s'agit  pas  seulement  d'une  influence  sur  les  esprits^ 
prouvée  par  je  ne  sais  combien  de  témoignages,  mais 
d'une  influence  dans  les  faits.  L'impôt  unique,  que 
la  Révolution  voulut  établir,  sa  volonté  que  cet  impôt 
fût  l'impôt  foncier,  la  suppression  des  impôts  indirects, 
qu'elle  entreprit,  sont  les  propres  principes  de  l'école 
physiocralique.  Dupont  de  Nemours  représentait  cette 
école  à  la  Constituante  et  dans  l'assemblée  des  Cinq-Cents. 

Ce  qui  fit  supprimer  la  gabelle  à  la  première  de  ces 
assemblées  ne  fut  pas  seulement  l'esprit  démagogique, 
mais  aussi  l'attachement  au  principe. 

La  gabelle  était  impopulaire  moins  en  soi  que  parla 
manière  dont  cet  impôt  était  perçu.  C'était  le  cas  de 
beaucoup  de  ces  anciens  impôts.  L'inégalité  de  droits  de 
province  à  province  était  ce  qui  en  rendait  le  poids  insup- 
portable ;  il  faut  ajouter  les  variations  qu'elle  subissait 
d'une  année  sur  l'autre  ;  pourtant  les  plaintes  qu'elle 
soulevait  par  là  ne  furent  pas  les  seules  causes  que  Ton 
considéra.  En  effet,  il  est  remarquable  que  le  Directoire 
proposa  bientôt  de  la  rétablir.  Ainsi  ce  qu'on  en  redou- 
tait n'étaient  pas  les  effets,  mais  l'illégitimité  philosophi- 
que, sur  laquelle  on  fut  moins  scrupuleux  dans  la  suite. 
Le  ministre  du  Directoire  disait  : 

Il  faut  peut-être  un  grand  couraj^e  pour  oser  replacer  sur 
la  liste  des  revenus  publics  le  produit  de  certaines  conlribu- 
tions^  que  des  déclamalions,  fondées  sur  dos  abus  qui  ne  peu- 
vent plus  renaître,  ont  discréditées  dans  l'opinion  pul)liquc. 
Ainsi  la  proposition  de  percevoir  un  droit,  quelque  modique 
qu'il  soit,  sur  la  consommation  du  sel  devra  naturellement 


LA    CRITIQUE    DES    ANCIENS    IMPÔTS  323 

se  présenter  avec  une  extrême  défaveur.  Elle  rappellera  de 
douloureux  souvenirs.  Que  peut-il  y  avoir  cependant  de  com- 
mun entre  ce  régime  dévorant  et  rétablissement  d'un  droit 
à  l'extraction  des  marais  salants  ? 

En  effet,  comment  trouver  une  ressemblance  entre 
l'impôt  sur  le  sel  et  la  proposition  de  percevoir  un  droit 
sur  la  consommation  du  sel  ?  Il  aurait  fallu  être  bien 
pointilleux  pour  cela.  L'Empire  passa  aux  effets.  Il  réta- 
blit tous  ces  impôts,  celui  des  boissons  en  1804,  celui  du 
sel  en  1806  ;  celui  du  tabac  fut  rétabli  en  1808.  Le  peu- 
ple de  France  recommença  à  payer  des  droits  contre 
lesquels  on  veut  nous  faire  croire  que  la  Révolution  fut 
faite. 

Il  est  remarquable  que,  dans  la  Constituante,  Malouet 
avait  réclamé  en  faveur  de  la  gabelle,  disant  qu^elle 
n'était  devenue  odieuse  que  «  par  le  régime  qui  était 
suivi  et  par  l'excès  de  son  poids  ».  Mais  la  philosophie 
ne  voulait  rien  entendre  ;  elle  s^'imposait  contre  les  néces- 
sités d'Etat.  Elle  s'imposait  contre  Topinion  même,  qui 
s'accommodait  au  contraire  des  impositions  indirectes. 
Nous  en  tenons  le  précieux  aveu  de  Dupont  de  Nemours, 
qui,  à  titre  de  physiocrate,  réprouvait  justement  le  prin- 
cipe de  ces  impositions.  Devant  la  Constituante  il  disait: 
Cédons  à  l'opinion^  maintenons  ces  impôts.  En  passant, 
je  prie  le  lecteur  d'admirer  cette  méthode  de  gouver- 
nement :  «  Organes,  disait  Dupont  de  Nemours,  de  Topi- 
nion  publique  dans  des  temps  orageux,  nous  sommes 
obligés  d'en  suivre  l'impulsion  et  de  léguer  à  nos  enfants 
le  sort  de  Téclairer  :  elle  veut  des  contributions  indirec- 
tes *.  )> 

Rien  n'est  plus  formel,  ni  moins  suspect.  Dupont  de 

1.  Léon  Say,  les  Solutions  démocratiques  de  la  question  de$  Impôts^ 
tome  II,  p.  22. 


324  LA    CRITIQUE    DES    ANCIENS    IMPÔTS 

Nemours  parlait  comme  nos  centres,  qui  font  appel  à 
Topinion.  Les  gauches,  repoussant  cette  théorie  abjecte, 
imposent  leurs  systèmes  et  triomphent  ;  ces  systèmes 
en  soi  sont  absurdes,  mais  le  procédé  qui  les  fait  préva- 
loir est  le  bon.  A  cet  égard  alors,  comme  toujours,  les 
jacobins  montrèrent  plus  de  pratique  politique  que  les 
modérés.  On  supprima  les  impôts  dont  seuls  les  abus 
déplaisaient,  et  au  principe  desquels  Topinion  tenait.  On 
les  supprima,  dis-je,  jusqu'au  jour  où  la  nécessité,  d'ac- 
cord avec  l'opinion,  obligea  d'anéantir  sur  ce  point  (comme 
en  plusieurs  autres)  V  «  œuvre  »  de  la  Révolution. 

La  philosophie  des  Droits  de  Thomme  conseillait  un 
autre  genre  de  folie.  L'égalité  devant  l'impôt  est  son 
fait. 

On  ne  dira  jamais  assez  combien  ce  principe  d'égalité, 
aisément    célébré    dans   l'abstrait,    engendre,    en    cette 
matière  particulière  d'impôt,  de  questions  insolubles  et 
d'absurdités.  Il  y  a  longtemps  que  tous  ceux  qui  s'occu- 
pent de  ces  choses  ont  remarqué  la  difficulté  de  déter- 
miner l'incidence  de  l'impôt.   Celui  sur  qui  l'impôt  est 
levé   n'est  pas  toujours  celui  qui  le  paie,    par  la  raison 
qu'il  s'en  dédommage  dans  les  transactions  qui  s'ensui- 
vent ;  le  marchand  fait  payer  plus  cher  une  denrée  que 
l'État   impose  :  ainsi  c'est  le  public  qui  paie.  En    mille 
occasions  et   de    mille   manières  cette   transmission    de 
charge  s'opère  :  tantôt  l'impôt  est  recouvré  tout  entier, 
tantôt   seulement    en  partie,   la  diversité   des    relations 
ayant  pour  elTet  d'en  faire  mille  mélanges.  Ainsi  l'impôt 
du  riche  va   frapper  le    pauvre,  la  justice    est   mise  en 
déroute,  la   prétendue  égalité  violée.  De  là  vient  que  le 
signe  d'un  sage  impôt  n'est  pas  de  se  déduire  plus  ou 
moins   de  principes    de  justice  (dans  lesquels  la  moitié 
des  considérations  nécessaires  sont  omises),  mais  d'être 
recouvré  avec  facilité. 


i 


LA    CRITIQUE    DES    ANCIENS    IMPÔTS  325 

A  cet  égard,  les  impôts  que  le  siècle  écoulé  a  payés 
méritent  d'être  fort  approuvés.  La  République,  reprenant 
Tœuvre  de  la  Révolution,  s'applique  à  les  changer,  pour 
Tamour  du  principe. 

Au  nom  de  cette  égalité,  que  de  réclamations  n'a- 
t-on  pas  entendues  contre  le  privilège  qu"* avaient,  dit-on, 
les  nobles  de  ne  pas  payer  d'impôts  autrefois  !  La  vérité 
constante  est  qu'ils  payaient  ceux  du  dixième  et  du  ving- 
tième. Il  n'y  avait  pas  d'exception  à  ceux-là.  Le  clergé 
les  payait  aussi.  Il  y  joignait  de  plus  ces  fameux  dons 
gratuits,  que  la  monarchie,  dans  les  moments  d'embar- 
ras, réclamait  de  sa  bonne  volonté.  La  taille,  il  est  vrai, 
épargnait  la  noblesse  ;  cependant  on  se  tromperait  fort 
de  croire  que  cette  exemption  fût  l'effet  de  la  faveur  ; 
elle  tenait  à  des  raisons  historiques  qui  longtemps  cons- 
tituèrent un  droit. 

Il  faut  considérer  que  la  taille  fut  à  l'origine  et  dans 
son  institution  une  aide  qui  remplaçait  le  service  mili- 
taire. Il  est  remarquable  que  les  autres  impôts  relevaient 
de  la  Cour  des  comptes,  laquelle  avait  charge  des  biens 
domaniaux  ;  au  contraire,  la  taille  relevait  de  la    Cour 
des  aides.  C'étaient  deux  administrations  dont  Charles  V 
avait  voulu  que  les  attributions  fussent  distinctes,  pour 
ne  donner  point  d'ombrage  à  la  fierté  des  seigneurs  :  à 
Tune  était  remise  la  charge  de  ce  que  le   roi  exigeait 
comme  seigneur,  à  l'autre  de  ce  qu'on  lui  devait  comme 
au  roi.  Le  service  militaire  était  de  cette  dernière  sorte  ; 
un  impôt  par  lequel  on  s'en  dispensait  n'eut  garde  de 
tomber  sur  ceux  qui  continuaient  de  le  rendre  :  c'est  toute 
l'histoire  de  la  taille.  Dans  la  logique  de  cette  institution, 
la  seule  plainte  qu'on  puisse  formuler,  c'est  que  d'autres 
que  les   nobles   continueiit  de  la  payer   ou  d'en  payer 
l'équivalent,  quoiqu'on  n'ait  pas  laissé  d'étendre  à  eux 
l'obligation  du  service  militaire.  Dans  ce  point   de  vue, 


3s0  LA    CRITIQUE    DES    ANCIENS    IMPÔTS 

ce  n'est  pas  l'ancien  régime  mais  le  moderne  qui  lèse  le 
roturier. 

Il  est  certain,  il  est  visible,  il  est  palpable  que  tout 
ce  que  la  Révolution  a  entassé  de  plaintes  à  cet  égard 
ne  fut  jamais  dirigé  à  des  réformes,  mais  à  l'agitation 
démagogique  seulement.  On  ne  chercha  pas  autre  chose 
par  la  publication  du  Livre  rouge  ;  la  suppression  de  la 
corvée,  dont  Turgot  prit  l'initiative  en  1776,  n'avait  pas 
d'autre  but  au  monde. 

On  sait  ce  qu'était  ce  Livre  rouge  :  un  état  des 
dépenses  de  la  cour,  où  se  lisaient  les  pensions  et  les 
dons  de  toute  sorte.  L'effet  de  ces  documents  répandus 
dans  la  foule  passe  de  bien  loin  leur  portée  véritable  ; 
ce  qu'ils  contiennent  d'irrégulier  fait  scandale;  les  men- 
tions les  plus  innocentes  produisent  au  moins  l'indigna- 
tion. Ceux  qui  jetèrent  ce  Livre  en  pâture  à  l'opinion 
le  savaient.  Leur  intention  n'était  d'éclairer  personne  : 
ils  ne  visaient  qu'à  la  révolution.  Dans  le  Livre  rouge 
dévoilé,  les  foules  badaudes  pensèrent  contempler  à  la 
fois  tous  les  abus  de  Tancien  régime. 

Quant  à  la  corvée,  qui  n'eut  jamais  d'injuste  que  ce 
qu'il  plut  aux  publicistes  d'en  écrire  et  de  persuader,  le 
Consulat  la  rétablit  purement  et  simplement,  le  23  avril 
1802.  Abolie  par  le  tyran  Louis  XVI  la  deuxième  année 
de  son  règne,  elle  revécut  au  bout  de  vingt-cinq  ans 
par  les  soins  du  soldat  de  la  Révolution.  11  faut  avouer 
que  l'acte  révolutionnaire  fut  de  la  supprimer.  On  l'ap- 
pela désormais  prestation,  c'est  le  nom  qu'elle  porte 
aujourd'hui.  Tout  ce  qu'on  y  changea  fut  que  les  chan- 
tiers de  travail  furent  rapprochés  des  lieux  d'habitation 
de  chacun,  et  que  les  pouvoirs  locaux  eurent  charge  de  la 
répartir.  Petits  avantages,  que  Turgot  aurait  pu  assurer; 
mais  il  n'eût  pas  conquis  par  là  le  nom  de  redresseur 


LA    CRITIQUE    DES    ANCIENS   IMPÔTS  327 


d'un  abus  de  l'ancien  régime,  que  nos  manuels  ont  le 
front  de  lui  maintenir, 

La  grande  invention  de  la  Révolution  en  ces  matières 
mérite  une  attention  particulière.  Il  j  faudrait  un  cha- 
pitre à  part  et  le  ton  relevé  d'un  poète  écrivant  dans  le 
genre  du  Lutrin  ou  de  la  Boucle  de  cheveux  enlevée. 
L'impôt  en  nature  ferait  le  sujet  heureux  d'un  ouvrage 
héroï-comique,  auquel  on  n'aurait  que  la  peine  de  mettre 
les  rimes,  les  orateurs  du  temps  ayant  fourni  le  fond. 

Dans  ce  monde  de  robins  philosophes  et  de  cuistres 
qui  formait  alors  les  assemblées,  le  rêve  d'un  impôt  levé 
sur  la  denrée  même,  au  milieu  du  tableau  des  champs, 
ne  pouvait  manquer  d'être  approuvé.  Les  imaginations 
fermentèrent  là-dessus.  Une  fois  de  plus  dans  cet  épi- 
sode apparaît  l'ignoble  caractère  d'hallucination  littéraire 
qu'épouse  la  Révolution.  Tous  ces  badauds  venimeux, 
tous  ces  niais  féroces,  se  forgeaient  l'image  d'une  Bétique 
purgée  de  l'appareil  de  registres  et  de  bureaux  et  reve- 
nue au  simple  appareil  de  l'âge  d'or.  Ils  s'en  repassaient 
entre  eux  la  séduisante  peinture,  et  même  semblent 
n'avoir  réclamé  cet  impôt  que  pour  avoir  le  plaisir  de  la 
peindre, 

A  la  moisson,  disait  devant  la  Convention,  à  la  moisson, 
disait  Dubois-Grancé,  tout  le  monde  est  riche  ;  chacun  est 
émerveillé  de  la  quantité  de  denrées  qui  rentre  dans  les 
grandes  ;  on  fait  bombance,  on  n'en  croit  pas  voir  la  fin. 
Mais  lorsque  vient  le  mois  de  nivôse^  lorsque,  après  avoir  battu 
les  semences,  payé  les  domestiques,  le  bourrelier,  le  charron, 
le  maréchal,  il  faut  encore  acquitter  la  contribution  aux 
charges  publiques,  c'est  là  où  l'on  trouve  à  décompter.  Le 
laboureur  doit  détasser  presque  toute  sa  récolte  pour  aller 
au  marché  échanger  sa  denrée  contre  le  signe  qui  la  repré- 
sente à  l'impôt...  Il  est  donc  de  l'intérêt  des  cultivateurs,  et 
spécialement  des  moins   fortunés,  d'acquitter  au    bout  du 


328  LA    CRITIQUE    DES    ANCIENS    IMPÔTS 

champ  la  contribution  qu'ils  doivent  à  la  République,  afin 
que  ce  qu'ils  remettent  en  grange  leur  appartienne  en  réa- 
lité et  cesse  de  les  tromper  par  une  fausse  apparence  de 
richesse,  qui  n'est  dans  le  fait  qu'un  dépôt  onéreux  *. 

Admirez  le  sérieux  de  ce  ton  et  le  grave  soin  que  pre- 
naient de  peigner  ces  proses  stupides  des  gens  qu'on  nous 
dépeint  comme  possédés  de  l'unique  souci  du  salut  public. 
Ainsi  s'est  fleuri  de  nos  jours  M.  Jaurès,  dans  le  genre 
épique.  L'églogue  de  celui-là  ne  fut  pas  d'abord  suivie; 
l'Assemblée  opposa  la  question  préalable  ;  quelques-uns 
pourtant  la  défendirent.  L'abbé  Charrier  remarqua  avec 
bonheur  que  «  l'impôt  en  nature  effraie  parce  qu'on  n'en 
a  pas  Texpérience  »  ;  Bouche,  passant  aux  moyens,  prit 
sur  lui  d'assurer  que  «  les  municipalités  ouvriraient  des 
enchères,  où  elles  affermeraient  à  des  particuliers,  qui 
paieraient  en  argent  »  :  cette  manière,  ajoutait-il  brave- 
ment, «  est  douce  et  peu  dispendieuse  ». 

Quelques  restes  de  bon  sens  éteint,  galvanisés  par  ces 
sottises,  jaillirent  du  sein  de  la  Convention.  Dédelej 
répondit  ;  1°  que  le  fermier  réclamerait  de  gros  droits, 
trente  pour  cent  au  moins,  à  cause  du  nombre  incalcu- 
lable d'agents  qu'exigerait  le  recouvrement  de  l'impôt  le 
même  jour  sur  une  immense  étendue  ;  2'  que  certaines 
récoltes  ne  peuvent  attendre  le  collecteur  ;  3"  que  celles 
qui  se  font  par  petites  quantités  pendant  longtemps, 
comme  des  cocons,  des  noix,  etc.,  ne  se  prêtent  absolu- 
ment pas  à  ce  système  ;  4°  qu'une  moisson  égale  est  loin 
de  représenter  toujours  le  même  profit  pour  le  proprié- 
taire, et  qu'on  ne  peut  lever  la  même  part  de  denrées  sur 
des  terres  dont  les  frais  sont  inégaux  :  ainsi  il  fallait 
estimer  chaque  terre  et  le  tracé  du  cadastre,  qu'on  pen- 
sait éviter,  n'en  était  pas  moins  nécessaire. 

1.  Stourm,  les  Finances  de  l'ancien  régime,  t.  1",  p.  187. 


LA   CRITIQUE    DES    ANCIENS  IMPÔTS  329 

C'était  en  1793.  En  1795,  devant  les  Cinq-Cents, 
Dubois-Crancé  renouvela  sa  proposition,  l'histoire  à  la 
main  cette  fois. 

Les  Romains,  dit-il,  percevaient  l'impôt  en  nature.  Les 
Chinois^  le  peuple  le  plus  sage  de  V univers,  font  de  même. 

Cet  argument  était  sans  réplique.  On  sait  qu'après 
Aristée  et  Tityre,  la  Révolution  ne  vénéra  rien  tant  que 
Fo-hi,  Kien-lon  et  Can-tchi,  et  après  les  Vies  de  Plu- 
tarque  que  le  livre  Choukin.  La  Chine  l'emporta.  Le 
projet  fut  voté,  avec  quel  succès  on  l'imagine.  Voltaire 
écrivait  plaisamment  :  «  Les  Lapons  et  les  Samoyèdes 
sont  soumis  à  un  impôt  unique  en  peaux  de  martre,  la 
république  de  Saint-Marin  ne  paie  que  des  dîmes  pour 
entretenir  l'état  de  sa  splendeur.  »  La  France  fut  mise 
à  ce  pas.  La  loi  prit  dix  séances.  On  accorda  l'impôt  en 
nature,  d'abord  pour  la  moitié,  et  puis  pour  les  trois 
quarts.  Au  bout  d'un  an,  un  rapport  de  Balland  faisait 
ouïr  aux  Cinq-Cents  les  résultats. 

Ils  étaient  effroyables.  Le  désordre  de  la  perception 
en  faisait  la  moindre  partie  ;  le  déficit  passa  toutes  les 
craintes.  L'énorme  amas  de  denrées  remis  aux  mains  de 
l'Etat  s'était  perdu  de  vingt  façons  :  on  les  rangeait  dans 
les  églises  confisquées  ;  la  pourriture,  les  insectes,  les 
voleurs,  les  y  consommèrent  en  partie  ;  les  frais  de  garde, 
de  manutention,  de  transport  avaient  achevé  de  dévorer 
le  reste.  Dubois-Crancé  n'en  défendit  pas  moins  son  sys- 
tème avec  intrépidité.  Il  traita  les  autres  projets  de  chi- 
mères» Selon  lui,  un  cadastre  exact  était  impossible.  «  La 
véritable  répartition,  dit-il,  la  plus  approximative  du 
moins,  se  trouve  dans  les  mains  de  la  nature.  »  Et,  con- 
tent de  cette  gentillesse,  il  ajoutait  ;  «  Par  la  manière 
dont  elle  distribue  ses  bienfaits,  elle  indique  elle-même 
où  est  la  richesse,  où  est  la  misère.  » 


330  LA   CRITIQUE    DES    ANCIENS    IMPÔTS 

Le  régime  ainsi  défendu  prolongea  un  an  son  exercice 
En  1797  seulement,  après  deux  ans  de  désordre  bur- 
lesque et  d'alîreux  gaspillage,  on  se  résolut  de  terminer 
la  gageure.  Tel  est  en  abrégé  le  trait  le  plus  remarqua- 
ble de  la  réforme  de  l'impôt  sous  la  Révolution. 

Je  parle  des  systèmes  réguliers.  Quant  aux  faits  d'ex- 
pédients, c'est  mieux  encore.  La  fixation  du  maximum, 
les  réquisitions  de  denrées  à  main  armée,  firent  voir, 
après  trois  quarts  de  siècle  de  progrès  ininterrompus 
vers  la  fixité  des  finances,  un  retour  à  des  mesures  d'ex- 
ception dont  la  violence  passait  tout  ce  qu'on  avait  connu. 
Gambon,  pour  encourager  le  commerce,  proposait  d'in- 
terdire la  lettre  de  change.  Mais  par  compensation  nous 
eûmes  les  assignats  :  témoignage  fameux  et  éternel  des 
capacités  financières  déployées  par  les  réformateurs.  La 
ruine  générale  s'ensuivit  ;  ils  n'empêchèrent  pas  la  ban- 
queroute. Au  milieu  de  tout  cela,  Barère  disait  : 

Citoyens,  jamais  la  fortune  publique  n'a  été  élevée  au  point 
où  elle  est  en  ce  moment.  Riche  de  liberlé,  riche  de  popu- 
lation, riche  de  domaine,  la  République  com])te  employer 
pour  l'amélioration  du  sort  des  citoyens  les  milliards  des 
riches. 

On  remarquera  en  passant  combien  cette  éloquence  a 
peu  changé. 

Conclusion  :  néant  et  néant.  Tout  ce  qu'on  nous  conte 
sur  l'œuvre  de  la  Révolution  quant  aux  impôts  n'est 
qu'un  mensonge.  La  Révolution  n'a  pas  fait  le  Grand- 
Livre,  la  Révolution  n'a  pas  fait  le  Cadastre,  si  du  moins 
faire  signifie  faille  et  non  annoncer  quoa  fera. 

«  De  même,  écrit  M.  Stourm  *,  qu'elle  osa  organiser 
le  grand  livre  de  la  dette  publique  en  pleine  faillite,  an 

1.  Ouv.  cit.,  t.  I"",  p.  194. 


LA    CRITIQUE    DES    ANCIENS    IMPOTS  331 

milieu  du  désordre  administratif  le  plus  effroyable,  elle 
ne  craignit  pas  de  décréter  le  Cadastre.  Les  historiens 
qui  prennent  pour  une  fondation  glorieuse  ces  sortes  de 
décrets  improvisés,  qu'aucun  rapport,  qu'aucune  discus- 
sion ne  précède,  paraissent  ignorer  quels  effforts  patients 
et  réfléchis,  quels  travaux  prolongés  nécessitent  d^aussi 
grandes  créations^  lorsqu'elles  sont  destinées  à  fonction- 
ner réellement  et  efficacement.  » 

Le  21  mars  1793,  la  Convention  avait  voté  ce  texte  : 
«  Il  sera  procédé  à  un  cadastre  général.  »  L'année  sui- 
vante, la  phrase  fut  revotée  ;  c'est  tout.  C'est  en  cette 
sorte  que  la  République  fondait  ;  c'est  le  tableau  précis 
de  son  pouvoir  créateur  :  il  fallut  le  Consulat  pour  com- 
mencer le  cadastre. 

Le  bon  est  de  voir  là-dessus  les  gens  de  parti  peiner 
pour  redonner  figure  au  monstre.  M.  Léon  Say  le  lèche 
avec  persévérance.  A  force  de  figures  de  style,  il  le  pré- 
sente sans  trop  de  honte.  Le  portrait  que  ce  financier 
sévère  parvient  à  tracer  des  finances  d'une  époque  qui 
Vbeut  "point  de  finances  est  exactement  du  même  genre 
que  celui  de  M^^'^  de  Scudéri  avait  donné  en  beau  de  la 
Furie  Tisiphone.  Je  recommande  sérieusement  la  com- 
paraison ; 

Pendant  la  Révolution  les  rôles  furent  très  imparfaitement 
dressés  et  les  contributions  furent  très  imparfaitement  re- 
couvrées. On  fut  obligé  de  faire  des  remises  fréquentes^  et 
MÊME  de  faire  payer  l'impôt  en  nature,  parce  qu'il  n'y  avait 
pas  d'argent  dans  les  fermes. 

Le  trait  de  Timpôt  en  nature  escamote  un  mensonge. 
On  a  vu  qu'il  ne  fut  pas  subi,  mais  imposé-  Pour  le  reste, 
que  de  précautions,  dont  le  vrai  caractère  est  l'impu- 
dence l  N'importe,  il  faut  de  l'adresse  pour  exécuter 
cela,  et  l'on  sait  si  cette  adresse  est  perdue. 


332  LA    CRITIQUE    DES    ANCIENS    IMPÔTS 

Ce  fiasco  retentissant,  cet  échec  misérable,  ce  démenti 
illustre  à  tant  d'ostentation  ne  fut  pas,  comme  on  le 
dit  quelquefois,  la  faute  des  circonstances  ;  il  ne  venait 
pas  des  énergumènes,  mais  des  docteurs  ;  il  venait  du 
charlatanisme  de  Turgot,  de  l'illusion  de  Necker,  il  venait 
des  physiocrates  et  de  leur  revenu  net,  sur  lequel  ils 
voulaient  qu'on  établît  l'impôt,  et  que  personne  jamais 
ne  sut  fixer.  La  loi  de  1790  en  proclama  avec  innocence 
le  principe,  qu'on  ne  put  jamais  appliquer.  On  institua 
pour  cela  des  magistratures  ;  le  Directoire  créa  les  jurys 
d^éqifité,  véritable  abus  décrété.  Tout  ne  fit  qu'étaler 
rimpuissance,  la  stérilité  de  la  réflexion  appliquée  à  ce 
sujet  par  des  cerveaux  abstraits  nourris  de  généralités 
et  vides  de  choses. 

Malesherbes  a  reconnu  cette  erreur.  Elle  ne  leur  sera 
pas  pardonnée,  car  personne  n'est  forcé  de  prendre  la 
conduite  des  hommes  et  ce  qu'il  y  a  de  fautes  excusables 
n'est  jamais  celles  qu'on  fait  commettre  aux  autres. 
«  M.  Turgot  et  moi,  dit-il,  nous  étions  de  fort  honnêtes 
gens,  très  instruits,  passionnés  pour  le  bien  ;  qui  n'eût 
pensé  qu'on  ne  pouvait  mieux  faire  que  de  nous  choisir  ? 
Cependant,  ne  connaissant  les  hommes  que  dans  les 
livres,  manquant  d'habileté  pour  les  aiTaires,  nous  avons 
mal  administré.  Sans  le  vouloir,  nous  avons  contribué  à 
la  Révolution.  » 

Rien  n'est  plus  triste  que  cet  aveu.  Rien  n'est  plus 
gros  de  leçon  pour  mille  gens  de  ce  temps-ci,  à  qui  manque 
même  cette  sagesse  stérile  et  qui  s'en  vont  criant,  après 
les  catastrophes  :  J'étais  de  bonne  foi,  j'ai  fait  mon 
devoir. 

Assurons-nous  donc  de  ceci,  c'est  qu'en  matière  d'im- 
pôt, les  avantages  modernes  n'ont  pas  été  le  dessein  de 
la  Révolution.  De  l'espèce  d'ordre  rétabli  sur  ses  ruines, 
le  premier  consul  tira  nos  administrations.   Leur  ponc- 


LA   CRITIQUE    DES    ANCIENS    IMPÔTS  333 

tualité,  leur  discipline,  permirent  des  levées  d'impôt  plus 
parfaites  qu'autrefois.  Cet  avantage,  s'ajoutant  à  tout  ce 
que  le  cours  du  temps  amenait  de  changements  favorables, 
visibles  sous  l'ancienne  monarchie,  eut  pour  effet  ce  que 
nous  voyons.  Je  dis  ce  que  nous  voyons  pour  peu  de 
temps  encore,  puisque  l'esprit  de  la  Révolution,  en  mi- 
nant jusqu'à  Tordre  administratif,  est  sur  le  point  de  le 
détruire,  et  sans  nul  doute  y  parviendra  si  l'on  ne  chasse 
la  République. 

Ajoutons  que  la  perfection  en  ce  genre  ne  résume  pas 
tout  le  souci  de  l'Etat,  et  que  ceux  qui  font  le  procès 
de  l'ancien  état  de  choses  à  cause  de  ce  seul  point  se 
trompent.  Tout  instables,  toutes  sujettes  à  amélioration 
qu'elles  fussent,  ces  finances  n'en  étaient  pas  moins  celles 
d'un  grand  Etat  et  d'un  peuple  prospère.  Ce  membre 
imparfait  jouait  son  rôle  dans  le  corps  le  plus  sain  et  le 
plus  beau  du  monde.  Aussi  longtemps  que  l'école  des 
hommes  d'Etat  sera  quelque  chose  de  différent  d'une  aca- 
démie de  finances,  il  sera  juste  d'épargner  là-dessus  les 
anathèmes. 

«  Dieu  nous  préserve,  écrit  un  financier  à  propos  de 
Louis  XIV,  des  grands  rois  qui  lèguent  à  leur  pays  la 
situation  constatée  en  17151  »  Etransre   condamnation. 

o 

Quoi  I  les  conquêtes,  les  traités,  les  alliances,  ne  sont 
rien  ;  les  ressources  des  citoyens,  les  mœurs,  l'avance- 
ment des  esprits,  pas  davantage  !  Gages  du  passé,  pro- 
messes d'avenir,  vains  mots,  qu'une  page  de  comptes 
enterre.  Quelle  pitié  !  quel  aveuglement  de  mesurer  la 
grandeur  d'un  règne  au  dernier  bilan  de  ses  finances  ! 
Un  père  ne  laisse-t-il  à  ses  enfants  que  ses  dettes,  quand 
la  maison  est  grande  et  prospère  ?  Au-dessus  de  l'argent, 
n'y  a-t-il  pas  le  pays,  et  tout  ce  qu'il  porte  en  lui  de 
moyens  plus  ou  moins  avancés  d'en  refaire  ? 


CHAPITRE   XIV 


LE  MENSONGE   DE   LA  MISÈRE   PUBLIQUE 


En  plusieurs  endroits  de  notre  histoire  il  est  question 
d'un  état  de  misère  dans  les  campagnes.  Comme  il  arrive 
en  pareil  cas,  les  auteurs  du  temps  j  ont  joint  le  détail 
qui  les  frappait,  et  ce  détail  fait  impression  sur  le  lecteur. 
Les  dénonciateurs  de  Tancienne  France  n'ont  pas  man- 
qué de  tirer  parti  de  cela. 

Ils  ont  écrit  et  répété  que  rien  ne  fut  si  malheureux 
que  la  condition  du  paysan  tant  que  dura  l'ancien  ré- 
gime. Le  tableau  de  cet  affreux  état  traîne  partout.  On 
nous  représente  la  campagne  alors  comme  couverte  de 
gens  affamés,  sordidement  logés,  mal  vêtus  et  croupis- 
sant dans  l'ignorance.  Pour  une  partie  des  gens  instruits, 
ce  tableau  a  passé  en  fait,  ils  ne  le  croient  ni  contes- 
table ni  sérieusement  contesté  ;  je  ne  dis  rien  du  peuple 
lui-même,  plongé  de  nos  jours  dans  le  surcroît  d'igno- 
rance qu'entretient  le  mensonge  délibérément  enseigné. 

La  querelle  qu'on  élève  ainsi,  est  différente  de  celle 
des  impôts.  Il  ne  s'agit  pas  de  ce  qu'une  fiscalité  impar- 
faite apportait  de  trouble  par  instants  dans  les  fortunes 
particulières  en  même  temps  qu'au  trésor  public,  mais 
de  conditions  permanentes  faites  à  l'existence  d'une  classe 
d*hommes.  Car  c'est  une  partie  seulement  du  peuple  de 
France  qu'on  plaint.  On  imagine  ce  peuple  partagé  en 
deux  parts  :  l'une  échappant  par  quelques  avantages  de 


LE    MENSONGE  DE    LA    MISÈRE  PUBLIQUE  335 

rang,  de  relations  et  de  fortune  au  détriment  d'un  régime 
mal  construit  ;  Tautre  portant  tout  le  poids  de  ce  détri- 
ment, offerte  comme  en  sacrifice  au  maintien  d^une  appa- 
rence d'ordre,  dont  s'accommodaient  ces  temps-là.  Voilà 
ce  qu'on  croit,  et  voilà  ce  qu'on  condamne.  Car  com- 
ment louer  les  fruits  brillants  ou  agréables  issus  d'un 
tel  état  de  choses  ?  La  souffrance  des  petits  crie  ven- 
geance contre  les  pompes  historiques  du  temps.  Chacun 
prend  parti  pour  les  petits. 

Cette  sorte  de  zèle  est  à  la  mode  ;  je  n'ai  garde  d'en 
blâmer  le  principe.  Les  moralistes  ont  toujours  eu  le 
droit  de  remarquer  les  persécutions  auxquelles  les  petits 
vivent  exposés,  de  relever  le  contraste  existant  entre 
leur  rude  labeur  et  l'opulence  des  grands.  Mais  de  s'ima- 
giner que  l'impression  de  ce  contraste  doit  dominer  les 
jugements  de  Thistoire  et  de  la  politique,  quelle  erreur  I 
et  combien  l'illusion  qui  s'en  repaît,  le  charlatanisme  qui 
s'en  aide  mérite  peu  de  considération  ! 

Cependant,  on  veut  tout  soumettre  à  cela.  Au  tableau 
des  peines  des  petits  on  joint,  pour  soutenir  ce  parti,  le 
tableau  de  leur  humiliation.  Non  content  de  revendi- 
quer pour  eux  ce  qu'il  plaît  d'appeler  le  bonheur,  on 
s'indigne  du  peu  d'honneur  auquel  leur  condition  les 
condamne.  11  importe  de  remarquer  que  cette  sorte  d'in- 
dignation était  étrangère  aux  hommes  de  l'ancien  ré- 
gime. 

Nul  alors  ne  sentait  de  peine  de  l'infériorité  de  son 
rang  ;  les  hiérarchies  sociales  semblaient  naturelles.  Le 
petit  y  rendait  honneur  au  grand  sans  que  l'idée  lui 
vînt  de  s'en  trouver  humilié.  Le  grand  ne  songeait  pas 
à  l'en  plaindre  ;  il  ne  s'extasiait  pas  sur  le  malheur  qu'il 
y  a  à  n'être  ni  si  puissant,  ni  si  magnifique,  ni  si  savant 
qu'un  autre  ;  les  hommes  dont  c'était  le  partage,  il 
n'imaginait  pas  de  les  appeler  des  humbles.  Cette  su- 


336 


LE    MENSONGE    DE    LA    MISÈRE    PUBLIQUE 


prême  aumône  des  ailiers  de  ce  temps-ci  n'était  pas  plus 
reçue  en  grammaire  qu'en  morale  :  il  a  fallu,  dans  l'une 
et  dans  l'autre,  de  grandes  révolutions  pour  la  faire 
admettre. 

Ne  parlons  donc  pas,  si  nous  voulons  juger  du  con- 
tentement des  petites  classes  en  ce  temps-là,  des  regrets 
que  leur  cause  de  nos  jours  la  comparaison  des  plus  éle- 
vées ;  on  ne  trouverait  pas  un  témoignage  qui  leur  attri- 
buât ces  sentiments  :  ne  parlons  que  de  leurs  moyens  de 
vivre. 

Or  ces  moyens  n'étaient  pas,  comme  on  le  croit, 
comme  on  le  répète,  comme  on  l'enseigne,  au-dessous 
de  ce  qu'ils  sont  aujourd'hui,  au-dessous  du  passable  et 
du  nécessaire  ;  ils  étaient  honnêtes  et  confortables. 
Quelque  étonnant  que  cela  puisse  paraître,  on  en  trou- 
vera la  preuve  dans  ce  chapitre.  La  prospérité  du  pay- 
san fut  grande  sous  l'ancien  régime,  dans  les  siècles  qui 
précédèrent  la  Révolution  comme  dans  le  Moyen  Age  ; 
celle  de  l'artisan  était  de  même. 


Il  faut  rappeler  l'état  florissant  du  royaume  aux  divers 
temps  de  notre  histoire,  sous  Charles  V  et  sous  Char- 
les VI  avant  la  bataille  d'Azincourt,  à  la  fin  du  règne  de 
Henri  IV,  au  temps  de  Colbert,  sous  le  règne  de 
Louis  XV  presque  entier.  Alors  les  classes  nobles  et  les 
bourgeoises  jetaient  un  éclat  sans  pareil  ;  non  pas  un  de 
ces  éclats  qui  précèdent  la  ruine,  mais  solide,  mais  sou- 
tenu d'une  prospérité  du  commerce  admirable  et  d'une 
aisance  de  relations  sociales  que  nous  sommes  loin  de 
revoir  aujourd'hui.  La  puissance  de  la  bourgeoisie  mar- 
chande par  toute  l'Europe  est  un  trait  unique  de  cer- 
taines de  ces  périodes.  A  Gand,  au  xv*  siècle,  il  semble 
que  rien  n'ait  égalé  la  corporation  des  bouchers.  Bou- 
cher à  l'étal  y  était  plus  que  chevalier  ;  les  plus  illustres 


LE    MENSONGE  DE    LA    MISÈRE    PUBLIQUE  337 

d'entre  eux  y  patronnent  les  arts  et  entrent  dans  le  con- 
seil des  princes.  A  Paris,  cette  puissance  se  rend  triste- 
ment sensible  à  Toccasion  des  guerres  civiles  :  la  force 
du  parti  bourguignon  tint  à  la  bourgeoisie  de  cette 
ville  ;  les  bouchers  encore  y  jouèrent  un  premier  rôle. 

A  la  campagne  il  en  est  de  même.  Des  hommes  dont 
toute  la  vie  se  passe  à  manier  des  chartes  du  Moyen 
Age,  à  remuer  des  contrats  de  fermage  et  des  titres  de 
propriété  n'omettent  pas  de  dire  qu'en  aucun  temps  le 
paysan  ne  fut  si  heureux  qu'alors.  Toutes  les  monogra- 
phies de  province  portent  des  témoignages  approchants. 
Un  érudit  à  qui  son  caractère  et  sa  science  ont  donné 
une  rare  autorité,  M.  Delisle,  auteur  d'un  célèbre  mé- 
moire sur  la  Condition  des  classes  rurales  en  Normandie, 
émerveillé  lui-même  des  témoignages  d'insigne  richesse 
de  cette  province  au  Moyen  Age,  a  exprimé  son  senti- 
ment à  cet  égard  en  disant  (le  mémoire  date  de  soixante 
ans)  qu'  «  un  paysan  d'alors  visiterait  sans  grand  éton- 
nement  beaucoup  de  nos  fermes  ».  Chacun  connaît  le 
livre  de  M.  Babeau  sur  la  Vie  rurale  dans  l'ancienne 
France.  Le  résumé  de  cette  vie  offert  dans  ce  livre, 
est  la  réfutation  complète  des  erreurs  répandues  par- 
tout. 

Cependant  remarquons  un  point.  C'est  que,  de  nom- 
breuses commodités  manquant  aux  gens  de  ces  temps- 
là,  le  paysan  n'a  pu  en  être  pourvu  plus  que  d'autres. 

Nous  faisons  un  cas  extrême  de  ces  commodités  ;  un 
certain  progrès  matériel  nous  fascine.  L'accroissement 
de  la  population  d'où  sensuivent  des  ressources  en  divers 
genres,  l'accumulation  de  l'expérience,  qui  fait  l'avance- 
ment de  l'industrie,  ont  eu  pour  effet  de  rendre  en  plu- 
sieurs points  le  train  de  notre  existence  plus  doux,  d'en 
ôter  d'ennuyeuses  servitudes,  d'y  joindre  des  facilités 
que  ne  soupçonnaient  pas  les  ancêtres.  Je  n'ai  garde  d'en 

DiMiER.  Préjugés  22 


338  LE    MENSONGE    DE    LA    MISÈRE  PUBLIQUE 

nier  l'avantag'e,  mais  il  faut  le  mettre  à  son  rang.  Gar- 
dons-nous de    réduire  à   ce  point    notre    philosophie  de 
l'histoire,  de  n'imaginer  que  barbarie  avant  le  temps  où 
furent  produites  ces  inventions.  Il  suffit  de  remonter  à 
trente  ans  en  arrière  pour  voir  de  grands  changements 
accomplis  en  ce  genre,  qui  font  que  nous  nous  deman- 
dons comment  on  a  pu  alors  s'accommoder  ;  cependant  le 
genre  humain  n'était  pas  diminué,  le  prix  de  la  vie  ne 
paraissait  pas  au-dessous  de  ce  qu^'il  nous  semble  aujour- 
d'hui. Assurons-nous   qu'il  en  fut  de  même  autrefois, 
malgré  un  état  de  l'industrie  bien  moins  avancé  encore. 
En  tout  temps,  il  est  aisé  de  voir  que  la  dignité  des  so^. 
ciétés  et  le  rang  qu'elles  tiennent  dans    Testime   sont 
réglés  sur  tout  autre  chose  que  le  perfectionnement  des 
allumettes  chimiques.  Il  suffit  de  regarder  la  gloire  des 
anciens,  Romains,  Grecs,  Egyptiens,  chez  qui  l'industrie 
était  à  l'état  d'enfance,  d'imaginer  le  peu  de  commodité 
de  la  vie  qu'on  menait  à  Pompéi  au  premier  siècle  de 
notre  ère,  au  temps  d'Auguste,  d'Horace,  de  Pline,  de 
Vitruve,  d' Agrippa  et   de  Germanicus.  Cette    réflexion 
doit   ouvrir  nos  yeux  et   nous   ôter    d'un    préjugé  que 
l'américanisme  moderne  et  les    écoles   proTessionnelles 
ont  honteusement  fortifié  chez  nous. 

Un  humoriste  fort  vanté  en  Amérique,  Marc  Twain, 
a  fait  un  livre  des  aventures  supposées  d'un  Yankee  à 
la  cour  du  roi  Arthur.  Tout  le  sel  de  cet  ouvrage  con- 
siste dans  l'étonnement  mêlé  de  mépris  qu'un  habitant 
de  Chicago  ou  de  Minneapolis  ressent  à  la  vue  de  cette 
cour  et  de  tout  ce  dont  on  y  a  manqué.  Le  même  ton 
de  satire  se  voit  dans  le  Mondain  de  ^^oltai^e.  En  dépit 
de  ce  patronage,  il  faut  avouer  que  rien  n'est  si  grossier. 
Quelle  niaiserie  que  de  prendre  en  pitié  la   chevalerie, 
parce  qu'elle  n'a  point  connu  les  carrosses  à  glaces  !  Nous 
aurions  beau  jeu  aujourd'hui  pour  rire  de  Voltaire  lui- 


LE   MENSONGE    DE    LA    MISÈRE   PUBLIQUE  339 

même  et  des  pauvres  avantages  qu'il  vante,  de  le  pren- 
dre au  mot  quand  il  s'écrie  : 

Ah!  le  bon  temps  que  ce  siècle  de  fer! 

De  fer,  oui  vraiment  pour  qui  le  compare  au  nôtre 
et  ne  veut  voir  dans  le  monde  que  photographie  et  télé- 
phone. 

On  a  longtemps  mangé  sans  fourchette,  on  a  longtemps 
couché  au  lit  sans  chemise  ;  personne  en  cela  ne  conteste 
l'avantage  des  modernes  ;  mais  il  n'y  a  que  des  sots  pour 
fonder  là-dessus  une  philosophie  de  l'histoire.  Au  temps 
de  François  1",  l'appartement  d'un  grand,  du  roi  lui- 
même,  comprenait  trois  pièces  :  la  chambre,  la  salle  et 
le  cabinet  ;  il  dormait  dans  Tune,  mangeait  dans  l'autre, 
travaillait  dans  la  troisième.  C'était  tout  ce  que  le  roi 
avait  à  Fontainebleau.  Et  quelles  chambres  !  mal  tracées, 
incommodes,  sans  dégagement,  sans  lumière,  du  moins 
au  jugement  que  les  modernes  en  font.  «  Dieu  nous  pré- 
serve, disait  Courier  en  parlant  du  château  de  Chambord, 
d'habiter  une  maison  bâtie  par  le  Primaticcio  1  »  Quand 
le  président  Carnot  allait  à  Fontainebleau,  il  se  gardait 
bien  de  loger  dans  les  appartements  du  roi  :  il  en  choi- 
sissait de  moins  anciens  et  plus  commodes. 

Le  moindre  amendement  dans  les  distributions  pas- 
sait alors  pour  une  merveille,  tant  on  y  avait  peu  d'exi- 
gence. 

Cette  pièce,  écrit  un  guide  de  Fontainebleau  au  temps  de 
la  Régence,  était  autrefois  une  petite  garde-robe  très  obs- 
cure, qui  avait  son  entrée,  comme  tout  l'appartement,  par 
un  passage  étroit  et  sombre  pratiqué  dans  le  gros  mur,  près 
de  la  première  porte  du  grand  cabinet...  Mais  Louis  le  Grand, 
voulant  embellir  ce  château  et  donner  à  son  appartement 
une  plus  grande  râgularité,  fît  détruire  en  1713  cette  garde- 


340  LE    MENSONGE    DE    LA    MISÈRE    PUBLIQUE 

robe,  murer  ce  passage  et  ouvrir  une  fausse  croisée  qui  était 
sous  l'arcade  où  on  voit  son  chiffre,  et  fit  de  cette  anticham- 
bre une  très  jolie  pièce,  éclairée  des  deux  côtés. 

Au  château  de  Dampierre  près  de  Chevreuse,  d'autres 
commodités  sont  décrites  d'un  air  tout  à  fait  triomphant. 
Il  s'agit  de  l'île  au  bout  de  la  pièce  d'eau,  où  se  trou- 
vait, dit  cette  ancienne  description,  «  quatre  pavillons 
en  bastion  :  deux  servent  de  cabinets  de  conversation, 
un  autre  de  cuisine  et  le  quatrième  de  lieux  à  l'anglaise». 

C'est  un  sujet  à  ne  s'épuiser  jamais.  Les  livres  de 
M.  Alfred  Franklin  sur  les  mœurs  d'autrefois  permet- 
tent d'en  varier  l'aspect  à  l'infini.  Dans  des  temps  que 
nous  voyons  si  faciles  à  charmer  et  qui  supportaient  en 
tout  genre  des  incommodités  dont  nous  ferions  mille 
plaintes,  il  ne  faut  pas  s'étonner  que  les  classes  infé- 
rieures, subissant  la  condition  commune,  aient  été  en 
général  moins  bien  logées  qu'elles  ne  sont;  qu'elles  aient 
à  quelques  égards  moins  bien  mangé.  Les  pauvres 
n'avaient  garde  d'échapper  à  ce  que  les  riches  eux- 
mêmes  devaient  supporter.  Par  exemple,  ce  fut  long- 
temps un  luxe  que  de  garnir  de  vitres  les  fenêtres.  Beau- 
coup de  maisons  des  champs  n'en  avaient  pas.  Elles  ne 
fermaient  qu'à  volets  de  bois.  Ce  fait  paraît  n'avoir 
choqué  personne  ;  on  en  supportait  l'inconvénient. 

Ce  qui  fait  dans  le  peuple  la  dignité  de  la  vie,  l'avan- 
tage d'une  société  sur  l'autre,  et,  dans  le  sens  le  plus 
élevé  du  mot,  le  degré  de  civilisation^  n'est  aucune  de 
ces  sortes  de  causes.  Outre  la  moralité  proprement  dite, 
il  consiste  dans  la  santé  et  dans  l'allégresse  de  l'âme, 
dans  des  lumières  générales  sur  le  monde  et  sur  les 
choses,  dans  une  idée  de  la  chose  publique  présente  à 
chacun  et  sentie  dans  les  intérêts  particuliers.  Tout  cela 
suppose  une  culture  des  hautes  classes,  qu'accompagnent 


LE    MENSONGE   DE    LA   MISÈRE    PUBLIQUE  341 

ordinairement  un  bon  gouvernement  et  des  lettres  flo- 
rissantes. Tout  cela  n'a  que  fort  peu  à  faire  de  ce  qu'on 
appelle  les  inventions  et  du  genre  de  progrès  dont  le 
degré  se  mesure  dans  les  expositions  universelles. 

Or,  que  les  paysans  de  France  se  soient  trouvés  dans 
Tétat  que  je  dis,  c'est  ce  que  démontrent  je  ne  sais  com- 
bien de  témoignages.  Toute  la  littérature  française  en 
est  garante.  Les  peintures  qu'elle  présente  de  cette  classe 
sociale  la  montrent  en  tous  ces  points  au  moins  l'égale 
de  ce  qu*elle  est  aujourd'hui. 

Le  paysan  qui  paraît  dans  le  roman  de  Renart,  dans 
Rabelais,  dans  La  Fontaine  et  dans  Rousseau,  son  person- 
nage chez  Marivaux  et  chez  Molière,  n'ont  rien  qui  dé- 
mente ce  que  j'avance.  Nous  le  voyons  aussi  dans  les 
estampes  :  sa  figure  n'y  est  ni  d'un  misérable,  ni  d'une 
brute,  ni  d'un  paria.  Comparée  à  l'idée  qui  se  prend  par 
toutes  ces  sources,  la  réalité  d'aujourd'hui,  loin  de  l'em- 
porter, a  quelque  chose  de  moins  agréable,  de  moins 
net,  de  plus  grossier.  Les  témoignages  historiques  pro- 
prement dits  ne  sont  pas  moins  concluants  à  cet  égard. 

La  détresse  dont  le  passé  rapporte  le  témoignage,  les 
années  de  famine,  sont  l'exception  :  voilà  ce  dont  il  faut 
qu'on  se  persuade.  Le  tableau  de  la  misère  qu'elles 
offrent  a  pour  effet  de  frapper  les  imaginations  ;  des  ex- 
pressions violentes  qu'on  voit  revenir  sans  cesse  donnent 
une  juste  idée  de  cet  effet  et  du  compte  que  l'historien 
doit  tenir  du  grossissement  qui  s'ensuit.  A  plusieurs 
reprises,  par  exemple,  nous  lisons  que  le  paysan  «  man- 
gea de  l'herbe  »  ;  il  y  a  trente  ans,  dans  un  livre  de 
M.  Xavier  Merlino,  nous  lisions  cela  de  l'Italie  contem- 
poraine ;  mais  quelle  herbe  ?  Croit-on  que  des  hommes 
l'aient  broutée  à  la  façon  des  bêtes,  le  long  des  routes  ? 
Un  degré  de  famine,  qui  les  aura  réduits  à  des  salades 
grossières  ramassées  dans  les  champs,  c'en  est  assez  pour 


342  LE  31e^son6ï:  de  la  misère  publique 

faire  naître  l'hyperbole.  Je  la  tiens  légitime  en  tant  que 
telle,  et  je  ne  demande  pas  mieux  que  d'en  prendre 
ridée  d'une  détresse  excessive  ;  mais  il  y  a  bien  de  la 
différence  avec  le  sens  étroit  dont  on  nous  éblouit.  Que 
si  quelque  chose  de  plus  fut  vu  en  ce  genre,  qu'on  soit 
bien  assuré  que  c'est  par  grande  exception,  dont  la  ra- 
reté, en  étonnant  l'esprit,  rend  le  rapport  plus  éclatant. 
Tel  est  Teffet  de  ce  qu'on  n'a  jamais  vu  et  de  ce  qui 
paraît  hors  de  gamme  :  on  le  grossit  en  paroles,  on  le 
répète  sans  cesse  ;  mais  il  faut  être  bien  peu  instruit  des 
choses  et,  comme  dit  La  Bruyère,  «  ne  pas  entendre  la 
figure  »,  pour  prendre  cette  répétition  de  mot  pour  la  ré- 
pétition des  choses. 

Quand  Guy  Patin  en  16G1  écrit  '  ceci  ;  «  Je  pense  que 
les  Topinambous  sont  plus  heureux  dans  leur  barbarie 
que  ne  sont  les  paysans  français  d'aujourd'hui  ;  la  récolte 
n'a  pas  été  bonne  »,  pense-t-on  que  cela  signifie  que  la 
condition  des  vrais  Topinambous  fût  meilleure  que  celle 
de  nos  campagnes,  et  quelqu'un  ira-t-il  écrire  sérieuse- 
ment qu'il  valait  mieux,  selon  ce  témoignage,  être  sau- 
vage aux  Iles  que  Français  ?  Pour  entendre  le  vrai  de  ces 
rapports,  il  me  semble  qu'il  suffit  de  savoir  en  général 
comment  les  hommes  s'expriment,  comment  nous-mêmes 
nous  parlons  tous  les  jours. 

Que  si  l'on  n'y  veut  pas  songer,  comment  pourrait-on 
s'expliquer  d'autres  témoignages  où  la  figure  ne  joue 
aucun  rôle  cette  fois  ?  Par  exemple,  en  1787,  des  rap- 
ports certains  ^  nous  font  voir  dans  l'étendue  du  dépar- 
tement de  l'Aube  un  cinquième  seulement  en  moins  de 
bêtes  à  cornes  que  ce  que  ce  département  en  compte 
aujourd'hui.  Considérez  que  ce  cinquième  au  moins  est 

1.  Lettres,  t.  II,  p.  245. 

2.  Babeau,  ouv.  cit.,  p.  114. 


LE    MENSONGE    DE    LA  MISÈRE  PUBLIQUE  3V3 


enlevé  de  nos  jours  par  l'exportation  et  que  la  popula- 
tion j  est  plus  nombreuse  qu'alors  ;  il  faudra  bien  con- 
clure que  la  condition  du  paysan  est  moins  bonne  au- 
jourd'hui qu'alors.  M.  Babeau,  qui  a  particulièrement 
connu  cette  partie  de  la  province  française,  fait  observer 
qu'elle  était  loin  de  compter  parmi  les  plus  riches.  Ce- 
pendant on  j  voit,  dans  le  même  temps,  des  bourgs  de 
sept  cents  à  huit  cents  âmes  en  possession  de  trois  et 
quatre  bouchers. 

Bien  auparavant,  en  Normandie,  des  documents  de  la 
plus  grande  précision  montrent  les  paysans  les  moins 
aisés  mangeant  de  la  viande  après  la  soupe  deux  fois  par 
jour,  au  dîner  et  au  souper.  En  1684,  un  règlement, 
dont  nous  avons  le  texte,  prescrit  de  donner  aux  collec- 
teurs d'impôts  mis  en  prison  une  livre  de  viande,  vingt 
onces  de  pain  et  une  pinte  de  vin  par  jour.  Ces  collec- 
teurs étaient  des  paysans  :  certainement  on  se  réglait  en 
cela  sur  ce  qu'ils  mangeaient  chez  eux  à  l'ordinaire. 
Ainsi  la  viande  y  tenait  cette  place.  Cependant  on  a  écrit 
partout  que  les  paysans  de  l'ancien  régime  ne  mangeaient 
presque  jamais  de  viande. 

Ajoutez  que  dans  les  provinces  lointaines,  à  l'écart  des 
grandes  villes,  le  bon  marché  de  la  viande  était  grand  à 
cette  époque  ;  le  paysan  avait  donc  intérêt  à  la  manger 
plus  qu'à  la  vendre.  Jouvin  de  Rochefort  signale  ea 
basse  Bretagne  des  veaux  gras  qu'on  vendait  trente  sous. 
Ces  témoignages  suffiront  quant  à  la  subsistance. 

Pour  le  logis,  je  vois  qu'on  fait  état  de  ce  que  les 
paysans  avaient  des  maisons  «  de  boue  ».  Ici  encore  je 
demande  quelle  boue.  L'usage  de  la  terre  pour  bâtir  est 
imposé  en  plusieurs  endroits  par  le  défaut  de  carrières 
et  de  terre  à  brique.  Cet  usage  est  bien  loin  d'être  signe 
de  misère.  En  Normandie,  nombre  de  bâtisses  servant 
de  réserve    et   d'appentis  ne   sont  faites  que   de    pisé, 


344  LE    MENSONGE    DE    LA    MISÈRE    PUBLIQUE 

c'est-à-dire  que  de  boue.  Le  Beaujolais  est  couvert  de 
maisons  d'habitation  bâties  de  la  sorte,  parfaitement 
propres,  spacieuses  et  confortables.  Au  contraire,  les 
pauvres  villages  de  Savoie  sont  bâtis  de  pierre  schisteuse 
et  couverts  d'ardoise.  Ces  différences  ne  donnent  aucune 
indication  de  pauvreté  ou  de  richesse . 

Quant  à  la  terre  battue  formant  le  sol  des  chambres, 
aux  poutres  basses  où  pendent  les  salaisons,  au  voisi- 
nage du  bétail,  j'ose  dire  que  ces  choses,  remises  dans 
leur  milieu  et  à  leur  plan  (du  reste  visibles  aujourd'hui 
même  en  beaucoup  de  parties  de  la  France),  ne  font 
pas  Teffet  qu'on  s'imagine.  Il  faut  n'avoir  imaginé  les 
champs  que  du  fond  d'une  arrière-boutique  pour  pous- 
ser jusqu'à  l'indignation  l'étonnement  que  des  hommes 
puissent  vivre  privés  de  planchers  et  de  plafonds  de 
plâtre. 

Le  ridicule  excès  de  cette  prévention  tient  à  l'empire 
pris  par  les  écrivains  romantiques  sur  l'imagination  con- 
temporaine. Rien  ne  fut  plus  bourgeois  que  cette  école  ; 
son  ignorance  des  choses  rurales  allait  jusqu'à  l'extra- 
vagance. Nourrie  dans  les  cafés  de  Paris,  ne  deman- 
dant son  inspiration  qu'aux  grimaces  d'un  Moyen  Age 
absurde,  évoqué  par  bravade  au  fond  de  ruelles  sordides, 
toute  à  Texaltation  fantastique  du  laid,  à  l'illustration 
pédantesque  des  émotions  excitées  chez  de  jeunes  bour- 
geois avides  par  le  spectacle  de  la  vie  des  villes,  aucune 
ne  fut  plus  loin  de  s'intéresser  aux  champs.  Ce  qu'elle 
en  étala  ne  fut  que  contre  Boileau,  auquel  on  tenait  à 
reprocher  de  n'avoir  pas  dit  vache  pour  génisse.  Ils  n'ont 
aimé  que  Paris,  connu  que  Paris,  vécu  qu'à  Paris.  Le 
prix  de  la  vie  ne  fut  jamais  à  leurs  yeux  que  le  luxe  que 
Paris  donne  et  que  les  plus  gueux  souhaitaient  avec  fu- 
reur. Le  reste  leur  faisait  horreur. 

Dans  un  pareil  point  de  vue  les  récriminations  n'ont 


LE   MENSONGE    DE    LA    MISÈRE  PUBLIQUE  345 

rien  d^étonnant.  Il  n'y  a  presque  pas  un  trait  de  la  vie 
rurale  qui  ne  mette  en  train  les  plaintes  d'un  boutiquier 
de  la  pointe  Saint-Eustache,  logé  dans  un  entresol  sans 
air,  respirant  les  détritus  des  halles,  jouissant  sous  sa 
porte  d'entrée  d'une  chevauchée  du  Parthénon  en  plâtre 
et  de  l'honneur  de  se  faire  tirer  le  cordon  par  un  portier 
au  fond  d'un  antre  affreux.  Seulement  il  est  clair  qu'en 
préférant  son  sort  il  n'obéit  pas  à  un  sentiment  de  na- 
ture, mais  à  Tillusion  de  l'habitude  ou  au  préjugé  de  la 
vanité. 

Ceux  que  ce  préjugé  possède  seront  étonnés  d'ap- 
prendre de  quels  meubles  était  meublée  la  maison  du 
paysan  d'autrefois.  Il  semble  qu'on  s'y  soit  appliqué  plus 
qu'au  reste.  Les  pièces  en  sont  solides  et  de  bonne  con- 
dition ;  chacun  sait  que  les  plus  beaux  se  sont  fait  recher- 
cher de  nos  jours.  Bahuts,  tables,  chaises^  lits,  mention- 
nés dans  les  inventaires,  font  honneur  à  l'aisance  du 
propriétaire  ;  nappes  et  serviettes  ne  manquent  pas,  les 
lits  de  plume  sont  en  abondance  ;  en  Champagne,  pro- 
vince pauvre  cependant,  ils  sont  d'usage  universel. 

Dans  les  ménages  les  moins  aisés,  où  le  bois  du  lit 
est  taillé  à  la  serpe,  on  rencontre  cependant  la  plume. 
Un  trait  curieux  fait  voir  l'étendue  de  cet  usage  dans 
les  villages  des  environs  de  Paris.  Pendant  les  troubles 
de  la  Fronde,  les  bandes  espagnoles  pillèrent  Sucy-en- 
Brie.  Les  paysans  avaient  retiré  leur  mobilier  le  plus  pré- 
cieux dans  l'église.  Après  que  les  soldats  en  eurent  forcé 
les  portes,  ils  marchaient,  dit  la  chronique,  au  milieu  des 
lits  éventrés  et  avaient  de  la  plume  jusqu'à  mi-jambe. 

Tout  cela  est  loin  de  marquer  la  pauvreté.  La  vais- 
selle est  anciennement  de  bois,  puis  de  terre,  puis  d'étain, 
à  mesure  que  l'industrie  met  ces  matières,  plus  propres, 
à  la  portée  des  villageois.  A  la  fin,  elle  est  de  faïence  et 
d'argenterie. 


»^4fi  LE    MENSONGE    DE    LA    MISÈRE    PUBLIQUE 

Pour  le  vêtement,  les  remarques  qu'on  peut  faire  sont 
les  mêmes.  Qu'on  n'imagine  pas  ces  paysans  vêtus  seu- 
lement de  la  laine  de  leurs  troupeaux,  filée  dans  les  vil- 
lages. Ceux  de  Champagne  portent  du  drap  d'Eibeuf,  de 
Romorantin,  de  Vire  •:  les  ressources  nécessaires  pour 
acheter  les  produits  des  manufactures  en  renom  ne  leur 
manquaient  pas,  comme  on  voit.  Le  drap  de  Berg-op- 
Zoom  en  Hollande  se  montre  aussi  dans  les  inventaires, 
avec  les  étoffes  dites  de  Londres  et  du  Maroc,  tissues  ail- 
leurs que  dans  le  pays.  A  cet  article  comment  éviter  de 
joindre  la  mention  des  habits  des  femmes,  dont  la  magni- 
ficence est  attestée  par  ce  qui  subsiste  à  cet  égard  dans 
nos  provinces.  La  soie,  l'argent  et  l'or  éclatent  dans  ces 
costumes,  que  les  générations  se  transmettaient;  les 
bijoux,  chez  quelques-unes,  y  sont  joints  avec  une  abon- 
dance dont  l'attirail  d'une  paysanne  moderne,  convertie 
aux  modes  de  Paris,  est  loin  de  faire  voir  l'équivalent. 

Tel  est  en  résumé  l'état  du  paysan  d'ancien  régime, 
dans  ce  qu'il  comporte  de  plus  matériel.  Tous  ces  détails 
sont  de  source  ;  des  contrats  de  mariage,  des  titres  de 
propriété,  des  inventaires,  les  versent  en  abondance,  pêle- 
mêle  et  comme  au  hasard. 

Dans  la  lettre  morte  de  ces  actes,  qui  ne  visent  en 
eux-mêmes  à  nulle  apologie  et  dont  l'intention  terre  à 
terre  met  sous  nos  yeux  l'allure  commune  des  hommes 
et  comme  le  simple  train  de  l'histoire,  la  vérité  revit 
d'une  manière  plus  frappante  que  dans  l'exposé  le  plus 
méthodique.  Cette  vérité  fait  honte  à  d'ineptes  men- 
songes. Elle  atteste  la  légèreté  avec  laquelle  les  Français 
ont  accueilli  le  décri  de  leurs  ancêtres. 

On  a  fondé  ce  décri  sur  quelques  textes,  tirés  au  hasard 
des  auteurs,  et  qui  se  retrouvent  cités  partout. 

Au  nombre  de  ces  textes,  quoique  peut-être  on  ne 


LE    MENSONGE    DE    LA    MISÈRE    PUBLIQUE  347 

l'attende  guère,  je  mettrai  celui  de  Henri  IV,  demandant 
pour  le  plus  pauvre  des  paysans  «  la  poule  au  pot  »  tous 
les  dimanches.  Ce  qu'on  vient  de  lire  oblige  de  l'entendre 
au  sens  le  plus  restreint.  Le  paysan  de  France,  nous 
Tavons  vu,  n'a  pas  eu  besoin  qu'on  lui  souhaitât  de 
manger  de  la  viande  chaque  dimanche.  Ainsi  le  mot  doit 
être  rapporté  à  une  époque  particulière,  appauvrie  par 
les  guerres  civiles.  Remarquons  de  plus  qu'il  s'agit  de 
viande  fraîche,  qui  n'exclut  pas  Tusage  des  conserves 
même  alors.  Enfin  le  Béarnais  parlait  pour  tout  le 
royaume,  et  Ton  peut  croire  que  le  plus  grand  nombre 
des  provinces  avaient  devancé  le  souhait  royal. 

On  allègue  avec  cela  les  vers  de  La  Fontaine,  quand  le 
paysan  appelle  la  mort  : 

Quel  plaisir  a-t-il  eu  depuis  qu'il  est  au  monde  ? 
En  est-il  un  plus  pauvre  en  la  machine  ronde  ? 
Point  de  pain  quelquefois  et  jamais  de  repos. 
Sa  femme,  ses  enfants,  les  soldats,  les  impôts. 

Le  créancier  et  la  corvée 
Lui  font  d'un  malheureux  la  peinture  achevée. 

La  plainte  est  forte  ;  mais  ce  n'est  qu'une  plainte. 
Pourquoi  la  croirions-nous  fondée  ?  Les  paysans  ne  sont 
pas  seuls  à  se  plaindre  de  la  vie  et  à  souhaiter  la  mort. 
Peignant  ce  souhait  dans  cette  classe  d'hommes,  l'auteur 
y  a  représenté  les  soucis  de  sa  profession  ;  un  marchand 
se  fût  plaint  des  risques  du  commerce  et  sans  doute  eût 
voulu  mourir  pour  échapper  à  ses  éché  ances  :  en  aurions 
nous  conclu  que  le  négoce  en  ce  temps-là  fût  imprati- 
cable ?  Aussi  bien,  n'omettons  pas  ceci,  que  les  plaintes 
des  hommes  sont  de  tous  les  temps.  Parce  qu'on  en 
trouve  en  un  temps  la  peinture,  cela  ne  prouve  pas  que 
ce  temps  y  ait  été  sujet  plus  qu'un  autre. 

Le  paysan  de  l'ancien  régime  s'est  plaint,  n'en  dou- 


348  LE    MENSONGE    DE    LA    MISÈRE    PUBLIQUE 

tons  pas  ;  il  s'est  plaint  des  difficultés  que  chacun  de 
nous  s'offense  de  trouver  dans  sa  vie.  Les  plaintes  du 
peuple  sont  mal  pesées,  elles  comportent  une  grande 
abondance  de  paroles.  En  ce  temps,  les  paysans  se  plai- 
gnaient de  la  milice  ;  cependant  elle  ne  prenait  par  an 
que  six  mille  hommes  dans  toute  la  France  :  ferons-nous 
attention  à  cette  plainte  ?  Après  ce  que  nous  avons  vu 
de  la  vie  du  paysan,  ferons-nous  attention  à  celles  que 
La  Fontaine  nous  a  dépeintes  ? 

Aux  noces  d'un  tyran,  tout  le  peuple  en  liesse 
Noyait  son  souci  dans  les  pots. 

Pauvre  peuple,  dit-on,  dont  le  souci  avait  besoin  d'être 
noyé  1  Je  réponds  :  Heureux  peuple  qui  boit  et  qu'on 
met  en  liesse  !  Et  l'un  de  ces  arguments  vaut  l'autre. 

Le  Jardinier  et  son  seigneur  a  fait  aussi  quelque  for- 
tune. On  dépeint  comme  abus  de  la  chasse  seigneuriale 
le  ravage  du  pauvre  jardin.  C'est  oublier  que  l'auteur  le 
représente  comme  la  punition  de  l'indiscrétion  du  jardi- 
nier qui  requiert  l'assistance  du  seigneur  contre  un 
lièvre.  Il  est  évident  que  tous  ces  textes  sont  lus  sans 
la  moindre  critique,  et  même  sans  l'ombre  d'intelli- 
gence. 

Sur  tous  domine  le  passage  des  «  paysans  »  au  livre 
des  Caractères  de  La  Bruyère.  L'occasion  est  bonne  d'en 
parler  et  de  régler  une  fois  pour  toutes  le  compte  d'un 
morceau  si  célèbre,  et  qui  a  fait  écrire  tant  de  sottises. 
Le  voici  : 

L'on  voit  certains  animaux  farouches,  des  mâles  et  des 
femelles,  répandus  par  la  campagne,  noirs,  livides  et  tout 
brûlés  de  soleil,  attachés  à  la  terre  qu'ils  fouillent  el  qu'ils 
remuent  avec  une  opiniâtreté  invincible  ;  ils  ont  comme  une 
voix  articulée,  et   quand    ils  se  lèvent  sur  leurs  pieds,  ils 


LE    MENSONGE    DE    LA    MISÈRE    PUBLIQUE  349 

montrent  une  face  humaine, et  en  effet  ils  sont  des  hommes; 
ils  se  retirent  la  nuit  dans  des  tanières,  ou  ils  vivent  de  pain 
noir,  d'eau  et  de  racines  :  ils  épargnent  aux  autres  hommes 
la  peine  de  semer,  de  labourer  et  recueillir  pour  vivre,  et 
méritent  ainsi  de  ne  pas  manquer  de  ce  pain  qu'ils  ont  semé. 

Il  y  a  dans  ce  portrait  trois  choses. 

Premièrement,  des  faits.  Le  paysan  est  répandu  par 
la  campagne. 

Le  paysan  est  noir^  livide  et  brûlé  de  soleil. 

Le  paysan  est  attaché  à  la  terre. 

Le  paysan  fouille  la  terre. 

Le  paysan  remue  la  terre  avec  une  opiniâtreté  invin- 
cible. 

Le  paysan  vit  de  pain  noir^  d*eaii  et  de  racines. 

En  second  lieu,  des  épithètes.  Le  paysan  ressemble  à 
des  animaux  farouches,  mâles  et  femelles. 

Le  paysan  se  retire  dans  des  tanières. 

En  troisième  lieu,  des  contrastes.  Le  paysan  n'en  a 
pas  moins  comme  une  voix  articulée  et  n'en  montre  pas 
moins  une  face  humaine. 

Le  paysan  épargne  aux  autres  hommes  la  peine  de 
semer,  de  labourer  et  de  recueillir. 

Le  paysan  mérite  ainsi  de  ne  pas  manquer  de  ce 
pain  quil  a  semé. 

Cette  liste  ainsi  rangée  épuise  le  portrait.  Elle  ne 
contient  rien  qui  ne  s'y  trouve  ;  elle  n'en  omet  pas  un 
détail.  On  nous  assure  que  ce  portrait  fait  le  procès  de 
Tancien  régime  ;  il  faudra  donc,  si  Ton  dit  vrai,  que 
les  régimes  nouveaux  nous  en  fournissent  un  autre  qui 
s'en  distingue  avec  avantage.  Ainsi,  ce  qu'on  exigera  du 
paysan  moderne  issu  de  la  Révolution,  c'est  : 

Quant  aux  faits,  que  des  faits  contraires  à  ceux  qui 
viennent  d'être  rapportés  composent  effectivement  son 
portrait  ; 


350  LE    MENSONGE    DE    LA    MISÈRE    PUBLIQUE 

Quant  aux  épithètes,  que  le  peintre  de  mœurs  ne 
puisse  plus  songer  à  employer  celles-là  ; 

Quant  aux  contrastes,  que  la  satire  sociale  trouve  ceux 
qu'on  vient  de  lire  désormais  fades  et  sans  application. 

Prenons  les  faits  pour  commencer.  Ceux  que  La  Bruyère 
rapporte  ont-ils  fait  place  à  des  faits  etfectivement  con- 
traires ? 

Le  paysan  a-t-il  cessé  d'être  répandu  par  la  cam- 
pagne ?  Le  paysan  n'est-il  plus  noir^  livide  et  brûlé  de 
soleil?  Le  paysan  n'est-il  plus  attaché  à  la  terre  ?  Le 
paysan  ne /o^/fZ/e-^-eV  plus  la  terre?  Le  paysan  ne  remue- 
t-il  plus  la  terre  avec  une  opiniâtreté  invincible  ?  S'il  est 
vrai  que  le  paysan  ne  saurait  plus  passer  pour  vivre  de 
y^am  noir,  d'eau  et  de  légumes  (que  la  langue  oratoire 
ancienne  nomme  racines)^  son  ordinaire,  qui  ne  s'est 
amendé  qu'en  même  temps  que  s'amendait  l'ordinaire 
de  toute  la  France  et  de  l'Europe  (compris  les  bourgeois 
et  les  grands),  n'est-il  pas  toujours  à  la  même  distance 
de  celui  des  classes  plus  aisées,  de  sorte  qu'on  pourrait, 
en  ne  changeant  que  les  mots,  conserver  pour  le  moins 
une  proportion  pareille  ?  Les  gens  instruits  de  ce  que 
mangeaient  nos  pères  avoueront  même  que  la  distance 
est  plus  grande. 

A  toutes  ces  questions,  les  faits  répondent  que  oui. 
Donc  toute  cette  partie  du  portrait  ne  saurait  composer 
de  blâme  à  l'ancien  régime  qui  ne  tombât  aussi  bien  sur 
le  moderne,  puisqu'elle  peint  le  moderne  aussi  bien  que 
l'ancien. 

Les  épithètes  maintenant. 

Un  peintre  de  mœurs  qui  voudra  opposer  la  vie  aus- 
tère, laborieuse  et  pénible  du  paysan  à  l'élégance  et  au 
divertissement  des  villes  u'aura-t-il  plus  le  moyen  d'ap- 
peler, par  une  hyperbole  méritée,  le  paysan  d'aujourd'hui 
animal  farouche  (c'est-à-dire  solitaire),  mâle  et  femelle  ? 


LE    MENSONGE    DE    LA   MISÈRE    PUBLIQUE  351 


S'il  compare  le  logis  de  la  bourgeoisie  aisée  à  la  maison 
de  nos  paysans,  Tidée  ne  pourra-t-elle  lui  venir  de  trai- 
ter celle-ci  de  tanière  ? 

A  cette  question,  un  exact  sentiment  des  figures  et  du 
pittoresque  suffit  pour  répondre  de  la  même  manière. 
Donc  La  Bruyère,  en  parlant  comme  il  fait,  ne  dit  rien 
qui  soit  propre  et  exclusif  à  Tancien  régime.  Les  élé- 
ments de  sa  peinture  durent  toujours. 

En  troisième  lieu  et  enfin,  les  contrastes.  N'est-ce  pas 
un  contraste  toujours  frappant  et  émouvant  qu'une  vie 
aussi  rude  que  celle  qu^on  mène  aux  champs  soit  celle 
d'un  homme,  et  qu'elle  soit  menée  par  des  êtres  pareils 
à  nous  de  voix  et  de  visage,  comme  de  pensée  ?  N'est-il 
pas  touchant  que  ces  hommes  nous  épargnent  la  peine 
de  semer  le  pain,  dont  le  monde  ne  peut  se  passer  ? 
N'est-ce  pas  aujourd'hui  et  toujours  la  même  matière 
de  réflexion,  que  celui  qui  donne  le  pain  aux  autres  ne 
tire  que  de  la  peine  extrême  qu'il  y  prend  le  droit  de 
ne  pas  en  manquer  ? 

Oui  encore,  oui  toujours.  En  sorte  que  ce  passage  ne 
contient  que  des  choses  éternelles,  dont  on  ne  peut  rien 
tirer  pour  louer  le  régime  moderne. 

Sa  fin  explique  son  commencement.  La  réflexion  tend 
à  ceci.  Il  faut  du  pain  aux  kommes,  la  vie  des  villes  ne 
se  passe  point  de  cette  nourriture  ;  cependant  on  ne  la 
tire  du  sol  qu'au  prix  d'un  labeur  si  rude  qu'à  peine  le 
citadin  trouve-t-il  figure  d'homme  à  celui  qui  en  prend 
le  soin,  composant  son  maigre  gagne-pain  de  l'entretien 
du  genre  humain.  Là-dessus  les  couleurs  sombres  vien- 
nent naturellement  ;  Uon  voit  certains  animaux  farou- 
ches... Mais  ces  couleurs  ne  sont  que  des  couleurs,  une 
mise  au  point  conforme  à  la  pensée  de  l'auteur,  toute  au 
contraste  que  j'ai  marqué.  Venant  à  la  matière  même  de 
ses  allégations,  on  n'y   découvre  rien  qui  ne  se  trouve 


35i2  LE    MENSONGE    DE    LA  MISÈRE    PUBLIQUE 

aujourd'hui  sous  nos  yeux.  La  Bruyère  reviendrait  au 
monde,  qu'il  ne  pourrait  que  refaire  la  même  peinture. 
Gela  tranche  Tinterprétation. 

Que  si  quelqu'un  en  doute,  je  lui   propose   ceci.  Au 
chapitre  des  enfants,  le  même  La  Bruyère  écrit  :  «  Les 
enfants  sont  hautains,  dédaigneux,  colères,  envieux,  eu-       j 
rieux,  intéressés,  paresseux,  volages,  timides,  intempé-      M 
rants,  menteurs,  dissimulés,  ils   crient  et  pleurent  faci-      ™ 
lement,  etc.  ;  ils  sont  déjà  des  hommes.  »  Dira-t-on  que 
ceci  peint  le  temps  et  fait  la  preuve  que  tous  ces  vices 
étaient  alors  chez  les  enfants  ?  Rien  moins.  C'est  que  ce 
texte,  de  toute  évidence,  n'est  pas  historique,  mais  moral. 
Ainsi  de  celui  des  paysans  ;  il  est  moral,  non  politique. 

Une  autre  objection  moins  populaire  vient  du  Journal 
de  d'Argenson.  Taine  le  cite  avec  abondance,  et  Ton  y 
trouve  à  profusion  des  traits  de  misère  du  peuple  au 
temps  de  Louis  XV.  Mon  intention  n'est  pas  de  prendre 
un  à  un  ces  textes  et  d'en  chercher  l'application  exacte. 
Il  suffira  de  remarquer,  premièrement,  qu'on  ne  les  voit 
revenir  qu'aux  années  de  disette,  soit  en  1710,  aux  envi- 
rons de  1739  et  en  1750.  La  disette  de  cette  dernière 
année  est  célèbre  pour  avoir  aidé  la  Révolution.  En 
second  lieu,  il  ne  faut  pas  omettre  que  d'Argenson  dé- 
testait le  contrôleur  Orry  et  qu'il  n'a  pas  cessé  de  pren- 
dre dans  ces  critiques  ses  avantages  contre  ce  contrôleur 
et  contre  le  cardinal  Fleury,  qu'il  détestait  tout  autant. 
D'Argenson  appartient  à  la  lignée  de  ces  parlementaires 
jansénistes,  mécontents  des  ministres,  pleins  d'un  fond 
de  chagrin  et  d'aigreur  qui  leur  fait  outrer  les  critiques 
et  se  poser  en  censeurs  de  toute  la  monarchie. 

Quant  aux  disettes  elles-mêmes,  on  ne  les  conteste  pas. 
Elles  n'étaient  la  faute  de  personne.  Elles  sévissaient 
dans  toute  l'Europe,  et  dans  plusieurs  contrées  bien  plus 


LE   MENSONGE    DE    LA    MISÈRE   PUBLIQUE  353 

cruellement  qu'en  France.  En  1681  et  en  1687,  on  en 
avait  déjà  vu  de  semblables.  C'est  alors  qu'il  fallait  recou- 
rir tantôt  au  pain  d'orge  ou  d'avoine,  tantôt  au  pain  de 
fougère,  pire  encore.  Ces  désordres  tenaient  à  la  diffi- 
culté des  communications,  aux  droits  d'entrée  que  per- 
cevaient les  provinces,  à  la  pratique  multipliée  des  ja- 
chères. Nulle  part  on  ne  voit  que  l'oppression  en  fût 
cause. 

On  s'est  beaucoup  servi  du  célèbre  voyage  d'Young 
pour  dépeindre  les  campagnes  françaises  à  la  veille  de  la 
Révolution.  Taine  en  particulier  en  fait  usage.  Mais  je 
ne  vois  pas  d'abus  de  textes  comparable  à  celui  qui  se 
fait  de  ceux-là. 

Un  texte  n'est  rien,  ne  cessons  pas  de  le  dire.  Tous 
les  textes^  disait  Fustel.  C'est  que  tous  les  textes  servent  à 
comprendre  chaque  texte,  et  qu'il  n'y  a  pas,  en  histoire 
plus  qu'ailleurs,  d'analyse  que  la  synthèse  ne  doive 
accompagner  et  guider.  Qui  souhaitera  de  tirer  du  voyage 
d'Young  non  des  armes  de  polémique,  mais  le  tableau 
de  la  vérité,  devra  tenir  compte  de  plusieurs  choses. 

Premièrement,  de  la  disposition  d'un  voyageur,  natu- 
rellement enclin  à  remarquer  de  très  petites  choses,  aux- 
quelles il  accorde  une  immense  importance.  Selon  l'hu- 
meur et  le  préjugé,  il  interprète  celles-ci  tantôt  en  mal, 
tantôt  en  bien,  mais  toujours  sans  mesure.  Par  exemple, 
Young  ne  peut  supporter  de  voir  arracher  l'herbe  à  la 
main. 

Des  femmes,  dit-il,  que  l'on  voit,  dans  le  bois,  arrachant  à 
la  main  l'herbe  pour  nourrir  leurs  vaches  donnent  au  pays 
un  air  de  pauvreté  ^ 

Il  faut  croire  que  cela  ne  se  voyait  nulle  part  en  An- 
gleterre et  que  les  habitudes  apportées  de  ce  pays  ren- 

1.  Voyages  en  France,  trad.  Lesage,  t.  I",  p.  8. 

DiMiER.  Préjugés  23 


35 i  LE    MENSONGE    DE  LA    MISÈRE    PUBLIQUE 

daient  la  chose  extrêmement  choquante.  Il  y  revient  en 
un  autre  endroit  \  De  même  les  Anglais  ont  toujours 
regardé  comme  un  comble  de  misère  les  sabots  du  pay- 
san de  France.  Ils  les  mettaient  avec  le  papisme,  dont 
ils  priaient  Dieu  de  les  délivrer  :  from  popery  and  woo- 
den  shoefi. 

Young  témoigne  d'autres  impatiences,  qui  à  nos  yeux 
ne  sont  pas  mieux  fondées.  Un  passant  l'importune  de 
sots  propos:  aussitôt  le  voyageur  de  prendre  feu  contre 
les  fâcheux  de  France.  Celui-ci  s'étonne  qu'Young  soit 
Ans^lais  et  qu'il  vienne  d'Angleterre.  Quelle  ignorance  l 
dit  Young.  Quelqu'un  lui  demande  s'il  y  a  des  rivières 
dans  son  pays  : 

Cette  ignorance  incroyable,  écrit  à  ce  propos  le  voyageur, 
quand  on  la  compare  aux  lumières  si  universellement  répan- 
dues en  Angleterre,  doit  être  attribuée  comme  tout  le  reste 
au  gouvernement  '. 

Cette  réflexion  et  d'autres  du  même  genre  donnent 
une  faible  idée  du  jugement  et  même  des  talents  d'obser- 
vation de  l'auteur.  On  ne  le  trouve  pas  moins  entiché 
dans  ce  qu'il  ajoute  partout  de  la  saleté  de  la  France. 
«  Les  écuries  de  France,  espèce  de  tas  de  fumier  cou- 
verts »  ;  d'autres  endroits  encore,  qui  seraient,  dit-il, 
if  le  purgatoire  d'un  porc  anglais  »,  sont  chez  lui  l'ex- 
pression de  la  vanité  nationale  au  moins  autant  que  des 
choses  elles-mêmes. 

Sur  le  boire  et  le  manger,  mêmes  comparaisons,  qui 
dérobent  en  partie  la  réalité  : 

Le  peuple  d'ici  (de  Bordeaux),  comme  le  Français  en  géné- 
ral,  mange  peu  de  viande.   A  Leyrac  on  ne  tue  que  cinq 

1.  Même  ouv.,  t.  1".  p.  32. 

2.  Ouv.  cit.,  t.  !•',  p.  65. 


LE    MENSONGE   DE   LA   MISÈRE   PUBLIQUE  355 

bœufs  par  an  :  dans  une  ville  anglaise  de  même  importance, 
il  en  faudrait  deux  ou  trois  par  semaine  '. 

Tel  est  l'effet  visible  chez  Young  de  l'erreur  naturelle 
d'un  voyageur.  11  faut  joindre  en  second  lieu  celui  du 
préjugé  anglais  contre  la  France,  concernant  l'oppres- 
sion du  gouvernement,  la  mauvaise  culture  des  terres, 
la  vie  chiche  menée  par  les  Français. 

L'effet  naturel  de  ces  préjugés,  chez  un  voyageur  de 
passage,  c'est  que  la  moindre  chose  le  confirme.  Dans 
ce  qui  précède,  nous  avons  vu  Técho  des  caricatures  d'ou- 
tre-Manche, qui  représentaient  alors  les  Français  sous 
les  traits  d'un  peuple  affamé,  mangeur  de  chats  et  de 
grenouilles. 

Quelquefois  le  contraste  que  fait  la  vérité  a  pour  effet 
d'exalter  le  préjugé  ; 

Si  les  Français,  dit  notre  Anglais,  n'ont  pas  d'agriculture 
à  nous  montrer,  ils  ont  des  routes.  Rien  de  plus  magnifique 
ni  de  mieux  tenu...  Tout  le  chemin  à  partir  de  la  mer  est 
merveilleux  :  c'est  une  large  chaussée  aplanissant  les  mon- 
tagnes au  niveau  des  vallées*. 

Là-dessus,  quelle  réflexion  va-t-il  faire  ? 

Elle  m'eût  rempli  d'admiration,  si  Je  n'eusse  rien  su  de 
ces  abominables  corvées  qui  me  font  plaindre  les  malheu- 
reux cultivateurs  auxquels  le  travail  forcé  a  arraché  cette 
magnificence. 

Si  je  n'eusse  su  :  je  ne  pense  pas  que  personne  ose 
rapporter  cela  comme  un  trait  de  l'observation.  Ailleurs, 
présentant  ce  qu'il  voit  et  ce  qu'il  sait  dans  un  raccourci 
instructif,  il  écrit  ;  . 

1.  Ouv.  cit.,  t.  I",  p.  78. 

2.  Ouv.  cit.,  t.  !•',  p.  7. 


356  LE  MENSONGE   DE   LÀ    MISÈRE  PUBLIQUE 

Les  magnifiques  ponts  et  les  chaussées  ne  prouvent  que 
Toppression  du  gouvernement  i. 

Enfin  comptons  les  préjugés  qui  tiennent  aux  lectu- 
res préparatoires,  saisissables  ou  avouées  en  plusieurs 
endroits. 

La  lecture  de  Voltaire  se  sent  dans  tout  le  livre.  Ar- 
rive-t-il  à  Versailles,  on  voit  reparaître  chez  Young  les 
propres  critiques  de  cet  auteur  concernant  le  château 
en  un  endroit  de  ses  œuvres  particulièrement  intéressant 
pour  un  Anglais,  celui  du  Traité  sicr  le  Poème  épique, 
où  il  juge  le  Paradis  de  Milton.  On  ne  peut  avoir  lu  le 
Siècle  de  Louis  XIV  sans  être  légèrement  assommé  du 
nom  de  plusieurs  manufacturiers,  entre  autres  de  Van 
Robais,  drapier,  établi  à  Abbeville  ;  à  peine  Young 
a-t-il  mis  le  pied  dans  cette  ville,  qu'il  nous  entretient 
de  Van  Robais.  Ainsi  du  reste. 

Tous  les  livres  français  lus  de  son  temps  ont  fait  im- 
pression sur  lui.  Il  appelle  Turgot  1'  «  ami  de  l'humanité  »  ; 
la  connaissance  qu'il  a  des  mérites  de  ce  ministre  vient 
de  la  biographie  de  Condorcet.  Rousseau,  dont  on  con- 
naît l'influence  sur  son  imagination,  l'occupe  surtout  de 
ses  souvenirs  :  il  s'attendrit  sur  les  Charmettes. 

Tous  ces  traits,  par  où  s'atteste  Tempreinte  des  écri- 
vains ennemis  de  l'ancien  régime,  imbus  eux-mêmes  des 
préjugés  que  Tinfluence  ennemie  de  l'Angleterre  dévelop- 
pait depuis  cinquante  ans  chez  nous,  doivent  achever  de 
nous  mettre  en  garde.  Unis  au  reste,  ils  servent  à  faire 
entendre  de  quelle  manière  la  France  put  être  jugée  par 
Young  et  les  corrections  que  comporte  son  témoignage. 

La  confiance  que  plusieurs  auteurs  y  ont  mise  ne  sau- 
rait se  justifier  après  toutes  ces  remarques.  Elle  ne  le 
saurait,  si  Ton  considère  de  quelle  façon  inexacte  d'au- 

1.  Ouv.  cit.,  t.  I".  P-  69.  Autre  exemple, p.  57. 


LE    MENSONGE    DE    LA    MISÈRE    PUBLIQUE  s        357 

1res  Anglais  ont  jugé  la  France  dans  un  temps  que  nous 
connaissons  bien,  car  c'est  le  nôtre.  Dans  un  article  de 
la  Contemporary  Revieiv^  sur  les  Paysans  propriétaires 
en  France,  lady  Verney  nous  fait  de  ceux-ci  une  pein- 
ture où  on  les  voit  accablés  de  travail,  mangeant  rarement 
de  la  viande,  buvant  seulement  le  petit -lait  de  leurs  va- 
ches et  vivant  dans  une  complète  saleté.  Les  observa- 
tions de  cette  dame  sont  prises  de  la  Savoie,  du  Lyon- 
nais et  de  la  Bourgogne,  et  elle  les  écrivait  en  1881. 
Gela  peut  servir  de  mesure  au  fond  que  nous  devons 
faire  sur  ces  sortes  de  rapports  hâtifs,  incompétents  et 
tendancieux. 

Mais  que  dira-t-on  si,  malgré  tout  cela,  le  voyage 
d'Young,  pris  dans  son  entier  et  non  dans  des  extraits 
intéressés,  ne  laisse  pas  de  donner  de  la  France  une  im- 
pression favorable  ?  Telle  est  la  vérité  cependant.  Les 
détails  fâcheux  y  sont  aigrement  relevés  par  nos  cen- 
seurs ;  cependant  les  faits  favorables  abondent.  Voici 
quelques  exemples  de  ceux-là  ; 

Grandes  irrigations  à  Saint-Laurent  ;  paysage  d'un  grand 
intérêt  pour  le  fermier.  Depuis  Garges  jusqu'à  la  rude  mon- 
tagne que  j'ai  traversée,  la  course  a  été  la  plus  intéressante 
que  j'aie  faite  en  France  ;  les  efforts  de  l'industrie  les  plus 
vigoureux,  le  travail  le  plus  animé.  Il  y  a  ici  une  activité 
qui  a  balayé  devant  elle  toutes  les  difficultés  et  revêtu  les 
rochers  de  verdure  ^ 

Par  une  contradiction  frappante  avec  ce  qu'il  dit  ail- 
leurs de  la  frugalité  de  nos  concitoyens,  on  le  voit,  après 
les  routes  de  France,  louer  la  table  de  nos  auberges,  le 
nombre  des  plats  qu'elles  donnent  et  leur  variété.  «  Le 
dessert  d'une  auberge  de  France,  dit-il,  n'a  pas  de  rival 
en  Angleterre.  »  Sur  le  coucher  pareillement  :  «  Les  lits 

1.  Ouv.  cit.,  t.  I",  p.  63. 


358 


LE    MENSONGE    DE    LA    MISÈRE    PUBLIQUE 


de  France  surpassent  les  nôtres,  qui  ne  sont  bons  que 
dans  les  premiers  hôtels.  »  Notez  aussi  la  comparaison 
suivante,  qu'on  doit  croire  arrachée  à  l'orgueil  national 
par  un  contentement  des  plus  vifs  ; 

Nous  avons  été  mieux  traités  pour  la  nourriture  et  la  bois- 
son que  nous  ne  l'eussions  été  en  allant  de  Londres  aux 
Highlands  d'Ecosse,  pour  le  double  du  prix  \ 

Tout  cela  peut  servir  de  réponse  à  bien  des  reproches 
ignorants  et  aveugles  auxquels  les  Français  se  mon- 
trent enclins  envers  eux-mêmes.  Il  faudrait  j  joindre  les 
extraits  du  voyage  d'un  autre  Anglais,  qu'on  n'a  guère 
cité,  parce  qu'il  n'a  paru  imprimé  que  récemment  et 
qu'il  n'a  reçu  de  traduction  que  depuis  peu.  Ce  sont  les 
Lettres  de  France  de  Rigby,  publiées  par  lady  Eastlake 
en  1880.  Ces  lettres  sont  un  tissu  de  louanges  à  l'adresse 
de  notre  pays.  Venant  à  la  veille  de  la  Révolution,  elles 
composent  la  plus  fameuse  défense  qu'on  puisse  voir  de 
l'état  de  la  France  rurale  à  cette  époque.  J'en  donne- 
rai cet  échantillon  : 


Nous  avons  vu  les  scènes  les  plus  agréables  au  passag-e,  le 
soir  d'avant  notre  arrivée  à  Lille.  De  petites  compagnies 
assises  devant  les  portes,  parmi  les  hommes  les  uns  fumant, 
les  autres  jouant  aux  cartes  en  plein  air,  les  autres  filant  le 
colon.  Tout  ce  que  nous  voyons  porte  les  marques  de  l'in- 
dustrie, et  tous  ces  gens  semblent  heureux.  Il  est  vrai  que 
nous  voyons  peu  de  signes  de  l'opulence  particulière,  nous  ne 
voyons  pas  autant  de  résidences  de  nobles  qu'en  Angleterre  ; 
mais  aussi  nous  avons  vu  peu  de  gens  en  haillons  livrés  à 
l'oisiveté  et  à  la  misère.  Quels  étranges  préjugés  nous 
sommes  sujets  à  prendre  en  ce  qui  concerne  les  étrangers  ! 
J'avoue  que  je  croyais  que  les  Français  étaient  une  nation 
frivole   et  insignifiante,  qu'ils  étaient   d'apparence  chélive, 

1.  Ouv.  cit.,  t.  I",  p.  41. 


LE    MENSONGE   DE    LA    ^1  ISÈRE    PUBLIQUE  359 

vivaient  dans  un  état  de  misère  causé  par  l'oppression  qu'ils 
subissaient.  Ce  que  nous  venons  de  voir  contredit  tout  cela. 
Les  hommes  sont  forts  et  de  nature  robuste,  et  l'aspect  du 
pays  témoig^ne  que  le  travail  n'est  pas  ralenti.  Les  femmes 
également  (je  parle  des  basses  classes)  sont  vigoureuses  et 
bien  faites  ;  on  devine  qu'elles  font  beaucoup  de  besogne, 
principalement  à  la  campagne...  Les  paysannes  d'Angleterre 
ne  font  pas  si  bonne  impression,  et  il  est  sûr  qu'elles  ont 
l'air  moins  contentes.  Ces  femmes,  avec  leurs  grands  et 
lourds  paniers  au  dos,  ont  sur  la  tête  de  bons  bonnets,  les 
cheveux  poudrés,  des  boucles  d'oreilles,  des  colliers  et  des 
croix.  Je  suis  excessivement  frappé  de  la  merveilleuse  diffé- 
rence qu'il  y  a  entre  ce  pays-ci  et  l'Angleterre.  Je  ne  sais  ce 
que  nous  en  penserons  ensuite  ;  pour  le  moment,  la  diffé- 
rence est  en  faveur  de  ce  peuple-ci.  S'ils  ne  sont  pas  heu- 
reux, ils  ont  bien  l'air  de  l'être. 

La  revue  des  éloges  tirés  de  Tétranger  n'a  tenté  jus- 
qu'ici que  peu  d'auteurs.  Des  tendances  trop  communes 
les  en  ont  détournés.  On  y  trouverait  pourtant  quelques 
beaux  traits,  venant  de  l'Allemagne  principalement.  Par 
exemple,  Jodocus  Sincerus,  citoyen  de  ce  pays,  qui  voya- 
geait en  France  au  commencement  du  xvii*  siècle,  écrit 
avec  admiration  : 

Si  l'on  consommait  en  un  an  dans  les  autres  pays  le  même 
nombre  de  chapons,  de  poules  et  de  poulets  qu'on  fait  dis- 
paraître ici  en  un  jour,  il  serait  à  craindre  que  l'espèce  n'en 
pérît. 

Voilà  le  témoignage  d'un  peuple  qu'un  siècle  d'exal- 
tation systématique  n'avait  pas  mis  en  possession  de  se 
proclamer  le  premier  du  monde  pour  le  bien-être,  et 
qui  rendait  naïvement  l'impression  ressentie  par  TEu- 
rope  entière  de  la  prospérité  de  la  France. 

J'ajouterai  quelques  mots  de  l'état  des  lumières,  qui 
n'est  pas  étranger  à  ce  sujet.  Il  ne  faut  pas  qu'un  Fran- 


360  LE    MENSONGE    DE    LA  MISÈRE    PUBLIQUE 


çais  de  ce  temps-ci  ignore  qu'au  moment  de  la  Révolu- 
tion toutes  les  paroisses,  presque  d'un  bout  de  la  France 
à  l'autre,  avaient  leur  école.  Tel  était  le  progrès  de  l'en- 
seignement populaire  ;  jusque  dans  les  villages,  les 
études  avaient  chance  de  pouvoir  se  pousser  fort  loin  ;  le 
savant  Mabillon  y  avait  fait  les  siennes. 

Tous  les  documents  attestent  que  Tinstruction  pri- 
maire y  était  reçue  de  moins  de  gens  qu'à  présent,  mais 
qu'en  revanche  un  bien  plus  grand  nombre  de  campa- 
gnards y  accédaient  aux  études  secondaires.  Il  est  re- 
marquable de  voir  que  l'Oratoire  du  Mans,  en  1688,  au 
milieu  du  règne  de  Louis  XIV,  dans  ses  classes  de  se- 
conde et  de  troisième,  ne  comptait  pas  moins  de  qua- 
rante-deux fils  de  fermier,  de  laboureur  et  de  paysan. 
Notre  enseignement  classique,  nos  lycées  même,  sont 
loin  aujourd'hui  de  cette  proportion-là. 

Tel  est  le  tableau  de  l'ancienne  France  dans  ses  classes 
les  moins  élevées.  On  peut  juger  de  l'honneur  et  de  la 
reconnaissance  que  l'ancien  régime  mérite  d'en  retirer.  Il 
est  vrai  que  des  événements  récents,  dont  l'histoire  des 
origines  de  la  Révolution  fait  mention,  offusquent  cette 
vue  générale.  L'année  1788  se  place  comme  un  paravent 
au  devant  de  ces  glorieuses  perspectives.  C'est  l'année 
de  la  grande  disette,  dont  la  peinture,  mêlée  dans  le  récit 
de  circonstances  si  graves,  laisse  au  lecteur  une  impres- 
sion de  l'ancien  régime  tout  entier. 

Les  ennemis  de  celui-ci  ont  tiré  de  cet  effet  tout  ce 
qui  se  peut  de  mieux  ordonné  à  la  falsification  de  l'his- 
toire. Dans  le  temps  même,  cette  famine  leur  fut  du  plus 
grand  secours.  Young,  qui  reparut  en  France  alors,  en 
porte  le  na'if  témoignage  ; 

Il  me  paraît  clair,  dit  cet  auteur,  que  les  violents  amis  des 
communes  ne  sont  pas  mécontents  de  cette  cherté  (des  vivres) 


LE    MENSONGE    DE    LA    MISÈRE    PUBLIQUE  361 

qui  seconde  grandement  leurs  vues  et  leur  rend  un  appel 
aux  passions  du  peuple  plus  facile  que  si  le  marché  était 
bas  ^ 

Voilà  constatées  de  visu  les  menées  révolutionnaires. 
Elles  n'auront  rien  qui  nous  étonne.  Elles  se  sont  pour- 
suivies, Tévénement  passé,  sur  le  terrain  de  l'histoire. 
La  même  duperie  qui  aida  à  faire  la  Révolution  n'a  pas 
cessé  de  servir  à  la  justifier. 

On  vient  de  voir  ce  qu'il  en  faut  croire.  Aussi  bien, 
quant  à  cet  état  récent  des  populations  de  la  campagne, 
à  qui  fera-t-on  croire  qu'il  était  misérable,  quand  on 
voit  l'endurance  physique  des  armées  de  la  Révolution, 
si  grande  qu'elle  a  fait  en  son  temps  l'étonnement  de 
1  Europe,  et  qu'elle  fait  encore  celui  de  l'histoire  ?  Etait- 
ce  là  l'effet  de  famines  dont  la  dernière  aurait,  par  sa 
seule  violence,  soulevé  tout  le  pays  et  détrôné  les  rois? 

1.  P.  185. 


CHAPITRE    XV 


LA    LETTRE  DE    CACHET, 
LES     LIBERTÉS    ANGLAISES 


J^'appelle  du  nom  de  libertés  anglaises  des  libertés 
que  le  préjugé  représente  comme  violées  par  Tancien 
droit  public  français,  et  dont  le  régime  anglais  a  passé, 
depuis  Voltaire,  pour  le  modèle  accompli. 

Je  voudrais  dire  liberté  individuelle  ;  mais  ce  mot,  dans 
les  programmes  politiques,  se  présente  avec  un  air  de 
menace  anarchique  et,  dans  les  cours  de  philosophie, 
au  milieu  d'indébrouillables  nuages.  On  nous  le  définit 
un  droit  d'aller  et  de  venir  sans  être  inquiété,  de  possé- 
der son  corps;  mais  quoi?  cette  liberté  ne  saurait  être 
distinguée  de  celle  des  actes  que  règlent  et  autorisent 
les  lois  particulières.  La  liberté  d'aller  et  de  venir,  si 
c'est  à  l'église,  est  nommée  liberté  des  cultes;  la  liberté 
de  porter  son  corps,  si  c'est  à  Técole,  qu'est-ce  autre 
chose  que  la  liberté  d'enseignement?  Ainsi,  si  Ton  admet 
des  lois  particulières  qui  fixent  ou  restreignent  ces 
diverses  libertés,  la  liberté  individuelle  n'est  qu'un  mot. 
C'est  un  grand  avantage  pour  notre  République,  de  qui 
la  principale  aiïaire  est,  sous  le  couvert  d'une  liberté  de 
principe,  de  régner  (comme  règne  un  parti)  par  la  sup- 
pression de  toutes  les  libertés  de  fait.  Quel  avantage, 
dis-je,  en  pareil  cas,  qu'un  nom  sous  lequel  il  est  con- 
venu que  la  liberté  demeure  inviolable,  tandis  que  les 


LES   LIBERTÉS    ANGLAISES  363 


différentes  espèces  de  libertés  sont  ôtées  en  détail  sous 
des  noms  spécifiés  ! 

Liberté  d'a/ier  et  de  venir.  Là-dessus,  mille  de  nos 
contemporains  se  figurent  qu'un  Français  de  l'ancien 
régime  ne  pouvait  sortir  de  chez  soi  sans  risquer  au 
bout  de  dix  pas  d'être  saisi  et  jeté  à  la  Bastille.  Ce 
tableau  ridicule  est  celui  qu'ion  présente  des  conditions 
de  la  vie  de  tous  les  jours  alors.  Disons  donc  libertés 
anglaises  ;  ce  mot  restreint  Tapplication  et  permet  de  se 
faire  une  idée  raisonnable  d'une  société  privée  de  ces 
libertés-là.  Toute  la  question  est  celle  de  la  prison  pré- 
ventive, ou,  parlant  plus  généralement,  de  toute  action 
étrangère  aux  formes  régulières  de  la  justice. 

Des  lois  minutieuses   ponctuellement  obéies   règlent 
cette  matière  chez  nos  voisins,  elles  sont  anciennes  dans 
leurs  institutions  ;  en  France,  il  n'en  allait  pas  de  même  ; 
des  pratiques  étrangères  d'une  part  à  la  procédure  judi- 
ciaire,  réglées    d'autre  part  par   la  coutume  seulement 
(non  par  aucun  édit  ou  ordonnance  publique),  disposaient 
en  plusieurs  occasions  de  la  liberté  des  citoyens.  Sans 
une  sentence  du  juge  on  allait  en  prison,  et  ce  qui  réglait 
en  ce  cas  la  durée  de  la  prison  n'était  aucune  sentence 
lue  devant  un  tribunal,  mais  la  décision   prise  par  cer- 
tains   masfistrats   aorissant  souverainement   au  nom  du 
roi.  L'instrument  d'une  action  pareille  était  la  lettre  de 
cachet,  célè£)re  dans  l'histoire  de  la  Révolution.  Quelques 
lettres  de  cachet  menaient  à  la  Bastille.  Ainsi  ces  deux 
noms  furent  unis  dans  la  peur  et  dans  la  haine.  On  crut 
se  venger  de  celle-là  en  détruisant  celle-ci.  La  suppres- 
sion de  toutes  deux  sauva  la   liberté,  la  liberté  indivi- 
duelle, la  liberté  dont  les  auteurs  anglais  et  les  français 
instruits  à  leur  école  rebattaient  les  oreilles  de  la  France 
et  de  l'Europe  depuis  cinquante  ans. 

Les  derniers  éclats  de  ce  grand  tapage  durent  encore 


364  LA    LETTRE    DE    CACHET 

dans  la  mémoire  des  modernes.  C'étaient  les  Méinoires 
de  Linguet  sur  la  Bastille,  parus  en  1783,  et  le  fameux 
pamphlet  de  Mirabeau,  lequel,  mis  en  prison  sur  la 
demande  de  son  père  compromis  par  ses  sottises,  figure, 
en  cette  veille  des  dernières  catastrophes,  comme  le  digne 
héraut  de  cette  revanche. 

Tant  de  bruit,  ordonné  à  des  effets  si  nets,  explique  le 
retentissement  du  médiocre  événement  que  le  14  juillet 
consomma.  En  soi,  la  prise  de  la  Bastille  était  peu  de 
chose  ;  cette  prison  ne  servait  presque  plus  ;  le  peu  de 
résistance  qu'elle  offrit  ôtait  au  peuple  la  matière  d'une 
victoire.  Mais  elle  représentait  la  lettre  de  cachet,  les 
arrestations  préventives,  l'emprisonnement  sans  juge- 
ment ;  ces  choses  rappelaient  à  la  mémoire  des  hommes 
trente  ans  d^un  déchaînement  inouï  de  violences  et  de 
calomnies.  En  un  moment,  l'Europe  apprit  que  ces  vio- 
lences avaient  réussi.  Un  fait  d'émeute  les  couronnait  ; 
les  trônes  s'en  sentirent  ébranlés;  dans  Kcenigsberg  le 
bonhomme  Kant  en  changea  sa  promenade  quotidienne. 
A  Paris,  où  Tobjet  matériel  frappait  les  yeux,  on  aper- 
çut moins  le  symbole  et  l'événement  parut  moins  grand. 
Il  l'était  par  l'idée  que  s'en  faisaient  les  hommes  et  que 
riiistoire  jacobine,  perpétuant  la  gageure,  a  eu  depuis  le 
talent  de  conserver  et  même  d'agrandir. 

Qu'était-ce  que  la  lettre  de  cachet  ? 

Un  ordre  direct  du  roi,  dont  l'effet  n'exigeait  aucune 
des  transmissions  et  des  procédures  ordinaires  et  se  fai- 
sait sentir  aussitôt.  Les  modernes  s'étonnent  volontiers 
qu'une  telle  intervention  de  la  volonté  royale  ait  été 
supportée  ;  peut-être  cette  impression  sera-t-elle  corri- 
gée par  le  tableau  des  procédés  de  la  justice  à  cette 
époque. 

L'emploi  de  la  lettre  de  cachet  s'observait  première- 


LES    LIBERTÉS   ANGLAISES  365 

ment  dans  la  procédure  criminelle.  Les  formes  de  cette 
procédure  étaient  lentes  et  compliquées. 

Qu^on  en  juge.  Excepté  le  cas  de  flagrant  délit,  aucune 
arrestation  ne  pouvait  être  ordonnée  que  par  décret  de 
prise  de  corps  ;  ce  décret  n'était  prononcé  qu'après  infor- 
mation ;  pour  amener  les  témoins  nécessaires  à  celle-ci, 
une  assignation  était  requise,  laquelle  à  son  tour  n'était 
possible  qu'après  permission  d'informer  ;  cette  permis- 
sion n'était  donnée  qu'après  que  le  juge  avait  rendu 
plainte.  Rien  n'était  plus  long,  comme  on  voit,  et  ne  fa- 
vorisait davantage  l'impunité.  On  coupait  court  par  la 
lettre  de  cachet,  cet  ordre  du  roi  ayant  pour  effet  de  sur- 
seoir à  toutes  formalités.  De  cette  façon,  celui  qu'on 
soupçonnait  était  arrêté  sur-le-champ. 

Tel  était  en  la  circonstance  l'effet  de  la  lettre  de  ca- 
chet :  par  elle,  le  prévenu  se  trouvait  mis  à  la  disposi- 
tion du  juge.  On  peut  s'offenser  de  cela,  on  peut  plaider 
la  cause  du  prévenu  contre  le  système  de  la  prison  pré- 
ventive ;  on  peut  réclamer  le  régime  anglais  et  recom- 
mencer là-dessus  le  procès  dont  les  échos  n'ont  pas  cessé 
de  nous  assourdir  ;  ce  qu'on  ne  saurait,  c'est  donner  en 
exemple  du  contraire  ce  qui  s'est  pratiqué  depuis  quatre- 
vingt-neuf,  et  qui  se  pratique  encore  aujourd'hui.  En 
effet,  le  régime  qu'on  vient  de  dire  dure  encore  :  le  droit 
du  juge  à  s'assurer  d'abord  de  la  personne  du  prévenu 
est  justement  le  système  qu'on  subit  de  nos  jours,  au- 
quel les  Français  d'à  présent,  émancipés  de  la  lettre  de 
cachet,  sont  soumis. 

On  avouera  que  le  mot  ne  fait  rien  à  la  chose.  Ce  qui 
s'appelait  lettre  de  cachet  s'appelle  mandat  d'amener  : 
c'est  toute  la  différence.  Je  ne  fais  pas  ici  de  paradoxe  : 
on  peut  défier  le  plus  zélé  défenseur  du  régime  moderne 
contre  l'ancien  de  montrer  le  contraire.  Le  mandat 
d'amener  part  d'un  dessein  pareil  à  celui  de  la  lettre  de 


3G6  LA    LETTRE    DE    CACHET 

cachet  ;  il  opère  les  mêmes  effets  ;  il  est  par  sa  nature 
sujet  aux  mêmes  abus.  Si  Ton  doutait  de  ce  dernier 
point,  il  ne  faudrait  que  rappeler  ce  qui  se  lit  tous  les 
jours  dans  les  journaux,  des  tracas  et  des  dommages 
encourus  par  les  prévenus  dans  quelque  affaire  :  on  sait 
peut-être  qu'aucune  réparation  ne  leur  est  due,  en  pareil 
cas,  suivant  nos  codes.  Ceux  que  ce  sujet  intéresse  pour- 
ront lire  la  brochure  d'un  avocat,  M.  Coulon,  de  l'In- 
convénient devant  la  Justice  française  de  faire  éclater 
son  innocence  avant  le  moment  opportun. 

Toute  la  différence,  que  je  veux  signaler,  c'est  que 
sous  Tancien  régime,  la  lettre  de  cachet  n'étant  décernée 
qu'en  certains  cas,  l'inconvénient  ne  risquait  de  se  pro- 
duire que  dans  quelques  procès  seulement,  tandis  que  de 
nos  jours  ce  risque  a  lieu  dans  tous.  Le  régime  d'excep- 
tion de  la  lettre  de  cachet  pris  comme  procédure  régu- 
lière et  étendue  à  tous  les  cas  :  telle  est  proprement 
l'œuvre  de  la  Révolution.  Tel  est  le  profit  qu'elle  nous 
offre.  De  plus,  je  prie  qu'on  remarque  qu'en  ceci  comme 
eii  toute  chose,  le  caractère  d'exception  ôté,  les  abus  se 
rendent  plus  faciles  ;  parce  qu'il  est  plus  naturel  à 
l'homme  d'abuser  d'un  moyen  auquel  on  lui  donne  droit 
que  de  celui  dont  il  dispose  par  permission  seulement. 

Ainsi  tout  ce  qu'on  débite  sur  la  lettre  de  cachet,  si 
l'on  ne  considère  que  cet  usage,  ne  fait  le  procès  de  l'an- 
cien régime  qu'à  condition  d'y  comprendre  le  nouveau, 
et  même  d'y  compromettre  celui-ci  davantage. 

Maintenant,  c'est  une  erreur  de  croire  que  le  plus  grand 
nombre  des  lettres  de  cachet  ait  été  décerné  pour  des 
affaires  d'État.  Les  jacobins,  au  nom  de  la  raison  d'Etat, 
ont  couvert  la  France  d'échafauds  :  la  sombre  imagina- 
tion de  ces  gens-là  se  plaît  à  supposer  le  même  cas  à 
toutes  les  pages  de  l'histoire. 

Il  y  est  au  contraire  assez  rare.  Ils  se  figurent  la  mo- 


LES    LIBERTÉS    ANGLAISES  367 

narchie  aux  prises  avec  des  difficultés  du  même  genre 
que  celles  qu'ils  éprouvèrent  ;  mais  il  y  a  bien  de  la  dif- 
férence entre  les  conditions  d'un  régime  doublement 
condamné  comme  contraire  à  l'histoire  et  à  la  nature  des 
hommes  et  les  conditions  de  celui  qui  se  conformait  à 
l'une  et  à  l'autre.  Le  fait  est  que  la  lettre  de  cachet  dé- 
cernée pour  raison  d^Etat  est  un  cas  fort  rare  de  l'an- 
cienne monarchie. 

M.  Funck-Brentano  a  donné  une  parfaite  étude  de  la 
question  '.  Les  archives  de  la  Bastille  remuées  par  lui 
à  TArsenal  en  ont  fourni  Targument  décisif.  Deux  ou 
trois  sur  mille,  telle  est  la  proportion  dans  laquelle  il 
assure  que  furent  les  lettres  de  cachet  décernées  pour  rai- 
son d^Etat.  Telle  est  la  proportion  infime  dont  est  sorti 
le  tapage  que  nous  savons. 

Le  bon  est  de  voir  une  fois  de  plus,  en  cette  affaire, 
de  quelle  manière  le  nom  du  peuple  sert  de  prétexte  aux 
récriminations  démocratiques.  Dans  un  si  petit  nombre 
de  cas,  je  le   demande,  combien  de  fois  le  peuple  fut-il 
concerné  ?  Une  pluie  de  lettres  de  cachet  aurait  seule 
eu  pour   résultat  d'en   faire  arriver  quelques-unes  aux 
basses   classes  de  la  société   :  ce  peu   ne  tombait   que 
sur    des    sommets,  ou  en   des    endroits   si    particuliers 
que  la  foule   n'en   pouvait  prendre  ombrage.    Quelques 
écrivains  eurent  à  s'en  plaindre  :  ils  persuadèrent  aux 
foules  que  c'était  là  leur  affaire  ;  les  foules  les  crurent, 
et,  ce  qui  est  mieux  encore,  des  conservateurs  distingués 
de    ce  temps-ci  croient  comme  elles.  Dur   comme    fer, 
dis-je,  ils   croient  que  la    démocratie    est  la    cause  du 
peuple  :  oserai-je  dire  qu'elle  n'est  que  celle  des  déclassés 
et  des  pédants  ? 

Dans  la  procédure  criminelle   ordinaire,  une  fois   la 

1.  Revue  des  Deux  Mondes,  15  octobre  1892. 


368  LA    LETTRE    DE    CACHET 


lettre  de  cachet  obéie,  les  juges  n*en  continuaient  pas 
moins  de  suivre  les  formes  du  procès  et  de  poursuivre 
la  prise  de  corps.  Le  décret  régulier  de  prise  de  corps 
obtenu,  l'ordre  du  roi  était  levé,  l'effet  de  la  lettre  de 
cachet  était  fini.  Tout  ceci  est  conforme  à  ce  qu'on  a  lu 
plus  haut.  Ces  lettres  n'avaient  d'objet  que  de  pourvoir 
à  la  lenteur  des  formalités  ;  à  cet  égard  même,  on  évi- 
tait qu'elles  ne  remplaçassent  la  justice  régulière.  Celle-ci 
d'elle-même  les  annulait,  ne  leur  laissant,  dans  l'opinion 
des  hommes  comme  en  fait,  que  le  caractère  d'instru- 
ment provisoire.  Tel  est  l'un  des  emplois,  parfaitement 
légitime,  louable  à  plusieurs  égards,  qu'on  faisait  de  ces 
lettres. 

Elles  servaient  à  un  autre  usage  encore,  duquel  il  faut 
maintenant  parler.  11  est  excessivement  différent  du 
premier.  Ce  qu'on  va  lire  fera  voir  l'un  des  traits  les 
plus  originaux,  les  plus  intéressants,  presque  les  plus 
touchants,  de  l'histoire  des  mœurs  d'autrefois. 

Outre  l'aide  que  j'ai  dit  qu'elles  apportaient  à  l'exer- 
cice de  la  justice  régulière,  les  lettres  de  cachet  étaient 
en  certains  cas  substituées  à  toute  procédure.  Elles  déci- 
daient de  la  prison,  non  en  l'attente  de  quelque  décret, 
mais  absolument,  et  sans  autre  garant  que  les  règles 
qui  servaient  à  les  obtenir  et  à  en  maintenir  l'elFet. 

L'administration  seule  disposait  de  ces  cas-là  ;  nul 
tribunal  n'y  était  mêlé,  ils  appartenaient  à  la  police. 
Qu'un  sujet  du  roi  fût  convaincu  de  faits  punissables  de 
prison,  que  des  intérêts  graves  joints  à  cette  conviction 
rendissent  la  promptitude  et  le  secret  désirables,  la 
lettre  de  cachet  donnait  au  magistrat  le  moyen  d'y  pro- 
céder sans  autre  forme.  Celui-ci  ne  trouvait  de  limite  à 
son  pouvoir  discrétionnaire  que  les  témoignages  mêmes 
qui  avaient  fait  obtenir  la  lettre.  Le  prévenu,  sur  son 


LES   LIBERTÉS    ANGLAISES  369 

ordre,  étais  mis  en  prison  ;  on  ne  le  relâchait  que  sur  son 
ordre,  aussitôt  que  les  motifs  qui  l'y  avaient  fait  mettre 
avaient  cessé. 

Je  ne  sais  si  les  nerfs  du  lecteur  auront  supporté  cet 
exposé.  Je  le  conjure  seulement,  avant  de  juger  de  cela, 
de  se  rappeler  que  je  ne   me  propose  pas  de  démontrer 
que  l'ancien  régime  avait  été  inventé  pour  nous  plaire. 
Toutes  les   idées  auxquelles  on  tient  de  nos  jours  n'y 
étaient  sans  doute  pas  satisfaites.  Les  anciens  n'avaient 
pas  nos   préjugés.  Quelque  étonnant  que  cela   paraisse, 
ils  manquaient  même  de  ceux  que  nous  mettons  au  rang 
de    vérités  éternelles.   Il  v  a  des   livres  écrits  sur   ces 
matières,  dont  tout  le  dessein  est  de  prouver  aux  hommes 
que  la   Révolution    ne   devait  pas  être  faite,  parce  que 
les  idées  modernes  issues  de  la  Révolution  étaient  satis- 
faites avant  elle.  Les  mêmes  qui  voulaient  faire  du  comte 
de  Ghambord,  suivant  la  forte  expression  du  prince,  «  le 
roi  de  la  Révolution  »  nous  présentent  tous   les  jours 
l'éloge  d'une  «  ancienne  France  de  la  Révolution  ».  Ce 
n'est  pas    cet   éloge  que  j'ai  entrepris  :  premièrement, 
parce  qu'il  ne  saurait  reposer  que  sur  le  mensonge  ;  en 
second  lieu,  parce  qu'il  était  inutile  ;  car  ce  que  nous 
avons  à  tirer  de  l'ancienne  France  est  premièrement  uii 
motif  de  l'aimer,  et  en  second  lieu  la  protestation  de 
rhistoire  contre  l'esprit  de  secte  et  de  système.  Ceux 
qui  en   accommodent  l'éloge  à  cet  esprit   font   donc  la 
besogne  la  plus  stérile  en  même  temps  que  la  plus  chi- 
mérique du  monde. 

L'école  de  la  Révolution  a  déguisé  les  faits,  il  est 
vrai  ;  mais  en  même  temps  elle  a  fomenté  le  préjugé 
qui  fait  errer  sur  le  jugement  des  faits.  Nous  n'aurons 
donc  rien  obtenu  si,  en  corrigeant  les  faits,  nous  ne 
restaurons  pas  les  principes. 

Les  Français  d'aujourd'hui  font  consister  toute  garan- 

DiMiER.  Préjugés  :i4 


370  LA    LETTRE    DE    CACHET 

tie  de  la  liberté  des  hommes  dans  le  droit  reconnu 
d'avoir  des  juges.  Le  privilège  de  la  magistrature,  l'in- 
dépendance du  magistrat,  la  séparation  du  pouvoir  ju- 
diciaire selon  la  formule  de  Montesquieu,  tel  est  à  nos 
yeux  le  principe  essentiel  de  la  sécurité  des  citoyens,  la 
pierre  angulaire  des  sociétés.  Tout  cela  tient  à  des  con- 
sidérations où  il  entre  du  vrai,  et  dont  on  peut  faire 
sans  doute  un  bon  usage  ;  cependant  rappelons-nous  que 
des  principes  de  cette  espèce  n'existent  pas.  Il  y  a  très 
peu  de  conditions  vraiment  essentielles  du  bon  état  des 
sociétés,  et  aucune  ne  consiste  dans  une  définition.  Des 
juges  assurés  et  leur  indépendance  sont  une  bonne  garan- 
tie de  la  liberté  des  hommes,  elle  n'est  pas  la  seule 
qu'on  puisse  inventer  ;  quant  à  la  séparation  du  pouvoir 
judiciaire  pris  en  soi,  ce  n'est  rien. 

De  nos  jours  en  France,  la  liberté  de  chacim  semble 
tenir  tout  entière  à  la  liberté  qu'on  laisse  aux  juges, 
parce  que  nous  sommes  sujets  d'une  démocratie  centra- 
lisée, c'est-à-dire  d'un  régime  où  l'Etat  est  aveugle  et 
règle  tout.  Il  n'en  était  pas  de  même  en  d'autres  temps. 
J'ajoute  que  c'est  justement  dans  le  temps  où  cette  indé- 
pendance des  juges  serait  indispensable  que  les  formes 
qu'on  prend  pour  l'assurer  deviennent  impuissantes. 
Cette  garantie  n'apparaît  seule  au  monde  que  quand  elle 
a  réellement  cessé  d'être  et  ne  consiste  plus  qu'en  des 
mots.  C'est  notre  cas  :  il  nous  contente.  Il  nous  contente 
de  deux  manières  :  d'abord  à  cause  de  la  simplification  à 
laquelle  nous  attache  l'esprit  de  système,  rien  n'étant 
plus  conforme  à  cet  esprit  que  de  renfermer  la  liberté  et 
toute  chose  au  monde  dans  un  seul  point  ;  ensuite  parce 
que  nous  demandons  avant  tout  des  paroles  et  des  rites 
constitutionnels.  Ces  vaines  simagrées  nous  rassurent. 
Nous  ne  voulons  connaître  de  garanties  à  la  liberté  des 
citoyens  que  des  fictions  juridiques  et  protocolaires.  Nous 


LES    LIBERTÉS    ANGLAISES  371 


les  avons,  et  le  peu  qu'elles  servent  devrait  servir  à  nous 
ouvrir  les  yeux. 

Un  libéral  de  droite  m'interrompt  :  «  Non  vraiment 
nous  ne  les  avons  pas.  11  faut  les  faire  voter  à  la  Cham- 
bre. Cent  ans  après  la  Révolution,  la  France  manque 
encore  de  son  habeas  corpus.  Quel  scandale  1  »  Il  ima- 
gine là -dessus  des  effets  de  tribune  propres  à  émouvoir 
le  Bloc.  On  sait  quel  en  est  le  résultat  à  l'usage.  Le  Bloc 
se  moque  de  Vkabeas  corpus.  J'avoue  que  je  m'en  moque 
autant  que  lui. 

Non  que  je  le  croie  méprisable  de  l'autre  côté  de  la 
Manche.  11  y  a  produit  d'heureux  effets  ;  il  y  fait  une 
partie  de  la  fierté  nationale  ;  tout  le  monde  en  Angle- 
terre le  connaît  et  l'estime.  Mais  le  peuple  de  France 
n'en  aurait  cure  ;  il  se  fait  une  autre  idée  de  la  liberté 
des  gens. 

On  sait  ce  qu'est  cet  habeas  corpus.  Deux  édits  du 
roi  Charles  II,  en  1679,  en  ont  fixé  les  conditions.  Il 
consiste  en  ceci  que,  si  quelqu'un  est  mis,  en  prison,  lui- 
même  ou  tout  autre  à  sa  place  n'a  qu'une  requête  à 
faire  à  la  Haute  Cour  de  justice  du  royaume.  Cette  cour, 
aussitôt,  adresse  à  celui  qui  retient  la  personne  en  prison 
le  writ  à-'habeas  corpus.  Ce  writ  émanant  de  si  haut 
lieu  est  un  instrument  des  plus  forts.  11  oblige  à  pour- 
voir au  jugement  immédiat  ou  à  remettre  l'homme  en 
liberté.  Les  résistances  à  cette  injonction  constituent  le 
grave  délit  de  «  mépris  de  la  Cour  :  contempt  of  Court  », 
puni  par  la  loi  anglaise  de  dommages-intérêts  excessi- 
vement lourds,  et  dont  la  menace  suffît.  Ainsi  l'effet 
qu'on  souhaite  est  assuré. 

Encore  un  coup,  cette  constitution  est  digne  d'éloge, 
et  le  fait  est  qu'elle  réussit.  Elle  réussit  chez  une  nation 
où  l'esprit  public  est  très  fort,  où  le  respect  des  insti- 
tutions a  été  longtemps  à  son  comble,  où  (chose  impor- 


37i  LA    LETTRE    DE    CACHET 

tante  à  retenir)  le  fonctionnaire  était  mû  par  d'autres 
sentiments  encore  que  ceux  de  l'ordre  administratif. 
Mais  en  France  que  serait  Vhabeas  corpus  ?  Tous  les 
hommes  doués  de  quelque  sens  pratique  Timagineront 
aisément.  Le  mécanisme  de  la  Cour  ne  fonctionnerait 
jamais.  Suppose-t-on,  lors  de  la  dernière  Haute  Cour  de 
1899,  le  comte  de  Lur-Saluces  ou  M.  BulTet  sollicitant 
un  writ  contre  Waldeck-Rousseau  ?  A  une  date  un  peu 
postérieure,  suppose-t-on  le  misérable  juge  d'instruction 
Delalé,  couvert  par  tous  les  pouvoirs  de  la  République, 
menacé  de  cent  mille  francs  de  dommages-intérêts  à  la 
requête  du  malheureux  et  innocent  frère  Flamidien  ?  Lors 
d'un  complot  plus  récent  encore,  voit-on  M.  Clemenceau 
déclaré  coupable  à  la  face  de  la  France  du  crime  de  con- 
tempt  of  Court?  Voit-on,  dis-je,  le  ministre,  les  juges, 
la  France  elle-même  en  cette  affaire  ?  Voit-on  rindigrna- 
tion  publique  prenant  parti  pour  la  robe  rouge  ?  Cette 
seule  supposition  touche  à  l'extravagance. 

Quelle  meilleure  preuve  de  la  vanité  qu'il  y  a  à  requé- 
rir pour  nous  ce  qui  sert  les  autres  ?  Ne  dites  pas  :  C'est 
la  faute  au  gouvernement.  Ce  gouvernement  changé,  la 
monarchie  refaite,  Vhabeas  corpus  sera  inutile  ;  sans  cette 
condition  il  est  impuissant.  Aussi  devons-nous  regarder 
comme  sans  remède,  dans  l'hypothèse  du  présent  régime, 
l'arbitraire  du  juge  d'instruction. 

Seule  y  fait  contrepoids  la  peur  de  l'opinion,  rendue 
sensible  dans  les  tapages  de  presse.  Seuls  des  moyens 
d'essence  révolutionnaire  et  la  coutume  maintiennent 
notre  indépendance  à  l'égard  de  la  prévention.  Il  y  a 
quinze  ans  on  comptait  encore  l'interpellation  des  Cham- 
bres ;  la  complicité  de  celles-ci  et  leur  abaissement  intel- 
lectuel, joints  à  l'inditTérence  croissante  du  pays  pour  les 
éclats  parlementaires,  ont  réduit  à  rien  ce  moyen.  Il 
passait  pour  le  plus  puissant.  On  peut  juger  de  notre 


LES    LIBERTÉS    ANGLAISES  373 

sort  à  la  facilité  avec  laquelle  il  a  disparu.  De  tout  temps 
ce  fut  un  moyen  médiocre,  malgré  Timportance  de  la 
sanction,  ou  plutôt  à  cause  de  cette  importance  même 
qui  met  le  pouvoir  à  Tabri.  Un  père  qui  n'aurait  de 
droit  sur  ses  enfants  que  de  leur  faire  couper  la  tête 
perdrait  tout  moyen  de  s'en  faire  obéir.  Ne  laisser  à  chaque 
Français  que  le  droit  de  renverser  les  ministères  par  le 
moyen  de  son  député,  c'est  remettre  chaque  Français  à 
discrétion,  car  la  plupart  des  causes  portées  à  la  tribune 
est  sans  proportion  avec  de  tels  effets.  Rien  n'est  si  rai- 
sonnable que  de  les  sacrifier  à  la  permanence  du  pouvoir. 

Le  ministre  a  beau  jeu,  sur  chacune  de  ses  causes,  de 
poser  la  question  de  cabinet.  «  Si  vous  me  préférez  ce 
cantonnier,  je  m'en  vais.  »  On  n'a  garde,  on  vote  la 
confiance.  Le  bon  sens  se  trouve  d'accord  avec  les  pas- 
sions parlementaires  et  l'intérêt  de  chaque  député.  Quelle 
injustice  !  disent  les  républicains  de  droite.  Il  est  vrai  ; 
mais  la  faute  en  est  au  système,  qu'il  faut  dénoncer. 
Vous  l'acceptez  et  vous  défendez  le  cantonnier  :  vous 
voilà  anarchiste  plus  que  les  gauches.  Du  côté  des  gau- 
ches, contre  vous,  est  le  vrai  esprit  de  gouvernement. 
Telle  est,  en  régime  démocratique,  la  garantie  person- 
nelle de  chacun. 

Mais,  dira-t-on,  sous  l'ancien  régime,  sous  le  régime 
de  la  lettre  de  cachet,  où  se  trouvait  cette  garantie  ?  Je 
réponds  ;  Dans  toutes  les  formes  de  justice  ordinaires, 
quand  il  s'agissait  de  cas  où  la  justice  avait  son  cours  ; 
soit  qu'aucune  lettre  de  cachet  n'intervînt,  soit  qu'on  ne 
s'en  servît  qu'afin  de  s'assurer  du  prévenu.  Reste  le  cas 
mentionné  en  second  lieu,  où  la  lettre  de  cachet  fait 
toute  la  procédure  :  c'est  celui-là  qu'il  faut  examiner. 

Il  faut  savoir  quelles  sortes  de  circonstances  étaient 
cause  de  s'en  servir  ainsi.  C'étaient  invariablement  des 


374  LA    LETTRE    DE    CACHET 

affaires  de  famille.  Invariablement,  il  s'agit  tantôt  d'un 
mari  infidèle,  tantôt  d'un  fils  débordé  dont  il  fallait  ré- 
primer les  désordres.  La  plainte  des  proches  mettait  en 
mouvement  ce  mécanisme. 

Le  magistrat  de  police  recevait  cette  plainte.  Il  instrui- 
sait l 'affaire,  décidait  une  enquête,  convoquait  des  témoins, 
consultait  l'entourage,  puis,  sur  Tinstance  des  intéressés, 
rendait  sa  décision.  Cette  décision  ne  doit  pas  s'appeler 
condamnation.  Elle  n'émanait  pas  de  la  justice,  elle  n'avait 
pas  le  nom  d'un  jugement  :  elle  n'emportait  qu'une  peine, 
ce  qui  est  bien  différent.  Le  magistrat  de  police  ne  con- 
damnait pas,  il  se  bornait  à  sévir.  La  punition  ainsi  infli- 
gée n'entraînait,  pour  celui  qui  en  était  l'objet,  rien  de 
pareil  au  casier  judiciaire  ;  elle  n'entraînait  pas  de  dés- 
honneur ;  grâce  à  la  discrétion  de  cette  sorte  de  procédure, 
elle  ne  causait  pas  davantage  de  scandale. 

M.  Funck-Brentano  conte  en  ce  genre  l'histoire  d'un 
gantier-parfumeur  de  la  rue  Gomtesse-d' Artois.  Mieux 
que  toutes  les  explications,  le  détail  qu'on  va  lire  fera 
connaître  cette  procédure. 

Ce  gantier  s'appelait  OUivier.  Sa  femme  se  plaint  au 
lieutenant  de  police,  qui  pour  lors  était  le  fameux  Ber- 
rjer  (c'était  en  1750),  d'être  maltraitée  par  son  mari. 
Elle  représente  qu'il  délaisse  la  boutique,  ce  qui  cause 
double  perte  au  ménage,  dont  les  économies  vont  toutes 
à  un  caprice  de  l'époux.  La  fille  cause  de  ce  mal  se  nomme 
Marie  Bourgeois  et  loge  rue  Saint-Denis-aux-Rats. 

Au  reçu  de  cette  plainte,  le  lieutenant  envoie  un  com- 
missaire chez  cette  fille  pour  lui  représenter  son  devoir. 
Cette  exhortation  manqua  son  but,  car  on  voit  reparaître 
bientôt  la  plainte  de  la  femme  Ollivier,  qui  se  fait  cette 
fois  plus  pressante  et  demande  même  l'emprisonnement. 
«  Elle  ne  cesse,  dit  cette  femme,  de  le  recevoir  chez  elle» 
ce  qui  cause  beaucoup  de  désordre  dans  notre  ménage  et 


LES    LIBERTÉS    ANGLAISES  375 

notre  commerce  ;  et  il  est  facile  de  voir  que,  si  cela  con- 
tinue, il  nous  sera  impossible  de  faire  honneur  à  nos  af- 
faires. Ce  considéré,  Monseigneur,  j'ai  recours  à  vous  pour 
vous  supplier  de  faire  enfermer  Marie  Bourgeois.  »  Ces 
mots  sont  inscrits  dans  un  placet,  dûment  adressé  et  si- 
gné, et  contresigné  du  principal  locataire  de  la  maison 
de  Marie  Bourgeois. 

L'affaire  prenant  de  l'importance,  le  lieutenant  la  remet 
à  un  secrétaire  nommé  Chaban.Un  inspecteur  est  adjoint 
au  commissaire  envoyé  la  première  fois.  Tous  deux  con- 
duisent l'enquête  et  confirment  la  plainte. 

Remarquez  le  soin  de  l'information  et  les  modes  divers 
de  l'action,  Berryer  écrit  au  curé  de  faire  comparaître 
les  coupables  et  de  leur  faire  entendre  les  reproches  de 
la  religion.  On  n'eût  osé  manquer  à  cette  convocation. 
Marie  Bourgeois,  pour  y  échapper_,  avertie  sans  doute 
par  quelque  indice,  change  de  paroisse  dans  l'intervalle. 
Nouvel  ajournement  de  l'affaire.  Berryer  écrit  :  «  Gardez 
les  pièces  jusqu^'à  ce  qu'il  vous  vienne  de  nouvelles  plain- 
tes. » 

Ces  plaintes  ne  manquent  pas  de  reparaître.  La  parfu- 
meuse, de  plus  en  plus  pressante,  écrit  :  «  Par  pitié. 
Monseigneur,  faites  enfermer  Marie  Bourgeois.  »  Autre 
enquête  ;  quatrième  placet,  où  se  lisent  ces  paroles  tou- 
chantes par  l'excès  d'angoisse  qu'elles  expriment  ;  «  Mon 
mari  s'apprête  à  quitter  Paris  du  jour  au  lendemain.  Déjà 
sa  maîtresse  a  donné  congé  de  sa  chambre.  » 

L'information  était  suffisante.  Le  remède  ne  souffrait 
pas  de  retard.  Marie  Bourgeois  fut  arrêtée  le  15  juillet 
1751. 

Ce  récit  suggère  plusieurs  réflexions.  En  premier  lieu, 
on  ne  peut  qu'admirer  l'avantage  d'une  sanction  si  sim- 
ple et  si  prompte  pour  la  conservation  des  mœurs  ;  je 
dis  dans  la  mesure  où  l'ordre  des  familles  y  est  intéressé, 


370  LA    LETTRE    DE    CACHET 

le  reste  ne  regardant  pas  les  magistrats  civils.  On  remar- 
quera en  second  lieu  les  précautions  dont  le  magistrat 
s'entoure,  la  lenteur  qu  il  met  à  sévir,  la  sagesse  qui  lui 
fait  attendre  les  dernières  plaintes;  pour  finir,  la  vigueur 
de  la  résolution,  qui  fait  applaudir  le  dénouement  comme 
celui  d'une  comédie  bien  faite.  En  troisième  lieu,  je  si- 
gnale le  rôle  que  cette  simple  procédure  assignait  au 
curé.  On  y  reconnaît  le  trait  intéressant  d'une  époque 
où  la  simplicité  des  rapports  sociaux,  en  même  temps 
que  l'union  des  deux  pouvoirs,  le  spirituel  et  le  civil,  per- 
mettait une  souplesse  d'allure  que  nous  ne  connaissons 
plus  et  dont  l'avantage  est  extrême.  Quatrièmement  en- 
fin, notons  le  rôle  des  voisins  et  le  jour  important  qu'il 
jette  sur  la  résistance  offerte  alors  par  les  extrémités  du 
corps  social. 

Ce  dernier  point  est  d'une  grande  importance.  Sans 
Taveu  des  voisins,  on  ne  pouvait  rien  faire  ;  leur  témoi- 
gnage est  requis  pour  avancer  Taffaire  et  l'on  voit  assez 
que  leur  opposition  y  eût  mis  obstacle.  La  différence  à 
cet  égard  avec  notre  temps  est  frappante.  Veuillot  relève 
admirablement  ce  point  dans  la  préface  des  Odeurs  de 
Paris  ; 

Rousseau,  dit-il,  avait  trouvé  ce  beau  mot  de  désert  d'hom- 
mes pour  peindre  Paris,  quand  Paris,  peuplé  seulement  de 
six  à  sept  cent  mille  âmes,  n'était  qu'une  ville  de  province 
divisée  en  une  quantité  de  paroisses,  où  tout  le  monde  se 
connaissait,  où  chacun  faisait  partie  d'une  corporation,  vivait 
dans  un  quartier,  avait  des  amis,  des  patrons,  des  parents. 
Et  bientôt,  qui  donc  dans  Paris  aura  seulement  un  voisin  ? 
quel  homme  y  pourra  compter  sur  un  autre  homme  pour  une 
assistance  quelconque, pour  une  résistance  à  quoi  que  ce  soit 
d 'injuste  et  d'odieux?  11  y  a  le  sergent  de  ville, et  voilà  tout  ! 
Le  sergent  de  ville  connaît  tout  le  monde,  protège  tout  le 
monde,  ramasse  tout  le  monde.  Mais  que  cet  unique  prolec- 
teur a  de  droits  sur  tout  le  monde,  et  que  ses  pupilles  ont  à 
observer  de  règlements  ! 


LES     LIBERTÉS    ANGLAISES  377 

Le  plus  bel  éloge  peut-être  de  la  lettre  de  cachet,  c'est 
d'avoir  fait  de  ces  circonstances  un  instrument  d'ordre 
public,  utilisant  les  relations  de  voisinage  et  de  paroisse 
par  une  procédure  d'un  genre  unique. 

Ce  que  j'en  dis  n'est  pas  une  supposition.  Car  nous 
voyons  ces  lettres  à  l'œuvre  fort  efficacement  en  plusieurs 
cas,  dont  le  récit  continue  de  m'être  fourni  par  M.  Funck- 
Brentano. 

Sur  une  plainte  du  même  genre  que  celle  dont  on  vient 
de  lire  l'histoire,  une  certaine  Catherine  Randan  fut  en- 
fermée à  l'Hôpital  ;  c'est  ainsi  qu'on  nommait  la  Salpê- 
trière.  Un  auditeur  de  la  Chambre  des  comptes  nommé 
Menjol,  soit  averti  par  les  voisins  soit  voisin  lui-même 
ou  patron  de  cette  femme,  fit  aussitôt  parvenir  sa  plainte 
à  la  lieutenance  en  ces  termes  : 

«  1°  Que  dans  l'information  de  vie  et  de  mœurs  qui  fut 
faite  au  sujet  de  la  prisonnière,  M.  Lemoine,  principal 
locataire  de  la  maison,  rue  Bourtibourg,  où  elle  habitait 
depuis  six  mois,  n'a  point  été  entendu,  ni  aucun  des  voi- 
sins de  la  même  rue  ; 

«  2°  Qu'avant  d'être  frappée  d'une  lettre  de  cachet,  la 
prisonnière  n'a  point  été  mandée  devant  le  curé  de  Saint- 
Paul,  sur  la  paroisse  duquel  elle  demeurait  ; 

«  3°  Que  l'ordre  du  roi,  qui  aurait  dû  être  exécuté  par 
l'inspecteur  Bourgoin,  ne  l'a  été  que  par  l'un  de  ses  com- 
mis, sans  que  Ton  appelât  un  commissaire,  et  sans  que 
les  formalités  requises  en  pareil  cas  fussent  remplies.  » 

Qui  voudra  savoir  la  différence  de  la  police  d'alors  avec 
celle  d'aujourd'hui  n'a  qu'à  considérer  l'issue  de  cette 
réclamation.  Il  verra  si  l'on  peut  juger  d'après  la  nôtre 
le  sort  des  gens  remis  à  celle-là.  Catherine  Randan  fut 
remise  en  liberté. 

Une  autre  réclamation  vise  le  cas  d*une  demoiselle  Le- 


378  LA    LETTRE    DE    CACHET 

clerc  au  temps  de  la  Régence.  Elle  émane  d'un  voisin  de 
celle-ci  et  porte  la  date  du  22  juin  1721. 

Monsieur,  écrit  ce  voisin,  comme  il  n'est  point  d'exemple 
et  qu'il  est  contre  les  ordonnances  et  règles,  et  même  contre 
les  lois,  de  faire  enfermer  une  femme  sur  la  déposition  d'un 
seul  particulier,  et  que  Tordre  sur  ce  fait  exige  le  scandale, 
la  plainte  des  voisins  et  même  du  curé,  on  a  cru  devoir  vous 
représenter  que  l'abbé  de  Maignas  a  surpris  votre  religion 
au  sujet  de  la  nommée  Leclerc. 

La  demoiselle  Leclerc  fut  mise  en  liberté. 
'Tout  ce  qu'on  vient  de  lire  fait  assez  voir  que  la  pro- 
cédure de  la  lettre  de  cachet  avait  ses  règles,  et  que,  pas 
plus  que  celle  des  tribunaux,  cette  procédure  ne  laisse  de 
place  à  l'arbitraire.  Ce  qu'on  prétend  y  reprendre  de  ce 
chef  tombe  donc  de  soi-même.  Elle  est  œuvre  de  police, 
non  de  justice,  et  ce  fait  serait  de  nos  jours  de  quoi  la 
décrier  ;  mais  on  vient  de  voir  par  des  exemples  comment 
se  comportait  la  police  à  cette  époque.  De  quelque  ma- 
nière qu  on  la  retourne,  il  est  certain  que,  dans  cet  usage 
même,  tout  ce  qu'on  a  dit  de  la  lettre  de  cachet  pour 
faire  haïr  l'ancien  régime  n*est  que  mensonge. 

Il  est  vrai  que  cette  procédure  policière  était  secrète  : 
mais,  bien  loin  qu'il  fallût  s'en  plaindre,  elle  n'avait  lieu 
justement  de  cette  sorte  que  dans  l'intérêt  des  familles. 
Par  là  leur  honneur  était  sauf.  La  discrétion  était  abso- 
lue. Les  pièces  relatives  à  chaque  alTaire  étaient  enfouies 
à  la  Bastille. 

L'ancien  régime  ne  s'est  jamais  trompé  sur  ce  carac- 
tère de  protection  accordée  aux  familles  par  la  lettre  de 
cachet.  Nous  en  avons  de  curieux  témoignjiges. 

Un  père,  à  qui  Malesherbes  avait  refusé  une  lettre  de 
cachet  contre  son  fils,  lui  écrivait  avec  indignation  : 


LES     LIBERTÉS    ANGLAISES  379 


Quand  l'autorité  tutélaire  et  souveraine  se  refuse  à  appuyer 
l'autorité  domestique,  elle  sait  sans  doute  où  prendre  les  res- 
sorts propres  à  veiller  sur  la  tête  de  chaque  individu  en  par- 
ticulier. 

Il  est  certain  que  cette  alliance  intime  des  pouvoirs 
publics  avec  le  pouvoir  domestique  était  le  trait  d'un 
ordre  supérieur.  Le  père  seul  avait  le  droit  de  demander 
une  lettre  de  cachet  contre  son  fils  ;  mais  on  résistait  peu 
à  cette  injonction.  <  Il  est  d'usage,  écrit  d'Argenson  au 
comte  du  Ghayla,  d'arrêter  les  enfants  dont  les  pères  se 
plaignent.  > 

C'est  là  ce  qui  causa  les  plaintes  de  Mirabeau,  en- 
fermé, comme  on  sait,  au  donjon  de  Vincennes.  En  cela 
mystifié  comme  dans  le  reste,  il  est  plaisant  de  voir  que 
le  peuple  fit  sienne  la  cause  d'un  fils  de  famille  déver- 
gondé. Mais  la  révolte  contre  les  siens  faisait  de  ce  fils 
de  famille  l'allié  de  tout  ce  qui  rêvait  le  renversement 
de  toutes  choses  ;  la  démocratie  l'épousa,  comme  on  a  vu 
il  y  a  dix  ans  la  maîtresse  feuille  du  Bloc  se  faire,  l'apo- 
logiste d'un  jeune  gentilhomme  en  révolte  contre  son 
père,  traînant  son  nom  dans  les  aventures  les  plus  mor- 
tifiantes et  les  plus  folles.  Ce  père  fut  réduit  à  protester 
par  la  même  voie  de  la  presse,  et  dans  la  même  feuille. 
On  ne  saurait  rien  lire  de  plus  noble,  de  plus  juste  et  de 
plus  relevé  que  la  lettre  qu'il  écrivit  alors.  Mais  je  ne 
doute  pas  que  si  la  lettre  de  cachet  eût  été  de  mise  envers 
ce  fils,  le  père  eût  pris  ce  moyen  plutôt  que  l'autre.  Or 
notez  la  nature  du  sentiment  français,  qui  est  tel  que  tout 
le  monde  Teût  approuvé. 

Qu'on  ne  parle  pas  de  la  barbarie  qu'il  y  a  à  requérir 
les  pouvoirs  publics  en  pareil  cas.  Leur  intervention 
ainsi  réglée  n'avait  justement  rien  d'infamant.  C'était  de 
quoi  on  leur  savait  gré,  et  ce  qui  fait  que  la  lettre  de 
cachet  était  regardée  comme  une  grâce. 


380  LA    LETTRE    DE  CACHET 


La  famille,  dit  d'Argenson,  a  intérêt  à  soustraire  son  pa- 
rent aune  condamnation  infamante.  Quand  le  roi,  par  bonté, 
veut  bien  soustraire  un  coupable  à  la  rigueur  des  lois  en  le 
faisant  enfermer,  c'est  une  faveur. 

Qui  sait  ce  que  plusieurs  eussent  encouru  des  tribu- 
naux et  de  la  justice  régulière,  si  l'action  de  simple  po- 
lice ne  les  eût  prévenus  à  propos,  quelquefois  corrigés, 
toujours  soustraits  du  moins  aux  ridicules  éclats  que  fait 
un  procès  public  sur  des  questions  de  famille  ? 

«  Le  public,  dit  encore  d'Argenson  (dans  les  affaires 
de  ménage),  est  charmé  de  la  scène  qu'on  lui  donne,  et 
personne  n'a  encore  eu  la  charité  de  tirer  le  rideau  pour 
cacher  un  spectacle  si  ridicule.  »  Aujourd'hui  le  mal  est 
à  son  comble.  L'impudence  de  la  presse  passe  toutes  les 
bornes  en  ce  genre.  Nous  en  mesurons  le  fâcheux  effet. 

Une  autre  histoire  fera  voir  l'utilité  de  ce  secret,  dont 
des  ignorants  ont  la  sottise  de  faire  un  crime.  Elle  est 
touchante  et  presque  dramatrique. 

Un  jeune  homme  nommé  Bunel  fut  arrêté  dans  une 
bagarre.  On  le  convainquit  de  plusieurs  vols,  effet  de 
l'ignoble  commerce  qu'il  entretenait  avec  une  lille.  Sa 
mère,  veuve  d'un  ancien  soldat  aux  gardes  françaises, 
effrayée  de  Tabîme  où  elle  le  vit  plongé,  soutenue  par  l'éner- 
gie d'un  affreux  désespoir,  obtint,  à  force  de  démarches, 
de  s'arranger  avec  la  partie  civile,  et,  grâce  à  la  recom- 
mandation de  M.  de  Boulainvilliers(chez  qui  un  des  vols 
reprochés  à  son  fils  avait  été  commis),  elle  obtint  une 
lettre  de  cachet. 

Il  est  enfermé  à  Bicêtre,  et  là  s'engage  dans  le  régi- 
ment de  Briqueville-infanterie.  A  la  suite  de  ce  régiment, 
le  nouvel  engagé  quitte  la  France  le  22  mars  1751.  Le 
4  novembre  1752,  Bricjueville  écrit  à  Berryer  pour  lui 
demander  le  rappel  de  Bunel.  Les  notes  du  jeune  homme 
sont  bonnes,  il  semble  que  le  passé  n'ait  jamais  existé  ; 


LES    LIBERTÉS   ANGLAISES  381 

le  colonel  plaide  chaudement  sa  cause.  En  présence  de 
ce  témoignage,  un  rapport  de  police  est  adressé  au  comte 
d'Argenson.  qui  signe  le  rappel  de  Bunel  le  5  décembre 
de  la  même  année.  Le  jeune  homme  est  rendu  à  sa 
mère,  arraché  à  son  vice  et  sauvé  du  déshonneur.  Tel 
est  le  bienfait  du  secret  de  la  lettre  de  cachet. 

Au  demeurant,  qu'on  n'imagine  pas  que  la  justice  régu- 
lière n'entretenait  aucun  rapport  avec  la  lettre  de  cachet, 
ou  qu'elle  fût  entièrement  subordonnée  à  elle.  Par 
exemple,  c'était  une  règle  rigoureuse,  qu'une  lettre  de 
cachet  ne  pouvait  être  accordée  au  cours  d'un  procès. 
Une  autre  disposition  regardait  le  droit  de  visite  dans 
les  prisons,  exercé  par  les  parlements,  lequel  permettait 
à  ceux-ci  d'être  informés  de  ces  procédures  par  leurs 
effets.  J'ajoute  que  tout  ce  qu'on  voit  ajouter  à  cela  pour 
rendre  la  lettre  de  cachet  odieuse,  comme  la  fameuse 
histoire  de  ces  lettres  données  en  blanc,  n'est  qu'un 
mensonge. 

Tout  cela  n'a  pas  empêché  M.  Gamoinde  Vence  d'écrire 
dans  la  Revue  des  E tildes  historiques  *  ;  «  Le  principe 
même  delà  lettre  de  cachet  était,  quoi  qu'on  dise,  et  nous 
ne  saurions  trop  Vaffirmer^  essentiellement  contraire  à 
toute  vraie  justice.  » 

M.  Camoin  de  Vence  est  bien  intentionné.  Par  malheur, 
il  ne  sait  pas  s'élever  au-dessus  de  la  nuée  frivole  de  ce 
qu'il  nomme  les  principes.  Car  qu'est-ce  que  le  principe 
de  toute  vraie  justice,  sinon  d'être  jugé  justement  ? 
M.  Camoin  de  Vence  exige  de  plus  que  cela  soit  fait  dans 
certaines  formes.  Mais  pourquoi  ces  formes  tiendraient- 
elles  au  principe?  C'est,  dira-t-il,  que  faute  de  ces  formes 
on  juge  mal  en  fait.  Mais  on  lui  cite  la  lettre  de  cachet, 
qui,  sans  l'aide  de  ces  formes,  n'a  pas  laissé  de  servir  à 

1.  Année  1892. 


382  LA    LETTRE    DE    CACHET 

bien  juger.  Bon  en  fait,  dit  M.  Camoin  de  Vence,  mais 
cela  n^absout  pas  le  principe. 

Tel  est  le  préjugé  de  ceux  qui  ne  veulent  croire  qu*à 
des  constitutions  de  papier.  D'autres  font  à  la  lettre  de 
cachet  des  objections  plus  solides,  quoique  moins  hono- 
rables. Ils  n'y  peuvent  souffrir  l'instrument  de  l'autorité 
dans  la  famille.  A  ceux  que  toute  autorité  offense,  celle- 
ci  n'est  pas  moins  en  horreur  qu'aucune  autre.  La  famille, 
dont  elle  fait  le  fondement,  est  détestée  de  la  Révolution 
au  même  titre  que  toutes  les  associations  naturelles,  enne- 
mies à  ses  yeux  de  la  seule  liberté  légitime,  qui  est  celle 
de  l'individu. 

Rappelons-nous  le  cynique  aveu  de  Cambacérès,  si 
opportunément  relevé  par  Le  Play,  sur  la  liberté  de  tester. 
Ce  digne  organe  de  la  Révolution  avouait  ne  poursuivre 
dans  cette  liberté  que  l'autorité  du  père  de  famille,  repré- 
sentée comme  tyrannique.  De  nos  jours,  les  amis  de 
Tunion  libre  ne  s'offenseront  pas  moins  de  la  contrainte 
conjugale, dont  la  lettre  de  cachet  se  faisait  l'instrument. 
L'histoire  du  parfumeur  de  la  rue  Comtesse-d'Artois 
leur  sera  une  raison  de  la  maudire.  Par-dessus  les  années 
écoulées,  leur  culte  de  la  liberté  donne  la  main  à  celui 
que  professèrent  ces  intéressantes  victimes  du  foyer^ 
prison  d'autrefois. 

Aussi  bien,  ne  croyons  pas  que  celles-ci  aient  été  inca- 
pables d'en  déduire  les  principes  et  de  formuler  à  cet 
égard  la  revendication  de  leur  droit.  Xos  fauteurs  d'anar- 
chie se  croient  en  avance  là-dessus.  Je  signale  à  ces 
messieurs  le  plaidoyer,  vieux  d'un  siècle  et  demi,  d'une 
femme  qui,  si  elle  vivait,  serait  certainement  de  leurs 
clientes.  On  le  trouve,  comme  plusieurs  des  passages  qui 
précèdent,  au  Mémoire  de  d'Argenson  dont  M.  Funck- 
Brentano  tire  une  partie  de  ses  preuves  ;  on  sait  que 
d'Argenson  était  grand  lieutenant  de  police  ; 


LES    LIBERTÉS   ANGLAISES  383 

Une  jeune  femme  nommée  Baudoin  publie  hautement 
qu'elle  n'aimera  jamais  son  mari,  et  que  chacun  est  libre  de 
disposer  de  son  cœur  et  de  sa  personne  comme  il  lui  plaît. 
Il  n'y  a  point  d'impertinences  qu'elle  ne  dise  contre  son  mari, 
qui  est  assez  malheureux  pour  en  être  au  désespoir.  Je  lui  ai 
parlé  deux  fois  et,  quoique  accoutumé  depuis  plusieurs  années 
aux  discours  impudents  et  ridicules,  je  n'ai  pu  m'empêcher 
d'être  surpris  des  raisonnements  dont  cette  femme  appuie  son 
système.  Elle  veut  vivre  et  mourir  dans  cette  religion,  il  faut 
avoir  perdu  l'esprit  pour  en  suivre  une  autre,  et,  plutôt  que 
de  demeurer  avec  son  mari,  elle  se  ferait  huguenote  ou  reli- 
gieuse. Sur  le  rapport  de  tant  d'impertinences,  j'étais  porté 
à  la  croire  folle  ;  mais  par  malheur  elle  ne  l'est  pas  assez 
pour  être  renfermée  par  la  voie  de  l'autorité  publique,  elle 
n'a  même  que  trop  d'esprit,  et  j'espérais  que,  si  elle  avait 
passé  d'eux  ou  trois  mois  au  refuge,  elle  comprendrait  que 
cette  demeure  est  encore  plus  triste  que  la  présence  d'un 
mari  que  l'on  n'aime  pas.  Au  reste,  celui-ci  est  d'une  humeur 
si  commode  qu'il  se  passera  d'être  aimé,  pourvu  que  sa 
femme  veuille  bien  retourner  chez  lui  et  ne  pas  lui  dire  à 
tout  moment  qu'elle  le  hait  plus  que  le  diable.  Mais  la 
femme  répond  qu'elle  ne  saurait  mentir,  que  l'honneur  d'une 
femme  consiste  à  dire  vrai,  que  le  reste  n'est  qu'une  chi- 
mère et  qu'elle  se  tuerait  sur  l'heure  si  elle  prévoyait  qu'elle 
dût  jamais  avoir  pour  son  mari  la  moindre  tendresse. 


On  voit  que  les  ennemis  des  contraintes  morales,  par- 
tisans de  l'obéissance  consentie^  n'ont  jamais  manqué  de 
littérature  :  il  y  a  une  éloquence  de  nature  qui  se  déclare 
en  pareil  cas  et  l'instinct  tout  seul  fait  des  merveilles. 
Mais  rautorité  d'autrefois  ne  s'en  laissait  pas  plus  éblouir 
que  des  faits  de  brutalité  pure.  Là  où  nos  badauds  disent  : 
C'est  très  intéressant,  il  est  bon  de  voir  ce  magistrat 
d'ancien  régime,  qui  ne  passa  jamais  pour  un  esprit 
borné,  n'écrire  que  les  mots  à! impudence ,  de  ridicule^ 
à' impertinence.  C'était  tout  ce  que  Fétonnement,  qu'il 
avoue,  gagnait  sur  les  principes  arrêtés  d'autrefois.  On 


384 


LA    LETTRE    DE    CACHET 


peut  imaginer,  dans  ces  conditions,  que  la  lettre  de  ca- 
chet était  bien  défendue. 


Il  faut  maintenant  dire  un  mot  du  cas  rare  où  celle-ci 
servait  la  raison  d'Etat.  Le  libéralisme  déploie  là-dessus 
son  éloquence,  et,  quoique  l'application  en  soit  beaucoup 
réduite  par  ce  qu'on  vient  de  lire,  je  ne  pense  pas  qu'il 
faille  accorder  le  peu  qui  reste  à  sa  critique.  On  allègue 
là-dessus  TAngleterre,  où  la  raison  dŒtat  serait  incon- 
nue. Mais   la  raison  d'État  est  de  tous  les  États,  parce 
qu'il  n'y  a  pas  au  monde  une  autorité  dont  le  devoir  ne 
soit  de  prévenir  le  désordre  afin  de  n'avoir  pas  à  le  pu- 
nir. En  Angleterre  comme  ailleurs,  les  générations  dilfé- 
rentes  ont  été  sujettes  à  ressentir  plus  ou  moins  la  né- 
cessité de  ce  principe,  et  à  s'en  relâcher  plus  ou  moins. 
Ce  relâchement  fait  à  nos  yeux  Toriginalité  de  ce  peuple  ; 
ce  serait  une  erreur  de  croire  que  personne  n'en  recon- 
naît chez  lui  l'inconvénient.  On  le   trouve  signalé  chez 
les  auteurs.  «  Chez  nous,  écrit  A.  V.  Dicey,  l'État  peut 
punir;  il  ne  peut  guère  prévenir  les  crimes.  »  De  quelque 
manière  qu'on  l'explique,  une  telle  parole  ne  peut  passer 
que  pour  un  aveu  d'infériorité. 

Cela  est  si  vrai  que  Vhabeas  corpus,  article  sacré,  pal- 
ladium à  nos  veux  des  libertés  ano^laises,  s'est  vu  sus- 
pendre  plusieurs  fois  par  autorité  du  Parlement.  Les 
Anglais  ont  souffert  cette  suspense  :  je  ne  sais  si  en  France 
le  scandale  que  cela  causerait  n'aurait  pas  pour  effet  de 
ruiner  tout  l'avantage  de  l'institution.  Il  est  vrai  que 
cette  suspense  n'empêchait  pas  de  payer  les  dommages- 
intérêts  prévus  par  Vhabeas  corpus;  mais  la  rigueur  ne 
s'en  exerçait  pas  moins,  contre  le  principe  de  Vhabeas 
corpus. 

Ces  dernières  remarques  paraîtront  suftisantes.  Elles 


LES    LIBERTÉS    ANGLAISES  385 


ne  laissent  rien  subsister  qui  ne   soit  à  l'honneur   des 
temps  où  la  lettre  de  cachet  fut  en  vigueur. 

Le  changement  des  mœurs  fît  sentir  à  la  fin  plusieurs 
inconvénients  dans  la  pratique  de  ce  système.  De  forts 
liens  de  famille  et  de  voisinage  étaient  indispensables  à 
son  bon  fonctionnement.  Ces  liens  de  famille  en  se  relâ- 
chant firent  qu'on  s'étonna  des  pouvoirs  que  la  lettre  de 
cachet  donnait  ;  les  liens  de  voisinage  cessaient  avec 
l'agrandissement  de  Paris,  où  la  lettre  de  cachet  avait 
été  de  tout  temps  la  plus  fréquente.  L'effet  de  ce  relâ- 
chement devait  être  d'en  faire  souhaiter  la  suppression. 
Le  Parlement  en  fît  des  remontrances,  le  11  mars  et  le 
3  mai  1788.  Tous  ceux  qui  savent  de  quelle  manière  les 
institutions  se  modifiaient  sous  l'ancien  régime  et  par 
quels  signes  leur  disparition  s'annonçait  ne  doutent 
aucunement  que  ce  système  eût  été  supprimé  sans  la 
Révolution.  Il  l'eût  été  comme  dénué  de  rapport  avec 
des  mœurs  nouvelles  et  destiné  désormais  à  causer  plus 
d'inconvénients  que  d'avantages.  La  Révolution  le  sup- 
prima pour  une  raison  bien  différente,  comme  contraire, 
à  ce  qu'elle  croyait,  aux  droits  éternels  de  l'humanité. 

Quant  au  grand  nombre  des  abus  causés,  même  dans 
les  derniers  temps,  par  la  lettre  de  cachet,  c'est  une 
fable.  Malesherbes,  dans  un  rapport  inédit  que  cite 
M.  Funck-Brentano,  donne  le  résultat  d'une  enquête 
conduite  par  lui  eu  1775  Ce  résultat  montre  qu'il  n'avait 
découvert  que  deux  détenus  qui  fussent  dignes  d'être 
mis  en  liberté.  La  vérité  est  qu'on  se  désaffectionna  de 
l'institution,  de  sorte  qu'il  fut  facile  de  tourner  l'opinion 
contre  elle.  L'opinion  n'a  que  peu  la  mémoire  dupasse; 
rien  ne  fut  plus  aisé  que  de  faire  croire  au  peuple  que 
la  lettre  de  cachet  avait  toujours  justifié  les  critiques  que 
des  mœurs  nouvelles  motivaient.  Ce  fut  un  des  men- 
songes tapageurs  de  ce  temps-là. 

DiMiER.  Préjugés  25 


386 


LA    LETTRE    DE    CACHET 


Une  dernière  réflexion  terminera  ce  chapitre.  Dans  le 
cas  de  raison  d'État,  la  liberté  de  chacun  de  nous  en  face 
de  la  prison  préventive  est  aussi  précaire  que  jamais. 
Les  formes  régulières  continuent  d'être  absentes  des  pro- 
cédures que  cette  raison  commande.  Tous  les  Français 
vivants  peuvent  témoigner  du  fait.  A  quoi  donc  servit 
en  cela  la  Révolution  ?  A  rien,  sinon  peut-être  à  mul- 
tiplier au  delà  de  toute  mesure  l'occasion  de  ces  inter- 
ventions, par  la  nécessité  où  elle  a  voulu  se  mettre,  en 
gouvernant  contre  la  raison,  d'en  appeler  sans  cesse  à  la 
force. 


CHAPITRE    XVI    Eï   DERNIER 

LE   PROCÈS    DE    L'ABSOLUTISME 


J'ai  voulu  terminer  ce  livre  par  le  sujet  le  plus  impor- 
tant de  tous,  en  qui  se  résument  les  griefs  des  modernes 
contre  Tancien  régime.  De  plus,  comme  il  n'y  a  pas  de 
nom  qui  représente  à  leurs  yeux  le  pouvoir  absolu  plus 
que  celui  de  Louis  XIV,  il  m'a  paru  que  l'éloge  du 
plus  grand  de  nos  rois  ferait  la  digne  fin  d'un  ouvrage 
écrit  à  l'honneur  de  la  France  et  de  la  monarchie. 

Nous  frémissons  au  nom  du  pouvoir  absolu.  Ce  mot 
représente  à  nos  yeux  quelque  chose  d'exorbitant,  qu'on 
ne  peut  pas  songer  à  défendre,  qu'on  peut  à  peine  espé- 
rer d'excuser.  Je  parle  des  mieux  disposés  à  cet  égard. 
Les  mots  de  monarchie  de  droit  divin,  qui  s'appliquent 
au  même  objet,  remettent  tous  nos  nerfs  en  défense. 
Dieu  mêlé  en  cette  affaire  étant  l'outrance  suprême.  Des 
catholiques  ennemis  d'une  partie  du  passé  ont  cru  bien 
inventé  de  crier  au  sacrilège.  Quel  sacrilège,  en  effet, 
que  de  faire  de  l'obéissance  au  roi  l'objet  d'un  précepte 
divin  l  Ils  se  sont  avisés  là-dessus  que  le  principe  du  droit 
divin  avait  été  établi  par  les  princes  protestants.  Ils  en 
font  Jacques  I*%  roi  d'Angleterre,  l'inventeur.  M.  Coquille, 
pour  qui  je  serais  bien  fâché  qu'on  crût  que  je  professe 
peu  d'estime,  a  entassé  sur  cette  matière  les  considéra- 
tions les  plus  imprévues,  en  même  temps  que  les  plus 
arbitraires.  Or  c'est  du  pouvoir  absolu,  c'est  du  droit 
divin  précisément  que  j'entreprends  l'explication. 


388  LE   PROCÈS    DE    l'absolutisme 

J'eatreprends  de  prouver,  contre  le  préjugé  et  en  dépit 
du  monceau  d'arguments  accumulés  par  un  siècle  de  fri- 
volité politique  sans  égale,  que  cet  absolutisme  et  que 
ce  droit  divin  s'accordaient  très  rigoureusement  avec  la 
liberté  des  personnes,  que  cet  absolutisme  et  que  ce 
droit  divin  ne  s'accordaient  pas  moins  avec  la  sauve- 
garde des  intérêts.  Que  voudrait-on  demander  de  plus  ? 

Une  remarque  permettra  de  préjuger  la  question.  Les 
Français  d'autrefois,  ceux  qui  vécurent  au  temps  de 
l'absolutisme,  et  pour  tout  dire,  sous  Louis  XIV,  se 
sont-ils  doutés  qu'ils  étaient  esclaves  ?  Il  faut  pourtant 
convenir  qu'un  état  si  insupportable,  ressenti  en  un 
temps  où  la  capacité  de  réfléchir  et  la  puissance  d'analy- 
ser étaient  ce  qui  manquait  le  moins,  ne  pouvait  manquer 
d'être  connu,  partant  exprimé  dans  les  écrits  du  temps. 
Dira-t-on  que  l'oppression  était  si  rigoureuse  qu'il  n'était 
même  pas  permis  de  se  plaindre?  En  ce  cas,  des  lettres, 
des  mémoires,  des  journaux  intimes,  rendraient  compte 
de  cet  état,  en  exprimeraient  la  sujétion,  l'angoisse, 
raconteraient  le  mécontentement  des  hommes  astreints  à 
soutTrir  en  silence.  Or  rien  de  pareil  ne  nous  a  été  transmis. 

Outre  la  littérature  courante,  beaucoup  d'écrits  secrets 
nous  sont  parvenus  de  cette  époque  :  dans  pas  un  nous 
n'apercevons  que  les  Français  aient  eu  conscience  alors 
qu'un  régime  d'oppression  pesait  sur  eux.  Nous  voyons 
qu'alors  comme  toujours  on  médit  de  la  cour  et  des 
grands,  nous  voyons  médire  aussi  du  roi  :  tout  ce  qu'il 
y  a  de  tém3ignages  défavorables  en  ce  genre  ne  dépasse 
pas  le  niveau  commun  des  reproches  aux  circonstances 
et  aux  personnes  ;  aucun  ne  s'adresse  au  régime,  aucun 
ne  mentionne  un  défaut  de  liberté  ressenti  par  les  sujets 
du  roi. 

Nous  possédons  dans  quelques  ouvrages  d'alors  une 
peinture  des  mœurs  du  temps.  La  Bruyère   et  Molière, 


LE    PROCÈS    DE    l'aBSOLUTISME  381) 

pour  ne  nommer  que  les  plus  illustres,  nous  font  le 
tableau  de  la  vie  de  tous  les  jours.  Nous  n'y  voyons 
paraître,  sous  les  traits  du  bourgeois,  du  noble,  du  pro- 
vincial, de  la  ménagère,  du  valet,  etc.,  que  des  figures 
analogues  à  celles  d'aujourd'hui.  Toute  la  différence  est 
qu'on  parle  beaucoup  de  politique  chez  nous,  et  que  les 
gens  de  ce  temps-là  paraissent  déchargés  de  ce  soin.  Nos 
propos  de  tous  les  jours  contiennent  beaucoup  de  cri- 
tiques à  l'adresse  du  gouvernement  ;  ceux  d'alors  n'en 
parlent  jamais  que  pour  lui  témoigner  la  déférence  banale 
de  gens  qui  ne  s'en  occupent  pas  plus  que  du  cours  de 
la  lune  et  des  saisons. 

La  conclusion  est  évidente.  On  peut  plaindre  nos  aïeux 
d'avoir  été  condamnés  à  professer  cette  indifférence  ;  on 
ne  peut  feindre  que  cette  condition  ait  été  un  sujet  de 
peine  pour  eux.  D'autre  part,  les  actes  de  la  vie  cou- 
rante dont  nous  les  voyons  occupés  ne  paraissent  pas 
avoir  été  plus  gênés,  ni  leur  fortune  plus  précaire,  ni 
leurs  établissements  moins  stables,  ni  leur  repos  dans 
l'avenir  moins  grand,  ni  leur  contentement  de  vivre  en 
général  moins  vif  que  celui  que  nous  pouvons  avoir. 

Si  donc  les  gens  de  ce  temps  ont  été  opprimés,  ce  n'a 
pu  être  que  d'une  manière  et  sous  des  rapports  qui  leur 
échappaient  entièrement.  Ils  ne  ressentaient  cette  oppres- 
sion dans  aucun  des  actes  matériels,  dans  aucun  des 
essors  moraux  de  leur  existence,  de  l'existence  telle 
qu'elle  était  menée,  telle  qu'on  la  désirait  alors. 

Remarquez  qu'en  ce  temps-là  la  critique  est  ce  qui 
manque  le  moins  :  critique  littéraire,  critique  morale, 
critique  sociale,  y  poussent  leurs  pointes  de  tous  côtés  ; 
les  plus  piquantes  satires  contre  les  nobles,  contre  la 
cour  et,  sous  le  couvert  de  la  fable,  contre  la  condition 
royale  même  se  lisent  chez  les  auteurs  en  renom.  Boi- 
leau,  parlant  des  prérogatives  de  la  naissance,  écrit  : 


390  LE   PROCÈS    DE    L'ABSOLUTISME 


Et  la  postérité  d'Alfane  et  de  Bayard, 

Quand  ce  n'est  qu'une  rosse,  est  vendue  au  hasard. 

La  liberté  à  Tégard  du  roi  dans  les  relations  person- 
nelles est  extrême.  Le  même  Boileau  dit  en  plein  Ver- 
sailles :  «  Je  pense  me  connaître  en  vers  un  peu  mieux 
que  lui.  »  Une  dame  de  la  cour,  dérangée  par  une  espiè- 
glerie du  duc  du  Maine,  s'écrie  dans  un  mouvement  dlm- 
patience  ;  «  Sire,  vos  enfants  sont  insupportables.  »  Dans 
ce  goût  de  critique  et  dans  cette  liberté,  nul  soupçon  de 
satire  politique  ne  perce.  Le  roi,  dit-on,  y  tenait  la  main: 
je  le  crois  ;  cependant  la  Dîme  royale  et  Télémaque 
montrent  qu'il  n'était  pas  impossible  d'essayer  cette  cri- 
tique. Or  ces  ouvrages  sont  de  la  tin  du  règne,  et,  même 
en  cette  fin  de  règne,  l'exception.  11  y  a  mieux.  De  tout 
temps,  l'étranger  offrit  un  refuge  aux  livres  défendus  ; 
les  pamphlets  contre  Louis  XIV  avaient  toute  liberté  de 
paraître  en  Hollande,  on  ne  s'y  est  pas  fait  faute  d'en 
publier  ;  cependant  il  fallut  du  temps  pour  que  le  point 
de  l'oppression  politique  fût  touché  dans  ces  pamplilets. 
Il  fallut  la  révocation  de  l'édit  de  Nantes  pour  orienter 
de  ce  côté  la  colère  des  protestants  chassés.  Jusque-là,  on 
reprochait  des  faits  particuliers.  Nulle  atteinte  de  prin- 
cipe à  la  liberté,  nul  trait  de  tyrannie  inhérent  au  régime 
n'y  était  dépeint. 

Ces  remarques  sont  très  importantes.  Elles  prouvent 
que  la  critique  dont  nous  sommes  prévenus  n'a  pas  existé 
dans  le  temps  même  et  n'a  pris  corps  que  dans  la  suite. 
La  tyrannie  de  Louis  XIV  n*a  gêné  que  des  gens  qui 
n'ont  pas  vécu  sous  son  règne. 

Enfin  le  temps  vint  où  Ton  s'avisa  que  le  régime  de 
nos  rois  manquait  à  plusieurs  lois  de  l'ordre  social.  Gela 
fut  pendant  le  dix-huitième  siècle,  en  même  temps  que  se 
répandait  l'admiration  pour  l'Angleterre.  Le  grand  événe- 


LE    PROCÈS   DE    L^ABSOLUTISME  391 

ment,  à  cet  égard,  fut  d'avoir  jeté  le  mot  de  liberté  dans  le 
langage  des  moralistes.  Chose  curieuse,  Voltaire,  qui  le 
premier  s^en  servit  ou  du  moins  lui  donna  la  vogue,  ne 
cessa  jamais  d'en  sentir  la  vanité.  Ce  mot  ne  cadrait 
point  aux  habitudes  françaises.  Dans  les  catégories  créées 
depuis  un  siècle  et  demi  par  nos  moralistes,  il  ne  trou- 
vait pas  de  signification.  Pourtant  il  faisait  bon  effet  dans 
la  peinture  d'un  sujet  de  la  reine  Anne  et  du  premier 
des  Georges  ;  c'était  un  trait  de  caractère  qu'on  n'eût 
pas  osé  négliger.  Hors  de  là,  il  faut  voir  comme  Voltaire 
s'en  venge.  Il  reprend  et  raille  chez  Montesquieu  la  théo- 
rie qui  la  refuse,  fût-ce  aux  Turcs  ;  il  se  moque  de  la 
séparation  des  pouvoirs,  à  laquelle  ce  dernier  s'efforce 
d'en  demander  la  définition. 

On  sait  quelle  fortune  singulière  cette  théorie  des  pou- 
voirs séparés  a  faite  depuis.  Je  n'en  crois  pas  les  consi- 
dérants méprisables  ;  mais  de  supposer  que  Tordre  des 
sociétés  consiste  dans  le  maintien  jaloux  de  ces  distinc- 
tions juridiques,  c'est  à  quoi  ne  consentiront  jamais  ceux 
que  rhistoire  a  désabusés  de  la  chicane.  Montesquieu 
condamne  sans  merci  tout  ce  qui  refuse  de  s'y  confor- 
mer. Il  assigne  un  terme  pour  cela.  Tout  ce  qui  n'ob- 
serve pas  son  système,  il  le  range  dans  le  despotisme. 
Ce  mot,  et  ce  qu'il  contient  d'anathème,  devait  passer 
dans  l'usage  du  temps.  Il  est  de  ceux  qu'on  n'emploie 
plus  guère,  qui,  comme  dit  Vaugelas,  «  sentent  le  rance  » 
aujourd'hui.  C'est  que  rien  n'est  plus  fragile  dans  le  fond 
que  les  idées  auxquelles  son  auteur  l'a  lié. 

Despotisme,  c'est  l'état  des  nations  chez  qui  l'exécu- 
tif, le  législatif  et  le  judiciaire,  définis  comme  veut  V Es- 
prit des  lois,  ne  sont  pas  remis  à  des  organes  distincts. 
J'ajoute  que  despotisme  signifie  quelque  chose  comme 
l'enfer  des  peuples  dans  ce  livre,  et  comme  leur  condam- 
nation sans  appel.  A  l'autre  extrémité  de  la  gamme,  le 


392  LE  PROCÈS  DE  l'absolutisme 

paradis,  consistant  dans  l'obéissance  parfaite  aux  règles 
de  l'illustre  auteur,  nous  est  présenté  sérieusement  dans 
la  constitution  anglaise.  Le  chapitre  consacré  à  celle-ci 
épouse  moins  la  forme  d'un  traité  que  d'un  hymne.  A 
cet  égard,  elle  est  le  monument  d'une  époque,  ou  si  Ton 
veut,  la  stèle  commémorative  de  la  naissance  d'un  pré- 
jugé. 

Un  avocat  a  eu  l'honneur  de  la  placer  ;  tout  bon  Anglais 
qu'il  fût,  Voltaire  n'osait  ;  peut-être  répugnait-il  à  une 
échelle  des  peuples  dont  le  dernier  degré  revenait  aux 
compatriotes  d'Orosmane. 

Le  Turc  chez  Montesquieu  incarne  le  despotisme.  L'ha- 
bitude se  prit  bientôt  en  France  de  ne  plus  nommer  l'un 
sans  l'autre. 

Liberté  qui  nous  fuis,  tu  ne  fuis  point  Byzance... 

C'était  au  temps  de  Ghénier  l'injure  suprême,  tant 
Byzance  et  la  liberté  s'opposaient  dans  l'esprit  des  gens, 
comme  le  bon  au  mauvais  principe.  L'Académie  des 
Sciences  morales  est  restée  fidèle  à  cette  antithèse.  Quand 
on  eut  quelque  temps  mêlé  dans  le  même  anathème  le 
Turc  et  le  gouvernement  despotique,  qu'on  eut  suffisam- 
ment balancé  ces  deux  noms  dans  les  plateaux  égaux  de 
la  balance  d'ignominie,  on  y  mit  celui  de  Louis  XIV. 
Froidement  et  comme  d'une  chose  la  plus  naturelle  du 
monde,  on  s'avisa  que  le  régime  français  ne  différait  du 
turc  que  par  les  apparences  et  réalisait  le  despotisme. 
Les  Anglais  nous  le  firent  remarquer.  Les  avocats  de 
France,  V Esprit  des  lois  en  main,  furent  obligés  d'en  con- 
venir. La  nation  tout  entière  frémit  à  la  pensée  que  les 
lois  de  l'équilibre  politique,  récemment  découvertes  par 
un  président  au  Parlement,  étaient  violées  chez  nous 
depuis  des  siècles. 


LE    PROCÈS   DE    l'aBSOLUTISME  393 

Maistre  nous  est  témoin  de  l'air  de  nouveauté  qu'avait 
encore  de  son  temps  cette  impudence  et  de  l'étonnement 
des  gens  raisonnables  qui  voyaient  dans  les  papiers  anglais 
mêler  le  Turc  et  Louis  XIV.  Cet  étonnement  maintenant 
a  cessé.  L'ascendant  pris  sur  les  intelligences  par  le 
triomphe  de  la  Révolution  fait  passer  Fabsurdité  en 
fait. 

C'est  à  cet  ascendant  qu'il  s'agit  de  s'opposer.  Contre 
cet  ascendant  il  s'agit  de  prouver  la  parfaite  injustice 
de  ce  nom  de  despotisme  appliqué  à  Tancien  gouverne- 
ment de  la  France.  Un  examen  exact  des  choses  y  pour- 
voira. 

Et  d'abord  convenons  d'un  point  ;  c'est  que  dans  un 
État  le  commandement  ne  saurait  revenir  à  tout  le 
monde.  Quoique  ce  principe  soit  évident,  il  ne  sera  pas 
inutile  d'en  prendre  les  termes  dans  Bossuet  ;  «  Où  tout 
le  monde,  dit-il,  veut  faire  ce  qu'il  veut,  nul  ne  fait  ce 
qu'il  veut  ;  où  il  n'y  a  point  de  maître,  tout  le  monde 
est  maître  ;  où  tout  le  monde  est  maître,  tout  le  monde 
est  esclave  \  »  De  là  vient  la  nécessité  de  rassembler  le 
pouvoir  dans  quelques  mains. 

La  Révolution  donne  elle-même  satisfaction  à  ce  prin- 
cipe quand,  posant  premièrement  celui  de  la  souverai- 
neté nationale,  elle  n'en  reconnaît  pas  moins  la  nécessité 
d'une  délégation  du  pouvoir.  Avec  cette  délégation  com- 
mence dans  son  système  les  difficultés  d'application. 

Car,  cette  délégation  étant  composée  d'hommes,  on  ne 
peut  éviter  qu'elle  soit  mue  par  des  volontés  particu- 
lières ;  le  problème  est  de  les  ranger  à  la  volonté  de  tous. 
Mais  comment?  par  le  frein  de  l'élection,  c'est-à-dire  en 
définitive  par  la  menace  d'être  renversé.  Ainsi  dans  ce 

1.  Politique  tirée  de  l'Ecriture  sainte,  \iy.  I*"",  art.  3. 


394  LE    PROCÈS    DE    l'aBSOLUTISME 

système  l'exercice  du  pouvoir,  qui  n'est  sujet  à  nul  par- 
tage, suppose  ceux  qui  le  détiennent  soumis  à  une  con- 
trainte absolue.  Détenteurs  d'un  pouvoir  sans  limites, 
Tobéissance  qu'ils  doivent  n'a  pas  de  bornes.  Maîtres  de 
tout  en  fait,  ils  ne  peuvent  rien  vouloir  que  la  source  du 
pouvoir  ne  puisse  leur  interdire.  Il  est  vrai  que  cette 
source  n'a  pour  elle  que  le  droit,  puisqu'elle  est  dému- 
nie de  la  force  matérielle,  tout  entière  remise  à  la  délé- 
gation. Cependant  on  la  proclame  souveraine  et,  pour 
que  cette  souveraineté  ne  demeure  pas  un  vain  mot,  on 
lui  reconnaît  le  recours  à  la  révolution. 

Ainsi  ce  qui  règne  n'a  pas  le  pouvoir,  et  ce  qui  a  le 
pouvoir  ne  règne  pas.  Les  moyens  d'une  part,  le  droit  de 
Tautre,  tel  est  le  sublime  de  cette  invention-là.  L'exer- 
cice du  pouvoir  n'y  est  donc  ce  qu'il  doit  être  qu'à  con- 
dition que  les  volontés  de  la  nation  s'accordent  avec 
celles  de  ses  chefs  ;  les  volontés,  dis-je,  non  pas  une 
volonté  générale,  mais  des  volontés  individuelles,  parti- 
culières. L'exercice  légitime  du  pouvoir  n'est  qu'à  ce  prix 
et  le  système  compte  sur  cette  conformité.  Mais,  outre 
qu'il  n'est  pas  vraisemblable  qu'elle  se  produise  sponta- 
nément, à  quoi  sert,  si  on  la  suppose,  l'attirail  d'une 
constitution  qui  ne  fait  rien  pour  l'assurer?  Car  rien  n "em- 
pêche, dans  cette  constitution,  que  le  pouvoir  en  exercice 
n'oppose  la  force  aux  révolutions,  et  aux  sanctions  élec- 
torales la  ruse  et  la  force  à  la  fois. 

Ainsi  la  théorie  jacobine  du  pouvoir  ne  sort  de  l'ab- 
surdité que  pour  tomber  dans  l'enfantillage.  Quant  à  la 
pratique  qui  s'y  fonde,  sa  défmition  la  condamne  à  rouler 
sans  cesse  de  la  tyrannie  à  la  révolution,  de  l'anarchie 
brute  et  amorphe  à  la  suppression  policière  de  toutes  les 
libertés,  y  compris  celle  de  vivre. 

Cette  théorie  jacobine  du  pouvoir  est  celle  de  tous  les 
libéraux,  qu'ils  soient  des  centres,  de  droite  ou  de  gau- 


LE    PROCÈS   DE    l'ABSOLUTISME  395 

che  ;  tous  supposant  la  souveraineté  de  l'individu  et  le 
libéralisme  ne  consistant  même  qu'en  cela.  Montesquieu 
entend  autrement  la  modération  du  pouvoir.  La  néces- 
sité démontrée  de  remettre  le  commandement  aux  mains 
de  quelques-uns,  il  la  prend  pour  point  de  départ,  il  ne 
rappelle  pas  délégation  ;  il  recherche  seulement  les 
moyens  de  lier  l'exercice  du  pouvoir  à  la  justice  et  à 
l'intérêt  public.  Il  trouve  ces  moyens  dans  le  partage  de 
pouvoirs  qu'on  sait.  Et,  rattachant  toutes  sortes  d'utiles 
institutions  à  ce  principe  arbitrairement  déduit,  il  fait 
briller  mille  lumières  de  détail  autour  d'un  foyer  d'obs- 
curité. 

Car,  pour  venir  au  fait,  qu'est-ce  que  le  pouvoir?  C'est, 
chez  celui  qui  le  possède,  des  moyens  tels  qu'il  n'appar- 
tient qu'à  sa  volonté  d'en  suspendre  l'exécution.  Tout 
autre  obstacle  qu'on  suppose  possible  à  l'exécution  de 
quelque  chose  supprime  réellement  le  pouvoir  de  la  faire. 
S'il  faut  à  quelqu'un  pour  agir,  s'il  lui  faut  de  nécessité 
le  concours  de  quelque  autre  qui  le  puisse  refuser,  il  faut 
avouer  qu'il  n'a  pas  le  pouvoir.  Cela  est  évident.  Méca- 
niquement cette  condition  exclut  ce  mot,  et  sa  suppres- 
sion le  ramène.  Mais  partage  du  pouvoir  n'est  rien  que 
cette  condition  mise  à  son  exercice  ;  il  équivaut  donc  à 
le  supprimer  :  un  pouvoir  partagé  n'est  pas  un  pouvoir. 
Tout  ce  qu'on  entassera  de  raisons  à  ce  sujet  n'empêchera 
pas  cette  conséquence  et  la  ruine  de  tout  l'édifice  appuyé 
sur  un  tel  partage. 

Qu'à  quelque  organe  de  l'autorité  publique  soit  remis 
le  pouvoir  de  faire  une  chose  et  refusé  le  pouvoir  d'en 
faire  une  autre,  cela  se  conçoit  et  cela  est  clair;  mais  que 
le  pouvoir  de  faire  quelque  chose  soit  partagé  entre  plu- 
sieurs pareils  organes,  c'est-à-dire  que,  l'un  disposant  de 
Tune  des  conditions  d'exécution,  les  autres  conditions  en 
soient  remises  à  d'autres,  voilà  ce  qui  n'est  pas  compa- 


396  LE    PROCÈS    DE   l'ABSOLUTISME 

tible  avec  Texistence  du  pouvoir,  voilà  ce  qui  équivaut  à 
sa  suppression.  Cette  suppression,  c'est  l'anarchie  :  c'est 
tout  le  bien  qu'on  attend  de  l'institution  publique  rendue 
impossible. 

Bossuet  encore  dit  à  ce  propos  :  «  S'il  y  a  dans  un 
Etat  quelque  autorité  capable  d'arrêter  le  cours  de  la 
puissance  publique  et  de  l'embarrasser  dans  son  exer- 
cice, personne  n'est  en  sûreté.»  Notre  éminent  maître  et 
ami  M.  de  la  Tour  du  Pin  exprime  à  cet  égard  la  condi- 
tion de  l'autorité,  dans  une  formule  qu'il  est  important 
de  retenir  :  «  Elle  n'admet  pas,  dit-il,  de  partage,  mais 
seulement  des  limites.  »  Toutes  choses  ne  sont  pas 
remises  nécessairement  au  même,  mais  tout  ce  qui  lui 
est  remis  est  remis  à  lui  seul.  C'est  le  principe  même  de 
l'autorité. 

Remarquez  que  ceci  n'exprime  pas  ce  qui  doit  être, 
mais  ce  qui  est  inévitablement,  ce  que  toute  l'impatience 
des  hommes  ne  peut  empêcher  qui  soit.  L'anarchie  mise 
dans  un  Etat  ne  fait  pas  qu'il  ne  s'y  accomplisse  des 
actes  d'autorité,  elle  ne  fait  pas  que  ces  actes  y  soient 
moins  nombreux  que  dans  les  régimes  les  mieux  réglés  ; 
seulement  ils  s'y  accomplissent  sans  ordre,  sans  garan- 
ties et  dans  des  conditions  qui  tournent  au  mal  les  bonnes 
intentions  même.  Le  pouvoir,  pour  chacun  de  ces  actes, 
continue  de  résider  quelque  part  et  d'y  résider  sans  par- 
tage. 

Cet  effet  se  fait  sentir  jusque  dans  les  traits  généraux 
de  l'invention  de  Montesquieu.  Des  trois  pouvoirs,  le 
législatif,  l'exécutif  et  le  judiciaire,  il  est  clair  que  l'exé- 
cutif seul  mérite  ce  nom,  car  il  n'y  a  pas  de  pouvoir  au 
monde  qui  n'enferme  celui  d'exécuter.  Que  si  vous  pré- 
tendez que  l'exécution  réside  dans  un  organe  d'où  n'éma- 
neront absolument  ni  législation  ni  sentence,  cette  dis- 
tinction aboutit  à  rendre  le  pouvoir  réel  irresponsable, 


LE    PROCÈS    DE    l'aBSOLUTISME  397 

à  revêtir  d'une  irresponsabilité  légale  le  vrai  organe  de  la 
puissance  publique.  Nous  savons  assez  ce  que  ce  prin- 
cipe, inscrit  au  fronton  de  nos  constitutions,  est  capable 
d'engendrer  d'abus. 

Nos  avocats  en  sont  charmés.  L'exécutif  irresponsable, 
voilà  pour  eux  le  suprême  de  la  sagesse  humaine.  Ne 
découvrons  pas  l'exécutif  I  Drumont  aimait  à  raconter 
qu'en  voyage  ses  amis  l'éveillaient  en  disant  ;  «  Savez- 
vous  une  chose  horrible  qui  arrive  ?  on  a  découvert  l'exé- 
cutif. »  On  riait  de  cela  à  la  Libre  Parole  ;  on  continue 
d'en  frémir  au  Temps  et  dans  tous  les  milieux  où  la  théo- 
rie des  pouvoirs  est  admise,  afin  de  couvrir  de  quelque 
politesse  les  sauvageries  du  Contrat  social. 

Tout  ce  que  je  viens  de  dire  n'est  pas  autre  chose  que 
la  justification  du  pouvoir  absolu. 

Dût  le  préjugé  moderne  s'en  étonner,  tous  les  pou- 
voirs sont  absolus.  Il  n'y  en  a  pas,  si  ce  nom  leur  est 
refusé,  qui  puissent  garder  celui  de  pouvoir  même.  J'ai 
dit  que  la  théorie  libérale  du  pouvoir,  celle  qui  le  fait 
résider  dans  le  peuple,  n'en  a  jamais  supposé  le  partage. 
Ainsi,  selon  la  Révolution  même,  la  nature  du  pouvoir 
est  d'être  absolu.  Il  est  vrai  que  l'endroit  où  elle  le  fait 
résidera  pour  effet  de  l'anéantir.  Ce  n'est  pas  un  pou- 
voir séparé  d'un  pouvoir,  c'est  le  pouvoir  séparé  de  son 
exercice  même.  Ce  comble  d'absurdité  en  fait  de  sépara- 
tion, l'auteur  de  VEsprit  des  lois  ne  l'avait  pas  prévu. 

Le  droit  divin  se  rapporte  à  cette  notion,  en  est  le 
complément  nécessaire.  Il  signifie  que,  bien  que  le  pou- 
voir soit  issu  de  circonstances  fortuites,  contingentes  et 
particulières,  il  n'en  épouse  pas  moins  aux  yeux  des 
hommes  un  caractère  de  majesté  inviolable,  à  cause  de 
sa  nécessité.  La  société  est  le  vœu  de  la  nature,  elle 
n'est  l'effet  d'aucune  résolution  des  hommes  ;  ainsi  tout 
ce  qu'elle  rend  nécessaire  est  au-dessus  de  leurs  volontés: 


398  LE     PROCÈS    DE    l'aHSOLUTLSME 

telle  est  l'autorité  publique.  Créées  de  Dieu  comme  les 
individus,  les  sociétés  ne  sauraient  recevoir  des  hommes 
Torgane  essentiel  de  leur  existence  :  c'est  donc  de  droit 
divin  que  le  prince  y  commande.  Ceci  ne  touche  point 
au  choix  qui  s'en  peut  faire.  L  idée  d'un  roi  choisi  à 
Torigine  en  cérémonie  par  un  peuple  est  la  plupart  du 
temps  une  niaiserie  historique  ;  mais  la  vérité  politique 
n'a  précisément  rien  à  redouter  de  cela,  parce  que  rien 
n'empêche  que  même  un  choix  très  libre  ait  pour  eCfet 
un  engagement  inviolable.  Il  s'en  faut  bien  que,  dans 
toutes  les  circonstances  auxquelles  ils  s'engagent  libre- 
ment, les  hommes  ne  restent  liés  que  par  leur  volonté, 
gardant  le  droit  de  se  reprendre  incessamment.  Ainsi  il 
faut  distinguer  la  désignation  du  pouvoir,  laquelle  est 
Tœuvre  des  circonstances  (entre  lesquelles  rien  n'em- 
pêche qu'on  ne  compte  la  préférence  d'une  nation),  et  sa 
nature^  laquelle  est  supérieure  à  toutes  les  contin- 
gences et  domine  toutes  les  volontés. 

Bossuet,  parlant  de  la  loi,  distingue  admirablement 
ces  deux  points  de  vue  quand  il  écrit  qu'elle  est  «  un 
pacte  solennel  par  lequel  les  hommes  conviennent  en- 
semble, par  l'autorité  des  princes,  de  ce  qui  est  néces^ 
saire  pour  former  leur  société  ».  Venant  à  la  société 
elle-même,  le  même  auteur  écrit  magnifiquement  :  «  Le 
peuple  ne  pouvait  s'unir  en  soi-même  par  une  société 
inviolable,  si  le  traité  n'en  était  fait  dans  son  fond  en 
présence  d'une  puissance  supérieure  telle  que  celle  de 
Dieu  \  » 

Tel  est  le  principe  du  droit  divin.  Je  serais  curieux 
que,  jugeant  d'après  ces  textes,  quelqu'un  voulût  bien 
m'e^pliquer  ce  que  ce  principe  a  de  sacrilège. 

L'inviolabilité  des  princes  légitimes  repose  tout  entière 

1.  Ouv.  cit.,  liv.  I",  art.  i. 


LE    PROCÈS    DE    l'ABSOLUTISME  399 

sur  ce  fondement.  Elle  a  été  crue  de  tout  temps  par  les 
esprits  justes  et  modérés.  M.  de  Maistre  en  offre  un 
curieux  exemple  dans  le  commentaire  donné  dans  sa  cor- 
respondance aux  mesures  par  lesquelles  ses  maîtres  et 
amis  les  jésuites  furent  chassés  de  Russie.  Malgré  la 
peine  qu'il  en  ressentait,  et  dont  il  ne  ménage  pas  l'ex- 
pression, le  parfait  respect  de  l'empereur  ne  le  quitte 
pas  un  moment.  Boileau,  s'excusant  de  son  métier  de 
satirique  auprès  de  la  pieuse  et  bienfaisante  M^''  de  La- 
moignon,  demandait  si  du  moins  elle  n'aurait  pas  per- 
mis qu'on  médît  des  mécréants  :  du  Turc,  par  exemple. 
Elle  se  récria  ;  «  Non  pas,  dit-elle,  il  ne  faut  jamais 
toucher  aux  personnes  de  cette  dignité-là.  » 

On  aime  à  nous  dépeindre  ce  respect  comme  hors  de 
mode.  Cependant  il  règne  de  nos  jours  à  Tégard  des 
princes,  chez  toutes  ou  presque  toutes  les  nations  étran- 
gères. On  se  figure  aussi  qu'il  appartient  au  dix-septième 
siècle  et  que  l'ascendant  outré  de  Louis  XIV  l'imposa.  La 
vérité  est  qu'il  est  aussi  ancien  dans  notre  pays  que  la 
monarchie  ;  la  vérité  est  que  les  principes  dont  j'ai  fait 
voir  que  ce  respect  s'inspire  ont  toujours  fait  partie  de 
notre  droit  national. 

Rien,  en  effet,  n'est  moins  selon  le  témoignage  de  l'his- 
toire que  d'imaginer  les  prétendues  pratiques  d'un  pou- 
voir arbitraire,  appuyées  d'un  faux  droit  divin,  s'éta- 
blissant  au  xvii'  siècle  comme  des  nouveautés.  Pas  une 
preuve  n'existe  d'un  tel  établissement.  Au  contraire, 
en  remontant  le  cours  des  ans,  on  ne  trouve  dans  le 
siècle  précédent  et  jusque  dans  le  Moyen  Age  qu'une  idée 
toute  pareille  de  la  monarchie.  Une  certaine  école  se  flatte 
de  plaider  la  cause  de  la  monarchie  devant  la  Révolu- 
tion et  de  la  gagner,  moyennant  le  sacrifice  de  Richelieu 
et  de  Louis   XIV,  Petit  sacrifice,  comme  on  voit.  Ces 


400 


LE    PROCÈS  DE    L  ABSOLUTISME 


royalistes  croient  bien  trouvé  de  reprendre  le  mot  cé- 
lèbre de  M"'  de  Staël  :  «  Chez  nous,  c'est  la  liberté  qui 
est  ancienne  et  le  despotisme  qui  est  nouveau.  »  Hélas  I 
ce  qu'elle  appelait  despotisme  était  aussi  ancien  que  la 
France  et  les  vraies  libertés,  au  temps  qu'elle  insultait, 
étaient  aussi  florissantes  que  jamais. 

Une  fois  de  plus,  je  dois  signaler  l'erreur,  l'inutilité, 
j'ose  dire  le  ridicule  de  ces  tableaux  de  complaisance, 
prudemment  reculés  au  fond  des  âges,  où  toutes  les  exi- 
gences du  préjugé  moderne  sont  représentées  comme 
satisfaites,  avant  que  des  despotes  récents,  Henri  IV, 
Louis  XI  ou  Philippe  le  Bel,  soient  venus,  par  une  malheu- 
reuse «  déviation  »,  justifier  la  Révolution.  Dans  ces 
temps  bienheureux  d'une  royauté  sans  tache,  les  bien- 
faits les  plus  raffinés  du  régime  parlementaire  étaient 
assurés  à  notre  pays.  Jamais  les  rois  n'eussent  osé  faire 
les  maîtres  ;  ils  exerçaient  la  volonté  des  peuples.  On 
nous  étale  là-dessus  une  fierté  populaire  tenant  tête  au 
pouvoir  royal,  des  attitudes  de  bravaches  chevaleresques 
et  pieux,  tout  un  tableau  de  mélodrame,  où  le  cortège 
complet  des  niaiseries  révolutionnaires  paraît  affublé  de 
Toripeau  gothique. 

D'abord  et  dans  les  origines,  ce  sont  les  assemblées 
de  la  Germanie.  Tacite  en  fait  mention  :  nous  devons 
l'en  croire.  Et  pour  que  notre  Gaule  là-dessus  ne  soit 
pas  en  reste,  on  met  une  noble  fierté  à  rappeler  qu'Ho- 
norius  convoqua  dans  Arles,  en  418,  les  représentants 
de  nos  sept  provinces.  Voilà,  n'est-il  pas  vrai,  un  sénat 
national  !  Ce  n'est  pas  tout  :  sous  les  Mérovingiens,  des 
assemblées  du  peuple  étaient  tenues  ;  ainsi  les  rois  ne 
gouvernaient  pas  seuls.  Sous  les  Carlo vingiens,  nouveau 
sujet  d'orgueil  :  le  Champ  de  mars  et  le  Champ  de  mai 
y  représentaient  la  liberté.  Il  n'est  pas  jusqu'aux  rois 
capétiens  de  qui  le  conseil  des  grands,  rassemblés  au- 


LE  PROCÈS    DE    L^ABSOLUTISME  401 

tour  du  trône,  ne   figurât  le  contrôle  de  Texécutif.  Tel 
est  le  tableau  du  plus  lointain  passé. 

Ici  l'historien  prend  un  temps  et  se  recueille,  pour 
aborder  la  merveille  de  cette  histoire  et  célébrer  digne- 
ment le  sujet  qui  s'offre  à  lui,  sujet  si  beau  qu'on  re- 
grette de  ne  pouvoir  faire  entendre  tout  ce  qu'il  contient 
dans  ce  seul  nom  :  la  réunion  des  Etats  généraux. 

La  pratique  en  dura  trois  siècles.  Ils  constituaient, 
dit-on,  le  vrai  parlement  de  la  France,  la  garantie  de 
ses  libertés,  la  limite  à  l'empiétement  royal,  la  pointe 
avancée  de  la  bourgeoisie.  Institution  inestimable,  qui 
fait  honte  à  nos  Chambres  et  réalise  mieux  qu'elles  le 
louable  partage  de  Tautorité  avec  les  délégués  de  la 
nation.  Louis  XIV  y  mit  fin.  Ce  fut  l'ère  du  despotisme, 
bientôt  châtié  (cent  soixante-quinze  ans  plus  tard)  par  la 
Révolution. 

Tel  est  le  tableau  qu'on  nous  présente,  et  dont  je  me 
garde  de  charger  aucun  trait.  L'introduction  d'idées 
exclusivement  modernes  dans  près  de  vingt  siècles  d'his- 
toire le  rend  extrêmement  ridicule.  J'ajoute  que  tout  en 
est  faux,  les  faits  comme  la  philosophie. 

Aucune  des  institutions  qu'on  mentionne,  et  dans  les- 
quelles on  se  persuade  de  trouver,  à  tous  les  moments 
de  l'histoire,  l'équivalent  d'une  représentation,  ne  fut 
dans  la  réalité  une  institution  de  liberté.  Cependant  les 
rois  qui  gouvernaient  sans  le  concours  d'institutions  de 
ce  genre  ne  méritent  pas  le  moins  du  monde  d'être 
traités  de  despotes.  Aussi  bien,  le  passé  est  si  loin  de 
fournir  la  moindre  application  à  cette  théorie,  qu'il  en 
brouille  toute  la  nomenclature.  Cela  ne  décourage  pas 
nos  docteurs.  Il  est  vrai  que  quelques-uns  en  marquent 
leur  étonnement.  Philippe  le  Bel,  roi  despote  comme  on 
sait,  n'a  pas  laissé  de  réunir  les  premier  États  généraux, 
institution  de  liberté. 

DiMiER.  Préjugés  26 


402  LE    PROCÈS    DE    l'aBSOLUTISME 

Par  un  étrange  contraste,  écrit  M.  Georges  Picot  *,  ce  fut 
le  souverain  engagé  le  plus  hardiment  dans  la  voie  du  des- 
potisme qui  réunit  les  premiers  Etats  généraux. 

Étrange  contraste,  en  effet  ;  qui  tient  peut-être  à 
ridée  fausse  que  Tauteur  se  fait  à  la  fois  des  États  géné- 
raux, de  Philippe  le  Bel  et  du  despotisme.  Mais  la  cou- 
tume d'aucun  moderne  n'est  pas  de  s'interroger  là-des- 
sus. Ce  que  leur  préjugé  contredit  dans  l'histoire,  ils  le 
déclarent  étrange,  et  c'est  tout. 

Fustel  de  Goulanges  a  parfaitement  déduit  le  carac- 
tère du  conveniiis  de  l'époque  carlovingienne,  composé 
des  grands  du  royaume  et  de  leur  escorte,  ce  qui  com- 
posait une  immense  assemblée. 

«  Peut-être,  dit-il,  ce  peuple,  par  Teffet  de  sa  pré- 
sence, aurait-il  été  tout-puissant.  Mais  il  aurait  fallu 
qu'il  voulût  l'être,  et  d'abord  qu'il  pensât  à  l'être.  Cette 
grande  réunion  ne  représente  que  robéissance  :  qui 
n'est  pas  un  fidèle  sujet  n'y  vient  pas.  Elle  pourrait  faire 
opposition  ;  mais,  selon  les  idées  de  ces  hommes,  l'oppo- 
sition se  marquerait  plutôt  que  l'absence.  Elle  n'est  pas 
une  garantie  de  liberté.  Les  hommes  feraient  plutôt  con- 
sister la  liberté  à  la  supprimer.  » 

Il  ajoute  : 

«  On  voit  bien  que  de  telles  réunions  deviendront  hos- 
tiles à  la  royauté,  le  jour  où  les  évêques  et  les  comtes 
seront  devenus  indépendants  d'elle  ;  mais,  aussi  long- 
temps que  ces  hommes  seront  ses  premiers  serviteurs, 
elles  ne  devront  être  qu'un  moyen  de  gouvernement. 
Elles  étaient  un  procédé  commode  pour  faire  parvenir  au 
pouvoir  central  les  forces  et  l'argent  des  sujets,  et  pour 
faire  descendre  vers  les  sujets  les  forces  et  les  inspira- 

1.  Histoire  des  États  généraux  considérés  au  point  de   vue  de   leur 
influence  sur  le  gouvernement  de  la  France, 


LE     PROCÈS    DE    l' ABSOLUTISME  403 

tiens  du  pouvoir  central.  Elles  étaient  la  centralisation 
même  sous  sa  forme  la  plus  rigoureuse  et  la  plus  dure, 
puisque  tous  les  hommes  libres  de  TEmpire  devaient 
chaque  année  se  rendre  en  personne  auprès  de  la  per- 
sonne du  maître  *.> 

Voilà  ce  qu'étaient  le  Champ  de  mars  et  le  Champ  de 
mai,  voilà  ce  que  les  fameuses  assises  des  volontés  de 
la  nation,  rassemblées  pour  contrôler  le  pouvoir  des  rois, 
représentaient  :  l'obéissance.  11  est  vrai  que  les  grands 
joignaient  en  ces  occasions  leur  signature  au  sceau  royal 
qui  scellait  les  capitulaires.  Mais  ce  qu'une  préoccupation 
moderne  nous  fait  imaginer  de  partage  de  Tautorité  royale 
en  cela  est  démenti  par  les  idées  d'alors. 

«  Cette  signature  ne  saurait  signifier  que  ce  sont  eux 
qui  ont  fait  la  loi  ;  elle  signifie  seulement  qu'ils  ont  juré 
de  robserver.  Elle  n'est  pas  une  preuve  de  liberté  poli- 
tique, elle  est  une  marque  d'engagement.  » 

Fustel  ajoute  : 

«  Sans  doute,  il  ne  faudrait  pas  nier  l'importance  de 
cette  sorte  d'assentiment  populaire.  On  voit  aisément 
combien  une  promulgation  ainsi  faite  en  présence  des 
hommes  assemblés,  sous  forme  de  question,  en  leur  de- 
mandant leur  serment  et  leur  signature,  diffère  d'une 
simple  promulgation  par  cri  public  ou  par  voie  d'affi- 
chage... Mais  l'historien  ne  doit  pas  s'y  tromper.  Cette 
interrogation,  ce  consentement  et  cette  signature  n'avaient 
rien  de  commun  avec  une  discussion  et  un  vote  popu- 
laire. Loin  que  l'idée  de  liberté  y  fût  contenue,  les  hom- 
mes y  voyaient  plutôt  une  forme  de  l'obéissance  *.  » 

Après  des  conclusions  de  ce  genre,  appuyées  de  preu- 
ves qu'il  sera  facile  de  rechercher  chez  l'auteur  même, 
il  ne  doit  plus  être  permis  à  personne  de  nous  représen- 

1.  Transformations  de  la  Royauté,  p.  411. 

2.  Ouv,  cit.,  p.  474. 


404  LE    PROCÈS    DE    l'aBSOLUTISME 

ter  dans  ces  assemblées  Tombre  d'un  régime  parlemen- 
taire et  de  tirer  de  ce  fait  la  condamnation  des  préten- 
dus régimes  d'absolutisme. 

Pour  les  plaids  de  la  première  race,  c'était  bien  moins 
encore  :  on  n'y  saurait  voir  proprement  que  des  rendez- 
vous  militaires  ;  les  nobles  y  donnaient  leur  avis,  et  le 
peuple  sanctionnait  ce  que  voulait  le  roi  par  des  accla- 
mations. 

Le  régime  féodal  devait  mettre  fin  à  cette  pratique  de 
cours  plénières.  Les  conseils  que  tinrent  les  Capétiens 
n'avaient  ni  ce  déploiement  ni  cette  solennité  ;  Faffluence 
y  était  restreinte  ;  mais  ils  avaient  le  même  caractère 
quant  à  Texercice  de  l'autorité. 

S'y  rendre  était  regardé  moins  comme  un  privilège 
que  comme  un  devoir  :  la  loi  en  était  rigoureuse.  Sou- 
vent avec  la  personne  du  seigneur  le  roi  exigeait  qu'une 
escorte  fût  jointe.  Beaucoup  souhaitaient  de  s'en  dispen- 
ser ;  mais  ils  n'osaient  le  faire  sans  excuse  :  l'un  allé- 
guait l'état  de  sa  santé,  l'autre  le  défaut  de  sécurité  des 
pays  qu'il  fallait  traverser,  un  troisième  le  retard  des 
lettres  royales.  Le  soin  qu'ils  prennent  de  chercher  des 
prétextes  d'absence  montre  qu'on  ne  voyait  aucunement 
dans  cette  charge  le  gage  avantageux  d'un  partage  de 
l'autorité  royale.  M.  Luchaire  ^  nous  fait  voir,  en  1150, 
l'abbé  de  Gluny,  Pierre  le  Vénérable,  expliquant  au 
régent  Suger  les  inconvénients  qui  l'empêchent  de  se 
rendre  au  colloque  de  Chartres.  C'est  une  bonne  occasion 
de  vérifier  ce  point. 

De  la  part  des  ennemis  du  roi,  l'hostilité  se  marquait 
par  cette  absence.  Cet  effet  suffirait  à  distinguer  les  assem  • 
blées  dont  je  parle  d'assemblées  de  contrôle,  telles  que 
nos  Parlements.  Il  montre  assez  que  le  fait  de  paraître 

1.  Histoire  des  Institutions  politiquesde  l'ancienne  France  sous  les 
premiers  Capétiens,  t.  !•',  p.  255. 


LE    PROCÈS    DE    l'aBSOLUTISME  405 

à  ces  assemblées,  d'y  paraître,  dis-je,  en  conseiller,  cons- 
tituait en  soi  un  acte  d'obéissance,  non  de  revendication. 

Notre  erreur  à  cet  égard  vient  de  Thabitude  prise  dans 
les  temps  modernes  d'imaginer  dans  toute  assemblée  du 
peuple  ou  des  grands  d'un  royaume  une  force  rivale  de 
la  royauté.  Le  spectacle  offert  par  quelques  Chambres 
modernes  et  les  systèmes  politiques  auxquels  nous  les 
rattachons  prévient  si  bien  l'esprit  qu'on  ne  s'en  peut 
défaire.  Mais  le  principe  des  assemblées  anciennes  était 
entièrement  différent.  Elles  étaient  l'organe  du  souverain  ; 
elles  n'avaient  lieu  que  pour  la  consultation  ;  aucune  part 
de  la  souveraineté  ne  leur  revenait  ;  à  aucun  degré  ni 
d'aucune  manière  elles  ne  partageaient  l'autorité  royale. 

Quant  aux  Etats  généraux,  je  demande  s'il  n'est  pas 
temps  d'ôter  aux  défenseurs  de  la  Révolution  l'occasion 
de  facile  triomphe  et  le  spectacle  ridicule  offerts  par  les 
efforts  de  ce  que  j'appellerai  un  parlementarisme  rétros- 
pectif. 

Des  royalistes  se  croient  bien  forts  quand,  ayant  épousé 
le  préjugé  parlementaire,  ils  en  découvrent  l'application 
avant  la  Révolution  même,  dans  l'assemblée  des  Etats 
généraux.  M.  Aubry-Vitet  remarque  '  que,  pour  suffire 
à  cette  apologie,  trois  petites  choses  ont  manqué  aux 
Etats  généraux  :  la  périodicité,  une  loi  constitutionnelle 
et  les  attributions  législatives.  Comment  peut-on  négliger 
cela  ?  Comment,  en  l'absence  de  ces  points  essentiels, 
peut-on  espérer  de  les  faire  prendre  pour  l'organe  d'un 
contrôle  exercé  par  les  sujets  du  roi  sur  son  autorité? 

Cette  importante  fonction  leur  est  déniée  par  tous  les 
témoignages  de  l'histoire.  L'histoire  ne  rapporte  pas 
même  précisément  le  temps  auquel  furent  réunis  les  pre- 
miers Etats    généraux.   Cependant  c'était  le  règne    de 

1.  Les  États  généraux  avant  1789  {Revue  des  Deux  Mondes,  15  mai 

1873). 


406  LE    PROCÈS     DE    l' ABSOLUTISME 

Philippe  le  Bel,  sur  lequel  les  témoignages  ne  manquent 
pas  et  qui  n'a  rien  de  mystérieux  pour  nous.  Comment 
pourrait-on  supposer  qu'une  institution  de  cette  portée 
eût  passé  inaperçue  des  hommes  ?  Le  rôle  qu'en  plu- 
sieurs occasions  de  notre  histoire  nous  prêtons  à  ces  Etats 
n'est  pas  un  fait  mieux  vérifié.  Trois  cents  ans  après 
leur  institution,  lors  de  la  fameuse  assemblée  de  1614, 
M.  Aubry-Vitet  remarque  «  l'indifférence  des  députés 
pour  tout  ce  qui  touche  aux  principes  fondamentaux  du 
gouvernement  et  à  l'organisation  du  pouvoir  central  ». 
Tel  fut  le  cas  de  ces  États,  les  derniers  qu'ait  réunis 
l'ancienne  monarchie  avant  ceux  de  1789.  Ceux  qui 
voient  dans  rajournement  d'une  assemblée  si  peu  poli- 
tique une  intention  de  despotisme  n'ont  pas  considéré 
cela.  Nous  ne  voyons  pas  que  ces  derniers  Etats  se  soient 
crus  plus  nécessaires  à  l'ordre  du  royaume  que  les  rois 
qui  cessèrent  de  les  convoquer  ne  l'ont  cru  eux-mêmes. 

On  veut  nous  faire  croire  que  leur  rôle  était  de  voter 
l'impôt,  comme  les  Chambres  anglaises.  Mais  ils  n*ont 
jamais  voté  d'impôts  que  par  occasion.  M.  Callery,  dans 
son  excellente  Histoire  du  Pouvoir  royal  d'imposer,  que 
j'ai  déjà  citée, démontre  sans  réplique  que  l'établissement 
des  impôts  n'eut  aucune  part  à  l'institution  des  Etats 
généraux. 

«  Les  États  généraux,  à  leur  origine,  dit-il,  n'ont  jamais 
été  consultés  et  n'ont  jamais  eu  à  se  prononcer  sur  une 
question  d'impôt.  Leur  réunion  n'a  jamais  eu  d'autre 
but  alors  que  de  décider  si  l'assistance  militaire,  qui  féo- 
dalement  était  due  au  roi,  serait  donnée  corporellement 
ou  compensée  par  une  redevance  pécuniaire  spéciale.  * 

Il  ne  s'agissait  proprement  que  de  régulariser  Yaide 
de  l*ost.  Tels  sont  les  débuts  et  la  fin  d'une  institution 
à  laquelle  on  prétend  faire  la  place  si  large  dans  l'éco- 
nomie de  l'ancienne  monarchie.  Cette   opinion  ne  tient 


LE    PROCÈS    DE    L*ABS0LUT1SME  407 

pas  devant  l'histoire.  Les  États  furent  un  conseil  du  roi, 
conseil  extraordinaire  dans  sa  convocation  et  dans  son 
étendue.  Ce  qui  s'ensuit  de  ces  deux  points,  en  fait  de 
conséquences  particulières  propres  à  changer  la  figure 
d'un  tel  conseil,  est  sans  doute  le  fait  de  ces  Etats  ;  mais 
ne  supposons  rien  davantage.  Ils  n'ont  présidé  à  aucun 
des  grands  événements  de  notre  histoire,  leur  réunion 
fut  toute  de  circonstance  et  d'intermittence  ;  en  quinze 
siècles  d'existence  nationale,  il  n'ont  subsisté  que  trois 
cents  ans.  Pendant  trois  cents  ans  la  monarchie  Capé- 
tienne s'en  est  passée  ;  pendant  deux  cents  ans,  dans  la 
période  la  plus  prospère  et  la  plus  éclatante  de  notre  his- 
toire,  on  a  renoncé  à  cette  invention.  Il  est  donc  con- 
traire aux  faits  de  représenter  les  Etats  généraux  comme 
un  organe  essentiel  de  l'ancien  gouvernement  français. 

La  vérité  est  qu'en  plusieurs  circonstances  ils  ont 
beaucoup  aidé  ce  gouvernement.  Nos  rois  s'en  sont  ser- 
vis, non  sans  adresse,  pour  se  laver,  soit  aux  yeux  de 
l'opinion  soit  devant  l'étranger,  de  plusieurs  résolutions 
nécessaires  à  la  prospérité  du  royaume.  M.  Rathery 
remarque  à  propos  que  Louis  XI  (classé  despote  par 
l'école  libérale)  est  celui  de  nos  rois  qui  a  tiré  le  meil- 
leur parti  des  Etats  généraux  '. 

Donc  ce  qu'on  nomme  à  grand  tort  despotisme  est 
bien  plus  ancien  que  Louis  XIV,  Richelieu  ou  Henri  IV. 
Il  remonte  à  saint  Louis  et  à  Philippe  Auguste  ;  il  remonte 
à  Hugues  et  à  Robert.  Voici  ce  qu'au  temps  de  ces  rois 
Abbon,  légiste  des  premiers  temps  de  la  monarchie 
capétienne,  écrit  : 

Comme  le  devoir  du  roi  est  de  connaître  à  fond  les  affaires 
du  royaume  tout  entier,  afin  de  n'y  laisser  subsister  aucune 
injustice,  comment  pourra-t-il  suffire  à  une  pareille  tâche 


1.  Voir  Tappendice  à  la  fin  de  l'ouvrage. 


408  LE    PROCÈS    DE   l'absolutisme 

sans  le  consentement  des  évêques  et  des  grands  du  royaume? 
De  quelle  façon  exercera-t-il  son  ministère  en  luttant  contre 
la  perfidie  des  rebelles,  si  les  princes  du  royaume  ne  lui 
prêtent  pas  l'aide  et  le  conseil  qu'ils  doivent  en  raison  de  sa 
dignité.  En  effet,  il  ne  peut  suflire  seul  à  tout  ce  qu'il  y  a 
d'utile  à  faire  dans  le  royaume  ^ 

Voilà  ce  qu'était  le  conseil  du  roi  :  un  sers'ice  imposé 
par  la  prérogative  royale  ;  rien  qui  ressemble  à  une  éma- 
nation de  la  nation,  orgfane  des  droits  de  celle-ci  mis  soit 
en  antagonisme,  soit  en  parallèle  avec  la  prérogative 
royale.  Nulle  trace  d'un  droit  national  distingué  du  droit 
royal.  Tel  est  l'esprit  de  la  monarchie  française  à  ses 
débuts. 

Conformément  à  cette  définition  du  conseil,  voici  ce 
qu'écrit  le  même  Abbon  de  la  prérogative  royale  : 

Tout  ce  qu'établit  la  puissance  des  rois  très  glorieux  doit 
être  stable  et  incontesté,  sous  quelque  forme  que  se  mani- 
feste sa  volonté  par  la  parole  et  par  les  actes.  C'est  pourquoi 
celui  qui  contrevient  aux  actes  royaux  prouve  qu'il  n'aime 
ni  ne  craint  le  roi  *. 

Qu'on  pèse  l'importance  de  ceci.  11  n'est  tiré  ni  de  la 
Poli  figue  de  Bossuet,  ni  des  procès-verbaux  de  l'Acadé- 
mie sous  Louis  XIV,  ni  même  des  légistes  de  Philippe 
le  Bel  ;  il  est  du  xi^  siècle,  c'est-à-dire  du  berceau  même 
de  l'institution  monarchique.  Que  ceux  qui  en  détestent 
l'esprit  condamnent  donc  cette  institution. 

Aussi  bien,  n'est-il  pas  frappant  de  voir  M.  Luchaire, 
dans  ses  Premiers  Capétiens,  employer  les  mêmes  termes 
pour  désigner  le  principe  de  la  monarchie  française  que 
ceux  dont  on  caractérise  la  monarchie  de  Louis  XIV  ? 
11  l'appelle  un  pouvoir  «  de  droit  divin  »,  et  il  a  raison. 

1.  Luchaire,  ouv.  cit.,  t.  I*',  p.  243. 

2.  Même  ouv.,  p.  43. 


I 


LE   PROCÈS    DE   l'aBSOLUTISME  409 

Mais,  dit-on,  dans  un  semblable  système,  quelle  ga- 
rantie ont  les  personnes  contre  Tarbi traire  royal  ?  Je 
réponds  :  Dix  siècles  d^un  pays  comme  le  nôtre  s'en  sont 
accommodés,  ne  doutez  donc  pas  que  les  personnes  aient 
eu  satisfaction  à  cet  égard. 

C'est  que  pouvoir  absolu  ne  signifie  pas  pouvoir  de 
caprice. 

Bossuet,  au  livre  IV  de  sa  Politique,  a  parfaitement 
marqué  la  différence.  Un  pouvoir  absolu  peut  être  rai- 
sonnablement exercé  ;  il  le  sera  infailliblement,  s'il  est 
remis  à  quelque  organe  dont  la  position  et  la  nature  soient 
propres  aux  intérêts  dont  ce  pouvoir  dispose.  Supposer 
que  le  bon  fonctionnement  d'un  pouvoir  ne  vient  que 
des  limitations  du  dehors  est  une  erreur  des  plus  gros- 
sières. Le  vrai  régulateur  des  choses  réside  naturelle- 
ment en  chacune  d'elles  ;  les  sanctions  extérieures  ne 
viennent  qu'en  second.  De  plus,  il  est  ridicule  de  deman- 
der de  pareilles  sanctions  à  la  force  quand  il  s'agit  de 
limiter  le  pouvoir,  maître  par  définition  de  la  force. 

Exiger  cela,  poser  le  problème  dans  ces  termes,  c'est 
chercher  non  pas  la  quadrature  du  cercle,  qui  se  résout 
dans  rinfîni,  mais  la  simple  réalisation  de  l'absurde. 
Une  sanction  comme  celle  qu'on  réclame  doit  être  de- 
mandée aux  égards  que  les  hommes  ont  naturellement 
les  uns  pour  les  autres,  aux  mesures  que  la  considéra- 
tion des  choses  leur  impose  naturellement.  Dans  une 
société  bien  réglée,  ces  liens  se  rendent  extrêmement 
forts  et  passent  en  efficacité  toutes  les  menaces  de  résis- 
tance authentiquées  par  les  constitutions. 

Celles-ci  ne  sauraient  tout  prévoir,  elles  ne  sauraient 
non  plus  rien  assurer  ;  de  plus,  les  termes  inflexibles 
qu'elles  posent  sont  contraires  à  la  nature  des  choses 
et  ne  garantissent  rien.  On  peut  bien  espérer,  par  un 
article  de  code,  de  mettre  en  révolution  les  dernières 


410  LE    PROCÈS    DE   l'aBSOLUTISME 

classes  d'une  nation  ;  mais,  quant  aux  résistances  légi- 
times et  nécessaires,  seules  des  institutions  bien  ména- 
gées peuvent  les  assurer  aux  extrémités  du  corps  social. 
C'était  le  cas  de  l'ancien  régime.  Dans  un  des  chapitres 
précédents,  j'en  ai  montré  quelques  effets. 

Rien  n'est  si  faible  que  la  Révolution,  que  tout  moyen 
révolutionnaire,  pour  assurer  le  respect  des  personnes. 
Quant  à  chercher  cette  garantie  dans  les  prérogatives 
avouées  d'un  corps  élu,  nous  avons  de  quoi  nous  assurer 
en  France  de  la  vanité  de  ce  dessein. 

Ce  qui  peut  assurer  la  gestion  régulière  d'intérêts 
remis  soit  à  un  magistrat,  soit  à  un  corps,  c'est  que  ces 
intérêts  soient  les  leurs.  On  nous  répond  que  ce  qui  leur 
donne  le  droit  de  les  gérer  est  l'élection.  Mais  quel  inté- 
rêt a  le  public  à  ce  que  ces  gens  aient  le  droit  ?  Tout 
son  intérêt  est  que  la  besogne  soit  faite  ;  par  qui  ce  soit, 
il  n'importe  pas.  J'avoue  que  l'élection  peut  servir  à 
cela,  parce  qu'elle  peut  servir  à  désigner  les  plus  capa- 
bles et  ceux  dont  l'intérêt  est  le  plus  étroitement  lié  à 
l'intérêt  qu'il  s'agit  de  défendre  ;  mais  ce  n'est  pas  la 
vertu  de  l'élection  qui  assure  cette  liaison  d'intérêt.  Cette 
liaison  d'intérêt  ne  vient  pas  de  ce  que  l'élu,  craignant 
d'être  renvoyé,  est  obligé  de  servir  l'intérêt  de  ceux  qui 
l'élisent.  L'élection  ne  durant  qu'un  instant,  rien  n'est 
plus  aisé  que  de  la  corrompre.  Les  passions  de  l'électeur, 
son  ignorance  n'offrent  pas  moins  de  facilité  pour  cela, 
que  la  ruse  et  la  violence  des  factions  dominantes. 

Voilà  pour  la  volonté  du  corps  élu.  Quant  à  sa  puis- 
sance, qu'cst-elle  ? 

Celle,  dit-on,  que  confère  naturellement  la  représen- 
tation du  peuple.  Mais  cette  représentation  est  aussi 
vague  qu'immense.  Sa  force  ne  saurait  résider  ni  dans 
l'injonction  impérieuse  d'un  mandat  particulier,  ni  dans 
l'ascendant  des  compétences,  ni  dans  la  menace  de  sanc- 


LE    PROCÈS    DE   l'aBSOLUTISME  411 

tions  précises  et  prochaines  ;  elle  ne  réside  en  rien  de 
ce  qui,  inclinant  les  hommes  à  des  actes  déterminés  par 
la  vue  nette  des  effets  et  par  le  respect  lucide  des  cir- 
constances, fait  d*un  échange  légitime  d'influences  le 
train  commun  de  l'ordre  en  ce  monde.  La  force  de  ce 
corps  est  toute  dans  sa  masse  et  dans  la  violence  des 
passions  qu'il  déchaîne.  C'est  un  géant  redoutable  et 
stupide,  que  la  raison  met  en  défiance,  les  avertisse- 
ments en  fureur,  mais  que  la  ruse  vulgaire  et  quelques  ca- 
joleries d'une   coterie  de  fripons  maîtrisent  sans  peine. 

A  l'égard  des  particuliers  son  pouvoir  de  protection 
est  nul.  Le  scandale  d'une  interpellation  devant  une 
assemblée  soulevée,  voilà  son  arme,  violente  et  courte 
comme  la  Révolution.  Arme  au  demeurant  que  sa  propre 
violence  use  et  consume,  et  qui  dans  notre  République 
est  aujourd'hui  réduite  à  rien. 

Ces  réflexions  mènent  à  préférer,  pour  la  garantie  des 
intérêts,  des  assemblées  multiples  et  diverses  à  une 
assemblée  unique.  Ces  assemblées  distinctes  sont  plus 
efficaces  pour  le  bien  ;  la  résistance  à  l'arbitraire  y  trouve 
ses  armes  naturelles.  Il  est  vrai  qu'elles  ne  peuvent  pro- 
duire d'agitation,  comme  fait  un  corps  unique  réuni  dans 
la  capitale,  éclatante  estrade  où  brûle  de  se  signaler  tout 
ce  qu'un  pays  contient  de  bavards  prétentieux,  traînant 
la  Révolution  dans  leur  métaphore  ;  foyer  toujours  actif 
de  troubles  par  le  dramatique  du  spectacle  qu'ils  offrent. 
Il  est  peu  de  choses  à  quoi  des  États  provinciaux  et 
professionnels  ne  puissent  servir,  et  n'aient  en  effet  servi 
aussi  bien  que  des  Etats  généraux  ;  en  revanche,  ceux- 
ci  sont  sujets  à  causer  mille  maux  dont  les  autres  sont 
incapables. 

Gela  ne  signifie  pas  qu'une  assemblée  unique  n'ait  pu 
avoir  son  usage  légitime.  Incapable  de  tenir  lieu  ni  des 
groupements  locaux,  ni  des  intérêts  associés^  on  imagine 


412  LE    PROCÈS    DE    l'aBSOLUTISME 

aisément  des  raisons  de  l'ajouter  à  ces  différents  corps. 
Mais  Textrême  folie  est  que  cette  assemblée  détienne 
aucune  partie  de  la  souveraineté,  et  son  frein  nécessaire 
doit  être  fourni  par  des  relations  étroites  avec  les  grou- 
pes locaux,  qui  ne  lui  laissent  la  liberté  que  de  figurer 
des  intérêts,  chose  légitime,  et  non  des  opinions,  chose 
aussi  dangereuse  qu'inutile. 

Tout  ceci  serait  matière  à  de  longs  commentaires,  car 
les  moyens  d'assurer  Tordre  sont  aussi  variés  que  les 
circonstances,  le  caractère  de  la  nation,  ses  intérêts  pré- 
sents, ses  devoirs  supérieurs,  ses  sentiments,  ses  pré- 
jugés même.  La  mesure  de  ces  choses  change  sans  cesse  ; 
aussi  faut-il  pour  s'y  accommoder  le  secours  d'organes 
convenables,  les  textes  de  lois  tout  seuls  ne  sauraient  y 
pourvoir. 

Un  point  doit  être  ici  retenu,  c'est  que  l'existence  d'un 
Parlement  français  ne  fait  rien  pour  la  liberté,  que  le 
défaut  de  Parlement  en  France  ne  préjuge  rien  contre  la 
liberté,  et  que  Taccusation  d'absolutisme,  qui  n'allègue 
pas  d'autre  raison  que  celle-là,  repose  exactement  sur 
le  vide. 


APPENDICES 


APPENDICE  A  L'INTRODUCTION 


Sur  une  question  aussi  importante  que  celle  de  la  méthode 
historique,  touchée  avec  plus  de  détail  dans  les  discours  pro- 
noncés à  la  commémoration  de  Fustel  de  Goulanges  en  1905 
(v.  ci-dessous),  et  à  propos  de  cet  historien  dans  les  Maîtres 
de  la  Contre-Révolution^  on  ne  peut  omettre  de  citer,  pour 
la  lumière  qu'il  donne  en  cette  matière  profane,  le  passage 
suivant  de  l'Encyclique  Pascendi.  On  y  trouve  signalée, 
chez  les  exégètes  modernistes  une  falsification  précisément 
pareille  à  celle  dont  il  s'agit. 

Certains  d'entre  les  modernistes,  adonnés  aux  études 
historiques,  paraissent  redouter  très  fort  qu'on  les  prenne 
pour  des  philosophes  :  de  philosophie,  ils  n'en  savent  pas 
le  premier  mot.  Astuce  profonde.  Ce  qu'ils  craignent, 
c'est  qu'on  ne  les  soupçonne  d'apporter  en  histoire  des 
idées  toutes  faites,  de  provenance  philosophique,  qu'on  ne 
les  tienne  pas  pour  assez  «  objectifs  »,  comme  on  dit  aujour- 
d'hui. Et  pourtant,  que  leur  histoire,  que  leur  critique, 
soient  pure  œuvre  de  philosophie  ;  que  leurs  conclusions 
historico-critiques  viennent  en  droiture  de  leurs  princi- 
pes philosophiques,  rien  de  plus  facile  à  démontrer. 
Leurs  trois  premières  lois  sont  contenues  dans  trois  prin- 
cipes philosophiques  déjà  vus,  savoir  :  le  principe  de 
r  «  agnosticisme  »  ;  le  principe  de  la  «  transfiguration  » 
des  choses  par  la  foi  ;  le  principe  enfin  que  Nous  avons  cru 
pouvoir  nommer  de  «  défiguration  »... 

Au  nom  du  troisième  principe  philosophique,  les  choses 
même  qui  ne  dépassent  pas  la  sphère  historique  sont 
passées  au  crible  :  tout  ce  qui,  au  jugement  des  moder- 
nistes, n'est  pas  dans  la  «  logique  »  des  faits,  comme  ils 


416  APPENDICE    A    l'introduction 

disaient,  tout  ce  qui  n'est  pas  assorti  aux  personnes,  est 
encore  écarté  de  l'histoire... 

Demande-t-on  peut-être  au  nom  de  quel  critérium 
s'opèrent  de  tels  discernements  ?  Mais  c'est  en  étudiant 
le  caractère  de  l'homme,  sa  condition  sociale,  son  édu- 
cation, Tensemble  des  circonstances  où  se  déroulent  ses 
actes  :  toutes  choses,  si  Nous  l'entendons  bien,  qui  se 
résolvent  dans  un  «  critérium  »  purement  «  subjectif  ». 
Car  voici  le  procédé  :  ils  cherchent  à  se  revêtir  de  la 
personnalité  de  Jésus-Christ  ;  puis,  tout  ce  qu'ils  eussent 
fait  eux-mêmes  en  semblables  conjonctures,  ils  n'hésitent 
pas  à  le  lui  attribuer.  Ainsi,  absolument  a  priori  et  au 
nom  de  certains  principes  philosophiques  qu'ils  affec- 
tent d'ignorer,  mais  qui  sont  les  bases  de  leur  système, 
ils  dénient  au  Christ  de  l'histoire  «  réelle  >  la  divinité, 
comme  à  ses  actes  tout  caractère  divin;  quant  à  l'homme, 
il  n'a  fait  ni  dit  que  ce  qu'ils  lui  permettent,  eux,  en  se 
reportant  aux  temps  où  il  a  vécu,  de  faire  ou  de  dire... 

D'après  le  philosophe,  une  loi  domine  et  régit  l'his- 
toire, c'est  l'évolution.  A  l'historien  donc  de  scruter  à 
nouveau  les  documents,  d'y  rechercher  attentivement  les 
conjonctures  ou  conditions  que  l'Eglise  a  traversées,  au 
cours  de  sa  vie,  d'évaluer  sa  force  conservatrice,  les  néces- 
sités intérieures  et  extérieures  qui  l'ont  stimulée  au  pro- 
grès, les  obstacles  qui  ont  essayé  de  lui  barrer  la  route, 
en  un  mot  ce  qui  peut  renseigner  sur  la  manière  dont  se 
sont  appliquées  en  elle  les  lois  de  l'évolution.  Gela  fait, 
et  comme  conclusion  de  cette  étude,  il  trace  une  sorte 
d'esquisse  de  l'histoire  de  l'Église  ;  le  critique  y  adapte 
son  dernier  lot  de  documents,  la  plume  court,  l'histoire 
est  écrite.  —  Nous  demandons:  Qui  en  sera  dit  l'auteur  ? 
L'historien  ?  le  critique  ?  A  coup  sûr,  ni  l'un  ni  l'autre, 
mais  bien  le  philosophe.  Du  commencement  à  la  fin, 
n'est-ce  pas  1'  a  priori  ?  Sans  contredit,  et  un  a  priori  où 


APPENDICE    A    l'introduction  417 

l'hérésie  foisonne.  Ces  hommes-là  Nous  font  véritable- 
ment compassion  ;  d'eux  TApôtre  dirait  :  «  Ils  se  sont 
évanouis  dans  leurs  pensées...  se  disant  sages,  ils  sont 
tombés  en  démence.  »  Mais  où  ils  soulèvent  le  cœur 
d'indignation,  c'est  quand  ils  accusent  TEglise  de  tortu- 
rer les  textes,  de  les  arranger  et  de  les  amalgamer  à  sa 
guise  et  pour  les  besoins  de  sa  cause.  Simplement,  ils 
attribuent  à  TEglise  ce  qu'ils  doivent  sentir  que  leur  re- 
proche très  nettement  leur  conscience... 

Ils  l'écrivent,  cette  histoire,  et  si  imperturbablement 
que  vous  diriez  qu'ils  ont  vu  de  leurs  yeux  les  écrivains 
à  l'œuvre,  alors  que,  le  long  des  âges,  ils  travaillaient 
à  amplifier  les  Livres  saints.  —  La  critique  «  textuelle  » 
vient  à  la  rescousse  ;  pour  confirmer  cette  histoire  du 
texte  sacré,  ils  s'évertuent  à  montrer  que  tel  fait,  que 
telle  parole  n'y  est  point  à  sa  place,  ajoutant  d'autres 
critiques  du  même  acabit.  Vous  croiriez,  en  vérité,  qu'ils 
se  sont  construit  certains  types  de  narrations  et  de  dis- 
cours, sur  lesquels  ils  jugent  ce  qui  est  ou  ce  qui  n'est 
pas  déplacé.  —  Et  combien  ils  sont  aptes  à  ce  genre  de 
critique  I  A  les  entendre  vous  parler  de  leurs  travaux 
sur  les  Livres  sacrés,  grâce  auxquels  ils  ont  pu  décou- 
vrir en  ceux-ci  tant  de  choses  défectueuses,  il  semblerait 
vraiment  que  nul  homme  avant  eux  ne  les  a  feuilletés, 
qu'il  n'y  a  pas  eu  à  les  fouiller  en  tous  sens,  une  multi- 
tude de  docteurs  infiniment  supérieurs  à  eux  en  génie, 
en  érudition,  en  sainteté  ;  lesquels  docteurs,  bien  loin 
d'y  trouver  à  redire,  redoublaient  au  contraire,  à  mesure 
qu'ils  les  scrutaient  plus  profondément,  d'actions  de  grâces 
à  la  bonté  divine,  qui  avait  daigné  de  la  sorte  parler  aux 
hommes.  C'est  que,  malheureusement,  ils  n'avaient  pas 
les  mêmes  auxiliaires  d'études  que  les  modernistes,  sa- 
voir, comme  guide  et  règle,  une  philosophie  venue  de 
l'agnosticisme,  et  comme  critérium,  eux-mêmes. 

DiMiER.   Préjugés  27 


APPENDICE    AU    CHAPITRE   IX 


Malgré  le  caractère  particulier  du  sujet,  on  ne  refusera 
pas,  je  crois,  de  prendre  une  connaissance  plus  approfondie 
des  origines  de  l'esthétique  réformée  dans  quelques  citations 
de  l'extravagant  Essai  sur  V Architecture  de  Tabbé  Laugier. 

LAUGIER,    «    ESSAI  SLR  l'aRCHITECTL'RE   »,   CHAPITRE  l" 

11  en  est  de  l'architecture  comme  de  tous  les  autres  arts  : 
ses  principes  sont  fondés  sur  la  simple  nature  et  dans  les 
procédés  de  celle-ci  se  trouvent  clairement  marquées  les 
règles  de  celle-là. 

Considérons  l'homme  dans  sa  première  origine,  sans  autre 
secours,  sans  autre  guide  que  l'instinct  naturel  de  ses  besoins. 
Il  lui  faut  un  lieu  de  repos.  Au  bord  d'un  tranquille  ruisseau, 
il  aperçoit  un  gazon  ;  sa  verdure  naissante  plaît  aux  yeux  ; 
son  tendre  duvet  l'invite  :  il  vient  et,  mollement  étendu  sur 
sur  le  tapis  émaillé,  il  ne  songe  qu'à  jouir  en  paix  des  dons 
de  la  nature.  Rien  ne  lui  manque,  il  ne  désire  rien.  Mais 
bientôt  l'ardeur  du  soleil  qui  le  brûle  l'oblige  à  chercher  un 
abri.  Il  aperçoit  une  forêt  qui  lui  olfre  la  fraîcheur  de  ses 
ombres  :  il  court  se  cacher  dans  son  épaisseur,  et  le  voilà 
content.  Cependant  mille  vapeurs  élevées  au  hasard  se  ren_ 
contrent  et  se  rassemblent,  d'épais  nuages  couvrent  les  airs, 
une  pluie  effroyable  se  précipite  comme  un  torrent  sur  cette 
forêt  délicieuse.  L'homme,  mal  couvert  à  l'abri  de  ses  feuilles, 
ne  sait  plus  comment  se  défendre  d'une  humidité  incom- 
mode qui  le  pénètre  de  toutes  parts.  Une  caverne  se  présente 
il  s'y  glisse  et,  se  trouvant  à  sec,  il  s'applaudit  de  sa  décou- 
verte. Mais  de  nouveaux  désagréments  le  dégoûtent  encore 
de  ce  séjour.  Il  s'y  voit  dans  les  ténèbres,  il  y  respire  un  air 
malsain,  il  en  sort,  résolu  à  suppléer  par  son  industrie  aux 
inattentions  et  aux  négligences  de  la  nature. 


APPENDICE   AU   CHAPITRE  IX  419 

L'homme  veut  se  faire  un  logement  qui  le  couvre  sans  l'en- 
sevelir. Quelques  branches  abattues  dans  la  forêt  sont  les 
matériaux  propres  à  son  dessein.  Il  en  choisit  quatre  des  plus 
fortes,  qu'il  élève  perpendiculairement,  et  qu'il  dispose  en 
carré.  Au-dessus  il  en  met  quatre  autres  en  travers,  et  sur 
celles-ci  il  en  élève  qui  s'inclinent,  et  qui  se  réunissent  en 
pointe  des  deux  côtés.  Cette  espèce  de  toit  est  couvert  de 
feuilles  assez  serrées  pour  que  ni  le  soleil  ni  la  pluie  ne  puis- 
sent y  pénétrer  :  et  voilà  l'homme  logé.  Il  est  vrai  que  le 
froid  et  le  chaud  lui  feront  sentir  leur  incommodité  dans  sa 
maison  ouverte  de  toutes  parts;  mais  alors  il  remplira  l'en- 
tre-deux  des  piliers  et  se  trouvera  garanti. 

Telle  est  la  marche  de  la  simple  nature  ;  c'est  à  l'imita- 
tion de  ses  procédés  que  l'art  doit  sa  naissance.  La  petite 
cabane  rustique  que  je  viens  de  décrire  est  le  modèle  sur 
lequel  on  a  imaginé  toutes  les  magnificences  de  l'architec- 
ture ;  c'est  en  se  rapprochant  dans  l'exécution  de  la  simpli- 
cité de  ce  premier  modèle  que  l'on  évite  les  défauts  essen- 
tiels et  que  l'on  saisit  les  perfections  véritables. 

Les  pièces  de  bois  élevées  perpendiculairement  nous  ont 
donné  l'idée  des  colonnes.  Les  pièces  horizontales  qui  les 
surmontent  nous  ont  donné  l'idée  des  entablements.  Enfin 
les  pièces  inclinées  qui  forment  le  toit  nous  ont  donné  l'idée 
des  frontons  :  voilà  ce  que  tous  les  maîtres  de  l'art  ont  re- 
connu. Mais  qu'on  y  prenne  bien  garde  :  jamais  principe  ne 
fut  plus  fécond  en  conséquences.  Il  est  facile  désormais  de 
distinguer  les  parties  qui  entrent  essentiellement  dans  la 
composition  d'un  ordre  d'architecture  d'avec  celles  qui  ne 
s'y  sont  introduites  que  par  besoin  ou  qui  n'y  ont  été  ajou- 
tées que  par  caprice.  C'est  dans  les  parties  essentielles  que 
consistent  toutes  les  beautés.  Dans  les  parties  ajoutées  par 
besoin  consistent  toutes  les  licences.  Dans  les  parties  ajou- 
tées par  caprice  consistent  tous  les  défauts. 

Ne  perdons  point  de  vue  notre  petite  cabane  rustique.  Je 
n'y  vois  que  des  colonnes,  un  plancher  et  un  entablement, 
un  toit  pointu  dont  les  deux  extrémités  forment  chacune  ce 
que  nous  nommons  un  fronton.  Jusqu'ici  point  de  voûte, 
encore  moins  d'arcade  ;  point  de  piédestaux,  point  d'attique; 
point  de  porte  même,  point  de  fenêtre.  Je  conclus  donc  et 
je  dis  :  Dans  tout  ordre  d'architecture,  il  n'y  a  que  la  colonne, 
l'entablement  et  le  fronton  qui  puissent  entrer  essentielle- 


420  APPENDICE    AU    CHAPITRE    IX 

ment  dans  sa  composition.  Si  chacune  de  ces  trois  parties 
se  trouve  placée  dans  la  situation  et  avec  la  forme  qui  lui 
conviennent,  il  n'y  aura  rien  à  ajouter  pour  que  l'ouvrage 
soit  parfait. 

A  ces  audacieuses  décisions  il  y  a  profit  à  opposer  la  pro- 
testation de  la  pratique  traditionnelle,  dans  le  suivant  pas- 
sage extrait  d'une  réfutation  contemporaine  : 


LAFONT  DE  SAINTE-YENNE,  EXAMEN  D  UN  «  ESSAI  SUR  L  ARCIUTECTURE  », 

pp.  5  à  7,   11  à  12,  33  à  43 

Après  la  description  de  la  structure  et  de  la  simplicité  de 
nos  premières  habitations,  l'auteur  établit  une  relation  à  la 
rigueur  de  toutes  les  parties  de  nos  édifices  avec  celles  de  ces 
bâtiments  rustiques  et  informes  qu'il  appelle  la  nature. 

Et  pourquoi  penser  qu'on  ne  puisse  un  peu  s'éloigner  de 
ces  grossières  et  informes  productions?  Si  les  hommes  eussent 
toujours  été  plongés  dans  leur  première  rusticité  et  leur  stu- 
pide  ignorance  tels  que  nos  sauvages  de  l'Amérique,  ils  n'au- 
raient encore  que  ces  mêmes  cabanes  pour  retraites  ;  sem- 
blables aux  brutes  qui  n'ont  rien  ajouté  depuis  leur  création 
à  ce  qu'un  instinct  aveugle  et  involontaire  les  a  forcés  d'opé- 
rer. Mais  à  quel  dessein  l'auteur  de  notre  être,  qui  agit  tou- 
jours avec  une  sagesse  profonde  et  n'a  rien  créé  d'inutile, 
nous  eût-il  donné  une  industrie  si  supérieure  à  tous  les  ani- 
maux ?  Pourquoi  nous  inspirer  l'amour  des  arts,  de  leur 
progrès,  de  leur  perfection,  si  l'on  doit  se  borner  à  ces  gros- 
siers principes  et  y  rapporter  toutes  nos  productions?... 

Les  colonnes,  dit-il,  doivent  être  rondes,  parce  que  la 
nature  ne  fait  rien  de  carré.  Voilà  un  principe  aussi  nouveau 
qu'il  est  bizarre.  Ne  trouve-t-on  pas  dans  presque  toutes  les 
carrières  des  pierres  de  cette  forme  produites  par  la  nature?... 

Mais  je  lui  passe  que  la  nature  n'ait  rien  produit  de  carré  ; 
est-ce  une  raison  pour  assujettir  l'art  à  ne  travailler  que  sur 
des  formes  rondes  ?  Il  s'ensuivrait  de  ce  raisonnement  que 
le  plan  de  nos  habitations  devrait  être  circulaire,  tous  nos 
édifices  avoir  la  forme  d'un  colombier,  et  nos  églises  celles 
d'une  rotonde... 

Un  autre  abus  qu'il  trouve  intolérable  en  architecture,  ce 


APPENDICE   AU   CHAPITRE   IX  421 

sont  les  colonnes  torses.  Il  s'en  faudra  beaucoup  que  nous 
soyons  du  même  avis.  Je  sais  que  leur  forme  serait  extrême- 
ment choquante  si  elles  étaient  employées  à  porter  les  mas- 
ses pesantes  d'un  grand  édifice.  Alors  tout  ce  qui  semble  s'é- 
carter de  l'aplomb  est  insupportable  à  la  vue,  parce  qu'il  en 
exclut  l'apparence  de  solidité.  Mais  il  n'en  est  aucune  qui  soit 
mise  à  cet  usage.  Si  le  cavalier  Bernin  s'en  est  servi  au  bal- 
daquin de  Saint-Pierre,  ce  savant  homme  ne  l'a  fait  qu'avec 
choix  et  jugement.  Quoi  de  plus  ridicule  que  d'employer 
dans  tous  nos  baldaquins,  pour  soutenir  une  maigre  portion 
d'entablement  qui  ne  porte  presque  rien  lui-même,  des 
colonnes  pleines  et  massives  dont  les  proportions  et  la  forme 
sont  égales  à  celles  qui  portent  des  poids  énormes  ?...  La 
colonne  torse  étant  évidée  spiralement  dans  toute  son  éten- 
due ou  depuis  son  tiers,  a  beaucoup  plus  de  légèreté  que  la 
colonne  pleine  et  convient  parfaitement  aux  compositions 
sveltes  et  de  pure  décoration,  qui  demandent  très  peu  de 
solidité. 

...Ne  nous  éloignons  point  entièrement  de  la  nature,  nous 
ne  produirions  que  des  monstres  ;  mais  aussi  ne  nous  en 
approchons  pas  de  si  près  qu'on  ne  puisse  la  distinguer  d'avec 
l'art,  et  qu'il  perde  le  plus  précieux  de  ses  droits,  celui  de 
varier  nos  plaisirs  et  de  les  rendre  plus  vifs  par  les  heureux 
effets  d'une  irrégularité  approuvée. 


APPENDICE    AU    CHAPITRE    XVI 


La  revue  d'Action  française  avait  publié  le  1®'  septembre 
1906,  sous  cette  signature  :  Un  vieux  Royaliste,  une  lettre 
adressée  à  Henri  \'augeois,  que  j'ai  cru  indispensable  de 
joindre  au  chapitre  de  l'Absolutisme.  Je  suis  sûr  de  faire 
plaisir  au  lecteur  de  cette  seconde  édition  en  nommant  l'au- 
teur, qui  n'est  autre  que  M.  Alain  du  Cleuziou,  auteur  de 
VHistoire  de  Bretagne  enseignée  en  1907  à  l'Institut  d'Ac- 
tion française  et  publiée  depuis  en  volume. 

La  lettre  a  pour  objet  particulier  les  rapports  du  roi  avec 
les  Etats  généraux  sous  l'ancien  régime  et  apporte  sur  ce 
point  des  réflexions  et  des  témoignages  qu'on  ne  saurait  trop 
relire  et  méditer. 

Cette  lettre  est  née  d'une  controverse  qui  s'éleva  entre 
V Action  française  et  quelques  théoriciens  aux  yeux  de  qui 
l'exercice  légitime  du  pouvoir  n'appartient  au  roi  que  sons 
le  contrôle  des  Etats,  et  qui  donnaient  cette  théorie  comme 
l'expression  de  l'ancien  droit  public  français.  Cela  ne  peut  se 
faire  qu'en  passant  sous  silence  ou  en  arrangeant  à  sa  guise 
les  faits  les  plus  authentiques  de  l'histoire. 

En  voici  la  preuve  dans  cette  lettre  : 


Monsieur, 

Je  prends  la  liberté  de  vous  communiquer  quelques 
textes  historiques. 

On  vous  écrit  ;  €  En  1506,  les  Etats  de  Blois  n'ont- 
ils  pas  cassé  le  traité  signé  de  Louis  XII  qui  accordait 
à  Charles  d'Autriche  la  main  de  Claude  de  France  ?  > 

L'autorité   des  savants  Bénédictins  auteurs  de  VHiS' 


APPENDICE   AU    CHAPITRE  XVI  423 

toire  de  Bretagne  est  indiscutée.  Leur  récit,  que  je  vous 
ai  transcrit,  donne  une  tout  autre  physionomie  à  Tinter- 
vention  des  Etats,  intervention  qui  s'est  produite  sur 
rinitiativeduRoi.  Les  Etats  exposent  leurs  remontrances, 
le  Roi  déclare  les  avoir  pour  agréables,  il  en  délibère  en 
son  conseil,  prend  une  décision,  que  le  chancelier  fait 
connaître  aux  Etats. 

En  écrivant  que,  en  1468,  à  Tours,  les  Etats  généraux 
se  sont  opposés  au  démembrement  de  la  Normandie, 
votre  contradicteur  ne  fait  pas  ressortir  ce  qui,  je  crois, 
est  la  vérité  historique  :  c^est  que  les  délibérations  des 
Etats,  conduites  par  Louis  XI  qui  était  habile  homme  et 
savait  manier  les  esprits,  ne  firent  que  couvrir  ses  des- 
seins secrets  et  lui  permirent  de  compter  sur  des  subsides 
pour  faire  la  guerre  au  duc  de  Bretagne.  G^est  en  parlant 
de  Louis  XI  qu^'un  de  nos  vieux  jurisconsultes  bretons 
du  XVI"  siècle  disait  que  ce  roi  fut  le  premier  qui  mit 
son  autorité  hors  de  pair. 

J'avoue  ne  pas  comprendre  non  plus  cette  expression  ; 
«  le  pouvoir  particulier  ^  du  Roi  qui  s'est  exercé  seul 
sans  contrôle  pendant  175  ans  ». 

Comme  vous  l'avez  écrit,  Monsieur,  la  méthode  de 
V Action  française  est  historique.  Le  pouvoir  royal  a 
présenté  des  aspects  bien  divers  depuis  Hugues  Gapet 
jusqu'à  1789.  Les  limites  de  son  autorité  ont  varié,  non 
seulement  suivant  les  époques,  mais,  pour  la  même  épo- 
que, suivant  le  pays  où  il  s'exerçait.  Au  xv"  siècle,  il 
s'exerçait  très  différemment  en  Ile-de-France  et  en  Bre- 
tagne. Au-dessus  des  formules  sont  les  réalités. 

Très  modeste  chercheur  de  province,  fouilleur  d'ar- 
chives et  de  vieux  livres,  j'avoue  avoir  quelque  peine  à 
me  détacher  de  Tétude  des  faits,  et  je  ne  vois  pas  com- 

1.  Opposé  dans  la  même  lettre  à  pouvoir  général,  seul  national  et 
légitime. 


424  APPENDICE    AU    CHAPITRE    XVI 


I 


ment  le  Roi,  dans  l'exercice  de  son  autorité,  depuis 
Louis  XIV  n'a  pas  exercé  un  pouvoir  national  !  Je  vous 
communique  à  ce  propos  quelques  pages  d'un  Exposé 
que  je  trouve  fort  bien  fait  sur  la  Constitution  française 
à  l'époque  de  Montesquieu  \  Il  est  extrait  d'un  ouvrage 
qui,  je  crois,  n'est  plus  très  connu  et  dans  lequel  on 
trouve  d'excellentes  choses,  Mémoires  pour  servira  l'his- 
toire du  Jacobinisme,  par  l'abbé  Barruel,  Londres,  1797. 
L'auteur  a  vécu  sous  l'ancien  régime,  le  connaît  bien  et 
n'hésite  pas  à  attribuer  la  Révolution  non  à  la  mauvaise 
constitution  des  Français,  mais  à  la  corruption  de  l'es- 
prit public  par  les  philosophes  et  à  l'action  des  sociétés 
secrètes.  Cet  extrait  fait  voir  comment  sous  l'ancien  ré- 
gime le  pouvoir  absolu  du  Roi  rencontrait  ses  justes  li- 
mites. 

Quelle  sera  la  Monarchie  de  demain,  si  Dieu  nous  fait 
la  grâce  de  la  voir  ?  En  relisant  les  heureuses  formules 
de  M.  André  Buffet  dans  Y  Enquête  sur  la  Monarchie,  je 
songeais  que  les  Constitutions  les  plus  écrites  oscillent 
et  se  transforment  sous  l'influence  des  faits  et  des  évé- 
nements, mais  que  le  pays  a  maintenant  besoin  d'un  pou- 
voir FORT,  DE  LIBERTÉS  PRÉCISES,  et  que,  le  jour  venu,  le 
Roi  sera  le  meilleur  juge  des  limites  du  pouvoir  de 
l'Etat  moderne.  L'expérience  décevante  de  l'Assemblée 
nationale  devrait  éclairer  les  honnêtes  gens  et  leur  faire 
comprendre  qu'il  faut  placer  avant  tout  l'institution  de 
la  royauté. 

Après  la  guerre  de  la  Ligue,  Henri  IV  alla  à  Rennes. 
La  province  avait  été  en  proie  à  l'anarchie  violente  pen- 
dant huit  ans.  LTn  gentilhomme,  M.  de  Montgomery, 
avait  été  comme  les  autres  mandé  par  le  Roi  pour  le  venir 
trouver  à  Rennes.  Comme  tous  les  capitaines  des  divers 

1.  V.  ci-dessous,  pp.  430  et  suiv. 


APPENDICE    AU    CHAPITRE    XVI  425 

partis,  sa  conscience  n'était  pas  très  tranquille  et  il  fît 
quelques  difficultés  pour  se  rendre  à  l'invitation.  Lorsque 
Henri  IV  le  vit  venir,  il  se  tourna  vers  M.  de  Lourdéac 
et  dit  assez  haut  pour  être  entendu  de  tout  le  monde: 
Messieurs,  la  fête  des  Rois  est  passée.  Le  vieux  bour- 
geois breton  qui  a  relaté  cet  épisode  en  son  Journal 
ajoute  :  «  Chacun  le  pensa  comprendre,  car  il  y  avait 
plus  de  10.000  rois  en  Bretagne,  je  vous  laisse  à  penser 
du  surplus  I  » 

L'anarchie  n'est  plus  sanglante  ;  mais  n'avons-nous 
pas  aujourd'hui  encore  10.000  rois  —  francs-maçons, 
protestants,  juifs,  métèques  —  du  Parlement  et  de  la 
France,  qui  nous  espionnent,  nous  dénoncent,  nous  con- 
trôlent et  ne  sont  pas  contrôlés  ?  Faisons  un  Roi  qui  nous 
gouvernera  à  la  Béarnaise,  et,  comme  vous  le  dites  avec 
raison,  «  ne  cherchons  pas  à  étrangler  dans  une  anti- 
thèse juridique  soit  l'autorité  vitale  du  Roi,  soit  les  fortes 
et  salubres  libertés  du  pays  ». 

Excusez,  je  vous  prie.  Monsieur,  la  longueur  de  cette 
lettre.  Ligueur  d'Action  française,  je  me  suis  permis  de 
vous  envoyer  un  extrait  de  nos  vieux  historiens  bretons 
sur  un  point  où  il  m'a  semblé  que  votre  contradicteur  se 
trompait;  j'y  ai  joint  une  coupure  plus  longue  d'un  Fran- 
çais du  xviii"  siècle,  qui  aurait,  je  crois,  souscrit  volon- 
tiers soit  à  la  formule  de  M.  de  la  Tour  du  Pin  ;  «  Le 
droit  royal  n'admet  pas  de  partage,  mais  seulement  des 
limites  »,  ou  à  celle  équivalente  de  M.  Maurras  :  «  Le  Roi 
de  France  protecteur  des  Républiques  françaises  »  *. 


1.  V.  L'Enquête  sur  la  Monarchie,  par  Charles  Maurras    (Nouvelle 
Librairie  Nationale,  édit.) 


426  APPENDICE   AU   CHAPITRE    XVI 

I.  —  Les  États  de  1468  et  le  roi  Louis  XI  *, 

«  Le  Roi,  informé  de  tout  ce  qui  se  tramait  contre  lui 
en  Angleterre,  crut  qu'il  n'aurait  jamais  de  paix  et  qu'il 
ne  pourrait  compter  sur  aucun  traité  tant  que  son  frère 
serait  entre  les  mains  des  mécontents.  Pour  leur  enle- 
ver tout  prétexte  de  brouiller,  il  convoqua  les  États  à 
Tours  pour  le  1"  d'avril  afin  qu'ils  réglassent  eux-mêmes 
l'apanage  de  Monsieur.  L'ouverture  s'en  fît  le  6  d'avril  : 
le  Roi  qui  savait  manier  les  esprits  sut  amener  les  États 
au  but  qu'il  s'était  proposé.  11  fut  décidé  dans  cette  as- 
semblée que  la  Normandie  était  tellement  unie  à  la  cou- 
ronne que  le  Roi  ne  pouvait  l'en  séparer  ;  qu'on  donne- 
rait à  Monsieur  pour  apanage  12.000  livres  de  rente,  etc. 
Qu'à  l'égard  du  duc  de  Bretagne  qui  retenait  Monsieur, 
qui  avait  osé  faire  la  guerre  à  son  souverain  et  traiter 
avec  les  ennemis  de  l'Etat,  il  serait  sommé  de  rendre  ce 
qu'il  avait  pris  ;  que  s'il  réfusait  de  le  faire,  le  Roi  était 
autorisé  à  lui  déclarer  la  guerre  et  que  les  Etats  lui  of- 
fraient tous  les  secours  qu'il  devait  attendre  du  zèle  et 
de  la  fidélité  de  ses  sujets.  Cette  délibération,  si  con- 
forme aux  vues  de  Louis  XI,  le  confirma  dans  son  des- 
sein de  pousser  vivement  le  duc  de  Bretagne  ;  mais  il 
était  arrêté  par  la  crainte  du  duc  de  Bourgogne  et  il  au- 
rait bien  souhaité  que  ce  prince  adhérât  aux  résolutions 
des  États  ;  il  lui  en  fit  faire  la  proposition,  mais  le  duc  la 
rejeta  fièrement  ;  cependant  il  consentit  que  la  trêve 
entre  lui  et  le  Roi  fût  prolongée  de  deux  mois.  » 

Mais  c'est  de  la  lecture  de  l'histoire  de  ces  troubles  ci- 
vils, histoire  assez  longue,  qu'on  saisit  très  bien  que  les 
États  de  Tours  furent  un  acte  de  politique  habile  de  la 
part  de  Louis  XI. 

1.  Dom  Morice,  Histoire  de  Bretagne,  t.  II,  p.  107. 


APPENDICE   AU   CHAPITRE    XVI  427 


II.  —  Sur  les  États  de  1506  et  le  roi  Louis  XII  *. 

«  Les  Etats  du  Royaume  étant  assemblés  à  Tours  dans 
ce  mois-là  (mai  1506),  les  députés  des  ordres  allèrent 
trouver  le  Roi  au  Plessis  le  14,  et  Maître  Thomas  Bucot, 
portant  la  parole,  après  avoir  représenté  au  Roy  les 
alarmes  que  sa  maladie  avait  données  à  tout  le  royaume 
et  lui  avoir,  après  plusieurs  éloges,  donné  le  titre  de 
Père  du  peuple,  le  supplia,  au  nom  de  tous  les  Etats,  de 
donner  Madame  Claude,  sa  fille  unique,  en  mariage  au  duc 
de  Valois.  Le  Roy,  ayant  concerté  sa  réponse  avec  les 
cardinaux  d'Amboise  et  de  Narbonne  et  le  chancelier, 
dit  aux  députés  :  que,  s'il  avait  gouverné  ses  peuples  de 
manière  à  faire  regretter  sa  perte,  il  espérait,  avec  le  se- 
cours de  Dieu,  faire  encore  mieux  dans  la  suite  et  que, 
pour  ce  qui  était  du  mariage  proposé,  il  prendrait  là- 
dessus  l'avis  des  princes  de  son  sang.  Il  tint  conseil,  en 
effet,  le  18.  L'évêque  de  Paris  parla  le  premier,  et  après 
lui  les  premiers  présidents  de  Paris  et  de  Bordeaux,  qui 
firent  fort  de  grands  discours  pour  lever  toutes  les  diffi- 
cultés qu'on  pourrait  former  contre  le  mariage  proposé, 
à  quoi  ils  réussirent  si  bien,  qu'il  fut  résolu  tout  d'une 
voix  que  l'on  accorderait  ce  que  les  Etats  demandaient. 
Le  chancelier  déclara  le  lendemain  cette  résolution  aux 
députés  en  présence  du  Roy,  des  princes  et  de  tout  le 
conseil,  et  que  les  fiançailles  se  feraient  le  21,  comme 
elles  se  firent  effective  ment,  dans  une  salle  du  Plessis 
où  l'Infant  de  Foix  apporta  Madame  Claude  entre  ses 
bras  ;  le  cardinal  d'Amboise  la  fiança  avec  le  jeune  duc 
de  Valois;  et  le  Roy  fit  faire  serment  par  tous  les  princes, 
barons  du  royaume  et  députés  des  Etats  et  en  particu- 

1.  Extrait  de  l'Histoire  de  Bretagne  de  dom  Lobineau,  t.  1"  (Paris, 
chez  la  veuve  de  F.  Muguet,  1717),  p.  830. 


428  APPENDICE    AU    CHAPITRE    XVI 

lier  par  ceux  de  Bretagne  :  qu'ils  exposeraient  corps  et 
biens  pour  faire  accomplir  le  mariage  de  Monsieur  de 
Valois  et  de  Madame  Claude,  aussitôt  qu'ils  seraient  en 
âge  de  le  consommer,  et  que,  si  le  Roy  mourait  sans 
enfant  mâle,  Monsieur  de  Valois  serait  reconnu  pour  roi. 
Le  lendemain  on  dressa  le  traité  de  mariage,  etc.  » 

III.  —  Même  sujet  *. 

«  Ce  traité  était  si  avantageux  à  Maximilien  et  si  pré- 
judiciable aux  intérêts  de  l'Etat  qu'il  y  a  assez  d'appa- 
rence que  le  Roi  ne  l'avait  fait  que  dans  la  vue  d'abattre 
la  puissance  des  Vénitiens,  smis  avoir  envie  de  F  exé- 
cuter. Et  en  effet  on  ne  pouvait  concevoir  comment  le 
Roi  s'était  déterminé  à  transporter  à  une  maison  rivale 
non  seulement  le  duché  de  Milan  et  le  comté  d'Ast,  mais 
encore  les  plus  beaux  domaines  de  la  couronne,  tels  que 
la  Bretagne,  la  Bourgogne,  le  comté  de  Blois  et  le  Ma- 
çonnais. Les  princes,  la  noblesse  et  les  principales  villes 
sentirent  toutes  les  conséquences  de  ce  traité  ;  ils  s'as- 
semblèrent pour  chercher  les  moyens  de  les  prévenir,  et 
ils  proposèrent  au  Roi  d'assembler  les  États  du  royaume 
pour  délibérer  sur  cette  matière.  Ce  prince,  qui  s'était 
déjà  repenti  de  ce  traité,  écouta  avec  bonté  les  représen- 
tations qu'on  lui  fît  à  ce  sujet,  charmé  cT avoir  ce  pré- 
texte de  manquer  à  sa  parole  avec  quelque  honneur.  Il 
consentit  à  la  proposition  qu'on  lui  fit  et  convoqua  les 
Etats  à  Tours  pour  le  mois  de  mai. 

«  Ceux  qui  devaient  les  composer  étaient  assemblés  ; 
les  députés  de  tous  les  ordres  allèrent  trouver  le  Roi  au 
Plessis,  et  le  D'  Thomas  Bricot  porta  la  parole  au  nom 

1.  Extrait  de  l'Histoire   de  Bretagne  de  dom  Morice,  t.  II  (Paris, 
Delajçuelle,  1756),  p.  238. 


APPENDICE    AU    CHAPITRE    XVI  4:2^ 

de  tous.  Après  avoir  loué  le  Roi  par  l'endroit  qui  lui 
était  le  plus  sensible,  c'est-à-dire  par  la  tendre  affection 
qu'il  avait  pour  ses  sujets,  il  peignit  d'une  manière  vive 
et  pathétique  les  alarmes  que  la  crainte  de  le  perdre  avait 
causées  à  son  peuple  pendant  sa  dernière  maladie.  Il 
s'étendit  ensuite  sur  les  inconvénients  du  mariage  de 
Madame  Claude  avec  un  prince  étranger  ;  il  fît  sentir  de 
quelle  importance  il  était  pour  TEtat  de  démembrer  tant 
de  belles  provinces,  dont  la  possession  donnait  aux  en- 
nemis Feutrée  jusque  dans  l'intérieur  du  royaume  toutes 
les  fois  qu'ils  voudraient  faire  la  guerre  à  la  France.  Il 
supplia  le  Roi  au  nom  de  tous  ses  sujets  de  rompre  ce 
mariage  et  de  faire  épouser  la  princesse  au  comte  d'An- 
goulême,  héritier  présomptif  de  la  couronne. 

«  Le  Roi,  après  avoir  concerté  sa  réponse  avec  les 
cardinaux  d'Amboise  et  de  Narbonne,  dit  aux  députés 
qu'il  était  sensible  aux  nouvelles  marques  d'affection 
qu'il  recevait  de  leur  part,  qu'il  se  ferait  toujours  un 
devoir  de  les  gouverner  avec  bonté,  qu'il  avait  pour 
agréable  la  remontrance  des  Etats,  mais  que  l'affaire  dont 
il  s'agissait  était  si  importante  qu'avant  de  leur  donner 
une  réponse  positive,  il  en  voulait  conférer  avec  les 
princes  et  les  seigneurs  de  son  conseil.  Les  Bretons 
étaient  plus  intéressés  encore  que  les  autres  à  ce  ma- 
riage qui  aurait  transporté  le  duché  à  un  prince  étranger. 
Les  députés  de  cette  province,  qui  arrivèrent  à  Tours 
pour  assister  aux  Etats,  présentèrent  en  leur  nom  une 
requête  au  Roi  pour  le  prier  de  ne  point  passer  outre 
dans  une  affaire  qui  devait  avoir  des  suites  si  funestes 
pour  le  royaume  en  général  et  spécialement  pour  la  Bre- 
tagne. Louis  XII  tint  un  grand  conseil  où  furent  appe- 
lés les  personnages  les  plus  considérables  des  trois  Etats. 
Le  Roi  exposa  qu'il  n'avait  rien  de  plus  à  cœur  que  les 
intérêts  de  son  peuple  et  que,  pour  cette  raison,  il  ac- 


430  APPENDICE   AU    CHAPITRE  XVI 

corderait  volontiers  la  demande  qu'on  lui  faisait,  mais 
qu'il  avait  donné  sa  parole  pour  ce  mariage  et  qu'il  ne 
pouvait  y  manquer  sans  se  déshonorer.  L'évêque  de  Pa- 
ris, qui  parla  le  premier,  représenta  à  ce  prince  qu'en 
vertu  du  serment  de  son  sacre  il  était  obligé  de  "procu- 
rer les  avantages  du  royaume  et  la  tranquillité  de  ses 
sujetSj  qu'il  n  était  point  en  son  pouvoir  d^ aliéner  le 
domaine  de  la  couronne,  àmoins  que  cette  aliénation  ne 
fût  très  avantageuse  à  l'Etat  ;  que  celle  dont  il  s'agissait 
était  très  préjudiciable  à  la  France  ;  qu'enfin  les  serments 
qu'il  avait  faits  ne  pouvaient  obliger  la  princesse  en  bas 
âge  :  qu'ils  suppliaient  de  nouveau  Sa  Majesté  de  la  faire 
épouser  au  comte  d'Angoulême.  Le  Roi,  vaincu  par  tou- 
tes ces  raisons,  fit  tenir  le  lendemain  l'assemblée  géné- 
rale des  Etats.  Le  chancelier  déclara  au  nom  de  ce  prince 
qu'il  accordait  à  leur  zèle  ce  qu'ils  lui  avaient  demandé 
avec  tant  d'instance,  etc. 

«  Le  Roi  donna  avis  de  ce  qu'il  venait  de  faire  à  Maxi- 
milien,  à  Philippe  d'Autriche  et  au  roi  d'Angleterre.  Les 
deux  premiers  en  furent  piqués,  mais  ils  n'étaient  point 
en  état  de  marquer  leur  ressentiment.  Henri  VII  fut  très 
chagrin  de  ce  changement...  Cependant,  comme  il  n'y 
avait  point  de  remède  à  ce  mal,  il  fit  comphmenter  le 
Roi  sur  cet  événement.  » 

IV.  —  Contre  la  division  des  pouvoirs  et  le  partage 

DE    LA    souveraineté,    —    OU    CRITIQUE    DES    DIVISIONS    DE 

Montesquieu  *. 

«  Pour  juger  à  quel  point  le  système  de  Montesquieu 
appelait  de  lui-mhne  les  révolutions\  il  faut  se  reporter 
au  temps  même  où  il  fut  publié.  Qu'elles  qu'eussent  été 

1.  Mémoires  pour  servir  à  l'histoire  du  Jacobinisme,  par  l'abbé  Bar- 
ruel,  t.  !•',  pp.  51  et  suivantes. 


APPENDICE    AU    CHAPITRE    XVI  431 


dans  les  premiers  siècles  de  leur  Monarchie,  les  formes 
législatives  des  Français,  il  est  constant  qu'à  cette 
époque  leurs  rois,  et,  suivant  Taveu  de  Montesquieu  lui- 
même,  la  plupart  des  rois,  réunissaient  au  droit  de  faire 
exécuter  les  lois  celui  de  porter  eux-mêmes  toutes  celles 
qu'ils  croyaient  nécessaires,  ou  bien  utiles  à  leur  empire, 
et  celui  de  juger  tout  citoyen  infracteur  de  la  loi. 

«  La  réunion  de  cette  triple  autorité  constituait  un 
monarque  absolu,  c'est-à-dire  un  véritable  souverain 
pouvant  absolument  lui  seul  tout  ce  que  peut  la  loi. 

«  A  cette  époque,  les  Français  étaient  loin  de  con- 
fondre ce  pouvoir  absolu  avec  le  pouvoir  arbitraire  du 
despote  ou  du  tyran.  Dans  tout  gouvernement,  en  effet, 
il  existe  et  il  faut  qu'il  existe  un  pouvoir  absolu,  un 
dernier  terme  d'autorité  légale,  sans  quoi  les  discussions 
et  les  appels  seraient  interminables,  mais  il  ne  faut  nulle 
part  un  pouvoir  arbitraire  et  despotique. 

«  Ce  pouvoir  absolu  se  trouve  et  dans  les  républiques 
et  dans  les  Etats  mixtes.  Là  on  pourra  le  voir  dans  un 
Sénat  ou  dans  une  assemblée  de  députés  ;  ici,  dans  le 
mélange  d'un  Sénat  et  d'un  roi.  Les  Français  le  trou- 
vaient dans  leur  roi,  dont  la  volonté  suprême  et  légale- 
ment manifestée  était  le  dernier  terme  de  l'autorité  po- 
litique . 

«  Cette  volonté,  suprême  et  devenue  loi  par  les  formes 
requises,  était  un  lien  pour  le  roi  même  comme  pour  les 
sujets.  Ce  n'est  pas  simplement  Henri  IV  et  son  ministre 
Sully  qui  reconnaissent  que  la  première  loi  du  souverain 
est  de  les  observer  toutes,  c''est  Louis  XIV  au  milieu  de 
sa  gloire,  c'est  ce  prince  dont  les  sophistes  ont  affecté  de 
faire  un  vrai  despote  ;  c'est  Louis  XIV  qui  proclame  le 
plus  hautement,  jusque  dans  ses  édits,  cette  obligation, 
et  nous  tient  ce  langage  :  Qu'on  ne  dise  point  que  le 
souverain  ne  soit  pas  sujet  aux  lois  de  son  État,  puisque 


43:^  APPENDICE    AU    CHAPITRE    XVI 

la  proposition  contraire  est  une  vérité  du  droit  des 
gens  y  que  la  flatterie  a  quelquefois  attaquée,  mais  que 
les  bons  princes  ont  toujours  défendue  comme  une  vé- 
rité tutélaire  de  leurs  États.  Combien  plus  il  est  légi- 
time de  dire  que  la  parfaite  félicité  d'un  royaume  est 
qiiun  prince  soit  obéi  de  ses  sujets,  et  que  le  prince 
obéisse  à  la  loi,  et  que  la  loi  soit  droite  et  dirigée  au 
bien  public  !  (Préambule  d'un  édit,  1607.) 

«  Avec  cette  obligation  seule  dans  le  souverain,  il 
n'est  plus  rien  de  despotique  ou  d'arbitraire.  Car,  dans 
le  sens  de  nos  langues  modernes,  le  despote  est  celui  qui 
n'a  de  règle  que  ses  caprices  ou  ses  volontés  instanta- 
nées et  sous  lesquelles  nul  citoyen  ne  peut  être  tran- 
quille, parce  qu'il  ne  sait  pas  même  si  son  maître  ne 
le  punira  pas  aujourd'hui  de  ce  qu'il  lui  commandait 
hier. 

«  Le  pouvoir  de  faire  la  loi  avait  lui-même  ses  règles 
chez  les  Français.  Il  était  d'abord  subordonné  à  toutes 
les  lois  primitives  et  naturelles  de  la  justice;  il  ne  pou- 
vait s'étendre  au  droit  de  violer  les  propriétés,  la  sûreté, 
la  liberté  civile.  Il  était  absolument  nul  contre  les  lois 
fondamentales  du  royaume,   contre  les  pactes^  les  coU' 
tûmes,  les  privilèges  même  des  provinces  ou  des  corps, 
que  chaque  Roi  faisait  à  son  sacre  le  serment  de  main- 
tenir  ;  il  était  modéré  par  le  devoir  et  les  droits  inhérents 
à  ces  corps  de  magistrature,  chargés  d'examiner  les  lois 
avant  leur  promulgation  et  de  représenter  au  souverain 
ce  qu'elles  pouvaient  avoir  de  contraire  au  bien  public. 
Il  l'était  par  la  discussion  des  lois  à  son  conseil,  par  son 
intérêt  même  qui  lui  permettait  peu  de  faire  des  lots 
dont   rinjustice  aurait  pu  se  tourner  contre  lui-même, 
puisqu'il  y  était  soumis  comme  les  autres  dès  qu'elles 
étaient  portées.  Il  Tétait  entin  par  l'objet  même  de  la 
loi,  qui,  étant  général,  ne  lui  permettait  pas  de  se  lais- 


APPENDICE   AU  CHAPITRE    XVI  433 

ser  conduire  en  la  portant  par  des  vues,  des  haines,  des 
vengeances  particulières. 

«  Bien  plus  que  tout  cela,  un  lien  normal,  que  Ton 
sait  avoir  été  en  France  aussi  fort  que  partout  ailleurs, 
un  amour,  une  confiance,  une  estime,  un  enthousiasme 
réciproque  entre  les  Français  et  leur  roi,  repoussaient 
toute  idée  d^un  monarque  despote  et  arbitraire.  Les  rois 
savaient  très  bien  qu'ils  régnaient  sur  un  peuple  libre  et 
dont  le  nom  même  signifiait  homme  libre  *.  Ils  avaient 
tellement  mis  leur  gloire  à  ne  régner  que  sur  des  hommes 
libres,  qu'ils  avaient  successivement  aboli  presque  tous 
les  vestiges  de  Tancien  régime  féodal,  et  que  tout 
homme  esclave  ailleurs  était  déclaré  libre  par  cela  seul 
qu'il  mettait  le  pied  en  France. 

«  Enfin,  s'il  est  vrai  de  dire  que  la  liberté  politique 
consiste  en  deux  choses  :  1°  en  ce  qu'un  citoyen  puisse 
faire  impunément  tout  ce  qui  n'est  pas  défendu  par  les 
lois,  ^"  en  ce  que  les  lois  ne  prescrivent  ou  ne  défendent 
rien  au  particulier  que  pour  le  bien  de  la  société  générale, 
on  peut  avec  confiance  en  appeler  à  Texpérience.  Tout 
homme  honnête  et  observant  les  lois  de  Fempire,  où 
était-il  plus  libre,  où  marchait-il  plus  sûrement  tête  levée 
qu'en  France  ? 

«  On  peut  dire  qu'il  y  avait  des  abus  dans  cet  empire, 
on  pourrait  ajouter  que  ces  abus,  les  uns  provenaient  du 
caractère  des  Français  et  d*%in  excès  plutôt  que  d'un 
défaut  de  liberté  ;  que  les  autres,  et  surtout  les  abus 
d'autorité,  étaient  la  faute  de  ceux  mêmes  qui  ont  le  plus 
crié  contre  ces  abus,  c'est-à-dire  des  sophistes  qui, 
détruisant  les  mœurs  et  les  principes,  auraient  dû  s'éton- 
ner un  peu  moins  que  des  ministres  immoraux,  impies  et 
sans  principes  fissent  taire  la  loi  devant  leurs  passions  et 

1.  Confusion  étymologique  sans  importance  ici. 

DiMiER.  Préjugés  28 


434  APPENDICE  AU  CHAPITRE  XVI 

leurs  intérêts.  Personne  ne  se  plaignait  que  de  la  viola- 
tion des  lois  :  c^était  donc  leur  observation  et  non  pas 
leur  bouleversement  et  des  révolutions  qu'il  fallait  solli- 
citer. » 

«  Garât,  qui  avant  la  Révolution  était  de  ceux  qui 
prêchaient  la  souveraineté  du  peuple,  n'en  disait  pas 
moins  :  «  x\ujourd'hui  toutes  les  lois  émanent  de  la  volonté 
«  suprême  du  monarque,  qui  n'a  plus  la  nation  entière 
«  pour  son  conseil  ;  mais  son  trône  est  si  accessible  que 
«  les  vœux  de  la  patrie  y  parviennent  toujours.  *  (Réper- 
toire de  Jurisprudence,  art.  «  Souveraineté  i>,par  Garât, 
cité  par  Barruel.)  - 

Commentaire.  —  Pour  résoudre  cette  question  :  Quelle 
est  la  vraie  constitution  de  la  France  ?  et  pour  rester 
dans  la  méthode  de  V Action  française,  il  convient, 
semble-t-il,  de  l'envisager  au  point  de  vue  de  Tintérét 
national,  en  distinguant  le  passé  et  le  présent, 

1°  Quelles  seraient  en  ce  moment  les  institutions  les 
plus  propices  pour  relever  le  pays  ?  L'Enquête  sur  la 
Monarchie,  qui  est  la  base  des  travaux  de  Y  Action 
française,  a  tixé  et  le  caractère  du  pouvoir  royal  et  ses 
limites,  déterminées  parles  libertés  nationales,  en  termes 
si  heureux  qu'elle  a  été  comme  un  renouveau  pour  l'idée 
monarchiste. 

2'  Quelles  furent  dans  le  passé  les  institutions  les  plus 
favorables,  celles  qui  ont  procuré  le  plus  de  grandeur 
utile  à  la  patrie  ?  Il  faudrait  proprement,  pour  répondre 
à  ceci,  faire  l'histoire  des  institutions  françaises,  qui 
certes  ont  bien  varié.  Vouloir  faire  tenir  cette  histoire 
dans  une  formule  peut  paraître  un  point  de  vue  encore 
plus  inexact  que  celui  de  régler  la  constitution  d'un 
État  par  un  texte  écrit.  Les  passions  humaines,  les  faits, 


I 


APPENDICE   AU    CHAPITRE    XVI  435 

la  force  des  choses  en  un  mot  transforme  sans  cesse 
les  conceptions  les  plus  habiles.  Pour  l'analyste  qui  s^'en 
tient  aux  événements  historiques  tels  quels,  il  n'existe 

PAS    DANS  l'histoire   UNE    CONSTITUTION    IDÉALE    FRANÇAISE, 

mais  une  série  de  transformations  du  pouvoir  en  France. 

Quelle  fut  la  nature  du  pouvoir  royal  ?  Quelles  furent 
ses  limites  à  un  moment  donné  de  l'histoire  ?  Cette 
question  même  n'est  pas  encore  simple  ;  il  faut  distinguer, 
comme  l'indiquait  ma  dernière  lettre,  suivant  le  terri- 
toire dont  on  s'occupe  :  encore  une  fois,  au  xv"  siècle,  l'ac- 
tion du  pouvoir  royal  n'était  pas  la  même  en  Ile-de- 
France  et  en  Bretagne. 

Enfin  chacune  des  modalités  d'exercice  de  cette  action 
si  variable  dans  l'espace  a  beaucoup  varié  suivant  les 
temps. 

Mais  un  fait  clair,  évident,  manifeste,  c^est  la  concor- 
dance de  Vextension  du  pouvoir  royal  et  de  la  forma- 
tion de  r unité  française.  Quel  fut  l'aboutissement  de 
cette  extension  ?  A  la  fin  du  xviif  siècle,  l'abbé  Barruel, 
qui  a  vécu  sous  l'ancien  régime,  a  tracé  le  tableau  exact 
et  précis  de  la  constitution  française  à  cette  époque. 
Elle  pouvait  continuer  à  évoluer  pour  se  conformer  à  des 
mœurs  nouvelles,  à  des  besoins  nouveaux.  La  Révolu- 
tion est  venue,  et  ce  critique  éclairé  l'attribue  non  aux 
vices  propres  du  régime,  mais  à  la  corruption  de  l'es- 
prit public  par  les  écrivains  tels  que  Montesquieu  et 
Rousseau^  qui  érigèrent  des  chimères  à  l'état  d axiomes 
politiques^  et  aussi  à  l'action  des  sociétés  secrètes. 

Etudier  le  rôle  des  États  généraux  à  travers  les  trois 
siècles  de  leur  histoire,  leur  attitude  vis-à-vis  du  pouvoir 
royal,  est  encore  une  question  de  fait. 

Laissez-moi  revenir  sur  les  deux  points  où  je  vous  ai 
fourni  mes  textes  ;  les  Etats  généraux  variaient,  eux  aussi, 
d'action  et  de  compétence,  tout  comme  le  pouvoir  royal. 


436 


APPENDICE    AU    CHAPITRE   XVI 


Quelle  fut  leur  action  en  1468,  en  1506?  D'après  le 
témoignage  d'écrivains  consciencieux  :  dans  le  premier 
cas,  Louis  XI  y  eut  recours  pour  masquer  sa  politique 
personnelle  ;  dans  le  second  cas,  Louis  XII  s'en  servit 
pour  briser  un  traité  qu'il  regrettait  et  qu'il  n'avait  peut- 
être  conclu  qu'avec  l'intention  de  se  dérober.  En  effet, 
sans  tenir  compte  des  dessous  de  TafTaire,  la  marche  sui- 
vie est  celle-ci  :  On  fait  remarquer  au  Roi  les  désavan- 
tages du  traité,  il  cherche  le  moyen  d'y  remédier  et 
s'arrête  à  la  convocation  des  Etats  ;  ceux-ci  font  leurs 
remontrances,  le  Roi  déclare  les  tenir  pour  agréables  et 
répond  qu'il  va  en  délibérer  en  son  conseil  ;  puis  le  chan- 
celier fait  connaître  la  décision  du  Roi  qui  accorde  aux 
Etats  leur  demande.  C'est  donc  encore  ici  l'autorité  sou- 
veraine du  Roi  qui  décide  en  dernier  ressort,  à  suppo- 
ser que  le  mouvement  initial  ne  soit  pas  venu  de  lui. 

//  faut  ioujouri^  quil  y  ait  une  autorité  qui  juge 
sans  appel,  11  suffît  d'ouvrir  les  yeux  pour  constater  cette 
vérité  :  elle  s'applique  et  dans  le  rôle  élémentaire  de 
l'expert,  choisi  librement  par  des  parties  pour  terminer 
un  différend,  et  dans  le  rôle  des  pouvoirs  les  plus  élevés. 
C'est  la  nature  même  de  la  fonction  d'un  pouvoir  qui 
trace  la  limite  de  l'autorité  qu'il  doit  exercer.  Notre 
monarchie  absolue  rencontrait  ses  limites  dans  les 
libertés  de  la  nation. 

Quelles  seront  les  formes  générales  du  pouvoir  royal 
et  ses  limites  ?  L'Enquête  sur  la  Monarchie  les  a  établies 
clairement.  L'action  personnelle  du  souverain,  du  chef 
national,  trouvera  toujours  matière  à  s'exercer  pour  le  plus 
grand  bien  du  pays,  comme  l'a  démontré  M.  ButTet.  Les 
limites  de  cette  action  seront  déterminées  par  l'ensemble 
des  circonstances,  des  nécessités,  des  événements  aux- 
quels elle  devra  pourvoir. 

Notre  pays,  s'il  sort  de  la  crise  où  il  se  débat,  aura 


APPENDICE    AU    CHAPITRE    XVÏ  437 

besoin  de  larges  libertés  administratives  et  d'un  pouvoir 
fort  aux  mains  d'un  nouvel  Henri  IV.  Il  est  peut-être 
plus  urgent  de  songer  à  restaurer  l'utile  et  le  nécessaire, 
plénitude  du  pouvoir  royal,  —  que  de  spéculer  sur  ses 
justes  limites.  Même  et  surtout  à  la  veille  de  la  Restau- 
ration eiTective,  il  faudra  s^en  remettre  complètement  à 
rinstinct  héréditaire,  à  la  volonté,  à  la  providence  royales 
du  Prétendant.  Ce  sera  bien  le  cas  de  reconnaître  et  de 
servir,  en  un  sujet  où  elle  est  absolument  compétente, 
son  autorité  absolue. 

L^expérience  de  l'Assemblée  nationale  devrait  d'ail- 
leurs nous  rendre  sages.  N'y  a-t-on  pas  vu  les  représen- 
tants autorisés  du  pays  discuter  l'autorité  royale  et  nous 
donner...  la  République? 

A  cette  lumineuse  synthèse  des  faitsje  crois  utile  de  joindre, 
dans  Tordre  des  opinions,  les  suivantes.  L'une  est  celle  d'un 
contradicteur  de  VActi'n  française  ;  l'autre,  d'un  homme 
mieux  qualifié  que  personne  pour  faire  entendre  ici  la  leçon 
des  faits  :  c'est  un  roi  de  France,  Louis  XV  lui-même. 

OPIMON    DE    NOTRE    CONTRADICTEUR 

En  1789  nous  avions  comme  Cour  suprême  les  Etats 
généraux.  Si  Louis  XVI  en  avait  défendu  énergiquement 
les  prérogatives,  comme  c'était  son  devoir,  comme  Vy 
obligeait  son  serment  prêté  le  jour  de  son  sacre,  s'il 
n'avait  pas  permis  qu'on  en  violât  les  principes  et  les 
formes,  la  nation  eût  été  sauvée. 

OPINION    DE    LOUIS    XV 

C^était,  dit  M""  Campan  dans  ses  Mémoires,  à  l'époque 
où  les  remontrances  du  Parlement  et  le  refus  d'enregis- 
trer les  impôts  donnaient  de  l'inquiétude  sur  la  situa- 


43S  APPENDICE    AU    CHAPITRE    XVI 

tion  des  finances.  On  en  causait  un  soir  au  coucher  de 
Louis  XV  :  «  Vous  verrez,  Sire,  dit  un  homme  de  la 
cour  très  approché  du  roi  par  sa  charge,  que  tout  ceci 
amènera  la  nécessité  d'assembler  les  États  généraux.  » 
Le  roi,  sortant  à  Tinstant  même  du  calme  habituel  de 
son  caractère  et  saisissant  le  courtisan  pas  le  bras,  lui  dit 
avec  vivacité  :  «  Ne  répétez  jamais  ces  paroles  ;  je  ne 
suis  pas  sanguinaire  ;  mais  si  j'avais  un  frère,  qu'il  fût 
capable  d'ouvrir  un  tel  avis,  je  le  sacrifierais  dans  les 
vingt-quatre  heures  à  la  durée  de  la  monarchie  et  a  la 

TRANQUILLITÉ  DU  ROYAUME.   » 


DISCOURS 

PRONONCÉ    A    LA   COMMÉMORATION  DU  75*  ANNIVERSAIRE 

DE    LA    NAISSANCE    DE    FUSTEL    DE    COULANGES, 

LE    18    MARS    1905 


Mesdames,  Messieurs, 

Le  grand  et  admirable  esprit  dont  le  soin  de  faire 
reloge  me  revient  en  partie  ce  soir  se  définit  fort  exac- 
tement un  esprit  de  grand  historien. 

Rien  n'est  plus  familier  de  nos  jours  que  ce  mot,  rien 
ne  frappe  plus  souvent  nos  oreilles  ;  il  n'est  rien  dont 
chacun  croie  connaître  si  bien  Tespèce  et  la  propre  vertu. 
Louer  Fustel  d'avoir  écrit  l'histoire  parfaitement,  n'est-ce 
pas  lui  faire  part  d'un  mérite  commun  à  plusieurs  de  ce 
temps-ci  ?  La  véracité,  l'exactitude,  l'impartialité,  l'es- 
prit critique,  la  science,  n'est-ce  pas  le  bien  de  toute 
l'époque?  Fustel  critique  sévère,  Fustel  savant  profond, 
Fustel  impartial,  Fustel  exact  et  véridique,  est-il  autre 
chose  qu'un  ornement  d'un  temps  généralement  épris 
de  vérité,  à  qui  la  perfection  en  ce  genre  est  devenue 
chose  coutumière  ? 

Hélas  1  Mesdames  et  Messieurs,  il  y  a  critique  et  cri- 
tique, rigueur  et  rigueur,  science  et  science.  Celle  de 
Fustel  n'était  pas  celle  qu'on  vit  la  plus  répandue  de  son 
vivant.  On  ne  saurait  dire  qu'elle  triomphe  aujourd'hui. 
Non  pas  qu'assez  de  savants  contemporains,  soit  de  leur 


440  DISCOURS 


propre  initiative,  soit  avertis,  soutenus  par  son  exemple, 
ne  suivent  heureusement  son  chemin  ;  non  qu'il  n'y  ait 
du  bon  chez  quelques-uns  de  ceux  même  qui  s'en  écar- 
tent davantage  :  au  total  on  ne  peut  dire  que  la  science, 
telle  qu'elle  prétend  aujourd'hui  s'imposer,  la  science 
dont  plusieurs  hommes  en  place  prônent  les  méthodes  et 
dictent  les  résultats,  soit  la  science  de  Fustel  ni  rien  qui 
lui  ressemble. 

Mon  dessein,  notre  dessein  commun  ne  tient  rien  ici 
de  la  polémique.  La  mention  de  cette  contradiction  n'est 
pas  pour  annoncer  le  combat,  mais  pour  marquer  une 
fois  pour  toutes  la  portée  de  mon  commentaire.  La  pen- 
sée de  Fustel  fut  trop  indépendante  et,  à  ne  considérer 
que  les  contemporains,  trop  originale  et  trop  nouvelle 
pour  qu'on  puisse,  sans  la  trahir,  adoucir  le  contraste 
qu'elle  fait  avec  les  autres.  Ce  contraste  lui  donne  toute 
son  ampleur.  Ce  contraste  lui  vaudra  toute  son  influence, 
lorsque  les  jeunes  générations,  mieux  instruites,  auront 
achevé  de  tourner  les  yeux  vers  elle  et  fait  enfin  de 
Fustel  ce  qu'il  mérite  d'être,  le  maître  de  la  pensée  con- 
temporaine française. 

Le  premier  trait  et  le  plus  général  qui  distingue  Fustel 
de  Coulanges  des  autres  historiens  de  son  temps,  c'est 
sa  complète  liberté  d'esprit  à  l'égard  d'un  préjugé  dou- 
ble, qu'on  peut  dire  presque  universel. 

Je  dis  préjugé  double  :  dont  la  première  partie  est 
que  la  société  française  telle  que  nous  la  voyons  main- 
tenant est  la  meilleure  des  sociétés  et,  tout  calcul  fait, 
représente  le  plus  haut  degré  de  perfection  politique  et 
sociale  qu'on  ait  vu.  La  seconde  est  que  l'état  des  moder- 
nes sauvages,  tel  qu'on  le  trouve  dans  les  montagnes 
Rocheuses,  en  Afrique  et  dans  les  îles  du  Pacifique,  re- 
présente un  état  primitif  des  hommes  et  le  tableau  des 
plus  anciennes  sociétés.  Ces  deux  idées  ont  leur  origine 


SUR    FUSTEL    DE    COULANGES 


4H 


dans  la  philosophie  du  xviii®  siècle.  Le  commun  des  his- 
toriens modernes  songe  à  peine  à  les  examiner.  Sans 
l'avouer  toujours  et  s'en  apercevoir,  tout  ce  qu'ils  disent 
suppose  ces  deux  propositions.  Ce  qu'ils  louent  dans 
le  passé  est  ce  qui  nous  ressemble  ;  ce  qu'ils  blâment, 
ce  qui  diffère  de  nous.  S'abstiennent-ils  de  louer  et  de 
blâmer  ?  les  termes  de  progrès  ou  de  recul,  employés 
chez  eux  sans  y  penser,  se  voient  distribués  selon  ce 
principe.  Ce  qu'il  y  a  au  monde  de  plus  laid,  de  plus 
pauvre,  de  plus  malsain,  de  plus  dégradé,  de  plus  nu 
demeure  d'instinct  présent  à  leur  pensée  comme  l'exem- 
ple conservé  de  ce  qu'il  y  a  de  plus  ancien. 

Et  l'on  y  est  tellement  accoutumé,  la  croyance  publi- 
que elle-même  s'est  si  bien  façonnée  là-dessus,  que  plu- 
sieurs seraient  surpris  qu'on  appelle  préjugé  ce  qui  leur 
semble  une  évidence.  Croire  cela,  aux  yeux  d'un  grand 
nombre,  c'est  n'avoir  pas  de  préjugés,  c'est  appliquer  à 
la  science  historique  une  intelligence  affranchie. 

C'est  que  (pour  commencer  par  là)  on  ne  s'entend  point 
avec  Fustel  sur  le  préjugé  historique.  Chacun  convient 
qu'il  faut  s'en  dégager.  Mais  combien  de  préjugés  qui 
s'ignorent  eux-mêmes  !  La  pente  de  nos  jours  est  à  ne 
donner  ce  nom  qu'aux  opinions  issues  de  croyances  reli- 
gieuses. Ce  qu'on  veut  bien  appeler  superstition  est 
regardé  presque  comme  le  seul  endroit  dont  la  critique 
doive  surveiller  les  approches.  Je  vois  des  gens  si  fort 
prévenus  de  cette  idée  que  plus  un  préjugé  capable  de 
les  éloigner  des  religions  établies  a  chez  eux  de  force  et 
de  ténacité,  plus  ils  se  croient  sincèrement  affranchis  et 
maîtres  de  leur  raison.  A  proportion  qu'ils  s'y  enfoncent, 
à  proportion  ils  pensent  se  dégager. 

Je  ne  sais  si  le  préjugé  dont  je  parle  doit  à  cette  rai- 
son de  prévaloir.  Je  sais  au  moins  que  le  nom  de  pré- 
jugé lui  convient. 


442  DISCOURS 

Car,  d'où  vient  qu^ayant  à  distribuer  ces  quatre  noms 
de  bon  et  de  mauvais,  d'antique  et  de  moderne,  nous 
osons  décider  que  le  moderne  est  le  bon  et  que  le  mau- 
vais est  Tancien  ?  Des  sociétés  modernes  il  n^'est  prouvé 
qu'une  chose,  c^est  qu'elles  sont  modernes  ;  des  sauvag:es, 
une  chose,  c'est  qu'elles  sont  sauvag-es.  L'excellence  qu'on 
accorde  aux  unes,  l'ancienneté  qu'on  ima^ne  des  autres, 
sont  entièrement  dénuées  de  preuves.  Les  livres  de  Fus- 
tel  sont  pleins  de  ce  double  doute.  Partout  il  se  garde 
de  mesurer  le  passé  à  l'aune  des  idées  modernes.  Cette 
habitude  des  historiens  le  fâche.  On  le  voit  en  concevoir 
une  vraie  irritation.  Pas  davantage  il  ne  concède  que 
les  ét^ts  de  sociétés  «  rétrogrades  »  soient  nécessaire- 
ment primitifs.  Ce  mot  de  rétrograde  montre  assez  qu'il 
ne  renonce  point  à  juger,  à  connaître  un  mieux  et  un 
pire,  un  avancement  et  un  recul.  Nulle  part  il  n'a  donné 
non  plus  l'idée  qu'il  crût  à  ce  qu'on  veut  bien  appeler 
des  «  vérités  successives  »,  comme  si  le  vrai  changeait 
avec  le  temps.  Mais  il  ne  jugeait  pas  des  causes  sans 
considérer  les  effets.  L'épreuve  des  institutions,  c'était, 
selon  lui,  de  réussir. 

Ainsi  rien  ne  l'empêchait  d'aimer*  les  réussites  relatives 
dont  l'histoire  nous  offre  la  suite.  Et  rien  dans  cette  suite 
ne  l'engageait  à  croire  que  le  dernier  venu  fût  le  meil- 
leur, et  que  le  pire  fût  le  plus  ancien.  Par  là  le  joug 
qu'impose  aux  esprits  de  ce  temps  la  notion  d'un  avan- 
cement fatal  et  constant,  dogme  aveugle  et  absurde  que 
l'on  prétend  conforme  avec  l'enseignement  de  la  raison, 
est  ruiné.  Fustel  n'a  connu  aucun  des  esclavages  de  la 
religion  gratuite  et  ignominieuse  du  dieu  Progrès. 

De  là  lui  vient  ce  respect  du  passé  qui  fait  dès  à  pré- 
sent le  trait  le  plus  populaire  de  la  doctrine  de  Fustel 
de  Coulanges,  et  dont  je  voudrais  maintenant  parler. 


SUR  FUSTEL  DE  COULANGES  443 

Mais  avant  d'en  marquer  le  principal,  je  voudrais  en 
expliquer  le  plus  fin.  Cette  matière  est  spéciale,  un  peu 
professionnelle  ;  mais  elle  a  de  grandes  beautés,  et 
pour  la  faire  entendre,  je  vous  demande,  Mesdames  et 
Messieurs,  quelques  moments  de  scrupuleuse  attention. 

Il  s'agit  de  la  méthode  même  de  découvrir  le  vrai  de 
Thistoire. 

Une  certaine  école  moderne  prétend  ne  mettre  rien 
entre  notre  critique  et  les  monuments  les  plus  matériels 
du  passé.  Les  anciens  ouvrages  de  littérature,  où  le 
passé  reçoit  un  commencement  d'interprétation,  lui  sont 
la  source  la  plus  suspecte  du  monde.  Il  est  convenu 
chez  elle  que  les  hommes  de  ces  temps -là  ne  savaient  ni 
voir  ni  comprendre  et  qu'il  importe  de  refaire  sur  nou- 
veaux frais  rhistoire  des  choses  qu'ils  ont  touchées  de 
plus  près.  On  écarte  ce  qui  n'est  que  des  rapports 
écrits,  pour  recourir  aux  monuments.  Les  monuments 
ne  sont  point  suspects,  parce  que  l'intelligence  des  an- 
ciens n'y  a  pas  de  part  et  que,  ne  révélant  autre  chose 
qu'eux-mêmes,  ils  figurent  à  nos  yeux  le  passé  ressus- 
cité. De  là  vient  limportance  qu'a  prise  l'archéologie  de 
nos  jours.  Chez  quelques-uns,  en  plusieurs  occasions, 
elle  a  envahi  tout  le  champ  de  Thistoire.  Pour  ceux-là, 
le  tableau  de  la  vie  du  passé  ne  doit  plus  se  composer 
que  de  ce  qu'on  tire  de  terre,  de  débris  de  cimetières, 
par  exemple,  ou  de  petits  pots  étiquetés.  C'est  ce  qu'on 
appelle  étudier  les  mœurs. 

S'il  s'agit  de  choses  moins  matérielles,  seuls  des  actes 
de  l'état  civil,  des  contrats  de  vente,  des  formules  juri- 
diques ont  le  privilège  d'être  considérés.  Mais  qu'un 
vieux  chroniqueur  ne  prenne  point  la  parole,  qu'Héro- 
dote et  Tite-Live  se  taisent.  Conteurs  de  fables,  inca- 
pables en  leur  temps  de  discerner  le  vrai  du  faux,  fau- 
teurs  d'une   tradition    lettrée    non    moins   indigne    de 


444  DISCOURS 


créance  que  Torale  ;  la  tâche  de  l'historien  moderne  est 
de  démentir  tous  ces  gens-là,  de  les  convaincre  de  fanx 
ou  de  les  prendre  en  pitié  ;  leur  génie,  non  pas,  ô  grands 
dieux  !  (car  tout  ce  qui  est  individuel  est  sacré  à  cette 
philosophie),  mais  ce  qu'on  appelle  d'un  grand  mot,  leur 
méthode. 

Les  anciens  n'avaient  pas  de  méthode.  L'eût-on  cru  ? 
Aussi  n'ont-ils  fait  que  des  sots,  quoiqu'ils  aient  eu  bien 
du  génie.  A  nous  la  méthode  appartient,  et  non  pas  de- 
puis quelques  siècles,  non  pas  depuis  cent  ans,  mais 
depuis  trente  ans  au  plus,  depuis  moins  encore  ;  depuis, 
dit  celui-ci,  que  la  revue  que  je  dirige  est  fondée  ;  depuis, 
dit  1  autre,  que  j'ai  passé  une  thèse  qui  montre  clair 
comme  le  jour  qu'avant  moi  les  hommes,  doués  de  bons 
cerveaux  ne  savaient  pas  penser. 

Mesdames,  Messieurs,  tous  tant  que  nous  sommes, 
on  nous  a  fait  croire  plus  ou  moins  cela.  On  nous  a  dit 
que  l'histoire  était  née  dans  notre  siècle  :  c'est  là  un 
lieu  commun  des  classes  de  rhétorique.  De  mon  temps 
on  enseignait  encore  que  les  voies  modernes  de  cette 
science  n'ont  été  annoncées  que  vers  1750,  et  réalisées 
que  trois  quarts  de  siècle  après.  Fustel  écrit  au  con- 
traire que,  depuis  ce  temps-là  précisément,  ce  qu'on 
nomme  esprit  critique  n'est  qu'une  illusion.  Auparavant 
sont  les  prédécesseurs  que  le  maître  reconnaît  et  qu'il 
vante. 

Rien  n'est  si  important  pour  la  conduite  des  esprits 
que  cette  affirmation  venant  d'un  pareil  maître.  Elle 
aide  à  détruire  cette  moderne  et  pernicieuse  illusion 
d'une  humanité  coupée  en  deux  par  la  découverte  impré- 
vue de  la  raison.  Quelques-uns  font  remonter  à  Descartes 
l'invention  de  cette  faculté  précieuse.  D'autres  en  placent 
la  révélation  quasi  religieuse  dans  quelqu'une  des  séances 
de  la  Révolution.  On  dit  :  Auparavant  régnait  sur  les 


SUR  FUSTEL  DE  COULANGES  445 

esprits  le  principe  d'autorité,  maintenant  c'est  le  libre 
examen.  Les  hommes  n'examinaient  point  ;  il  a  fallu 
leur  apprendre  cela.  Mesdames,  Messieurs,  que  des  prin- 
cipes si  manifestement  absurdes  ne  fassent  plus  la  loi  à 
nos  esprits. 

L'art  de  départager  les  témoignages  humains,  ce  que 
nous  appelons  la  critique,  est  aussi  ancien  que  la  cul- 
ture. Dans  tous  les  temps,  de  bons  esprits  en  ont  tiré 
les  effets.  Ils  ont  manqué  parfois  d'un  outillage,  et  long- 
temps le  petit  nombre  des  chercheurs  a  diminué  la  por- 
tée des  recherches.  Parfois  des  préjugés,  quelques  su- 
perstitions de  nature  parfaitement  définie  ont  sur  des 
points  précis  altéré  leur  jugement.  Quant  à  discerner  le 
vrai  du  faux,  quand  ils  en  tenaient  les  éléments,  non,  ces 
anciens  n'en  étaient  point  incapables. 

Ce  respect  de  Fustel  pour  les  textes,  dont  tant  de 
gens  parlent  sans  en  savoir  le  sens,  voilà  son  fondement 
remarquable.  Le  respect  du  passé,  des  témoignages  pas- 
sés, est  à  la  base  de  sa  méthode.  Ce  que  nous  vantons 
dans  ses  conclusions  est  au  fond  de  ses  recherches  déjà. 
Et  cet  éloge,  que  tout  homme  raisonnable  lui  donne,  la 
science  historique  ne  le  lui  doit  pas  moins. 

De  là  cette  critique,  qui  chez  lui  dépasse  de  si  loin 
celle  des  simples  monuments,  ce  maniement  de  la  ma- 
tière pensée  de  l'histoire,  ce  commerce  avec  l'esprit 
même  du  passé.  Se  faire  des  événements  l'idée  que  les 
contemporains  s'en  firent,  voilà  l'objet  premier  de  ses 
efforts.  Je  ne  dis  pas  le  terme.  Il  va  plus  loin.  11  s'élève 
plus  haut.  Il  croit  que  la  connaissance  des  effets  qui  sui- 
virent achève  la  notion  des  événements,  dont  les  con- 
temporains n'ont  vu  que  le  train  de  tous  les  jours.  Mais 
le  premier  degré  de  cette  connaissance  prend  pied  dans 
l'histoire  faite  par  eux.  Il  faut  d'abord  la  concevoir 
comme  eux.  Une  tradition,  tradition  rectifiée,  on  pour- 


440 


DISCOURS 


rait  dire  que  c'est   là,  pour  Fustel,  le   corps  solide  et 
souverain  de  Thistoire. 

Demeurons  un  moment  encore  dans  Téloge  de  Fustel 
historien.  Remarquons,  pour  la  consolation  des  hommes 
sensés  de  ce  temps-ci,  que  cet  homme  d'un  si  haut 
exemple  n'a  pas  redouté,  après  d'exactes  analyses,  de 
passer  aux  affirmations  de  la  sjnth6':e. 

Quelques-uns  ont  tellement  pris  position  là-dessus, 
on  a  si  bien  fait  peur  aux  gens  de  précipitation  inconsi- 
dérée, d'affirmation  gratuite,  de  conclusions  téméraires, 
que  l'opinion  prévaut  maintenant  qu'il  faut  se  garder 
absolument  de  toute  espèce  de  conclusion.  La  méthode, 
ose-t-on  dire,  seule  est  bonne  ou  mauvaise,  seule  est  du 
ressort  de  l'historien  ;  les  conclusions  sont  libres  et  regar- 
dent le  philosophe.  Ptemarquons,  Mesdames  et  Messieurs, 
ce  mépris  de  la  philosophie,  qui  n'est,  à  ce  compte, 
que  l'art  de  débiter  des  propositions  que  chacun  a  loi- 
sir de  trouver  vraies  ou  fausses  ;  la  preuve  n'est  pas  de 
son  ressort.  Les  philosophes  n'accorderont  jamais  cela. 
Mais,  quant  aux  historiens,  qu'ils  ne  se  laissent  pas  dire, 
de  grâce,  que  leur  science  ne  tire  pas  de  conclusions. 

On  dit  :  Si,  dans  le  domaine  des  faits.  C'est  ne  rien 
dire.  Qu'est-ce  que  le  domaine  des  faits  ?  Il  n'y  a  pas 
de  vérité  qui  ne  soit  pas  d'usage.  Cela  est  vrai  des 
vérités  de  fait  comme  des  autres.  Une  vérité  de  fait, 
autant  que  n'importe  laquelle,  emporte  l'enseignement 
de  quelque  ligne  de  conduite,  le  désaveu  de  quelque  pré- 
jugé, la  solution  de  quelque  obstacle.  Comment  cela  ? 
C'est  que  les  faits  ne  sont  jamais  tous  seuls.  Il  y  a  la 
liaison  qu'on  y  remarque.  —  Non  ;  point  de  liaison, 
disent  nos  gens.  —  Disons  donc,  l'ordre  dans  lequel  on 
les  expose.  Mais,  de  cela  même,  on  ne  veut  point.  «  Aux 
ouvrages  que  j'ai  publiés,  dit  Fustel,  deux  ou  trois  cri- 
tiques ont  reproché  que  les  chapitres  se  suivaient,  et  que 


SUR   FUSTEL    DE   COULANGES  447 

les  diverses  vérités  que  j'avais  mises  en  lumière  avaient 
quelque  lien  entre  elle.  C'est  ce  qu'on  appelle  être  sys- 
tématique \  » 

Echo  des  polémiques  auxquelles  il  fut  mêlé,  qui  con- 
sumèrent une  partie  de  ses  forces,  qui  l'épuisaient  de 
temps  et  de  patience.  Au  nom  de  cette  pédanterie  hon- 
teuse, on  condamnait  cette  grande  intelligence,  cet  effort 
partout  heureux  d'une  synthèse  superbe.  Des  niais  infa- 
tués allaient  répétant  :  Poésie  !  Fustel  faisait  de  la  poésie. 
Quelques-uns  osent  le  dire  encore. 

11  paraît  que  les  poètes  seuls  affirment.  Les  historiens, 
que  font-ils  ?  Ils  regardent.  Le  plus  bel  usage  que 
riiomme  puisse  faire  de  son  cerveau,  c'est,  paraît-il,  de 
ne  pas  s'en  servir.  L'un  d'eux,  un  jour,  m'a  dit,  parlant  à 
moi;  «  Mon  esthétique  est  tout  historique.  »  Ce  qui  signi- 
fie, en  bon  français  :  Mon  discernement  des  choses  d'art, 
mon  jugement  du  vrai  et  du  faux,  c'est...  (écoutez  ceci, 
je  vous  prie);  mon  discernement,  mon  jugement,  c'est  de 
raconter  les  tableaux  qu'on  a  peints  et  les  statues  qu'on 
a  sculptées. 

Est-il  rien  de  plus  fou  ?  Cela  règne,  cela  passe  pour 
sagesse,  pour  lumière  de  l'esprit.  Ceux  qui  prétendent 
sortir  de  cette  abstention,  de  ce  scepticisme  ignomi- 
nieux, et  qui,  soucieux  de  juger  sur  pièces,  ne  laissent 
pourtant  pas  de  juger,  sont  des  échauffés,  des  rêveurs, 
des  mystiques.  Je  sais  un  homme  à  qui,  pour  avoir  dit 
qu'il  y  avait  un  beau  et  un  laid  dans  les  arts,  on  a  repro- 
ché davoir  été  élevé  par  les  jésuites. 

Puis  il  y  a  l'impartialité.  Si  vous  concluez  à  quelque 
chose,  historien,  vous  n'êtes  plus  impartial.  En  effet,  vous 
prenez  parti.  Mais  quoi,  n'y  a-t-il  pas  une  grande  diffé- 
rence entre  prendre  parti  d'abord  ou  ensuite,  à  croire 

1.  Nouvelles  Recherches  sur  quelques  problèmes  d'histoire,  p.  277. 


448  DISCOURS 

sans  preuve  ou  à  croire  sur  preuve,  à  soutenir  une  opi- 
nion appuyée  de  Texamen  des  faits  ou  à  ne  suivre  que 
des  fantaisies  ?  Chansons,  on  ne  vous  écoute  pas.  On 
vous  dit  que  Bossuet  n*est  pas  un  historien  parce  que 
V Histoire  des  Variatioiu  des  Églises  réformées  conclut 
et  marque  une  liaison  dans  les  faits.  Mais  cette  liaison 
n'est-elle  pas  dans  les  choses  ? 

«  Le  système,  dit  Fustel,  est  dans  la  réalité.  Pourquoi 
ne  serait-il  pas  dans  l'histoire  *  ?  »  Grandes  et  fortes 
paroles  que  nous  n'oublierons  pas,  qui  fructifieront  dans 
les  jeunes  esprits,  les  rassurant  contre  la  morgue  hau- 
taine des  douteurs  par  système  et  des  ignorants  par 
vanité. 

Fustel  a  dit  de  l'histoire  qu'elle  est  «  une  science 
pure  ».  C'est  que  l'imagination  du  poète  n'a  rien  à  ajou- 
ter à  la  matière  qu'elle  fournit.  L'imagination  de  l'histo- 
rien est  proprement  aux  ordres  des  textes.  Elle  ne  se 
met  en  mouvement  que  sur  leur  injonction.  C'est  elle 
qui  réveille  les  documents  de  l'histoire  et  les  fait  vivre 
sous  nos  yeux,  mais  elle  ne  doit  faire  vivre  que  ce  qu'ils 
contiennent,  elle  leur  est  asservie,  elle  ne  se  distingue 
point  de  la  propre  intelligence  des  textes.  C'est  parce 
qu'elle  les  voit  qu'elle  n'erre  point  sur  leur  sens. 

De  là  jaillit  ce  style  limpide,  simple  et  sévère,  modèle 
des  historiens  à  naître,  récent  enseignement  des  jeunes 
écrivains.  Mesdames,  Messieurs,  la  chose  est  à  peine 
croyable  :  on  a  reproché  à  Fustel  de  bien  écrire.  Cela 
est  une  tare  aux  yeux  de  certaines  gens. 

Ce  qu'il  répondit  achèvera  son  portrait.  Comme  la 
synthèse  dont  je  parlais,  le  style  fait  partie,  selon  lui,  de 
la  méthode  historique  elle-même.  «  Par  quel  motif,  dit 
Fustel,  monsieur. i.  ne  me  pardonne-t-il  pas  d'écrire  en 

J.  Questions  historiques,  p.  -441. 


SUR   FUSTEL   DE   COULANGES  449 

un  français  simple  et  clair  ?  Il  ne  songe  pas  que  la  clarté 
du  style  ne  jaillit  (écoutez  cela)  que  de  la  masse  énorme 
des  observations.  »  Et  ceci,  qui,  pour  être  ironique,  n'en 
est  pas  moins  fortement  pensé  :  «  Monsieur...  ne  songe 
pas  qu'il  peut  arriver  à  lui-même,  si  un  jour  il  saisit  une 
vérité  et  qu'il  la  possède  pleinement  dans  toutes  ses  par- 
ties, d'avoir,  sans  le  vouloir,  une  forme  littéraire  *.  » 
Parole  profonde  sur  l'art  d'écrire.  Enseignement  rare  et 
inestimable. 

Je  reviens,  Mesdames  et  Messieurs,  à  ce  respect  du 
passé,  à  cette  sympathie  admirable  pour  les  générations 
éteintes  qui  domine  tout  l'œuvre  de  Fustel,  qui  en  fait 
le  touchant  attrait,  dont  les  applications  diverses  m'ont 
conduit  jusqu'à  ce  point-ci. 

Comme  il  était  exempt  des  principes  inflexibles  que 
dicte  l'admiration  béate  d^'un  certain  état  de  société,  on 
ne  trouve  nulle  part  chez  lui  Taigreur,  la  suspicion,  la 
morgue  redressante  que  tous  nos  gens  exempts  de  pré- 
jugés, tous  nos  adorateurs  exclusifs  du  fait  mêlent  in- 
cessamment à  l'histoire  du  passé. 

11  y  a  plaisir  à  le  suivre  dans  ces  lointains  voyages, 
à  se  livrer  sans  préoccupation  au  spectacle  qu'il  offre  de 
mœurs  si  différentes  des  nôtres,  à  constater  que  cette 
diversité,  qui  nous  amuse  et  nous  instruit,  ne  nous 
oblige  point  à  rougir.  Rougir  du  passé,  voilà  le  point. 
Voilà  ce  que  les  préjugés  dont  j'ai  parlé  d'abord  nous 
enseignent  avant  toute  chose.  Et  comme  la  honte  que 
nous  donnent,  à  nous  hommes,  les  vieilles  institutions 
humaines,  invariablement  représentées  comme  barbares, 
se  tourne  aisément  en  reproche  et  en  haine  !  Gela  est  iné- 
vitable, surtout  quand  il  est  question  de  gens  qui  nous 

1.  Guiraud,  Fustel  de  Coulanges,  p.  241. 

DiMiER.  Préjugés  29 


450  DISCOURS 


concernent  de  plus  près,  comme  ceux  dont  nous  sommes 
issus  et  dont  Texistence  compose  l'ancienne  histoire  de 
notre  pays. 

Ceux-là,  vous  le  savez,  Mesdames  et  Messieurs,  les 
Français  d'à  présent  sont  soigneusement  dressés  à  les 
haïr.  Cette  haine  prend  sa  source  dans  l'habitude  géné- 
rale de  mépriser  le  passé. 

On  a  nommé  d*un  nom  barbare  cette  ancienne  croyance 
des  hommes,  que  la  terre  était  le  centre  du  monde.  Cela 
s'appelle  géocentrie.  Une  illusion  comparable  à  celle-là, 
non  au  sujet  de  Tespace,  mais  au  sujet  du  temps,  règne 
chez  nos  contemporains.  Les  anciens  avaient  cru  que  le 
lieu  qu'ils  occupaient  était  exceptionnel  dans  le  monde, 
qu'il  était,  d'une  certaine  manière,  le  premier.  On  s'ima- 
gine maintenant  que  notre  époque  tient  cette  place, 
qu'elle  est  l'aboutissement  des  temps,  que  ce  qu'elle 
contient  est  la  mesure  de  l'histoire.  Si  j'osais  faire  un 
néologisme,  me  souvenant  que  Trapov  veut  dire  présent, 
j'appellerais  cette  superstition  le  préjugé  du  présent,  la 
parontocentrie.  Ne  serait-ce  pas  une  belle  réponse  à  la 
néophobie  de  Lombroso?  Faut-il  haïr  ce  qui  est  moderne, 
ou  au  contraire  n'aimer  que  cela  ?  La  question  me  semble 
mal  posée.  Les  initiatives  de  l'homme  sont  sans  doute 
un  précieux  élément  de  perfection.  Cela  ne  fait  pas  que 
toute  nouveauté  soit  bonne.  Le  passé  nous  quitte  à  me- 
sure que  le  temps  s'écoule  ;  mais  nous  sortons  façonnés 
de  ses  mains.  Ce  que  nous  aimons  en  nous-même  est 
dans  son  fond  aussi  ancien  que  le  monde.  Il  n'y  a  pas 
d'humanité  nouvelle.  La  persuasion  de  cette  vérité  nous 
rejoint  aux  hommes  d'autrefois. 

C'est  dans  cette  persuasion,  qu'alimente  l'histoire,  que 
le  patriotisme  de  Fustel  s'enracine.  Récemment,  à  pro- 
pos de  lui,  on  a  voulu  remarquer  que  l'histoire  n'enseigne 
pas  le   patriotisme.  Autant  remarquer  que  de  connaître 


SUR   FUSTEL   DE   COULANGES  451 

nos  parents  ne  nous  apprend  pas  à  les  aimer.  «  Le  pa- 
triotisme, dit  Fustel,  est  une  vertu  et  Thistoire  est  une 
science  \  »  Mais  pourquoi  cette  vertu  ne  s'alimenterait- 
elle  pas  de  cette  science  ?  Gela  est  certain  chez  Fustel, 
où  cette  science  commence  et  finit,  comme  j'ai  fait  voir, 
par  le  respect  du  passé.  On  ne  peut  aimer  nos  ancêtres, 
la  vieille  France  dont  nous  sortons,  si  Ton  n'a  pas  d'abord 
ce  respect. 

Ces  dispositions  préalables  importent  au  choix  de  nos 
affections.  Il  est  certain  que  rinternationalisme  se  nourrit 
d'un  préjugé  contraire,  je  dis  de  la  haine  et  du  mépris 
déversés  sur  les  anciens  temps,  où  notre  affection  ne 
trouve  plus  que  prendre.  Il  lui  faut  cependant  un  objet. 
L'homme  tend  à  sortir  de  lui-même,  à  s'étendre  hors  du 
lieu  qu'il  occupe,  hors  de  la  minute  présente,  soit  dans 
le  temps  soit  dans  l'espace.  L'histoire  qu^on  nous  en- 
seigne nous  ferme  le  temps  ;  il  ne  reste  plus  à  notre 
amour  des  hommes  qu'à  se  déverser  sur  les  autres 
nations. 

Seulement,  remarquez  cette  conséquence.  Pour  aimer 
nos  ancêtres,  il  suffit  de  réfléchir  à  ce  que  nous  tenons 
d'eux,  de  quoi  l'histoire  fournit  le  détail.  On  ne  peut 
aimer  d'autres  hommes  sans  la  perception  de  quelques 
rapports  pressants.  Pour  étendre  son  affection  dans  l'es- 
pace, il  faut  imaginer  avec  les  autres  hommes  des  res- 
semblances étroites  et  particulières.  Un  internationaliste 
voit  le  triomphe  de  «  la  justice  »,  c'est-à-dire  de  cer- 
taines idées  localisées  dans  un  parti  restreint  sur  un  petit 
point  du  globe,  partout  imminent.  Or  les  liens  du  pre- 
mier genre  sont  vrais  ;  les  ressemblances  du  second 
genre  sont  imaginaires.  De  sorte  que  si,  pour  être  patriote, 
il  est  besoin  de  savoir  Thistoire,  un  point  me  paraît  non 

1.  La  Monarchie  franqae,  p.  31 


45è  DISCOURS 


moins  certain  :  c'est  que  pour  être  ijuternationaliste  il 
faut  ignorer  la  géographie. 

Ainsi  cette  sympathie  pour  le  passé,  issue  de  Fesprit 
scientifique,  et  qui  ne  demande  qu'à  se  rendre  concrète 
dans  Tamour  du  passé  de  la  France,  est  le  propre  ter- 
rain d'où  s'élance  la  fleur  de  notre  patriotisme,  Tamour 
d'un  passé  particulier  auquel  des  liens  particuliers  nous 
lient. 

L'internationalisme,  en  France,  se  nourrit  de  la  haine 
du  passé  enseignée  par  nos  historiens  et  passée  dans 
les  masses.  Le  débordement  de  cette  doctrine  n'a  eu 
tant  de  vitesse  et  d'impétuosité  que  pour  avoir  été  pré- 
paré de  longue  main,  grâce  à  la  cause  que  je  viens  de 
dire.  Elle  n'a  cette  force  que  parce  qu'elle  est  issue  de  la 
passion  la  plus  brutale  et  la  plus  aveugle  qui  soit  :  c'est 
la  haine. 

Le  fait  est  que  cette  haine  a  façonné  depuis  cent  cin- 
quante ans  presque  les  générations.  Ce  n'est  pas  un  para- 
doxe de  dire  qu'aux  yeux  d'un  bourgeois  de  France 
l'histoire  de  France  n'évoque  en  général  que  des  figures 
haïes  ou  haïssables.  Le  mot  de  cette  tournure  d'esprit, 
c'est  celui  que  Cham  le  caricaturiste  met  dans  la  bouche 
d'un  de  ses  personnages.  Je  dédie  ce  mot  à  Forain.  Un 
petit  garçon  revient  de  la  distribution  des  prix,  chargé 
de  livres  et  de  couronnes.  Le  père  l'accueille  :  «  Tu  as 
le  prix  d'histoire.  Tu  sais  donc  le  nom  de  toutes  ces 
canailles  de  rois  I  » 

11  y  a  peu  d'années,  étant  de  séjour  à  Londres,  je  ren- 
contrai à  la  porte  du  musée  de  Saint  Marti n's  un  com- 
mensal de  ma  pension.  Ce  musée  est  celui  des  portraits 
authentiques  anciens  des  hommes  célèbres  de  l'Angle- 
terre. J'entrais.  J'offris  à  cet  Anglais  de  faire  cette  visite 
ensemble.  C'était  un   monsieur  d'âge,  de  caractère  en- 


SUR   FUSTEL   DE   COULANGES  453 

joué,  de  médiocre  culture  et  de  manières  parfaites.  J'eus 
le  spectacle  de  ses  réflexions  devant  plusieurs  siècles 
d'histoire  d'Angleterre.  Il  la  jugeait  familièrement.  Il 
appelait  le  fameux  Nassau,  qui  supplanta  les  Stuarts,  un 
fameux  malin  :  a  clever  ckap.  Ce  que  je  remarquai  fut 
rindulgence  dont  il  enveloppait  tous  ces  morts.  Les  der- 
niers Stuarts  eux-mêmes,  que  l'Angleterre  déteste,  n'en- 
couraient que  des  reproches  discrets.  Je  songeais  à  ce 
qu'eût  été  une  pareille  visite  faite  avec  le  premier  venu 
dans  notre  musée  historique  de  Versailles,  au  torrent 
d'injures  qu'eussent  soulevé  certains  noms,  aux  saletés 
graveleuses  qu'on  eût  bavées  sur  d'autres,  aux  plaisan- 
teries ineptes  sur  le  profit  d'être  roi,  sur  l'oppression  des 
peuples,  les  erreurs  de  la  guerre,  à  toute  cette  infamie 
venimeuse  ou  stupide  dont  le  drame  romantique,  après 
les  historiens  de  doctrine,  a  rempli  nos  imaginations.  Au 
contraire,  cet  Anglais  aimait  et  respectait  tous  ces  gens- 
là.  Il  leur  savait  bon  gré  d'être  Anglais,  d'avoir  illustré 
son  pays,  de  l'avoir  fait  lui-même.  Et  ce  spectacle  com- 
mun n'était  pas  sans  grandeur,  ni  sans  tristesse  aussi 
par  la  comparaison. 

Mesdames,  Messieurs,  écoutez  Fustel.  L'amour  du  sol, 
tout  court,  n'est  pas  le  patriotisme.  Il  y  faut  joindre 
l'amour  de  notre  histoire.  La  France  géographique  est 
peu  de  chose  si  l'on  ne  relève  l'affection  qu'on  lui  porte 
du  respect  de  son  histoire.  Cette  histoire  est  nôtre  bien 
autant  que  le  sol.  Nous  n'avons  pas  le  droit  de  la  né- 
gliger. 

«  Que  n'a-t-on  pas  dit  sur  la  race  germanique  ?  Par- 
tout nos  yeux  prévenus  ne  savaient  la  voir  que  sous  les 
plus  belles  couleurs.  Nous  reprochions  presque  à  Char- 
lemagne  d'avoir  vigoureusement  combattu  la  barbarie 
saxonne  et  la  religion  sauvage  d'Odin.  Dans  la  longue 


4o4  DISCOURS 


lutte  entre  le  Sacerdoce  et  TEmpire,  nous  étions  pour 
ceux  qui  pillaient  Tltalie  et  exploitaient  TEglise.  Nous 
maudissions  les  guerres  que  Charles  VIII  et  François  I" 
firent  au  delà  des  Alpes  ;  mais  nous  étions  indulgents 
pour  celles  que  tous  les  empereurs  allemands  y  por- 
tèrent durant  cinq  siècles. 

«  Plus  tard,  quand  la  France  et  l'Italie,  après  le  long 
et  fécond  travail  du  Moyen  Age,  produisaient  ce  fruit 
incomparable  qu'on  appelle  la  Renaissance,  d'où  devait 
sortir  la  liberté  de  la  conscience  avec  l'essor  de  la  science 
et  de  l'art,  nous  réservions  la  meilleure  part  de  nos 
éloges  pour  la  Réforme  allemande,  qui  n'était  pourtant 
qu'une  réaction  contre  cette  Renaissance,  qui  n'était 
qu'une  lutte  brutale  contre  cet  essor  de  la  liberté,  qui 
arrêta  et  ralentit  cet  essor  dans  l'Europe  entière  et  qui 
trop  souvent  n'engendra  que  l'intolérance  et  la  haine. 
Les  événements  de  l'histoire  se  déroulaient,  et  nous 
trouvions  toujours  moyen  de  donner  raison  à  l'Allemagne 
contre  nous.  Sur  la  foi  des  médisances  et  des  ignorances 
de  Saint-Simon,  nous  accusions  Louis  XIV  d'avoir  fait 
la  guerre  à  l'Allemagne  pour  les  motifs  les  plus  frivoles, 
et  nous  négligions  de  voir  dans  les  documents  authen- 
tiques que  c'était  lui  au  contraire  qui  avait  été  attaqué 
trois  fois  par  elle.  Nous  n'osions  pas  reprocher  à  Guil- 
laume III  d'avoir  détruit  la  république  en  Hollande 
et  d'avoir  usurpé  un  royaume,  nous  pardonnions  à  l'élec- 
teur de  Brandebourg  d'avoir  attisé  la  guerre  en  Europe 
pendant  quarante  ans  pour  s'arrondir  aux  dépens  de 
tous  ses  voisins  ;  mais  nous  étions  sans  pitié  pour  l'am- 
bition de  Louis  XIV,  qui  avait  enlevé  Lille  aux  Espa- 
gnols et  accepté  Strasbourg  qui  se  donnait  à  lui.  Au 
siècle  suivant,  nos  historiens  sont  tous  pour  P'rcdéric  II 
contre  Louis  XV.  Le  tableau  qu'ils  font  du  xviii«  siècle  est 
un  perpétuel  éloge  de  la  Prusse  et  de  l'Angleterre,  une 


SUR    FUSTEL    DE   COULANGES  455 

longue  malédiction  contre  la  France.  Sont  venus  ensuite 
les  historiens  de  l'Empire  :  voyez  avec  quelle  complai- 
sance ils  signalent  les  fautes  et  les  entraînements  du 
gouvernement  français,  et  comme  ils  oublient  de  nous 
montrer  les  ambitions,  les  convoitises,  les  mensonges  des 
gouvernements  européens.  A  les  en  croire,  c'est  tou- 
jours la  France  qui  est  Tagresseur,  elle  a  tous  les  torts  ; 
si  l'Europe  a  été  ravagée,  si  la  race  humaine  a  été  déci- 
mée, c'est  uniquement  par  notre  faute. 

4  Ce  travers  de  nos  historiens  est  la  suite  de  nos  dis- 
cordes intestines.  Vous  voyez  qu'à  la  guerre,  surtout 
quand  la  fortune  est  contre  nous,  nous  tirons  volontiers 
les  uns  sur  les  autres  ;  nous  compliquons  la  guerre  étran- 
gère de  la  guerre  civile  et  il  en  est  parmi  nous  qui  préfèrent 
la  victoire  de  leur  parti  à  la  victoire  de  la  patrie.  Nous 
faisons  de  même  en  histoire.  Nos  historiens,  depuis  cin- 
quante ans,  ont  été  des  hommes  de  parti.  Si  sincères  qu'ils 
fussent,  si  impartiaux  qu'ils  crussent  être,  ils  obéissaient 
à  l'une  où  à  l'autre  des  opinions  politiques  qui  nous  divi- 
sent. Ardents  chercheurs,  penseurs  puissants,  écrivains 
habiles,  ils  mettaient  leur  ardeur  et  leur  talent  au  service 
d'une  cause. Notre  histoire  ressemblait  à  nos  assemblées 
législatives  :  on  y  distinguait  une  droite,  une  gauche,  des 
centres.  C'était  un  champ  clos  où  les  opinions  luttaient. 
Ecrire  l'histoire  de  France  était  une  façon  de  travailler 
pour  un  parti  et  de  combattre  un  adversaire.  L'histoire 
est  ainsi  devenue  chez  nous  une  sorte  de  guerre  civile 
en  permanence.  Ce  qu'elle  nous  a  appris,  c*est  surtout  à 
nous  haïr  les  uns  les  autres.  Quoi  qu'elle  fît,  elle  atta- 
quait toujours  la  France  par  quelque  côté.  L'un  était 
républicain  et  se  croyait  tenu  à  calomnier  l'ancienne 
monarchie  ;  l'autre  était  royaliste  et  calomniait  le  régime 
nouveau.  Aucun  des  deux  ne  s'apercevait  qu'il  ne  réus- 
sissait qu'à  frapper  sur  la  France.  L'histoire  ainsi  prati- 


A 


>* 


456  DISCOURS 


quée  n'enseignait   aux  Français  que  rindifférence,  aux 
étrangers  que  le  mépris. 

«  De  là  nous  est  venu  un  patriotisme  d'un  caractèrâ 
particulier  et  étrange.  Etre  patriote,  pour  beaucoup  d'entre 
nous,  c'est  être  ennemi  de  l'ancienne  France.  Notre  pa- 
triotisme ne  consiste  le  plus  souvent  qu'à  honnir  nos 
rois,  à  détester  notre  aristocratie,  à  médire  de  toutes 
nos  institutions.  Cette  sorte  de  patriotisme  n'est  au  fond 
que  la  haine  de  tout  ce  qui  est  français.  11  ne  nous  inspire 
que  méfiance  et  indiscipline  ;  au  lieu  de  nous  unir  contre 
l'étranger,  il  nous  pousse  tout  droit  à  la  guerre  avile. 

«  Le  véritable  patriotisme  n'est  pas  l'amour  du  sol, 
c'est  l'amour  du  passé,  c'est  le  respect  pour  les  généra- 
tions   qui  nous    ont  précédés.    Nos  historiens  ne  nous 
apprennent  qu'à  les  maudire  et  ne  nous  recommandent 
que  de  ne   pas  leur  ressembler.  Ils  brisent  la  tradition 
française,  et  ils  s'imaginent  qu'il  restera  un  patriotisme 
français.   Ils  vont  répétant  que  l'étranger  vaut  mieux 
que  la  France,  et  ils  se  figurent  qu'on  aimera  la  France. 
Depuis  cinquante  ans,  c'est  l'Angleterre  que  nous  aimons, 
c'est  l'Allemagne  que  nous  louons,  c'est  l'Amérique  que 
nous  admirons.  Chacun  se  fait  son  idéal  hors  de  la  France. 
Nous  nous    croyons  libéraux  et   patriotes   quand  nous 
avons  médit  de  la  patrie.  Involontairement  et  sans  nous 
en  apercevoir,  nous  nous  accoutumons  à  rougir  d'elle  et 
à  la  renier.  Nous  nourrissons  au  fond  de  notre  âme  une 
sorte  de  haine  inconsciente   à  l'égard  de  nous-mêmes. 
C'est  l'opposé  de  cet  amour  de  soi  qu'on  dit  être  naturel 
à  l'homme  :  c'est  le  renoncement  à    nous-mêmes  *.  » 
(Applaudissements.) 

Ces  applaudissements,  ^Icsdames  et  Messieurs,  donnés 
à  une  telle  page,  nous  relèvent  et   nous  rassurent.   Ce 

1.  Questions  historiques,  p.  4. 


SUR  FUSTEL  DE  COULANGES  457 

n'est  pas  là  de  la  déclamation.  Qu'on  ose  faire  à  cette 
fermeté  de  vue,  à  cette  précision  d'attaque  les  fades 
reproches,  les  railleries  dont  je  vois  qu'on  accueille  les 
esprits  généreux  qui  portent  tous  les  jours  dans  la  presse 
la  monnaie  de  ces  nobles  propos  ! 

D'autres  ont  appelé  ceci  Tamour  de  nos  morts.  Recon- 
naissez-les pareillement,  nobles  intelligences  qui,  jusque 
dans  le  patriotisme  local,  ont  su  reconnaître,  faire  com- 
prendre et  associer  le  patriotisme  historique. 

Et  maintenant  qui  défait  ce  patriotisme-là,  soutien  et 
source  toujours  ouverte  de  Tunité  morale  d'une  nation  ? 
Fustel  répond  :  la  politique.  C'est  le  second  texte  que 
j'aurai  l'honneur  de  vous  communiquer  du  maître.  Je 
souhaite  qu'il  demeure  dans  vos  mémoires,  fort  comme 
il  est  de  l'autorité  d'un  homme  de  science  que  personne 
n'égala  dans  ses  rapprochements  : 

«  Si  l'on  se  représente  tout  un  peuple  s'occupant  de 
politique  et,  depuis  le  premier  jusqu'au  dernier,  depuis 
le  plus  éclairé  jusqu'au  plus  ignorant,  depuis  le  plus 
intéressé  au  maintien  de  l'état  de  choses  actuel  jusqu'au 
plus  intéressé  à  son  renversement,  possédé  de  la  manie 
de  discuter  les  affaires  publiques  et  de  mettre  la  main 
au  gouvernement  ;  si  l'on  observe  les  effets  que  cette 
maladie  produit  dans  l'existence  de  milliers  d'êtres  hu- 
mains ;  si  l'on  calcule  le  trouble  qu'elle  apporte  dans  cha- 
que vie,  les  idées  fausses  qu'elle  met  dans  une  foule 
d'esprits,  les  sentiments  pervers  et  les  passions  haineuses 
qu'elle  met  dans  une  foule  d'âmes  ;  si  l'on  compte  le 
temps  enlevé  au  travail,  les  discussions,  les  pertes  de 
force,  la  ruine  des  amitiés  ou  la  création  d'amitiés  fac- 
tices et  d'affections  qui  ne  sont  que  haineuses,  les  déla- 
tions, la  destruction  de  la  loyauté,  de  la  sécurité,  de  la 
politesse  même,  l'introduction  du  mauvais  goût  dans  le 


458  DISCOURS 


langage,  dans  le  style,  dans  Tart,  la  division  irrémédiable 
de  la  société,  la  défiance,  Tindiscipline,  Ténervement  et 
la  faiblesse  d'un  peuple,  les  défaites  qui  en  sont  l'inévi- 
table conséquence,  la  disparition  du  vrai  patriotisme  et 
même  du  vrai  courage,  les  fautes  qu'il  faut  que  chaque 
parti  commette  tour  à  tour  à  mesure  qu'il  arrive  au  pou- 
voir dans  des  conditions  toujours  les  mêmes,  les  désas- 
tres et  le  prix  dont  il  faut  les  payer  ;  si  Ton  calcule  tout 
cela,  on  ne  peut  manquer  de  dire  que  cette  sorte  de  ma- 
ladie est  la  plus  funeste  et  la  plus  dangereuse  épidémie 
qui  puisse  s'abattre  sur  un  peuple,  qu'il  n'y  en  a  pas  qui 
porte  de  plus  cruelles  atteintes  à  la  vie  privée  et  à  la  vie 
publique,  à  l'existence  matérielle  et  à  l'existence  morale, 
à  la  conscience  et  à  l'intelligence,  et  qu'en  un  mot  il  n'y 
eut  jamais  de  despotisme  au  monde  qui  pût  faire  autant 
de  mal  *,  » 

Allons  maintenant  plus  loin.  Mesdames  et  Messieurs  ; 
cette  matière  est  loin  d'être  épuisée.  Elle  est  importante. 
Conduit  par  la  pensée  d'un  tel  homme,  on  la  voit  se 
renouveler  sans  fin. 

Le  patriotisme  du  passé,  l'affection  à  la  France  histo- 
rique s'étend  sur  tous  les  temps  de  son  histoire.  Il  met 
un  lien  du  cœur  entre  des  choses  que  le  hasard  des  évé- 
nements a  quelquefois  jetées,  non  sans  disparate,  aux 
origines  des  nations  ;  il  adoucit  l'antipathie  des  événe- 
ments qui  les  traversent  dans  un  âge  avancé  déjà.  Pour 
les  appeler  d'un  mot,  les  révolutions  sont  un  obstacle  à 
cet  égal  amour  que  je  réclame.  En  certains  temps  la  lutte 
des  partis  a  déchiré  le  pays  et  rompu  l'unité.  Ces  luttes 
antiques  ont  fini  quelquefois  par  la  victoire  de  l'un  sur 
l'autre,  et  fait  aux  générations  qui  suivirent  le  triste  legs 
d'un  antagonisme  entre  des  vainqueurs  et  des  vaincus. 

1.  Guiraud,  Fustel  de  CouUnges,  p.  244. 


SUR  FUSTEL  DE  COULANGES  459 

Le  temps,  réparant  ces  blessures,  n'en  a  pas  anéanti  l'his- 
toire. La  mention  de  ce  passé  troublé  demeure,  jusque 
dans  le  présent,  Tennemi  de  Tunité  d'un  peuple. 

En  présence  de  cette  source  possible  de  discorde,  une 
sage  politique  s'efforce  de  reléguer  ce  passé  dansFombre. 
Soigneuse  du  bon  accord  entre  les  citoyens,  elle  ne  voit 
que  danger  à  réveiller  le  souvenir,  fût-ce  du  passé  le  plus 
lointain  et  le  plus  formellement  effacé.  Elle  sait  l'empire 
qu'exerce  l'imagination,  son  adresse  à  créer  des  tradi- 
tions fausses,  à  inventer  de  faux  rapprochements.  Secon- 
dée par  tous  les  bons  citoyens,  elle  ne  se  lasse  pas  de 
remettre  dans  le  passé  une  unité  factice  s'il  le  faut,  dont 
se  rassure  le  souci  du  présent. 

Ici  nos  intellectuels  réclament.  C'est  prôner  le  men- 
songe historique.  Je  réponds  :  Nullement,  c'est  prévenir 
par  un  change  bienfaisant  les  maux  que  cause  dans 
l'esprit  public  une  politique  de  guerre  engendrée  des  fan- 
taisies de  l'histoire.  On  ne  défend  pas  aux  historiens  de 
savoir  et  de  dire  la  vérité,  on  s'oppose  à  ce  que  les  ma- 
nuels pour  le  peuple  s'emplissent  de  l'exaltation  des  révo- 
lutions du  passé.  On  veille  à  ce  que  la  connaissance  en 
demeure  abstraite  dans  les  livres,  à  ce  que  l'imagination 
publique  ne  s'en  repaisse  pas.  On  tourne  cette  imagina- 
tion du  côté  des  légendes  favorables.  On  laisse  écrire  à 
un  Tennyson,  dans  les  Idylles  du  Roi,  l'histoire  d'Ar- 
thur comme  s'il  était  en  ligne  droite  le  premier  roi  de 
l'Angleterre,  comme  si  le  roi  Edouard  descendait  de  lui 
de  mâle  en  mâle.  Mesdames,  Messieurs,  voilà  des  traits 
de  ce  fort  patriotisme,  père  de  l'esprit  public,  que  cha- 
cun reconnaît  à  nos  voisins  Anglais.  Croit-on  réellement 
chez  eux  qu'Arthur  est  le  grand-père  d'Edouard  VII  ? 
Certainement  non;  on  sait  positivement  le  contraire.  La 
raison  sait  parfaitement  bien  à  quoi  s'en  tenir  sur  la  lé- 
gende ;  mais   l'imagination  se  repaît  de  cette  légende. 


460  DISCOURS 

Cette  fiction,  absente  de  leur  croyance,  s'imprime  dans 
leurs  affections.  Leur  instinct  national  s'en  affermit. 

Ainsi  sur  toutes  les  parties  de  l'histoire  la  même  pré- 
voyance travaille,  s'appliquant  à  renouer  la  tradition  dans 
les  endroits  où  elle  est  rompue.  Hélas  !  Messieurs,  la  tra- 
dition, comme  toutes  les  bonnes  choses  de  ce  monde, 
n'est  parfaite  que  dans  nos  désirs.  11  faut  que  Tart  humain 
s'y  mette  pour  l'achever.  Sainte  besogne,  effort  salutaire 
pour  projeter  dans  les  origines  imaginées  et  chéries  d'un 
peuple  l'unité  dont  il  recueille  les  avantages  dans  le  pré- 
sent. 

En  France,  nous  avons  d'autres  règles.  Il  semble  que 
quelques-uns  ne  rêvent  que  de  découvrir  des  ruptures 
dans  le  passé,  pour  en  tirer  la  guerre  dans  le  présent. 
L'histoire  de  l'Angleterre  est  loin  de  pouvoir  se  compa- 
rer à  la  constante  unité  de  la  nôtre.  Une  rage  de  nous 
entre-détruire  nous  met  cependant  bien  au-dessous  d'elle 
à  cet  égard.  Nous  requérons  la  science  de  nous  donner 
des  motifs  de  guerre  intestine.  Elle  n'a  que  trop  répondu 
à  cet  appel.  De  quelle  ardeur  on  la  voit  relever,  exagé- 
rer, raconter,  illustrer,  de  vers,  de  drame,  de  musique 
et  de  peinture,  les  petites  et  les  grandes  révolutions.  On 
craint  que  le  souvenir  ne  s'en  perde.  On  en  entretient  le 
peuple  avec  persévérance.  On  refait  un  sort  à  celles  qui 
tendent  à  s'effacer,  on  ressuscite  les  oubliées.  Saint-Bar- 
thélémy, Dragonnades,  Albigeois,  quelle  excitation,  quel 
régal  1  et  par-dessus  tout  la  grande,  l'immortelle  époque 
où  tant  de  têtes  tombèrent,  où  tant  de  sang  français  coula 
par  la  volonté  de  Français,  au  nom  de  principes  éternels 
qui  rejoignent  les  hommes  par  delà  des  frontières.  Lutte 
du  paysan  contre  le  noble,  de  la  nation  contre  le  roi, 
voilà  le  spectacle  vrai  ou  faux  qu'on  se  plaît  à  tirer  de 
notre  histoire. 

Il  alimente,  soutient,  réveille,  passionne  nos  discordes 


SUR    FUSTEL    DE   COULiNGES  461 

présentes.  Notre  histoire,  depuis  cent  cinquante  ans,  est 
une  histoire  de  guerres  civiles.  Examinez  le  fond  de  nos 
querelles  politiques,  vous  n'y  trouverez  rien  tant  que 
l'archéologie. 

Quand  les  révolutions  manquent  aux  besoins  de  la 
guerre,  il  est  remarquable  que  nous  en  inventons. 

J'ai  quitté  Fustel  un  moment,  m'y  revoici.  La  plus 
célèbre  de  ces  opinions  sur  les  révolutions  du  passé  est 
celle  qui  fait  sortir  la  France  de  la  conquête  germanique 
opérée  sur  la  Gaule  romaine. 

On  l'enseigne  encore  dans  les  classes.  Si  je  vous  de- 
mandais tout  d'un  coup,  Mesdames,  ce  que  c'est  que 
Yalieit,  pas  une  de  celles  qui  répètent  l'histoire  avec  leurs 
petites  filles  à  la  sortie  des  cours  ne  faillirait  à  me  ré- 
pondre que  ce  sont  des  terres  partagées  par  les  rois  francs 
à  leurs  soldats.  Témoignage  entre  plusieurs  d'une  guerre 
sanglante,  suivie  d'une  victoire  cruelle,  où  se  virent  ar- 
mées les  unes  contre  les  autres  les  races  d'où  notre 
nation  est  issue.  On  en  allègue  d'autres  marques  encore. 
On  en  multiplie  les  effets.  Quelle  occasion  de  s'entre- 
battre,  quel  point  de  départ  superbe  et  comme  fait  à  sou- 
hait pour  une  nation  où  l'on  ne  cesse  de  promener  les 
torches  de  la  guerre  civile  ! 

On  n'eut  garde  de  n'en  pas  profiter.  Pour  renouer  le 
présent  à  ces  propos  de  guerre,  on  inventa  de  reconnaî- 
tre dans  l'aristocratie  française  les  descendants  de  la  race 
victorieuse  ;  dans  le  vilain,  celui  de  la  nation  vaincue. 
La  lutte  de  ces  deux  fractions  d'un  même  peuple,  inté- 
ressées dans  la  même  concorde,  souffrant  de  leurs  haines 
mutuelles  également,  fut  représentée  comme  une  suite 
légitime,  inévitable,  des  combats  d'autrefois.  On  mécon- 
nut l'action  du  temps,  qui  mêle  et  confond  les  races  par 
l'empire  des  mêmes  croyances,  de  la  vie  commune  et  des 


462  DISCOURS 


mêmes  intérêts.  Il  fut  entendu  qu'après  treize  siècles  la 
Révolution  de  89  ne  devait  passer  pour  autre  chose  que 
pour  la  revanche  de  Tune  sur  l'autre. 

Ici  paraît  Fustel  de  Coulanges. 

Si  vous  songez  aux  luttes  affreuses,  aux  exécutions 
sanguinaires,  aux  destructions  irréparables  que  cette  fan- 
taisie pédante  a  couvertes  de  sa  considération,  l'appari- 
tion de  ce  Français,  de  ce  simple  professeur,  de  ce  re- 
mueur  de  textes  attentif  et  modeste,  parlant  au  nom  de 
la  science  de  ce  ton  tranquille  et  grave,  fort  de  ses  re- 
cherches et  de  sa  lucidité,  a  quelque  chose  d'inexprima- 
blement  majestueux. 

Que  dit-il  ?  Que  cette  opinion  sur  nos  origines  est 
récente  ;  qu'elle  ne  remonte  qu'au  xviii"  siècle  ;  qu'elle 
n'est  dans  le  fond  qu'une  frénésie  inspirée  par  la  lutte 
des  classes,  un  prétexte  historique  inventé  par  les  Fran- 
çais pressés  de  se  combattre.  «  C'est  la  haine  qui  l'a 
engendrée,  et  elle  perpétue  la  haine  »,  dit  Fustel  de  Cou- 
langes.  Où  cela?  Mais  dans  son  livre  de  la  Conquête  ger- 
manique,  iovciQ  IV  des  Institutions  de  l' ancienne  France  '. 

—  Quoi,  de  pareilles  réflexions  dans  un  livre  de  science  ! 

—  Elles  y  sont.  En  défaisant  cette  pernicieuse  légende, 
Fustel  savait  qu'il  travaillait  contre  les  haines  qui  nous 
divisent.  Le  scandale  de  ce  but  politique  ne  faisait  point 
trembler  sa  plume.  Il  le  mêlait  à  sa  critique  et  le  notait 
avec  satisfaction. 

Fustel  a  donc  démontré  ceci  :  II  n'y  a  pas  eu  de  con- 
quête germanique,  mais  une  occupation  de  la  Gaule  issue 
de  convention  avec  l'Empire.  Les  Francs  étaient  une 
troupe  peu  nombreuse.  Ils  ont  fondé  le  royaume,  mais 
non  point  de  servitude.  Aucune  noblesse  qui  fût  pour 
les  Germains,  point  de  roture  réservée  aux  Gaulois.  La 


1 .  Page  533 . 


SUR   FUSTEL    DE  œULANGES  463 

Gaule  romanisée  continue,  sous  les  Francs,  (l*être  ce  qu'elle 
est  et  de  vivre  d'une  vie  qui  ne  réclame  la  mention 
d'aucune  révolution  pour  être  expliquée  tout  entière.  Loin 
d'imposer  des  mœurs  et  des  institutions,  les  rois  issus 
de  race  germanique  prennent  celles  de  la  nation  sur  la- 
quelle ils  régnèrent,  avec  sa  langue  et  sa  religion.  On  les 
voit  chausser  la  chaussure  des  anciens  empereurs  romains. 

Cette  théorie,  Mesdames  et  Messieurs,  est  connue  com- 
munément sous  le  nom  de  romanisme  de  Fustel  de  Cou- 
langes.  C'est  un  fait  cependant  qu^il  se  défendait  fort 
d'être  appelé  un  romaniste.  «  Je  ne  suis,  disait-il  avec 
insistance,  ni  romaniste  ni  germaniste.  Je  ne  veux  expli- 
quer ni  par  Rome  ni  par  la  Germanie  les  destinées  de 
la  France.  » 

On  explique  communément  cette  protestation  de  l'his- 
torien par  un  scrupule  d'érudit,une  crainte  d'être  rangé, 
ne  fût-ce  qu'en  histoire,  dans  un  parti.  Que  n^ai-je  le 
temps,  Mesdames  et  Messieurs,  de  vous  faire  voir  là 
dedans  le  fond  d'une  philosophie  également  ennemie  de 
ces  aperçus  triviaux  qui  ne  conçoivent  l'histoire  du  monde 
que  comme  une  série  de  révolutions,  et  du  fatalisme  im- 
mobiliste qu'on  a  quelquefois  voulu  leur  opposer?  Fustel 
croit  au  changement,  au  nouveau  dans  le  monde,  aux 
amendements  possibles.  La  féodalité,  dans  laquelle  se 
résume  la  plus  longue  partie  de  notre  histoire,  n'est  pas 
le  fait  d'une  Gaule  germanisée,  il  est  vrai,  mais  elle  s'est 
développée  dans  une  Gaule  postérieure  issue  des  institu- 
tions romaines,  non  immobilisée  dans  ces  institutions. 

Ainsi,  point  de  révolution  aux  origines  de  notre  his- 
toire. Point  de  vainqueurs  et  de  vaincas.  Une  fusion  ra- 
pide des  races,  dans  une  proportion  à  ce  point  inégale 
que  tout  souvenir  de  celle  d'où  sont  sortis  les  rois  s'ef- 
face en  quelques  générations.  Nos  institutions,  nos  mœurs, 
notre  langue,  n'en  gardent  presque  point  de  trace.  Voilà 


464  DISCOURS 


la  paix  mise  dans  notre  histoire.  La  paix,  Messieurs, 
entre  nos  morts,  gage  de  paix  entre  les  vivants. 

Je  voudrais  aller  plus  loin  encore  et  vous  montrer,  pour 
finir,  dans  cette  conquête  de  la  science,  quelque  chose  de 
non  moins  précieux  à  d'autres  égards  :  le  bienfait  que 
nous  tenons  de  Fustel  quant  à  la  connaissance  et  au  culte 
de  nos  origines  intellectuelles. 

Les  liens  qui  nous  rattachent  aux  autres  hommes  (je 
ne  parle  point  de  ceux  que  la  religion  impose)  ne  sont 
pas  seulement  de  nation,  ils  sont  aussi  d'esprit  et  de  cul- 
ture. Il  y  a  la  communauté  de  patrie,  il  y  a  celle  qu'éta- 
blit entre  les  hommes  instruits,  cultivés  par  les  longs 
efforts  des  générations  successives,  le  lien  d'une  raison 
disciplinée.  Nous  appelons  civilisation  cette  tradition  de 
raison,  dont  la  perfection  n'est  pas  l'œuvre  d'un  jour,  ni 
le  privilège  des  individus,  non  pas  même  la  création  d'une 
génération  tout  entière,  mais  l'œuvre  commune  et  lente- 
ment accrue  des  siècles. 

Ne  croyons  pas,  Mesdames  et  Messieurs,  que  nous  pen- 
sions avec  notre  raison  propre.  L'instrument  de  notre 
pensée,  c'est  l'héritage  de  millions  d'hommes  qui  nous 
ont  précédés,  qui  l'ont  essayée  avant  nous  et,  par  des 
expériences  et  écoles  successives,  l'ont  amenée  au  point 
où  nous  la  trouvons.  Cet  héritage  n'est  pas  tout  dans  le 
sang,  il  est  dans  l'éducation  surtout,  et  nous  pouvons  le 
négliger,  le  renier.  Depuis  cent  ans  on  ne  s'en  fait  pas 
faute.  Le  mouvement  romantique  ne  fut  dans  son  essence 
qu'un  essai  de  révolte  intellectuelle,  un  effort  pour  secouer 
les  règles  salutaires  que  la  sagesse  héréditaire  imposait 
à  l'esprit  des  hommes  qui  naissaient. 

Sous  l'influence  des  déclamations  allemandes,  on  s'est 
avisé  que  la  culture  latine  tenait  en  esclavage  la  raison. 
Sous  ce  nom,  désormais  décrié,  le  laborieux  acquis  de 
l'humanité  pensante  fut  saccagé,  jeté  aux  quatre  vents 


SUR    FUSTEL  DE    COULANGES  465 

de  la  folie  individuelle.  Tous  les  sophismes  d'indépen- 
dance dont  se  repaît  le  fol  orgueil  des  hommes  servi- 
rent à  mettre  en  liberté  la  présomption,  l'erreur,  les 
séductions  de  l'esprit,  enchaînées  jusqu'alors.  Des  erreurs 
historiques  jouèrent  leur  rôle.  On  opposait  nos  origines 
à  Rome.  On  représensait  la  latinité  triomphante  comme 
la  geôlière  tardive  de  notre  esprit  national. 

Ce  fut  le  grand  décri  de  la  Renaissance  des  lettres  et 
des  arts,  taxée  d'intruse  précisément  par  les  mêmes  per- 
sonnes qu'on  voit  prendre  en  d'autres  rencontres  la 
défense  de  l'humanité  contre  ce  qu'ils  appellent  le  pré- 
jugé de  la  patrie. 

L'éloge  indiscret  du  Moyen  Age,  mené  dans  un  esprit 
de  combat  contre  la  culture  latine,  accompagne  volon- 
tiers l'esprit  de  révolution.  Il  procède  dans  le  fond  du 
même  instinct.  Mesdames,  Messieurs,  je  suis  assuré  d'un 
fait  :  qui  voudra  rendre  quelque  chose  du  véritable  esprit 
du  Moyen  Age,  devra  dégager  et  reconnaître,  jusque 
dans  ce  qu'il  eut  de  plus  gothique,  les  origines  latines. 

Ces  origines  ne  sont  pas  autre  chose  que  la  culture 
humaine  elle  même.  Rome  l'avait  héritée  d'Athènes,  qui 
la  tenait  de  plus  haut  encore.  En  révélant  nos  origines 
latines,  en  les  mettant  hors  de  contestation,  Fustel  a 
retiré  tout  prétexte  aux  Français  modernes  de  les  exclure. 
Il  nous  remet  en  chemin  de  les  aimer,  de  les  revendi- 
quer de  nouveau,  de  renoncer  aux  dégoûtants  sophismes 
qui  depuis  tantôt  un  siècle  les  leur  rendent  suspectes  et 
inutiles.  Chose  merveilleuse,  en  mettant  l'unité  aux 
sources  de  notre  histoire,  il  restitue  nos  origines  à  la 
tradition  civilisée,  il  rend  à  son  pays,  en  même  temps  que 
des  principes  de  paix,  des  titres  de  noblesse  intellectuelle. 

N'hésitons  pas  à  le  dire  ;  grâce  à  ces  titres,  nous 
atteignons,  par-dessus  les  limites  du  temps  et  de  l'es- 

DiMiER.  Préjugés  *  30 


466  DISCOURS    SUR    FUSTEL    DE    COULANGES 


1 


pace,  à  plus  loin  que  la  France  elles  Français.  Les  bornes 
de  la  patrie  sont  franchies.  Mais  pour  quel  soin,  Mes- 
dames et  Messieurs  ?  Est-ce  pour  renoncer  à  nos  intérêts 
nationaux,  au  respect  et  aux  devoirs  qu'ils  imposent,  aux 
liens  particuliers  qu'ils  nouent  avec  des  vivants,  avec  des 
morts,  avec  nos  fils  et  ceux  qui  naîtront  d'eux  ?  A  Dieu 
ne  plaise  1  Ce  n'est  que  par  figure  qu'on  a  le  droit  de 
parler  de  patrie  intellectuelle.  La  vraie  patrie  est  de 
chair.  Mais,  dans  cette  chair,  rien  n'empêche  que  vive 
l'âme  de  raison  communicable  au  monde.  C'est,  après  la 
vie  même  des  peuples,  l'ambition  dont  ils  s'entretiennent. 
Prendre  le  premier  rang  dans  la  culture  générale  et  tra- 
ditionnelle, relever  le  triomphe  d'une  sage  politique, 
d'une  diplomatie  habile,  d'armes  victorieuses  du  pres- 
tige d'une  pensée  florissante,  nourrie  aux  antiques 
sources  et  maîtresse  du  monde,  voilèi  ce  que  tous  les 
peuples  ont  souhaité. 

Voilà  ce  que  nous  souhaitons,  Messieurs.  Ce  rôle, 
nous  l'avons  tenu  jadis  :  nous  pouvons  et  devons  y  aspirer 
encore.  Donner  à  notre  patrie  le  premier  rang  dans  la 
cité  intellectuelle,  c'est  notre  tâche  et  notre  espoir.  Fustel 
nous  y  convie,  Fustel  nous  en  presse  :  notre  bienfaiteur 
de  deux  manières,  à  titre  de  Français,  à  titres  d'hommes 
raisonnables,  je  dis  d'hommes  dignes  de  ce  nom,  fils 
conscients  du  passé  et  de  Peffort  des  siècles. 


FIN 


TABLE    DES  MATIÈRES 


Pages 


Introduction.  —  L'histoire  de  France  et  la  Révolution.         9 
Chapitre         I. — Le  celtisme. — La  conquête  romaine.       31 

—  IL  —  Le  germanisme. 

I.  La  conquête  franque  ...  .51 

—  III.  —  Le  germanisme. 

IL  Les  Carlovingiens 74 

—  IV.  —  Sur  la  monarchie  capétienne. 

I.  Le  préjugé  démocratique  et  le  mé- 
pris de  la  fonction  royale    ...       95 

—  V   —  Sur  la  monarchie  capétienne. 

IL  Le  préjugé  économique  et  le  mé- 
pris de  l'œuvre  militaire     ...     118 

—  VI.  —  Sur  la  monarchie  capétienne. 

III.  Le  préjugé  féodal  et  le  mépris 
de  l'ordre 137 

—  VII.  —  La  diffamation  duservage  ....     158 

—  VIII.  —  La  querelle  de  la  Renaissance. 

I.  Les  origines  :  le  xvi^  siècle.     .     .     181 

—  IX.  —  La  querelle  de  la  Renaissance. 

IL  Les  suites  :  le  xvii^  siècle  et  le 
xvin®  siècle 203 

—  X.  —  La  Revendication  des  Sectes. 

I.  Les  Albigeois 227 

—  IX.  —  La  Revendication  des  Sectes. 

IL  Les  Protestante 252 

—  XIL  —  La  Revendication  des  Sectes. 

III.  Les  Jansénistes 280 


468 


TABLE    DES    MATIÈRES 


—  XIII.  —  La  Critique  des  anciens  Impôts  .     .  308 

—  XIV.  —  Le  Mensonge  de  Li  Misère  publique.  334 

—  XV.  —  La  lettre  de  cachet  ;  les  Libertés  an- 

glaises.    362 

—  XVI  et  dernier.  —  Le  procès  de  l'Absolutisme.  387 

Appendices  divers 413 

Discours  sur  Fustel   de   Coulanges.      ......  439 


ACHEVÉ    D'IMPRIMER 

PAR 


l'imprimerie    CHARLES    COLIN 


POUR 

LA    NOUVELLE    LIBRAIRIE    NATIONALE 

LE   VINGT   OCTOBRE    1917 


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UNIVERSITY  OF  TORONTO  LIBRARY 


DC  Dimier,  Louis 
5  Les.  préjuges  ennemis  de 

D5  l'histoire  de  Frence, 

1917  Nouv.  éd.,   rev.  et  cor.